Ziehen, ibid.. p
Dans la nature il n'y a rien de superflu et le monde subjectif n'est, certes, ni une quantité inutile, ni une qualité stérile du travail neuro-psychique. Bien au contraire, nous savons que la nature et la qualité des états subjectifs que nous découvrons en nous-mêmes à la suite d'une excitation externe, se trouve en rapport direct avec la nature de l'excitant. Ainsi, le nombre des vibrations de l'éther détermine la nature de la sensation lumineuse, le nombre des oscillations du milieu aérien, celle de la sensation sonore. Les sensations tactiles dépendent de la force et du nombre des chocs mécaniques sur la surface cutanée. Les expériences de Sternberg ont montré que les matières sucrées se rapprochent beaucoup comme constitution chimique de celles qui ont le goût amer, mais les premières présentent une certaine harmonie de constitution moléculaire qui, dans les autres, est troublée. Il est clair que l'action de ce dernier facteur sur les papilles de la langue détermine la différence des sensations gustatives. Les sensations olfactives se rattachent à une action moléculaire ou chimique du même genre. Enfin, nous avons tout lieu de croire que les sensations générales de bien-être ou de malaise se trouvent en rapport direct avec les processus moléculaires dans les tissus de l'organisme, l'accélération des changes s'accompagnant d une sensation agréable, l'abaissement ou l'arrêt produisant un état de malaise.
Ainsi, nos sensations sont, à proprement parler, les symboles subjectifs de certaines variations dans Vétat de V organisme. Il se produit une transposition de ces dernières, analogue à celles que nous faisons nous-mêmes en désignant les variations quantitatives de la matière par des signes algébriques. Les «différences subjectives étant très nettement marquées, ce procédé facilite dans la vie courante la distinction des phénomènes internes qui échappent à l'observation.
Ce qui nous aide encore plus dans la vie courante, c'est l'emploi des symboles ou signes verbaux. Les sensations de la même catégorie forment des groupes, qu'on désigne par un mot. Gomme les données subjectives sont inséparables des processus matériels qui se passent dans le cerveau, il est clair
que les relations établies entre les symboles verbaux représentent celles qui existent entre les processus cérébraux et, par suite, le travail intellectuel se trouve facilité dans la même mesure où les opérations algébriques facilitent le calcul quantitatif.
Tout ce qui vient d'être dit, prouve clairement que les signes verbaux et les données subjectives qu'ils représentent, ne peuvent nullement être considérés comme des concomitants inactifs de certains processus neuro-psychiques. Il faut croire au contraire, qu'ils se rapportent à des éléments très essentiels de ceux-ci, notamment aux variations qui se produisent dans les centres nerveux. Par suite, si nous renonçons à les étudier du côté subjectif, ce n'est pas pour les perdre totalement de vue, mais pour remplacer l'instrospection par l'étude objective de ces variations.
Le côté subjectif, il ne faut pas l'oublier, n'est accessible qu'à soi-même. C'est pourquoi, lorsque nous voulons étudier l'activité neuro-psychique des autres, force nous est de saisir ce qui transparaît au dehors. Telles sont les réactions secrétoires et motrices, la parole, la mimique, les gestes de l'individu, l'habitus externe, le langage et les mœurs des différents peuples, enfin les produits de leur vie intellectuelle, l'industrie et les arts, la philosophie et la religion, la poésie et la science. Tout cela, envisagé du côté objectif, comme des systèmes de réactions en rapport avec certaines impulsions externes.
En fin de compte, tout acte neuro-psychique peut être réduit au schéma d'un réflexe où V excitation, atteignant Vècorce cérébrale, éveille les traces des réactions antérieures et trouve, dans celles-ci, le facteur qui détermine le processus de la décharge1.
Ce schéma gagnera-t-il à ce qu'on ajoute, que l'excitation cérébrale éveille des souvenirs ou des représentations ? Il est évident que non. Le sens en sera même obscurci par l'emploi des termes d'une valeur toute conventionnelle. C'est pourquoi la psychologie objective doit se borner à reconnaître l'existence de certaines traces que les réactions neuro-psychiques
1. On sait que les phénomènes neuro-psychiques ont été envisagés ainsi par Setchenoff dans son étude Les réflexes du cerveau.
laissent dans le tissu nerveux du cerveau, et Г association ultérieure de ces traces avec les impressions nouvelles.
De même, en ce qui concerne la conservation des traces ainsi transformées, la psychologie objective ne doit nullement recourir au témoignage du sens intime. Elle doit juger uniquement d'après la direction que prennent les réactions ultérieures. L'étude de ces processus comprendra naturellement les étapes centrales, la transmission du courant d'un centre nerveux à un autre, mais seulement dans la mesure où on peut le juger d'après les données objectives.
Bref, la psychologie, telle que nous la comprenons, doit étudier l'activité neuro-psychique comme on étudie tout autre phénomène du monde extérieur, dans ses rapports avec le milieu ambiant. Elle n'est pas même tenue à l'étude du seul organisme humain. Les réactions des animaux peuvent être aussi de nature neuro-psychique. Mais en élargissant ainsi les cadres de notre étude, nous devons établir au moins un critérium objectif de ce qu'il faut entendre sous le nom de psychique ou neuro-psychique.
La psychologie subjective a pour critérium la notion de la conscience. Les phénomènes qui sont conscients sont, par cela même, psychiques, ceux qui sont inconscients sont relégués dans le domaine de la physiologie. Nous avons vu que ce critérium est incertain, trompeur même, et qu'il n'a aucune portée objective. Mais existe-t-il un critérium objectif du psychisme ?
Nous croyons qu'il y en a un. Nous le voyons, pour notre part, dans le fait que les réactions psychiques comprennent une modification du réflexe par Vexpérience antérieure de l'individu. Partout ой la réaction est modifiée par Vexpérience individuelle, nous avons un psycho-réflexe ou phénomène neuro-psychique dans le sens propre du mot.
Cette définition sépare les actes psychiques des simples réflexes qui présentent une réaction également répétée, consolidée même par la transmission héréditaire, mais sans modifications individuelles. Dans les simples réflexes, il y a aussi de l'expérience, mais c'est l'expérience de l'espèce. Naturelle-
ment il peut y avoir des formes intermédiaires où la réaction relève en partie de l'expérience héréditaire, en partie de l'expérience individuelle. Ces dernières, qu'on peut désigner sous le nom de psycho-organiques, rentrent aussi dans le domaine de la psychologie.
Il est bien entendu que nous n'avons aucune raison de rattacher la définition des phénomènes neuro-psychiques à l'existence d'un système nerveux. Là où ce dernier existe, il y a tout lieu de supposer que la modification du réflexe se fait par son entremise, mais si une modification analogue était constatée chez un être inférieur, pas encore pourvu de système nerveux, nous aurions tort de ne pas y reconnaître un phénomène de la même catégorie. La question du système nerveux n'a d'importance qu'au point de vue de la localisation des phénomènes psychiques et n'exclut aucunement l'existence de ces derniers là où les éléments constitutifs de celui-ci se trouvent encore contenus dans un protoplasma non différencié en tissus et organes.
D'autre part, comme les phénomènes neuro-psychiques ne se distinguent des simples réflexes que par la présence d'une variation, il est évident que la psychologie objective ne peut pas se désintéresser de ceux-ci, au moins au point de vue de la phylogénèse. L'étude des réflexes se recommande même parce que, ces derniers étant pour la plupart déjà modifiés par l'expérience héréditaire, présentent un degré de transition vers les modifications individuelles.
Enfin, comme les réflexes cérébraux se rattachent par des transitions imperceptibles aux fonctions de la moelle et cellesci au fonctionnement du système ganglionnaire, il est clair que l'étude des phénomènes neuro-psychiques peut s'étendre jusqu'à embrasser toutes les réactions de la matière vivante, depuis l'irritabilité de protoplasme animal. De ce point de vue, la psychologie rentre dans le domaine de la biologie générale et peut être désignée comme une partie de celle-ci, comme réflexologie, terme qui paraît tout à fait approprié à son contenu. Le néologisme que nous proposons ici a pour lui de ne plus contenir aucun élément inconnu et démettre fin, par là, à l'isolement des phénomènes psychiques.