CHAPITRE X
Direction immédiate des processus réactifs. Direction basée sur la reviviscence des traces cérébrales. Formation des traces cérébrales. Nature physiologique de celles-ci. Localisation cérébrale.
Il a déjà été dit plus haut que les réactions de l'organisme se trouvent en rapport direct avec ses impressions. Ce rapport explique la constance de leur production et donne aux impressions un rôle manifestement directeur.
Direction immédiate des processus réactifs. — La direction immédiate revient ici aux impressions qui accompagnent les déplacements du corps même ou d'un de ses organes. Telles sont les impressions musculo-articulaires et les impressions de la surface cutanée.
On sait que les mouvements du nouveau -né, sauf ceux qui sont hérités, frappent par leur manque de coordination et ne deviennent réguliers que sous le contrôle des impressions externes, musculo-articulaires, cutanées, et, aussi, rétiniennes. C'est grâce à ce contrôle qu'un mouvement incertain d'extension ou de contact se transforme en acte de préhension. Une transformation analogue s'opère, chez les adultes, dans l'apprentissage de tout mouvement nouveau : d'écriture, de couture, de jeu instrumental, etc.
Le contrôle des impressions musculo-articulaires et cutanées est nécessaire même aux adultes. On peut en juger d'après le fait que dans les cas où ces dernières ne se transmettent plus aux centres nerveux, soit par suite d'une dégéné-
rescence pathologique des racines postérieures de la moelle, soit par suite d'un sectionnement, les mouvements de l'individu deviennent tout de suite incertains et irréguliers.
La spécificité des appareils périphériques suffit pour expliquer la différence des réactions qui se produisent dans chaque organe. Le fait est que chaque appareil de perception présente, comme nous l'avons déjà dit, un transformateur de l'énergie qui, passant par les centres nerveux, se transmet d'une manière déterminée au système musculaire ou sécrétoire de l'organisme.
Les excitations spécifiques de l'œil, de l'oreille, de la langue et du nez ne sont pas en rapport aussi direct avec les réactions motrices que les excitations mécaniques des muscles et de la surface cutanée, mais elles exercent tout de même une action directrice sur ces dernières. Ce qui le prouve, c'est que la suppression de celle-ci entraîne aussi la disparition de certains mouvements. Ainsi, la suppression de la lumière arrête les réactions pupillaires et la cécité supprime tout à fait les mouvements des yeux ; la perte de l'odorat et du goût abolit les mouvements d'aspiration et de gustation ; la surdité entraîne la perte des mouvements de direction de l'oreille et de la tête.
L'ouïe contrôle aussi le développement des réactions verbomotrices. Chez les enfants sourds de naissance, la parole ne se développe pas du tout, chez ceux qui deviennent sourds plus tard, elle se déforme aussi bien en ce qui concerne l'intonation que la prononciation de certaines syllabes ; si la surdité s'est déclarée très tôt, la parole peut même s'abolir totalement.
Outre la direction de l'organe récepteur, les excitations périphériques peuvent avoir une action analogue sur des parties plus éloignées de l'organisme. Ainsi, les excitations mécaniques d'un bras ou d'une jambe peuvent y faire converger les mouvements de l'autre membre, de la tête, des yeux, etc. Les impressions visuelles ou auditives peuvent diriger les mouvements du bras et des jambes. Par suite de cette corrélation la perte d'un organe récepteur retentit sur l'ensemble des fonctions motrices de l'individu, les rendant
incertaines et inexactes, à moins qu'elle ne soit compensée par le développement des autres organes. C'est ce qu'on observe fréquemment chez les aveugles et les sourds-muets dont l'infirmité remonte à la naissance ou à un âge très tendre. La notoriété de ces exemples nous dispense de nous y arrêter davantage.
Action directrice basée sur la reviviscence des traces cérébrales. — Ce qui est encore plus important que la direction immédiate des processus réactifs, c'est que les impressions externes peuvent exercer une action de ce genre, aussi à des intervalles plus ou moins longs. Cela se fait grâce aux traces qu'elles laissent dans les centres nerveux et dont la reviviscence détermine des réactions ultérieures.
C'est la faculté reproductive des centres nerveux qui fait entrer en ligne de compte l'expérience antérieure de l'individu et transforme les réactions de celui-ci en actes neuro-psychiques. Le cas le plus simple de reproduction est présenté par la répétition stéréotype d'un mouvement. Une répétition exacte n'aurait jamais été possible sans le concours de ces traces car les excitations qu'on trouve dans la vie réelle ne sont jamais identiques. Voici un enfant qui tend les bras vers la flamme d'une bougie. Ce mouvement a déjà été provoqué par une impression analogue, mais on peut être sûr que la bougie n'était pas à la même distance, ni placée de la même manière. Le mouvement ne peut donc se répéter que grâce à la conservation des traces laissées par les impressions antérieures. D'autre part nous savons que la répétition d'un réflexe demande moins de temps que lorsqu'il s'opère pour la première fois. Il est donc clair que la première réaction a laissé des traces qui en facilitent la répétition. Ce fait est du reste susceptible d'un contrôle expérimental. Si nous répétons l'une après l'autre deux excitations dont la première laisse le sujet indifférent et la seconde détermine un mouvement réflexe, nous verrons qu'au bout d'un certain nombre de répétitions, même séparées par un intervalle de temps, le sujet, soit un homme, soit un animal, réagira à la première sans attendre que la seconde ait
lieu. Il réagira même si la seconde est tout à fait supprimée. Ce résultat ne peut s'expliquer que par l'association des traces que laissent les deux excitations.
D'autre part, si on convient de faire un mouvement, par exemple, de presser le doigt sur le ballon de l'appareil enregistreur en réponse à des excitations sonores, on verra que même après l'arrêt de ces dernières, le mouvement peut se répéter avec le même rythme. Si le rythme n'était pas assez rapide pour que le mouvement continuât tout seul, il peut se rattacher à une excitation indifférente, par exemple de nature lumineuse, pourvu qu'elle ait le même rythme que les excitations sonores1.
La continuation du mouvement ne peut s'expliquer ici que par la reviviscence des traces cérébrales.
La preuve expérimentale de ce fait peut être fournie de bien d'autres manières encore. Si on présente au sujet une dizaine de mots en le priant de les répéter après la présentation, il en répétera une partie et il semblera que l'autre partie n'a pas laissé de traces dans samémoire. Mais si on lui présente^ensuite une nouvelle série où seront compris les mots qu'on suppose oubliés, on verra qu'ils se retiendront bien mieux que les mots tout à fait nouveaux.
La même expérience a été faite chez nous avec dix dessins représentant des animaux ou des objets déménage (MmeDrSokolovskaia). La présentation se faisait à travers la fente d'un écran. Le sujet en nommait ensuite à peu près la moitié, mais après une nouvelle série où les oubliés étaient mélangés à des dessins nouveaux, ou voyait que les premiers avaient un avantage considérable, étant nommés plus souvent que ceux qui venaient pour la première fois.
Enfin, on peut citer encore les expériences faites chez nous avec les réactions verbales, d'après une méthode proposée par nous-mêmes. On convenait avec le sujet qu'il répondrait selon la nature de l'excitation : « lumière » à l'illumination d'une lampe à incandescence, « son » au coup d'une sonnette
4. W. Bcchlcrew. De l'activité reproductive et associative du système nerveux. Obozr. Psych., 1908 (en russe).
électrique, puis après une série d'excitations de la même catégorie, on passait, sans le prévenir, à l'autre. Généralement il se trompait, répétant le même mot, ce qui ne peut s'expliquer de nouveau que par la reviviscence automatique des traces cérébrales.
La conservation des traces cérébrales explique l'altération des mouvements qui se reproduisent sur des excitations analogues.
Voici un homme qui rencontre quelqu'un de sa connaissance. La réaction qui se produit chez lui n'est pas simplement réflexe ; elle se modifie nettement sous l'effet de la reconnaissance et cette modification ne peut être ramenée qu'aux traces laissées par les rencontres précédentes. Autre exemple. Un homme a été mordu par un chien. Maintenant, quand il en rencontre un sur la route, on le voit s'écarter ou prendre des mesures de précaution. La réaction est de nouveau modifiée par les traces de l'expérience antérieure.
La modification peut comprendre tout un ensemble de traces et porter sur des mouvements très étendus. Citons, pour ce cas-là, l'exemple suivant. Un homme est occupé à canoter sur le lac. Tout d'un coup éclate un orage qui le fait précipitamment aborder. Une autre fois l'approche seule d'un nuage menaçant lui fait abandonner le sport. Tout un ensemble de mouvements sera fait sous l'effet d'une reviviscence des traces laissées par l'impression de l'orage.
On voit donc qu'il se forme dans le cerveau non seulement des traces isolées, mais des groupements de traces reliées par des liens associatifs.
Une question se pose maintenant : pourquoi une nouvelle excitation éveille-t-elle tel ensemble de traces plutôt que tel autre ? Nous répondons à cela que le courant nerveux consolide les voies par lesquelles il passe, et facilite la répétition du même trajet. Il se crée ainsi, dans l'écorce et ses fibres nerveuses, des voies de moindre résistance en rapport avec le nombre des réactions passées, avec l'intensité des excitations et quelques autres facteurs concomitants.
Ce fait ressort nettement de l'expérience avec les pressions
du doigt, sur le ballon d'un appareil enregistreur. Plus on aura fait de pressions réglées par le métronome, plus on en reproduira après l'arrêt de ce dernier. D'autre part, plus le rythme aura été rapide, plus la répétition du mouvement sera durable.
Cette loi se rapporte aussi à l'établissement des liens associatifs. Plus on aura produit d'excitations simultanées, par exemple de contact électrique et d'éclairage coloré, plus ce dernier se montrera susceptible de produire de réactions motrices.
La force de l'excitation n'est pas non plus sans effet sur le processus réactif. Dans la même expérience, plus le courant électrique sera vif, plus l'effet de l'excitant neutre sera ensuite nettement marqué. Comme facteur concomitant on peut citer encore la fraîcheur des associations, la concentration nerveuse de l'individu et la distance des excitants.
Enfin, comme condition organique favorable à la reviviscence trouve-t-on parfois une réaction interne commune aux deux excitations. Celle-ci forme un lien de plus, de nature individuelle ou personnelle, qui facilite encore davantage la production des réflexes associés.
Comme les traces laissées dans les centres nerveux forment des enchaînements très étendus, il est clair qu'une seule excitation peut éveiller toute une série de ces dernières, où les , chaînons du milieu n'auront pas assez de vivacité pour déterminer des réactions. et ne joueront, par le fait, qu'un rôle intermédiaire. Ce processus de transmission se manifeste au dehors par l'inhibition du processus réactif et aussi par un état de concentration nerveuse que caractérise bien l'attitude du sujet.
Faut-il ajouter maintenant que les traces en question ne se conservent pas toujours ? Elles s'effacent peu à peu et, à moins d'être renouvelées, finissent par disparaître, ce qui supprime aussi les réactions correspondantes. On en a eu déjà la preuve dans l'expérience avec les réactions motrices réglées par le métronome. La courbe des mouvements baisse peu à peu et finit par s'aligner. Comme la répétition du mouvement après l'arrêt du métronome est uniquement réglée par la reviviscence
des traces, il est clair que celles-ci s'affaiblissent peu à peu et exigent une nouvelle série d'excitations sonores pour reproduire les réactions motrices.
Le même résultat a été obtenu avec les réactions symboliques. L'expérience montre que . ces dernières, ayant été bien consolidées, ne perdent presque rien durant les premières cinq minutes, mais s'affaiblissent ensuite graduellement et finissent par disparaître.
Parlant de la reviviscence des traces, il faut encore avoir en vue que ces dernières peuvent avoir une influence sur les réactions ultérieures, sans être susceptibles de pleine reviviscence.
Ce fait a déjà été signalé par Ebbinghaus qui s'est aperçu que les impressions passées ne sont parfois pas reconnues comme telles, et malgré cela agissent sur les réactions du sujet. 11 considérait ce phénomène comme un effet de l'habitude.
Dans notre laboratoire il a été contrôlé par les expériences de Mme Stackelberg1. Celles-ci étaient organisées de la manière suivante : des mots, substantifs, concrets et abstraits, écrits sur de larges feuilles de papier, se déroulaient sur le cylindre de Verdin à des intervalles réguliers de quinze secondes. Dans une épreuve le sujet les apercevait à travers la fente d'un écran noir ; dans une autre, après les avoir perçus, il les prononçait ; enfin, dans la troisième, il les entendait de la bouche de l'expérimentateur à des intervalles également mesurés.
Chaque épreuve comprenait la présentation de trois séries de mots : la première série était composée de 10 mots concrets à deux syllabes, la seconde, de 10 mots concrets à trois syllabes, la dernière, de 10 mots abstraits. Après la présentation le sujet devait les répéter de mémoire, et les mots reproduits juste étaient notés par l'expérimentateur. Ensuite on faisait une interruption de dix minutes, pendant laquelle les mots reproduits étaient remplacés par des mots nouveaux et l'épreuve recommençait avec des séries mixtes mélangées de