CHAPITRE XII
Connexion des processus réactifs dans les centres cérébraux. Rôle desfibres associatives. Ontogenèse et phylogénèse des associations cérébrales. Adaptation des processus réactifs aux impulsions externes.
Arrêtons-nous un peu plus en détail sur les conditions anatomo-physiologiques de l'association.
Connexion des processus réactifs dans des centres cérébraux» — L'association mentale est basée sur le fait que les impressions qui ont un certain rapport, laissent dans l'écorce cérébrale des traces unies par des liens matériels. Ces traces proviennent des réflexes nerveux et leur liaison détermine naturellement la reviviscence de ces derniers.
Admettons, par exemple, qu'un homme a'perçoit une orange. Gomme il en a déjà vu auparavant, et comme les impressions de cette catégorie ont laissé des traces dans les voies nerveuses, le nouvel influx nerveux suivra les mêmes voies et subira l'influence des traces laissées par les impressions antérieures.
Nous avons déjà dit que les impressions produites par les objets externes sont généralement complexes. C'est pourquoi dans le cas que nous venons de citer, l'excitation s'étendra à tout un ensemble de voies nerveuses. Mais la nouvelle excitation ne peut être identique aux précédentes que dans les cas très rares où elle provient du même objet. Dans tous les autres cas, il s'agira de processus qui auront simplement des traits communs. Chaque nouvelle orange ressemblera évidemment aux précédentes, mais elle s'en distinguera aussi comme gran-
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deur, comme couleur ou comme goût. La nouvelle excitation suivra donc en partie les mêmes voies, en partie, des voies toutes nouvelles, mais cela suffira déjà pour faire reconnaître les impressions antérieures et déterminer le processus de reconnaissance.
Admettons maintenant qu'après l'orange, le regard tombe sur une poire. La plupart des éléments sensoriels seront ici toutautres, mais quelques-uns serontaussi communs à l'impression laissée par l'orange. Ce sera l'appellation commune de fruits, l'impression qu'ils sont comestibles et qu'ils agissent d'une certaine manière sur les papilles de la langue et du palais. On voit donc que malgré la différence des deux objets, le second complexus éveillera des traces qui font partie du premier et peut entraîner par là la reviviscence complète de celui-ci.
Il n'y a pas jusqu'aux contrastes qui ne subissent cette loi, car les objets qui s'opposent, ont un rapport de mesure ou d'appréciation qui les rattache l'un à l'autre.
Du reste, si Ton y regarde de plus près, on verra que tous les phénomènes d'association se réduisent au même schéma. Prenons, par exemple, deux objets totalement différents, mais dont les symboles verbaux présentent une certaine assonnance. Ce lien, quelque fragile qu'il soit, peut suffire pour entraîner, dans certains cas, la reproduction du second complexus comme suite directe du premier. Prenons deux impressions qui n'ont de commun que le tonus de la réaction interne. Cette dernière peut aussi les faire revivre l'un à la suite de l'autre. Enfin, les réactions elles-mêmes peuvent n'avoir rien de commun, mais se rattacher l'une à l'autre par un effet de coexistence ou de succession. Le fait est que les impressions externes ne se présentent jamais isolées. Tout ce que nous voyons autour de nous, ne forme qu'un seul champ de vue où les excitations les plus diverses se rattachent l'une à 1 autre, ne fût-ce que par la contiguïté des traces qu'elles laissent dans les centres nerveux. Par suite, chaque partie de cet ensemble aura une tendance à évoquer les autres. Il en est de même pour les transformations qui se produisent dans ce
tableau. Aucun de ses éléments ne reste immuable et la succession des données sensorielles produit de nouveaux contacts entre les courants nerveux.
Rappelons, en fin de compte, qu'outre les rapports si nombreux de contiguïté spatiale, les réflexes peuvent avoir des connexions déterminées par l'unité de l'impression. C'est-àdire, ils peuvent s'évoquer mutuellement non pas pour avoir suivi les mêmes voies, ni des voies contiguës, mais pour avoir fait partie de la même impression. Ainsi, par exemple, le goût d'un aliment provoque parfois le réflexe salivaire, mais le même effet peut être obtenu par l'odeur ou par la vue de cet aliment. Quelquefois le bruit seul de la vaisselle rend déjà la salivation plus abondante.
Anatomiquement, ce résultat est dû au développement des fibres associatives qui relient non seulement les circonvolutions voisines, mais aussi des régions plus éloignées de l'écorce, sièges des différents centres nerveux.
Rôle des fibres associatives. — Grâce aux voies associatives, l'excitation, ayant atteint un centre cérébral, se transmet facilement à un autre où elle détermine un phénomène de reviviscence plus ou moins étendu. De ce dernier elle peut se transmettre à un troisième, à un quatrième et ainsi de suite, entraînant partout sur son chemin des reproductions analogues. Mais comme l'excitation ne dure pas très longtemps, on comprend qu'après s'être communiquée au centre voisin, elle s'éteint dans le premier et que la transmission ultérieure s'accompagne d'une disparition aussi rapide des centres intermédiaires.
Le fait même qu'il s'agit ici de centres corticaux a été prouvé aussi bien par les observations pathologiques que par l'expérience avec l'ablation des régions corticales. On sait que lorsque l'écorce cérébrale a des lésions étendues, comme, par exemple, dans les cas d'idiotie complète, l'individu est incapable de répondre non seulement aux paroles, mais même aux gestes. L'association se trouve donc ici complètement abolie. D'autre part, les observations pathologiques et les expé-
riences faites sur les animaux montrent que la destruction de certaines régions de l'écorce entraîne les altérations connues sous le nom de surdité ou de cécité psychique. Ces cas-là sont caractérisés notamment par la perte des associations. Ainsi, par exemple, le chapeau, la canne, n'importe quel objet d'usage familier ne sont plus reconnus comme tels ; un chien qui se trouve dans cet état-là ne reconnaît plus la voix de son maître, ne réagit plus d'une manière habituelle au claquement du fouet, etc.
Chez les animaux, on a fait là-dessus des recherches encore plus précises. On sait qu'en plaçant un chat devant le museau du chien, on provoque chez celui-ci, avec des signes d'inquiétude, une accélération notable du cœur et de la respiration. Le Dr Joukowski a montré, dans notre laboratoire, que la destruction des centres corticaux de la respiration supprime cette réaction, tout en laissant l'autre intacte *. Nous avons tout lieu de penser que l'ablation des centres cardio-vasculaires entraîne la perte de J'autre fonction. Enfin, la destruction d'une certaine partie de l'écorce à la surface externe de la région occipitale, amenant avec elle la cécité psychique de l'animal, lui fait perdre l'une et l'autre.
Il en est de même pour les réactions associées établies par un procédé artificiel. On sait qu'un chien peut apprendre à tendre la patte de devant sur ces simples mots : « Donne la patte ! » L'ablation de la circonvolution sygmoïde rend cette réaction tout à fait impossible. D'autres expériences faites avec des mouvements plus simples, associés à une excitation lumineuse ou sonore (Dr Protopopoff) confirment pleinement le rôle des centres corticaux. On peut dire avec assurance que les réactions motrices associées relèvent des centres corticaux, car la destruction unilatérale de ces derniers entraîne la perte des réflexes associés de l'extrémité opposée. Chez l'animal qui a subi cette opération, l'association ne peut être rétablie qu'avec l'extrémité homonyme. Une destruction bilatérale, mais incomplète, de la région motrice du cerveau,
1. Joukowski. De l'influence de l'écorce et des centres sous-corticaux sur la respiration. Thèse (en russe) Saint-Pétersbourg, 1898.
entraîne une perte temporaire des associations, mais ces dernières peuvent être rétablies par l'exercice. Ajoutons enfin, que dans le cas où la destruction du centre moteur affecte un réflexe artificiellement établi, ce dernier est généralement compensé par des mouvements réflexes en d'autres parties du corps (de l'appareil vocal, de la respiration, des autres extrémités).
Des faits analogues ont été découverts par nous en collaboration avec Mislavsky et Poussep, par rapport aux réflexes sexuels *. Les expériences ont montré que la destruction bilatérale des centres corticaux chez les mâles entraîne la perte de l'attraction sexuelle vers les femelles, quoique l'excitation mécanique du membre reste susceptible de produire l'érection. D'autres expériences de notre laboratoire ont porté sur la sécrétion du lait 2, du suc gastrique 3 et de la salive \ La participation des centres corticaux a été établie d'une manière incontestable, avec possibilité, il est vrai, d'une compensation assez rapide par les régions sous-corticales, pour la salive, dans cinq-six jours, pour le suc gastrique, au bout d'une huitaine5. On sait que chez une chèvre qui allaite, la vue de l'agneau fait monter le lait qui s'égoutte facilement à l'aide d'une canule. Le même résultat peut être obtenu par la voix seule de l'agneau. 11 est évident que cet effet est dù à l'association des centres visuels et auditifs avec les centres spéciaux de la sécrétion lactée situés dans la partie antéro-externe des hémisphères, à proximité des centres respiratoires. En effet, la destruction de ces derniers supprime du coup la réaction.
En ce qui concerne la participation des centres récepteurs, celle-ci est également hors de doute. Il n'y a que les expériences de Kalischer6 qui semblent parler là contre. Ce dernier dressait, comme nous l'avons déjà vu, les chiens à ne saisir