‹ La psychologie objective;Chapitre 55 sur 145 · Hudson. Le naturaliste à la Plata. Trad. russe · texte numérisé non relu

Hudson. Le naturaliste à la Plata. Trad. russe

mais celles qui résultent de la nutrition et de l'équilibre interne de l'organisme gardent toujours un rôle prédominant. Ce sont ces facteurs qui déterminent le caractère agressif ou défensif de ses réactions, les phénomènes externes n'agissant que sur la direction de celle-ci. Ainsi, dès la naissance de l'enfant, le manque de nourriture provoque des mouvements réflexes des lèvres, de la tête et des extrémités, mouvements qui aboutissent au contact avec le sein maternel. Si la direction de ces mouvements est réglée par les impressions visuelles et olfactives, la cause première consiste ici dans le manque de nourriture et le besoin organique qu'elle fait naître.

Il en est de même plus tard, lorsque ce besoin ne peut plus être immédiatement satisfait, mais exige des actes plus complexes de recherche et de conquête.

Lorsque le besoin est satisfait, l'activité s'arrête immédiatement. On le voit surtout chez les nouveau-nés par l'arrêt des mouvements de succion, par le relâchement des membres et l'approche d'un sommeil qui dure jusqu'au retour de la faim. On peut dire même plus : la satiété détermine des réactions tout à fait différentes. Le nouveau-né détourne la tête et, si l'état est plus avancé, peut avoir des renvois et des vomissements. Plus tard, outre les mouvements de dégoût, on voit aussi se produire des mouvements spécifiques de défense.

Ainsi, le besoin organique de nourriture se révèle comme étant la cause première de réactions très variées.

Nous nous basons là-dessus pour proposer la définition suivante de l'instinct.

Sous le nom d'instinct nous comprenons les réactions qui s'écoulent comme les réflexes, mais qui ont leur détermination dans les besoins propres de V organisme. Tels sont tous les mouvements produits par la faim ou la soif, par le dégoût ou la satiété, par les besoins sexuels, etc., etc.

Ces mouvements peuvent répondre en même temps à une impulsion externe, mais à la voir de plus près, celle-ci ne paraît pas suffisante et leur détermination revient surtout aux facteurs internes qui maintiennent l'organisme en activité.

Autrement dit, les facteurs organiques font naître une réaction indéterminée qui trouve ensuite son but et sa direction.

Par suite, on peut dire que les mouvements instinctifs ne sont pas tout à fait indépendants de l'expérience antérieure de l'individu. S'ils répondent à un besoin inconscient, leur exécution reste subordonnée aussi bien aux impressions nouvelles qu'aux associations qui se sont établies dans les centres nerveux, et, comme le montre l'expérience, elle peut se perfectionner avec le temps. Mais l'action profonde, organique, reste toujours prédominante, car c'est elle qui détermine la nature de la réaction.

Ceci ressort clairement de l'exemple suivant. Admettons qu'un animal trouve quelque chose de comestible. S'il a faim, les facteurs organiques feront naître une réaction préhensive et l'association de celle-ci avec les impulsions visuelles, olfactives, voire même gustatives, fera saisir le morceau ; s'il est rassasié, la réaction prendra un caractère défensif et le fait d'avoir flairé le morceau lui fera simplement détourner la tête.

Prenons un autre exemple. Voici un homme envahi par la fatigue. Dans cet état, les impressions qui produisent une réaction sténique ou agressive, n'en produiront pas du tout, tandis que la vue d'un fauteuil l'attirera irrésistiblement.

La régulation de l'instinct par les besoins organiques nous permet d'écarter toute hypothèse d'un savoir inné transmis par l'hérédité i, d'autant plus que l'action des besoins ne se limite pas au domaine de la nutrition et de la vie sexuelle. Chaque organe a ses besoins qui, étant plus ou moins favorisés par les facteurs externes, peuvent produire des réactions agressives ou défensives. Tout ce qui augmente le bien-être de l'individu détermine une réaction positive, tout ce qui le diminue produit un mouvement de défense. Notons seulement que les réactions qui se compliquent de reproductions et d'associations dans les centres nerveux prennent déjà le caractère de mouvements personnels dont il sera question plus loin.

La loi que nous venons d'établir nous oblige cependant de

1. Wagner. Base biologique d'une psychologie comparée (en russe). V. I, p.3.

faire une réserve. Elle ne suffit plus dans les cas où les facteurs externes ont une action mixte, à la fois favorable et nuisible à l'organisme. Ainsi, par exemple, une substance peut être à la fois attrayante au goût ou à l'odorat, et pernicieuse à la santé. C'est ce qu'on voit aussi dans l'attraction des insectes par la lumière qui cause souvent leur perte. Ce dernier fait a longtemps semblé comme un paradoxe de la nature, déliant toute explication scientifique, mais aujourd'hui il peut être réduit à une cause tout à fait précise. Les expériences sur le mollusque littorîna rudis ont montré que la lumière, en plus de l'action sur l'œil, agit sur les muscles de manière à produire une réaction agressive. Dès que l'ombre tombe sur un côté du mollusque les contractions musculaires se ralentissent et le corpuscule tourne du côté éclairé. D'autres recherches ont montré que l'action de la lumière sur le protoplasma est en rapport direct avec l'hydratation, c'est-à-dire avec la quantité d'eau contenue dans l'organisme. Plus l'animal est sec, plus l'action de la lumière est vive. Si on applique ces conclusions aux lépidoptères, on comprendra facilement pourquoi ces derniers se précipitent vers leur perte. Pour eux aussi la lumière doit avoir une action attractive et comme la chaleur produit en même temps un dessèchement des tissus, la réaction doit devenir à tel point violente que l'insecte ne peut plus retourner et périt dans le feu.

Ceci nous fait conclure que si l'instinct répond toujours à un besoin de l'organisme, celui-ci ne doit pas être pris dans un sens trop étroit, comme un besoin contrôlé et en rapport avec l'ensemble des fonctions vitales. La réaction qui en résulte peut être, en somme, défavorable. On dit que l'instinct se trompe ou qu'il trompe l'individu. En réalité, il agit toujours de même et ne se distingue pas en cela des simples réflexes qui peuvent aussi, comme nous l'avons vu, avoir un effet nocif.

L'action des facteurs externes sur les mouvements instinctifs. — Nous avons déjà relevé l'importance des facteurs externes dans la manifestation des phénomènes instinctifs. A côté des

facteurs qui servent d'excitants, une certaine place revient ici à ceux qui se trouvent en rapport avec l'expérience antérieure de l'individu. Autrement dit, les facteurs externes dirigent dans certaine mesure l'exécution du mouvement. Ce fait peut être illustré par les exemples suivants :

On sait que les coucous déposent leurs œufs dans un nid étranger, d'où leurs petits, par un instinct égoïste de conservation, jettent par-dessus bord les œufs ou la couvée qui se trouve dans leur pouvoir. Jenner raconte à ce sujet qu'il avait vu un jeune coucou apporter, sur son dos, toute la couvée et s'approchant du nid accroché à une paroi, chercher, en tâtonnant, le côté qui était le moins résistant. Le coucou était aveugle et ses tâtonnements lui servaient sans doute à suppléer aux insuffisances de son instinct.

Un autre exemple, non moins instructif, nous est fourni par le naturaliste américain Houdson. Ce dernier tenait dans ses mains un œuf de la Para jacana, lorsque la coquille se fendit et le petit tomba dans l'eau. «M'étant baissé pour le ramasser, écrit l'auteur, je remarquai que mon secours était déjà inutile : sitôt plongé dans l'eau le petit avait sorti la tête et la tenant à la surface comme un canard blessé qui veut échapper aux regards de l'homme, nageait vers le bord. L'ayant atteint, il sortit de l'eau et s'étendit dans l'herbe. » Là aussi les impressions personnelles avaient contribué à l'éclosion de l'instinct.

En effet, il n'y a pas de doute que malgré l'origine interne de l'instinct, ce dernier varie en rapport avec les circonstances extérieures et l'expérience personnelle de l'individu. C'est ce qui explique le fait que les mouvements instinctifs se perfectionnent avec le temps et s'adaptent dans une certaine mesure aux conditions du milieu. On sait, par exemple, que les dimensions des toiles d'araignées varient selon la quantité d'insectes qui se rencontrent dans leurs parages. Les nids d'hirondelles qu'on trouve accrochés aux maisons présentent aussi des différences très marquées. Enlin, il est bien connu que les oiseaux d'un certain âge font mieux leurs nids que les tout jeunes.

Que l'instinct de conservation se sert aussi de l'expérience

personnelle de l'individu, ceci ressort nettement du fait que les oiseaux qui sortent pour la première fois du nid ne manifestent pas de crainte devant les hommes, ni devant les animaux. Au dire de Wagner « les jeunes freux se placent quelque part en groupe dans un endroit découvert et attendent tranquillement que les vieux leur apportent la nourriture. S'ils n'ont pas encore été effrayés par l'homme et si les vieux sont absents, ils se laissent approcher à une faible distance. Mais il suffit qu'un vieux le remarque pour qu'il se mette à pousser des cris qui ameutent tout le groupe et le forcent de s'envoler l. »

On peut dire que l'expérience de l'espèce, telle qu'elle se manifeste dans l'instinct, trouve un certain complément dans l'expérience personnelle de l'individu. Autrement dit, malgré le caractère réflexe de l'instinct, la mise en train de celui-ci peut se compliquer d'une activité reproductive et associative des centres cérébraux.

Du point de vue de la psychologie objective il importe grandement de reconnaître ce qu'il y a d'héréditaire dans l'instinct et ce qui intervient comme produit de l'expérience individuelle. Les auteurs qui considèrent l'instinct comme un réflexe compliqué, l'ont souvent jugé comme entièrement inné ou héréditaire (Spencer). Après ce que nous venons de dire, cette affirmation semble peu fondée. Pour trancher cette question, nous allons examiner quelques instincts un peu plus en détail.

L'instinct de nutrition. — De bas en haut de l'échelle animale on rencontre partout en première place l'instinct de nutrition et celui de reproduction. Commençons par examiner le a premier de ces instincts.

Lorsque l'individu éprouve un besoin de nourriture, solide ou liquide, il se développe dans les éléments cellulaires et dans les terminaisons nerveuses de la région intestinale un état d'irritation qui produit en fin de compte des réactions agressives, ayant pour but de pourvoir l'organisme d'éléments

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