‹ La psychologie objective;Chapitre 6 sur 145 · Ch. Richet. Essai de psy ch. gén., Introd., p. ѵш · texte numérisé non relu

Ch. Richet. Essai de psy ch. gén., Introd., p. ѵш

BECHTEREW.

les processus d'excitation et de réaction, les traces que ces derniers laissent dans les centres nerveux, l'association de ces traces avec les impressions nouvelles et la détermination du processus réactif par des influences plus ou moins éloignées.

Gomme conséquence logique de ceci, elle doit renoncer à certains termes élaborés par la psychologie subjective, tels que volonté, esprit, sentiment, mémoire, etc. Pour désigner les phénomènes que cette dernière appelle généralement « psychiques » ou « états d'âme », nous emploierons, comme nous l'avons déjà dit, le terme de processus neuro-psychiques, en stipulant que ces derniers représentent des variations matérielles dans les voies nerveuses du cerveau.

On nous demandera, peut-être, si l'étude ainsi circonscrite mérite encore le nom de psychologie, fût-ce même de psychologie objective ? Quelle est cette psychologie sans âme ? demandera peut-être le lecteur. Mais il a déjà été montré que les phénomènes neuro-psychiques ont à leur base des processus matériels ; tout n'est donc pas subjectif dans l'âme ; elle contient aussi des phénomènes objectifs et, par suite, la psychologie peut aussi bien s'appeler objective, si elle n'étudie que le côté objectif des phénomènes.

Nous avons dit nous-mêmes qu'elle peut être désignée comme réflexologie, mais, à côté de cela, il est utile de conserver le vieux nom qui reste parfaitement justifié. Le mot « psychique » s'est tellement enraciné dans la mentalité humaine qu'il nous paraît impossible de l'éliminer de la science objective, d'autant plus que le fond des choses n'est pas dans le vocable, mais dans le sens qu'on lui attribue. Nous trouvons, pour notre part, qu'il n'y a aucune raison pour éliminer de la science le terme psychique. Il est seulement désirable de spécifier qu'il se rapporte à des processus matériels et de le compléter, peutêtre, en disant « neuro-psychique ». D'autre part il est bon de conserver le nom de « psychologie objective » pour mettre en évidence le rapport de la nouvelle discipline à l'ancienne psychologie et pour inculquer la conviction que les mêmes phénomènes peuvent être étudiés des deux côtés, par l'observation interne et par des procédés objectifs.

Outre l'extension à la totalité de l'arc réflexe, la psychologie objective doit gagner aussi en plénitude. Elle doit rattacher les réactions neuro-psychiques à celles qui se produisent aux degrés inférieurs du monde vivant. Prise dans le sens le plus large du mot, elle doit comprendre tous les rapports de l'indi- * vidu avec le monde externe où la réaction a pour base l'expérience personnelle de celui-ci.

Depuis les recherches de Glisson et de Haller, il est convenu d'appeler irritabilité la propriété vivante de la manière de réagir aux influences externes. Cette propriété se manifeste sous forme d'un mouvement. Que ce soit un mouvement mécanique, chimique ou moléculaire, ce dernier est toujours accessible à l'observation. L'irritabilité est le prototype des réactions neuro-psychiques mais la forme où on les reconnaît le plus facilement, ce sont les réflexes. Ce qui les rapproche, c'est que la réponse de l'organisme est nettement séparée de l'excitation et présente une transformation de l'impulsion externe. Pour mieux comprendre l'origine et les modalités de ce phénomène, rappelons que les réactions aux influences externes se produisent non seulement dans les organismes vivants, mais aussi dans la matière inerte. Les métaux se modifient dans leur état moléculaire sous l'influence d'un choc, de la chaleur, de l'électricité, etc. Mais dans les organismes vivants il se produit, indépendamment des transpositions moléculaires, des réactions d'un genre spécial stimulant ou déprimant V activité des éléments contractiles. Autrement dit, nous rencontrons ici une réaction spécifique du tissu cellulaire ou d'une formation cellulaire appelée système nerveux.

En ce qui concerne les animaux, ces réactions se distinguent encore par un trait spécifique, parce qu'elles ne résultent pas de l'excitation immédiate, mais se trouvent dans un certain rapport avec les traces des excitations antérieures. Dans les simples réflexes nous trouvons déjà une réaction héritée, résultat d'excitations qui ont porté sur toute une série de générations, établi dans le sens de la plus grande utilité pour l'espèce. Dans les processus neuro-psychiques le lien n'est ni aussi direct, ni aussi constant. Il ne présente pas la répéti-

tion du même réflexe, mais une réaction modifiée par d'autres qui l'avaient précédée. Par conséquent l'activité neuro-psychique suppose la conservation de certaines traces dans les centres nerveux du cerveau et la possibilité de leur reviviscence à la suite d'excitations associées.

Notons encore que l'action de ces traces se manifeste extérieurement soit par l'inhibition, soit par un renforcement du réflexe et que les traces mêmes se fixent plus ou moins solidement selon l'état de concentration du sujet.

Il va de soi que la nouvelle psychologie utilisera toutes les données de la psychologie actuelle qui ont une valeur objective. H y a déjà bon temps que la psychologie est sortie du domaine de la spéculation pour devenir une science naturelle. Cette tendance avait produit tout d'abord la psycho-physique qui cherchait entre les données internes des rapports mathématiques, ensuite la psychologie physiologique qui les considérait en rapport avec les fonctions cérébrales, enfin la psychologie qu'on appelle expérimentale et qui se propose de rendre l'étude plus exacte par l'introduction des procédés expérimentaux.

Malheureusement, sauf quelques recherches secondaires, toutes ces disciplines se sont attachées au côté subjectif des phénomènes. C'est pourquoi la psychologie objective ne pourra utiliser qu'une partie des matériaux de la psycho-physique, de la psycho-physiologie et de la psychologie expérimentale, notamment celle où les observations externes sont prises en rapport avec les manifestations également externes de l'activité neuro-psychique.

Comme champ d'études elle ne sera donc, certes, pas plus restreinte. Elle aura pour objet aussi bien les individus sains que les malades, aussi bien les hommes que les animaux. Elle donnera même une plus grande place aux expériences sur les animaux, parce que ces dernières permettent d'étudier des fonctions peu accessibles chez l'homme, telles que les mouvements des organes internes, les sécrétions glandulaires, rénales, sexuelles, etc., et outre cela d'isoler les centres nerveux par l'ablation de certaines régions de l'écorce cérébrale. Sur

l'homme, ces recherches ne sont possibles que dans certains cas pathologiques où les régions correspondantes sont frappées d'une lésion.

Dans les cas normaux l'étude expérimentale portera sur la marche générale des réactions, sur leurs modifications en rapport avec les facteurs externes et internes, sur l'influence des facteurs affectifs, etc., etc. On se demandera peut-être si la psychologie objective ainsi comprise ne va pas être inférieure à l'ancienne psychologie en ce qu'elle sera condamnée à deviner les impulsions internes cachées dans la chaîne des souvenirs que l'autre percevait directement par l'introspection. Mais le fait est que l'introspection ne peut avoir aucune valeur, si les souvenirs ne sont pas exprimés dans certaines formules verbales, et du moment qu'un processus neuro-psychique est fixé sous forme de symboles verbaux, il entre déjà dans la psychologie objective qui envisage la parole comme une des principales réactions de l'homme.

Ainsi, un enchaînement de souvenirs peut entrer dans la psychologie objective, si on ne l'envisage pas comme appréciation, mais comme simple expression d'un processus interne. La psychologie objective n'exige certes pas qu'on se mette à la place du sujet qui aura rapporté ses souvenirs. Elle ne connaît dans ce cas-là, comme dans tous les autres, qu'une seule méthode, la méthode objective, et doit, par conséquent, étudier les symboles verbaux qui traduisent l'enchaînement des réactions, sans tenir compte des appréciations subjectives qui peuvent les accompagner. Si les symboles verbaux ne traduisent pas tout l'enchaînement des processus cérébraux, ce n'est pas l'imagination, quelque fougueuse qu'elle soit, qui peut le reconstituer, tandis que l'observation des mouvements et gestes du sujet peut compléter les indications verbales. La plus ou moins grande complexité de la réaction externe nous fera conclure au plus ou moins grand développement du processus cérébral, tandis que du côté externe celui-ci nous est inaccessible.

Il résulte de tout cela que pour étudier l'activité neuro-psychique du point de vue objectif, il faut observer et, autant que

possible, enregistrer tous les mouvements et autres réactions de Vorganisme en rapport avec les facteurs externes et les influences antérieures, qui ont pu agir dans le cas présent. Le tableau complet des réactions externes opposées aux facteurs qui ont pu les provoquer, peut seul éclairer la nature et le sens de l'acte neuro-psychique.

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