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CHAPITRE II

Caractéristique générale de ces derniers. Reviviscence des traces laissées par les réactions antérieures. Analogie avec les réflexes. Différence des réflexes. Inhibition centrale.

Caractéristique générale des processus neuro-psychiques. — Les processus neuro-psychiques supposent l'action du stimulus externe sur la surface de l'organisme, l'excitation correspondante des centres cérébraux, la transmission de celle-ci aux centres associés et, comme résultat de cette transmission, une réaction centrifuge sous forme de mouvement ou de toute autre variation organique. La première partie de ce processus peut être appelée réceptive, la seconde, associative, la troisième, réactive.

La partie la plus caractéristique est la seconde. Elle présente l'élément spécifique et indispensable de tout phénomène neuropsychique, soit simple, soit complexe. Dans ce dernier cas on trouve toute une série de traces qui rendent possible l'action des impressions passées.

Reviviscence de traces laissées par les réactions antérieures. — Prenons un chien qui ignore encore la sensation des piqûres d'aiguille. Si nous le piquons à la patte, il la retirera vivement et manifestera un état d'inquiétude. Si nous approchons l'aiguille une seconde fois, l'inquiétude reparaîtra à la seule vue de l'objet ; le chien va chercher à s'enfuir, à se cacher dans un coin et, si nous continuons d'approcher, finira par grogner ou par mordre. Dans le premier cas, la contraction de la patte suivie d'un signe d'inquiétude était un simple

réflexe, produit direct de la piqûre. Il n'est cependant pas resté sans résultat et aura dû laisser une trace dans les centres nerveux, car l'animal n'attend plus d'être touché et ne permet même pas qu'on l'approche avec une aiguille. Il est évident que l'impression visuelle, tout en étant la même qu'avant la piqûre, produit un effet qui suppose l'association des traces visuelles avec celle de l'impression cutanée. Par suite de cette association, nous ne sommes plus en présence d'un simple réflexe, mais d'un réflexe associé, autrement dit d'un psycho-réflexe.

Voyons plus loin. L'animal ne se contente pas de manifester l'inquiétude ; s'il y a moyen, il recule et s'enfuit. Gomme nous savons qu'il Га déjà fait chaque fois qu'il recevait un coup, nous devons en conclure que la vue de l'aiguille n'éveille pas seulement les traces laissées par l'impression de la piqûre, mais encore d'autres laissées antérieurement par les coups. Si on persiste à le menacer de l'aiguille, il aboie, se jette dans un coin, commence à grogner et à mordre. Nous avons là un mouvement de défense qui, certes, n'est pas nouveau. L'animal a dû l'exécuter maintes fois dans des conditions analogues lorsqu'on le menaçait de quelque chose. On voit donc que ce n'est plus une seule association, mais toute une série qui se produit réunissant l'impression visuelle aux traces des réactions antérieures.

Il est à noter maintenant que l'activité des centres nerveux comprend, à côté des processus de réaction, aussi des processus d'inhibition. Gela fait que la phase centrale se prolonge parfois considérablement avant d'aboutir à la réaction externe. Celle-ci peut même être tellement distante qu'on la prend pour une action spontanée, tandis que l'excitation correspondante paraît rester sans réponse. En réalité ce n'est jamais cela. La réponse de l'organisme ne fait jamais défaut, mais elle peut être inhibée ou retardée au point qu'on la perd tout à fait de vue.

Analogie avec les réflexes. — Tout ce qui vient d'être dit permet de conclure que les phénomènes neuro-psychiques se laissent réduire au schéma des réflexes qui, comme nous l'avons

déjà vu, ont pour rudiment l'irritabilité du protoplasme cellulaire. Dans la production des réflexes on distingue trois phases successives : l°l'action sur les organes périphériques, produisant l'impulsion centripète, 2° la réaction centrale et 3° l'impulsion centrifuge, aboutissant à une contraction musculaire ou à un phénomène de sécrétion. Dans les processus neuro-psychiques la réaction centrale se trouve seulement inhibée ou se complique de la reviviscence des traces laissées par les réactions antérieures, suivie d'une transmission aux centres associés. Les processus plus complexes présentent un enchaînement d'associations dont le dernier chaînon se résout sous forme de mouvement, de sécrétion ou de toute autre réaction organique.

De môme que les réflexes, les processus neuro-psychiques ne se séparent en aucun point de leur base physiologique. Ils aboutissent toujours à la production d'un acte externe et présentent une analogie avec les réflexes qui peut être poursuivie dans les plus petits détails.

Ainsi, toute excitation hétérogène qui se produit en même temps entraîne une inhibition de l'acte neuro-psychique. Les excitations qui suivent la même voie centripète produisent au contraire un renforcement. La force de l'acte varie sous l'effet des excitations concomitantes et, comme ces dernières agissent sur l'état des centres cérébraux, il en résulte aussi, comme pour les réflexes, des changements de direction.

Supposons qu'un homme rencontre, dans la forêt, une bête féroce. Au premier moment, il cherche à s'enfuir, ce qui, résultant de la vue seule de la bête, ressemble à un simple réflexe, mais présente, chez un homme cultivé, incontestablement un acte neuro-psychique. S'il voit que la fuite ne peut le sauver, il s'arrête dans l'incertitude. Le processus neuro-psychique se trouve inhibé par l'association avec les traces d'une réaction antérieure, de même qu'un réflexe peut être inhibé par une excitation différente. Admettons maintenant que son regard tombe sur une arme qui peut le sauver. Il saisit rapidement cette arme et se prépare à la défense. Ainsi, le processus psycho-moteur prend tout à coup une toute autre direction, de même qu'un réflexe peut être dévié par les excitations conco-

mitantes. Cet exemple prouve nettement que l'activité neuropsychique déterminée par la vue de la bête se rapproche tout à fait du développement et du cours normal d'un réflexe, sauf en ce qu'elle se complique de phénomènes de reviviscence et d'association.

En général, pour peu qu'on suive le cours des processus neuro-psychiques, on fera des constatations analogues sur sa propre personne. Lorsque nous lisons un livre qui prend tout notre intérêt, vivant de la vie même du héros, suivant pas à pas la marche des événements, et qu'au dernier moment nous ne pouvons contenir l'émotion qui nous envahit ; lorsque nous suivons au théâtre le développement d'une action dramatique et, sous l'effet du jeu, applaudissons l'acteur, n'y a-t-il pas là des actes dont l'analogie avec les réflexes s'impose d'ellemême ? L'impression fait parfois naître une série d'images, sans se manifester extérieurement, mais cela ne veut pas dire que l'effet terminal soit absent; il se cache dans les organes de la vie végétative, échappant aux yeux de l'observateur. Lorsque nous apprenons une bonne nouvelle, que nous contemplons un acrobate dans ses périlleux exercices ou suivons avec intérêt le héros d'un roman, il n'est pas douteux que le calme apparent ne cache une émotion interne : palpitations de cœur, réactions vaso-motrices, respiration accélérée, etc. Des pensées qui au sujet même paraissent peu marquantes et qu'il s'efforce de priver de toute manifestation externe, s'accompagnent en réalité de réactions tellement nettes qu'un bon lecteur de pensées devine rapidement, par le simple contact, les objets auxquels elles se rapportent.

Ce fait a été d'ailleurs confirmé à l'aide d'instruments particulièrement sensibles. Ainsi le plethysmographe et la balance physiologique de Mosso ont fait ressortir les changements qui se produisent dans la circulation sanguine sous l'action de la pensée. L'étude des courants cutanés comme la faisait Tarkhanoff, permet de saisir des déviations très nettes de l'aiguille du multiplicateur à la suite de n'importe quel effort intellectuel, par exemple à la moindre concentration de la pensée, à la répétition mentale de quelques vers, etc.

Notons encore qu'indépendamment de toute inhibition sensorielle et sous l'effet de la seule habitude, l'activité neuro-psychique de l'homme peut s'exprimer par une série de transmissions internes, d'un centre nerveux à un autre, sans manifestations extérieures. Il est évident que dans ces cas-là l'effet réactif doit être cherché beaucoup plus loin, comme résultat du travail plus ou moins direct de la pensée. Lorsque nous réfléchissons à quelque chose ou regardons simplement devant nous, nous ne produisons, malgré le travail intellectuel, aucune réaction externe. Mais peut-on affirmer que celle-ci ne se produira pas plus tard sous forme de renforcement d'un autre mouvement déterminé par une autre impulsion psychique, ou comme action sur la marche de nos pensées, déterminant peut-être une décision à prendre, c'est-à-dire que le travail actuellement inhibé ne se transformera pas en énergie musculaire et n'aboutira à un mouvement externe ? Il est évident que non. Nous pouvons même considérer comme une loi organique que les phénomènes neuro-psychiques ne restent jamais définitivement internes ou cachés, mais finissent, comme les réflexes, par se transformer dans le travail mécanique des muscles ou le travail moléculaire des glandes et autres tissus de V organisme. On voit donc qu'en observant les réactions musculaires et glandulaires qui résultent de l'impulsion neuro-psychique, nous étudions l'activité neuro-psychique dans sa forme objective, immédiatement accessible à l'observation.

Différence des réflexes. — Maintenant, à côté de ces traits de ressemblance avec l'activité réflexe du système nerveux, il faut reconnaître aussi que la différence créée par les phénomènes de reproduction et d'association est bien plus profonde qu'elle ne paraît tout d'abord. Le fait est que la phase associative ne se limite pas ici à la reproduction des traces de même nature, mais comprend aussi la reviviscence d'un grand nombre d'impressions internes. La faim, la soif, le malaise et d'autres impressions organiques se transmettent aux centres cérébraux et laissent des traces plus ou moins durables de

cette transmission. Ces dernières ont d'autant plus d'importance que les impressions organiques accompagnent toutes les manifestations de l'énergie vitale. Elles acquièrent, dès l'âge le plus tendre, une action prépondérante sur les mouvements de l'individu et comme l'activité motrice devient par la suite le principal facteur de l'orientation dans le milieu ambiant, on comprend que les impressions internes se trouvent étroitement associées à toutes celles qui nous viennent du dehors.

Cette liaison explique le caractère personnel et actif que prennent les rapports de l'individu au monde ambiant. Tandis que dans les simples réflexes, la réaction suit toujours la même voie, dans les réactions neuro-psychiques, cela dépend de la combinaison du courant nerveux avec les traces des impressions internes de l'organisme. Selon l'état momentané du sujet, la même impression peut s'associer à des traces différentes et aboutir soit à un mouvement de préhension, soit à un mouvement de recul.

Ainsi, la détermination de mouvement auquel aboutit le processus réactif, vient, au fond des impressions internes de l'organisme ou, pour être plus exact, de la combinaison de celles-ci avec les impressions qui viennent du dehors. Ces dernières fixent le but et la direction du mouvement, mais ce sont les facteurs internes qui en déterminent le caractère, décidé ou hésitant, préhensif ou défensif, etc., etc. Il est bien entendu que les traces laissées par les impressions antérieures peuvent exercer une action aussi décisive que l'état momentané de l'organisme.

Faut-il ajouter que ces facteurs internes peuvent déterminer des réactions sans le concours des impressions qui viennent du dehors ? La faim fait chercher la nourriture, la soif mène à la boisson, sans que ces dernières s'offrent à la tentation de l'individu.

On voit que malgré toute la ressemblance des phénomènes neuro-psychiques avec la production et le cours des simples réflexes, il existe aussi, entre les deux, des différences très essentielles. Si on les rapproche les uns des autres, il ne faut tout de même pas perdre de vue la grande complexité des

premiers. Dans les processus neuro-psychiques, l'excitation née à la périphérie peut se combiner avec les traces laissées dans les centres cérébraux et prendre de là une toute autre direction, et, d'autre part, selon les impulsions qui viennent des organes viscéraux, elle peut recevoir un renforcement considérable ou se trouver retenue sous forme d'énergie latente des centres cérébraux.

Si on nous demande maintenant de quelle nature sont les traces laissées dans les centres cérébraux, nous dirons d abord qu'il n'y a aucune raison de les croire toutes pareilles. La différence des organes de perception parle déjà assez en faveur de la variété des courants nerveux, qui répond aussi à la variété des sensations. En effet, si l'on prend en considération que les organes périphériques de la vue, de l'ouïe, du tact, de l'odorat et du goût diffèrent totalement en ce qui concerne les appareils épithéliaux et leur rapport aux terminaisons nerveuses, on conclueraque le courant nerveux qui se développe à la suite du choc externe doit être foncièrement différent, se manifestant par des vibrations de rythmes divers. Et ceci a pour conséquence que les impressions des divers sens, se transmettant aux centres nerveux, doivent y laisser des traces différentes, qu'on les comprenne sous forme d'excitations affaiblies ou, ce qui nous paraît plus vraisemblable, comme des changements moléculaires qui facilitent la reproduction des vibrations du même rythme.

Mais si les courants diffèrent de rythme, ils sont étroitement associés les uns aux autres et le processus réactif se développe toujours par les mêmes transmissions. Ainsi, l'excitation visuelle, après avoir atteint le centre de la vue, à la surface interne de la région occipitale de l'écorce, se transmet à la surface externe de la même région où elle éveille les traces des impressions antérieures associées aux impressions tactiles et musculaires. L'excitation ainsi accrue se transmet ensuite aux régions temporales de l'écorce où elle éveille les traces du symbole auditif, qui à leur tour, par suite d'une association étroite avec le centre de la parole, suscitent la réaction verbo-motrice. Les réactions auditives et verbo-motrices

peuvent en entraîner d'autres de la même catégorie ; d'autre part, elles éveillent les traces des réactions viscérales qui déterminent l'issue du processus réactif, l'inhibition interne ou la décharge, et la nature de celle-ci : secrétoire ou motrice, offensive ou défensive. Il est bien entendu que les nouvelles excitations étendent le pouvoir réactif des centres cérébraux, en y laissant des traces qui ouvrent la voie à de nouvelles réactions. De cette manière, l'activité du système nerveux comprend d'une part la reviviscence de l'expérience antérieure sous forme de dispositions motrices, d'autre part l'extension de celle-ci par l'association avec les réactions nouvelles.

Notons encore que l'association peut avoir pour objet non seulement des systèmes de traces tout entiers, entraînant des réactions plus ou moins étendues, mais aussi des parties qui peuvent exister séparément, ce qui ouvre la possibilité à des combinaisons encore plus variées des processus neuro-psychiques.

Inhibition centrale. — Passons maintenant aux phénomènes d'inhibition. Nous avons déjà vu que la réaction externe peut être retardée par la complication du processus central. Mais, outre cela, elle peut être inhibée par l'action même des centres cérébraux, qui, dans les phénomènes neuro-psychiques, se manifeste encore plus que dans les simples réflexes.

Le fait est que chaque centre cérébral est un accumulateur d'énergie, ce qui lui permet de rester inactif jusqu'à ce que cette dernière ait atteint un certain degré de tension. Il retient simplement le courant qui continue d'affluer. C'est ce qui explique le phénomène de sommation, autrement dit le fait que certaines excitations produites isolément, restent sans effet, tandis que si on les répète à petits intervalles, elles mettent les centres cérébraux dans un état actif.

L'inhibition des réflexes est actuellement bien connue, de même que les phénomènes d'inhibition qui se produisent dans les voies périphériques du système nerveux1. Par suite, on peut considérer comme suffisamment éclairés ceux qui se pro-

1. Vvedensky. Excitation, inhibition, narcose (en russe). Saint-Pétersbourg.

duisent dans l'activité nerveuse du cerveau. Nous n'allons donc pas revenir là-dessus. Rappelons seulement que plus l'activité neuro-psychique est complexe, plus les phénomènes d'inhibition deviennent marquants. Les psycho-réflexes ou réflexes associés sont déjà plus lents que les simples réflexes et les actes plus élevés de la vie neuro-psychique s'écoulent encore plus lentement. D'une manière générale, on peut dire que l'acte le plus élémentaire de la vie neuro-psychique est plus lent que n'importe 'quel réflexe. Quant aux actes plus complexes, l'effet en peut être retardé de plusieurs années. Une impression reçue dans la jeunesse peut n'aboutir à une action directe que dans l'âge mûr. Cette inhibition est souvent due aux traces laissées par les impressions organiques. L'action négative de ces dernières peut empêcher l'aboutissement du processus malgré le concours des circonstances les plus favorables.

De ce point de vue les réactions neuro-psychiques se distinguent encore des simples réflexes parce qu'elles exigent plus de temps pour leur aboutissement.

Objectivement, répétons-le encore une fois, la distinction des processus neuro-psychiques ne laisse aucun doute. Nous avons vu la différence dans l'attitude d'un animal qui a déjà éprouvé l'effet d'une piqûre d'aiguille. On la voit, lorsqu'un enfant commence à pleurer à l'approche du médecin qui Га vacciné. Ce n'est pas la vue seule qui produit la réaction émotionnelle, mais l'association de l'image visuelle avec les traces de l'impression cutanée. Reprenons encore l'exemple de l'homme qui se trouve en présence d'une bête féroce. La vue seule ne détermine pas la fuite, car il suffit que la bête se présente dans une cage, pour qu'il se mette à l'examiner tranquillement. Les différences d'attitude résultent de l'association de l'image visuelle avec les traces laissées par l'impression de l'attaque, ou avec celles qui se rattachent à la vue de la cage, ce qui entraîne une réaction neuro-psychique tout à fait différente.

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