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CHAPITRE III

Reproduction et imitation. Reviviscence des traces cêrébrbles et conditions organiques de ce phénomène . Action du temps sur la reviviscence des traces célébrâtes. Différence des organes récepteurs et de la concentration nerveuse des sujets. Action de Vàge, du sexe et de l'individualité. Exactitude des reproductions. Processus d'identification.

Reproduction et imitation. — Passant aux réactions neuropsychiques, nous trouvons, en première place, celles qui résultent des traces laissées par les réactions précédentes et constituent, simplement, une reproduction de celles-ci.

Prenons, par exemple, le mouvement qui résulte d'une piqûre électrique dans la paume de la main tendue en avant. L'expérience montre que si les piqûres se répètent durant quelque temps à des intervalles réguliers, le mouvement se reproduira même après l'arrêt de l'excitant. Il est évident que le réflexe aura laissé des traces assez durables pour qu'elles s'éveillent d'elles-mêmes à des intervalles réguliers. Ceci est un phénomène de reproduction dans le sens propre du mot.

Voici une variante un peu plus compliquée. Si, après quelques piqûres, nous produisons un simple contact, le sujet réagira d'une manière identique. Ici nous aurons une reproduction compliquée d'association, car l'excitation tactile n'est qu'associée aux traces laissées par la piqûre.

L'exactitude et l'étendue des phénomènes de reproduction ont été contrôlées par l'expérience suivante. On demandait au sujet de poser l'index de la main droite sur un ballon en caoutchouc relié au tambour de Marey et à la plume d'un appareil enregistreur. Puis, ayant convenu qu'il réglerait les pressions du doigt sur les battements d'un métronome, on arrêtait

brusquement celui-ci et constatait que les pressions se succédaient encore quelques temps avec les mêmes intervalles. La durée et l'exactitude des reproductions se montraient en rapport direct avec le nombre des excitations sensorielles, avec leur fréquence, leur intensité et quelques facteurs secondaires dont il sera question plus tard.

Dans la vie pratique les phénomènes de reproduction sont très fréquents et se reconnaissent tout de suite, quoiqu'on les désigne par des noms variés. Tels sont avant tout les actes qu'on attribue à l'habitude. Telles sont les réactions qui se répètent d'une manière stéréotype. Voici un homme qui, passant près d'un cadavre en putréfaction, a été pris d'une nausée. Chaque fois qu'il repasse parle même chemin, il a de nouveau mal au cœur, quoique le cadavre soit depuis longtemps enlevé. Il peut même arriver plus. Il peut arriver qu'il se trouve mal rien que de parler de cet endroit et d'évoquer cette odeur ou d'y être rappelé par quelque chose. Tous ces phénomènes seront dus à la reproduction des traces laissées par la réaction initiale.

Voici un autre exemple. Un jour, marchant dans l'obscurité, nous avons trébuché contre quelque chose. Depuis, chaque fois qu'il nous arrive de traverser un endroit obscur, nous levons les pieds plus haut et les posons avec précaution.

Une forme très fréquente de reproduction est connue sous le nom de « réaction circulaire ». On l'observe partout dans le règne animal, mais surtout chez les enfants. S'il leur arrive de faire un nouveau mouvement qui élargit leur activité ou simplement s'accompagne d'une réaction sthénique, ils le répètent volontiers plusieurs fois de suite. On dirait que l'effet sthénique sert d'excitant à la reproduction du processus moteur.

Cette tendance se manifeste quelquefois d'une manière vraiment étonnante. Ainsi, notre fillette lorsqu'elle n'était qu'au début de sa deuxième année, nous ayant vu rentrer un papier dans un carton qui se pliait des quatre côtés comme une grande enveloppe, saisit le carton et répéta le mouvement plus de 20 fois de suite. Une autre fois, s'étant heurtée au seuil de la chambre, elle s'amusa à monter dessus et à

descendre une douzaine de fois, l'une après l'autre. Lorsque les enfants apprennent à parler, il leur arrive la même chose pour la prononciation de certains mots.

Chez les adultes les phénomènes de ce genre sont également assez fréquents, mais ils prennent, bien entendu, une forme différente. On les désigne sous le nom de persévération, de mouvements stéréotypes, etc., etc. Il arrive, par exemple, qu'un mouvement automatique du bras se révèle parfaitement adapté à l'acte ou d'un effet particulièrement favorable. Il en résulte une tendance à le répéter immédiatement. Ou bien il échappe un mot qui caractérise parfaitement l'état momentané de l'individu et celui-ci le répète ensuite tant que cet état dure. Dans un cas comme dans l'autre « l'auto-imitation » est due au fait que le réflexe laisse après lui un état d'excitation qui détermine sa propre répétition.

Les réactions circulaires ont une portée éducatrice pour l'organisme, car elles aident l'individu à consolider les réflexes qui lui sont utiles dans la lutte pour l'existence.

Enfin, la reproduction des réflexes s'exprime aussi sous forme d'imitation.

Cette dernière a pour rudiment les phénomènes bien connus de mimétisme ou d'imitation organique.

Le mimétisme est profondément ancré dans la nature et peut être découvert même chez les organismes inférieurs. Ainsi, par exemple, une chenille étant posée sur un objet bleuet recevant le reflet de celui-ci, prend elle-même une nuance bleue ; une grenouille verte devient fauve au soleil. Le caméléon change de couleur selon le milieu où il se trouve.

Chez les animaux supérieurs les réactions prennent surtout la voie du système nerveux et le mimétisme s'exprime en réflexes reproductifs ou imitatifs.

Féré a justement relevé que lorsqu'on observe un mouvement, on a une impulsion à le faire soi-même. C'est ce qu'il appelle une induction motrice. Naturellement, cela dépend de la complexité du mouvement. A l'égard d'un mouvement très compliqué, par exemple, d'un pas de danse, l'impulsion ne va pas bien loin, du moins chez les personnes qui n'en ont pas

l'expérience, mais lorsqu'il s'agit d'un mouvement relativement simple, elle se réalise parfois instantanément. On sait aussi qu'un mot un peu saillant, employé dans une lettre ou dans un discours, a une tendance à revenir un peu plus loin et peut même se répéter plusieurs fois. Les écrivains ont souvent à lutter avec ces sortes de répétitions.

Tout cela ne peut s'expliquer que par la persistance des traces que laissent les réactions motrices et la reproduction de celles-ci soit d'une manière spontanée, soit à l'aide d'excitations associées.

Ce dernier procédé sert de base au développement du langage et à l'enseignement des langues étrangères. Admettons, par exemple, que l'enfant entend le mot « ma-man ». Les traces de ces deux syllabes sont déjà associées chez lui àdes réactions verbo-motrices, peut-être moins précises, moins établies, mais tout de même ébauchées. A les entendre prononcer il reçoit une impulsion suffisante pour les prononcer à son tour.

Le rôle d'intermédiaire revient ici aux excitations visuelles et auditives, quelquefois, comme par exemple chez les sourdsmuets, même aux sensations tactiles.

Tarde a étendu la notion des phénomènes d'imitation aux pensées, aux désirs et même aux croyances, affirmant que tout cela peut se transmettre dans le milieu social, consciemment ou inconsciemment. D'après lui, la vie sociale tout entière n'est qu'un produit de l'imitation qui est une forme de la grande loi de la « Répétition universelle ». Celle ci se manifesterait dans le monde physique comme loi de vibration, dans le monde organique, comme loi de reproduction, et, dans le monde social, comme loi d'imitation1.

La formule de Tarde est par elle-même très peu scientifique, étant dépourvue de toute précision, mais outre cela nous voudrions relever le fait qu'il se contente d'un rapprochement purement extérieur. Pour lui, le cerveau est une espèce de plaque photographique, et il en conclut à la possibilité de toutes sortes d'empreintes et de transmissions. De notre point de vue cette

4. G. Tarde. Les lois de l'imitation. Paris, F. Alcan, éditeur, 1907.

conclusion n'est nullement justifiée et tout en reconnaissant la reproduction des processus réactifs dans les limites indiquées, nous affirmons qu'il n'y a aucune raison de l'étendre à des réactions d'origine purement interne comme, par exemple, les pensées. On peut imiter l'accent, les manières, les sentiments du milieu, lorsqu'ils sont exprimés d'une manière suggestive, mais la communauté de pensées a des causes plus profondes qu'une imitation directe et ne pourra être éclaircie qu'avec le mécanisme des réactions personnelles.

Dans les réactions imitatives l'impulsion n'est pas héréditaire comme dans les instincts ; l'impulsion vient du dehors, mais la tendance de l'organisme à réagir de cette manière peut être déterminée par des facteurs héréditaires.

Du point de vue de la psychologie subjective la tendance à l'imitation est un phénomène intermédiaire entre l'instinct et la conscience. « L'imitation, dit Gross, rend l'enfant capable de s'approprier des fonctions qui chez ses ancêtres ont été le produit d'une longue série d'expériences. Elle est la base de toute culture et de toute tradition1. » Pour la psychologie objective la distinction du conscient et de l'inconscient est en dehors du problème. Nous ne distinguerons ici que deux catégories de phénomènes : 1. l'imitation directe comprenant une reproduction immédiate du phénomène observé, et 2. l'imitation indirecte, soit à l'aide d'un excitant associé, comme nous l'avons vu dans le procédé de l'enseignement, soit avec intervention des complexus personnels. Cette dernière comprend naturellement toutes les modalités de l'acte conscient.

La première forme est certainement la plus rapide et aussi la plus exacte, car quel que soit le concours des facteurs personnels, leur intervention fournit toujours des éléments de variation .

L'imitation directe est largement répandue dans tout le règne animal. L'imitation indirecte, c'est-à-dire personnelle, ne se rencontre que chez les mammifères supérieurs. Les expériences de Berry et Kinnamain ont permis de la constater chez les chats et les singes. Chez les hommes elle joue un grand

1. Gross. La vie psychique des enfants (en russe). Saint-Pétersbourg,

rôle ; la plupart des actes utiles ou esthétiques peuvent se réduire à ce schéma, mais nous les retrouverons plus loin dans le chapitre consacré à l'activité personnelle.

Pour en revenir au mécanisme de l'imitation directe qui seule nous intéresse ici, rappelons qu'il comprend deux processus étroitement associés : 1) la formation des traces et 2) la reviviscence de ces dernières.

Les traces laissées par les réactions antérieures forment l'expérience propre de l'individu, base de tout son développement intellectuel. Il était donc très important d'en contrôler la formation par des procédés expérimentaux. Voici le schéma général des recherches qui ont été faites de ce côté-là dans notre laboratoire.

L'imitation avait pour objet un mouvement ou un acte représenté sur un tableau. La mesure du temps se faisait à l'aide d'un cylindre de Bréguetmuni de deux interrupteurs, dont l'un devait servir au sujet et l'autre à l'expérimentateur. Au début de l'expérience ce dernier avait un doigt posé sur le bouton de l'interrupteur. En l'enlevant il mettait le cylindre en marche et, simultanément, faisait sortir le tableau représentant l'acte à imiter. Le sujet devait exécuter la donnée et, à la fin, poser le doigt sur l'autre interrupteur. La même chose peut être faite avec le chronoscope de Hipp, en se servant également de deux interrupteurs.

Lorsque l'imitation a pour objet un son ou un mot, on se sert très bien des appareils de Roehmer, c'est-à-dire de deux disques qui présentent des interrupteurs automatiques. L'expérimentateur parle dans l'un et le sujet répond dans l'autre. Les expériences ont montré que pour les imitations verbales le temps variait entre 0,1 et 0,225 de seconde.

Rappelons enfin, pour terminer, que l'imitation confine directement à la suggestion verbale. On le voit dans les cas où le mouvement à faire n'est pas représenté, mais indiqué par un mot. Ce dernier sert alors à éveiller les traces de la réaction et quelquefois cela se fait d'une manière purement passive. C'est là-dessus qu'est basée l'action si puissante de la parole dans l'hypnose.

Mais si le mécanisme cérébral de la suggestion est le même que dans l'imitation proprement dite, la mise en train en est toute autre, et, pour les détails de celle-ci nous renvoyons les lecteurs soit au chapitre qui traite des réactions symboliques, soit à l'étude spéciale 'que nous avons consacrée à la suggestion 1 .

La reviviscence des traces cérébrales. — La reviviscence des traces cérébrales entraîne d'habitude un mouvement que l'éducation nous fait réprimer. Si on fait un effort dans le sens contraire, c'est-à-dire pour supprimer l'inhibition, cela ressort très nettement. Par exemple, si on ferme les yeux en évoquant un mouvement rotatoire, cette évocation suffit pour déterminer un mouvement de la main. Cela devient visible si l'on tient un fil avec une petite boule au bout, le bras fortement tendu en avant : la boule commence aussitôt à exécuter un mouvement circulaire. Si on évoque un mouvement droit, la boule se déplacera en ligne droite. D'autre part les recherches du Dr Spirtoff dans notre laboratoire ont montré que si le sujet met le doigt dans un appareil de Sommer, il lui suffit quelquefois de penser, les yeux fermés, à un objet qui bouge à droite ou à gauche, pour que le doigt se déplace dans le même sens.

Du reste, n'avons-nous pas dans la vie journalière mille exemples analogues ? Pour s'en rendre compte on n'a qu'à observer un peu attentivement. La reviviscence des traces laissées par un objet situé en haut ou en bas, nous fait immédiatement tourner les yeux dans cette direction. Le souvenir d'un discours nous fait remuer les lèvres. Le souvenir d'un mets savoureux détermine une sécrétion de salive, des mouvements de la langue et des lèvres, quelquefois même l'acte de déglutition, tandis que le souvenir de quelque chose d'aigre ou amer nous fait faire la grimace. L'évocation de l'exercice périlleux d'un acrobate détermine un arrêt de l'activité cardiaque dont on dit : « Le cœur se glace ». Le souvenir d'une maladresse fait rougir. Tout cela, ce sont divers effets de la reviviscence des traces cérébrales.

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