‹ La psychologie objective;Chapitre 8 sur 145 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Complexité de la phase centrale du processus. Nature du courant nerveux. Rôle de Vécorce cérébrale. Réactions externes et internes. Noyau individuel de la sphère neuro-psychique . Activité personnelle de V individu.

Dans le chapitre précédent, nous avons déjà indiqué le schéma qui se trouve à la base des processus neuro-psychiques. Il sera bon cependant de revenir en détail sur ses diverses parties, car le rapport entre l'excitation et la réaction est loin d'être aussi simple qu'on pourrait le croire de prime abord. Dans la plupart des cas, il comprend un travail intérieur assez complexe dont l'éclaircissement incombe, sans conteste, à la psychologie objective.

Complexité de la phase centrale du processus. — Dans les organismes inférieurs, la réponse à l'excitation externe se produit sous forme d'une contraction du protoplasma. Dans ceux qui sont déjà pourvus d'un système nerveux, ce dernier prend le rôle d'intermédiaire dans la transmission de l'impulsion à la substance contractile. Plus on remonte l'échelle des êtres, plus cette transmission devient complexe par suite du développement du système nerveux.

Dans sa forme la plus simple, la transmission nerveuse comprend, comme nous l'avons déjà dit, trois étapes successives : a) la conduction centripète; b) l'excitation centrale; c) la conduction centrifuge. Ce schéma est celui d'un simple réflexe qui peut être compliqué par le passage du courant nerveux d'un centre nerveux à un autre, à un troisième, etc., mais n'y perd rien de son caractère primitif. Par contre, du

moment où le courant éveille les traces des réactions précédentes et se complique par des associations, on se trouve déjà en présence d un phénomène neuro-psychique.

Cette différence permet de supposer que la transmission centrale ne se fait plus aussi simplement que dans le cas précédent, mais comprend un processus de pénétration dans le centre récepteur, pour lequel on peut conserver le vieux terme d'impression. Autrement dit, les phénomènes neuro-psychiques peuvent être décomposés en actes suivants : 1° conduction centripète ; 2° impression ou altération moléculaire du centre cortical ; 3°^ reviviscence des traces laissées par les processus antérieurs, et 4° conduction centrifuge comme résultat de cette association.

Aux^degrés plus élevés de la vie psychique, la complication est encore plus grande, comprenant la reviviscence d'une série de traces et les associatons successives avec celles-ci.

Les processus neuro-psychiques ne présentent pas une propriété exclusive de l'organe supérieur du système nerveux qu'est le cerveau, car on les trouve chez les animaux inférieurs qui n'ont pas encore d'hémisphères cérébraux, par exemple chez l'amphyoxus. On les reconnaît même chez les animaux qui ne possèdent qu'un système ganglionnaire. Cependant, chez les animaux supérieurs qui possèdent un système nerveux développé, l'activité neuro-psychique se localise sinon exclusivement, du moins principalement dans l'écorce des hémisphères cérébraux. Cela a été prouvé par le fait que l'ablation des hémisphères cérébraux entraîne la perte plus ou moins complète des facultés psychiques.

En ce qui concerne la nature même du courant nerveux, rappelons tout d'abord que les voies conductrices du cerveau et de la moelle se composent des mêmes éléments que les voies du système ganglionnaire, notamment de neurones qui entrent en contact par leurs axones et leurs collatérales. Par conséquent, le processus doit être à peu près le même à la périphérie qu'au centre. La seule différence qu'il peut y avoir

BECHTEREW. 3

n'est pas de nature qualitative, mais quantitative, résultant de certains obstacles qui se rencontrent dans les centres et des phénomènes d'inhibition qui s'y produisent sous l'afflux d'excitations simultanées transmises par d'autres conducteurs.

Comme signe objectif du passage d'un courant nerveux, il a été trouvé, comme on sait, une oscillation négative du courant électrique dans le galvanomètre. Il a été expérimentalement démontré que l'excitation d'un nerf périphérique, sur toute sa longueur ou seulement dans l'appareil terminal, produit, au contact avec le galvanomètre, une oscillation négative du courant électrique ou, selon la terminologie proposée, un courant d'action. L'excitation d'un organe central produit des variations analogues, mais plus complexes. Ainsi, l'excitation auditive a pour effet de produire des courants d'action dans la région temporale de l'écorce, l'excitation visuelle, dans la région occipitale, mais les oscillations sont ici tantôt négatives, tantôt positives, tantôt alternantes dans l'un et dans l'autre sens.

Nous n'entrerons pas dans l'examen de ce fait, mais voudrions en déduire quelque chose qui se rapporte à la théorie de la conduction nerveuse. Nous y voyons notamment une preuve que celle-ci ne se fait pas sans le concours des phénomènes électriques. L'hypothèse d'une onde mécanique se propageant de proche en proche et passant d'une fibre à l'autre a été abandonnée avec la théorie d'une structure tubaire des fibres nerveuses. La théorie des neurones qui a prévalu depuis, ayant pour postulat la discontinuité des conducteurs, ne peut donner lieu qu'à une conception physique ou chimique du courant nerveux. Pour notre part, nous avons essayé, dès 1896, d'établir une théorie des décharges où le transport des impulsions nerveuses d'un neurone à l'autre était expliqué par les différences de la tension énergétique à l'endroit de leur contact â. Les recherches faites dans notre laboratoire par le procédé de Nissl, ont révélé des variations chimio-molé-

i, Obozr. Psych., 4896 et Neurol. CentralU., même année. Cette théorie, on la trouvera exposée en détail dans notre volume : L'activité psychique et la vie, Paris, Boulangé, 1907, pp. 220-250.

culaires dans la cellule nerveuse, se manifestant par la diminution de la substance chromatophile. Les recherches physiologiques n'ont donné par contre ni variations thermiques , ni variations de structure, ni phénomènes de lassitude qui auraient dû fatalement se produire sous l'influence des transformations métaboliques. Tout parle donc en faveur d'un processus chimio-moléculaire dans les cellules nerveuses et d'un processus physique dans l'axone, faisant naître des oscillations électro-négatives d'où résulterait une différence de tension avec les dendrites du neurone suivant et l'impulsion à un nouveau processus chimio-moléculaire.

C'est ainsi que l'impulsion nerveuse se transmettrait d'un neurone à l'autre jusqu'à ce qu'elle aurait atteint, à la périphérie, une cellule musculaire ou glandulaire.

Si on tient compte maintenant que les appareils épithéliaux peuvent être considérés comme des transformateurs de l'énergie physique, on reconnaîtra que l'activité nerveuse et neuropsychique de l'individu ne forme qu'un chaînon intermédiaire aboutissant à la production d'un travail mécanique. La nature physico-chimique du courant nerveux fait seulement que la transmission est ici beaucoup plus lente qu'elle n'est, par exemple, dans le courant électrique.

A ceci il faut ajouter que les centres nerveux reçoivent, outre les impulsions externes, une masse d'impulsions organiques, car l'osmose, la capillarité, la filtration, la circulation sanguine et lymphatique, les mouvements des organes internes et les processus chimio-moléculaires dans les tissus doivent exciter les fibres du système nerveux sympathique et se transmettre aux centres. D'autre part, le sang qui afflue aux organes centraux du système nerveux et surtout celui qui nourrit la matière grise du cerveau avec ses éléments cellulaires, assure un apport perpétuel de substances nutritives sur lesquelles se fait la reconstitution de l'énergie nerveuse. Cela fait que malgré toute la dépense que nécessite le travail des muscles et des glandes dans les conditions normales, les centres ne s'épuisent point et possèdent toujours des réserves d'énergie nerveuse.

Notons encore que la formation des réserves est favorisée

par les processus d'inhibition qui caractérisent l'activité des centres nerveux. Ces derniers ont la faculté de retenir le courant nerveux, ce qui a pour résultat la sommation de l'énergie et le fait que la décharge a souvent un rythme tout autre que l'afflux des impulsions.

Enfin, il importe de relever encore que le passage du courant nerveux diminue la résistance des voies conductrices, ce qui équivaut au frayage d'une route de conductibilité nerveuse (Bahnung) facilitant la conduction des impulsions du même rythme. Ce fait, dont l'importance a été reconnue déjà par Exner, présente la base organique de la conservation des phénomènes neuro-psychiques dans la mémoire et de leur développement par l'exercice. Il a pour contre-partie un processus d'engorgement des voies conductrices qui correspond au phénomène de l'oubli et dont l'importance biologique n'est pas moins grande- Ce qui fait la complexité de la vie psychique, c'est que dans l'écorce cérébrale le frayage des voies nouvelles se fait simultanément avec la consolidation des voies déjà établies et avec l'engorgement de celles où le courant nerveux n'est pas repassé depuis quelque temps.

Rôle de l'écorce cérébrale. — C'est donc la région de l'écorce, la plus riche en cellules nerveuses et en fibres associatives qui est le principal organe de la vie psychique, mais, avant d'y parvenir, le courant nerveux traverse plusieurs points où il peut passer sur des voies centrifuges. De cette manière, il se forme des arcs réflexes plus courts avant que l'impulsion ait atteint l'écorce cérébrale.

Prenons, comme exemple, l'excitation visuelle. La lumière qui tombe sur la rétine excite les éléments nerveux de celle-ci et détermine un processus de conduction centripète. Cette dernière se transmet d'abord au ganglion ciliaire où elle produit un premier réflexe aboutissant à une contraction défensive de la pupille contre l'excès de la lumière. Plus loin, le courant centripète, ayant atteint, derrière le chiasma, la région du 3e ventricule, produit un réflexe qui porte sur la coordination

statique. A la hauteur du corps géniculé externe et des quadrijumeaux antérieurs il se transmet aux noyaux oculomoteurs déterminant le réflexe pupillaire* et des mouvements réflexes des yeux. Enfin, nous trouvons une excitation corticale dans la région de la fissure calcarine qui se résout de nouveau en mouvements d'accommodation et ce n'est qu'après celle-ci que se produit l'excitation du centre cortical à la surface du lobe occipital, qui a une valeur purement visuelle.

Avec ceci il faut prendre en considération que I'écorce cérébrale étant, plus que toute autre partie du système nerveux, sujette aux inhibitions, chaque excitation qui se développe avec plus de force déprime celles qui se manifestent dans les régions voisines. Ces processus d'excitation, de reviviscence et de dépression constituent la trame principale de l'activité neuro-psychique.

Maintenant, comme nous l'avons dit plus haut, les traces des impressions antérieures peuvent s'associer avec les impressions nouvelles non seulement par groupes entiers, correspondants à des objets externes, mais aussi par traces isolées correspondantes à des indices isolés de l'objet. Ceci ouvre la voie à des associations très variées et rend possible la transmission du courant nerveux en des régions très éloignées de I'écorce.

Chez l'homme, les impressions externes se combinent généralement avec les traces de la symbolique verbale, de nature auditive, visuelle et musculaire, étroitement associées les unes aux autres et localisées dans les centres spéciaux de la parole. Gela fait que n'importe quelle excitation peut déterminer chez lui une impulsion centrifuge dans l'organe de la parole.

Outre cela, les impressions qui ont quelque chose de commun peuvent se combiner avec la même trace verbale qui prend à leur égard une valeur symbolique et devient un puissant facteur de synthèse. Ceci ouvre la voie à l'activité synthétique du système nerveux où la réaction ne répond plus à l'impression originaire, mais à d'autres qui s'en rapprochent plus ou moins et forment le même groupe. La reviviscence partielle des

traces et l'association de celles-ci avec les symboles verbaux rend possible la distinction des traits qui font partie d'une seule impression, tandis que l'association de tout un groupe de traces avec la même réaction produit une seconde synthèse. Ainsi s'établit l'activité analytique du système nerveux suivie d'une nouvelle synthèse et aboutissant à des associations encore plus distantes que dans le cas précédent.

D'autre part, comme l'écorce cérébrale reçoit deux catégories d'impressions : les impressions internes, nées dans l'organisme même de certaines causes physiologiques, et les impressions externes, transmises par l'intermédiaire des organes sensoriels, il est clair que l'association peut se faire de deux côtés à la fois.

Les impressions internes sont moins précises, mais elles sont plus immédiates et plus étroitement liées aux mouvements qui assurent l'existence même de l'organisme.

Prenons, par exemple, l'impression qui résulte de l'état de faim. Personne ne saura décrire celui-ci avec précision. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il comprend une sensation de vide dans le creux de l'estomac avec des traits de malaise, de faiblesse, d'apathie, et pourtant, malgré l'imprécision de cet état, les traces qu'il laisse sont parmi les facteurs les plus puissants de la vie organique, car elles sont étroitement liées aux impulsions motrices. Tout le monde sait que la crainte de la faim fait même commettre des actes criminels.

D'autres impressions organiques sont encore moins précises. On en est réduit, pour les désigner, à employer des termes figurés, à dire par exemple que le cœur se serre de douleur ou palpite de joie, mais les traces qu'ils laissent dans les centres cérébraux produisent des altérations tout à fait précises, correspondantes aux variations du tonus neuro-psychique et se manifestant non seulement par des mouvements expressifs (mimique, gestes), mais aussi par la détermination de l'acte final (préhensif ou défensif).

L'action si directe et si puissante des impressions internes devient tout à fait compréhensible, si on prend en considération que ce sont les premières qui atteignent les centres céré-

braux dans le développement graduel de l'organisme. Elles atteignent le cerveau de l'enfant dès la période utérine de sa vie, en rapport avec la circulation sanguine et les réactions de l'organisme maternel. Les mouvements de l'embryon dans la matrice permettent de constater que, dès la seconde période de son développement, les impressions organiques produisent chez lui des réactions. Il en résulte qu'à la naissance, lorsque l'enfant commence à recevoir les impressions externes, il existe déjà chez lui un certain lien entre les impressions internes et les fonctions motrices, un lien qui ne fait que s'affermir dans la suite.

C'est que la vie du nouveau-né est au début principalement végétative et comme les organes des sens ne sont pas encore adaptés à la réception des stimulus externes, il se passe pas mal de temps avant que l'action du monde extérieur prenne le dessus sur le flux continuel, mais plus limité, d'impressions internes. Ceci explique parfaitement pourquoi celles-ci prennent une telle importance dans la vie de l'individu et acquièrent la portée déterminante sur ses rapports avec le monde ambiant.

Ce sont ces facteurs qui constituent le tonus neuro-psychique de l'individu et donnent aux réactions externes un caractère positif ou négatif.

D'autre part, la continuité des impressions internes devient la base de la différenciation individuelle des êtres vivants, différenciation qui atteint son point culminant chez l'homme, sous le nom de personnalité. Les traces des impressions internes forment ici un complexus qui détermine tous les actes de l'individu et, avant tout, l'adaptation de son mécanisme sensoriel, c'est-à-dire le processus de la concentration nerveuse (attention, d'après la terminologie subjective).

Les impressions nouvelles ne s'ajoutent à l'expérience antérieure de l'individu et n'arrivent à la reviviscence que par l'entremise de ce complexus qui devient pour ainsi dire le noyau individuel de la sphère neuro-psychique.

L'association des traces avec leur subordination à ce noyau constitue ce qu'on appelle individualisation des impressions. Celles-ci n'entrent cependant pas toutes dans une connexion

également étroite avec le noyau individuel. Cela dépend beaucoup de la concordance de leur action émotionnelle avec le tonus affectif de ce dernier. Il en résulte une certaine sélection, un certain ordre dans l'enchaînement des réactions neuro-psychiques qui se manifeste au dehors comme attitude ou conduite de V individu. Du reste, la direction de cet enchaînement peut aussi faire place à un phénomène d'inhibition. Il suffit que la reviviscence des traces cérébrales s'accompagne d'un changement du tonus neuro-psychique du positif en négatif pour que l'activité personnelle se trouve momentanément déprimée ou subisse même un véritable arrêt.

On comprend maintenant pourquoi les processus neuropsychiques ne répondent pas toujours à une excitation immédiate et présentent des réactions plus ou moins éloignées. Le fait est qu'on trouve presque toujours, entre les deux, l'action de la personnalité figurée par le complexus des impressions organiques.

Le schéma que nous venons d'établir des processus neuropsychiques n'exclut pas un certain parallélisme de l'étude objective avec l'introspection. Le témoignage du sens interne peut parfaitement concorder avec l'observation, mais cette concordance est assez difficile à saisir. Nous l'avons saisie, comme on le verra plus loin, entre le seuil de certains réflexes et le seuil des perceptions correspondantes. II se peut qu'on y arrive aussi pour des phénomènes plus complexes qui ont pour substratum la reviviscence ou l'association des traces cérébrales, mais c'est là un problème qui appartient à l'avenir. C'est pourquoi l'étude des processus neuro-psychiques, qu'il s'agisse simplement de réflexes associés ou de réactions qui ont un caractère personnel, se trouve réduite pour le moment aux procédés objectifs.

Page 1