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CHAPITRE IV

Origine sensorielle des impressions. Transformation des énergies externes en énergie nerveuse. Complexité du processus d'impression. Étendue du processus d'impression. Action des impressions externes sur les processus neuro-psychiques concomitants.

Après avoir établi le schéma général de l'activité neuropsychique, arrêtons-nous sur les divers processus qui en forment partie. Le premier qui s'offre à notre attention, comme étant la source de tous les autres, est le processus des impressions externes. Nous comprenons comme tel toute réaction aux impulsions externes qui s'accompagne de la reviviscence des traces cérébrales. Ces réactions nous sont le plus connues sous forme de paroles ou de gestes, mais la psychologie objective n'exige même pas que la réponse soit ainsi expressément formulée. Comme nous l'avons montré plus haut, n'importe quel réflexe peut devenir neuro-psychique (p. 13). Il suffit que l'impulsion externe éveille la trace d'une excitation antérieure et provoque la réaction associée. Dans notre laboratoire, nous avons obtenu ce résultat avec les excitants les plus variés.

Prenons un exemple. La vue d'une couleur ne produit chez l'homme aucune réaction motrice, sauf une contraction réflexe de la pupille, mais si on se met à lui présenter une couleur et à exciter en même temps la plante du pied par un contact électrique, on voit qu'au bout d'un certain nombre d'expériences, la présentation de la couleur suffit à elle seule pour produire le réflexe plantaire. Et cette réaction se montre même susceptible de différenciation en ce sens que, si on le veut, ce ne sera plus n'importe quelle couleur, mais celle qu'on aura choisie,

qui seule produira ce résultat. Ainsi, chez l'homme comme chez l'animal, on peut reconnaître l'existence du processus d'impression, sans recourir à l'interrogatoire.

Origine sensorielle des impressions externes. — Chaque catégorie d'impressions a une surface réceptrice qui lui est propre. De ce point de vue, la périphérie du corps peut être divisée en cinq principales régions : rétine, labyrinthe de l'oreille avec limaçon et canaux semi-circulaires, enveloppe de Schneider, papilles de la langue et du palais, et surface cutanée. Outre cela, on doit considérer comme une région spéciale la surface des organes internes dont il sera question plus loin.

Chacune de ces régions est accessible à plusieurs excitants plus ou moins rapprochés, mais cependant divers. Ainsi, la surface cutanée réagit à l'excitation parle contact, la pression, la piqûre et, d'autre part, aussi par le courant électrique, par la chaleur ou le froid, par le contact aux poils, etc. Les papilles de la langue et du palais réagissent à des substances très variées, sucrées ou salées, acides, amères, etc., ce qui s'exprime nettement dans la mimique du visage. Il en est de même pour l'enveloppe de Schneider qui peut être diversement affectée par les substances volatiles : la mimique que provoque l'odeur de la rose et celle qui résulte de l'approche d'un cadavre en putréfaction ne laissent aucun doute sur la diversité des excitants. Enfin, la variété des excitants lumineux et sonores, s'exprimant par le nombre des vibrations du milieu aérien, n'est pas difficile à établir.

Somme toute, l'action isolée d'un seul excitant se rencontre dans la vie assez rarement. Ainsi peut-on se représenter comme excitant tout à fait homogène, un rayon d'une certaine couleur occupant tout le champ de la rétine, mais en réalité ce dernier n'est jamais isolé. Quelle que soit l'organisation de l'expérience, il est impossible de supprimer certains facteurs concomitants tels que l'action mécanique du vêtement sur le corps, le contact de celui-ci avec son point d'appui, que ce soit le sol ou une chaise, le contact de l'air qu'on respire, etc. On voit que dans la vie journalière nous subissons à chaque ins-

tant l'action de plusieurs facteurs qui produisent des impressions plus ou moins complexes. C'est pourquoi, dans les expériences psychologiques, pour étudier l'action d'un excitant externe il faut la limiter dans la mesure du possible. Par exemple, pour étudier les impressions visuelles, il faut se servir d'un appareil de projection sans bruit, pour les impressions olfactives il faut cacher la vue des substances odorantes, pour les impressions sonores il faut produire les sons hors de la portée des yeux, pour l'excitation de la langue il faut se servir de matières qui n'ont pas d'odeur, etc., etc.

Transformation des énergies externes en énergie nerveuse. — Le processus même de l'excitation peut être considéré comme une transformation des énergies externes en énergie nerveuse. Parmi les énergies externes, la plus répandue est l'énergie mécanique qui se manifeste sous la forme d'un choc, d'une pression ou d'un ébranlement. Cette dernière comprend aussi bien les excitations qui résultent du simple contact avec la surface cutanée et les muqueuses, que d'autres, de nature plus spéciale, provenant de vibrations du milieu aérien et affectant l'organe de Corti lorsque le nombre des vibrations ne tombe pas en dessous de 16 et ne dépasse 40.360 à la seconde.

Un rôle très important appartient à l'énergie chimique qui se manifeste sous forme de mouvement moléculaire et produit les impressions gustatives et olfactives. La surface cutanée est également sujette aux excitations chimiques, mais rien que des subtances concentrées telles que l'alcool, l'éther, la teinture d'iode, les acides, etc. L'énergie thermique affecte le tissu cutané et les muqueuses. La nature de son action est encore assez peu connue, mais selon toute probabilité, c'est une action mécanique sur les terminaisons nerveuses, produite dans un cas par le gonflement et, dans l'autre, par le rétrécissement des tissus. Outre cela la chaleur et le froid doivent agir directement sur les terminaisons des nerfs qui se trouvent dans la peau et dans les muqueuses.

L'énergie lumineuse se manifeste sous forme de vibrations de molécules d'éther et affecte la rétine lorsque ces dernières

se poursuivent à la vitesse de 412-912 billions par seconde. Nous avons tout lieu de penser que cette action produit des transformations chimiques de la pourpre rétinienne. Notons que chez certains animaux inférieurs, par exemple chez les grenouilles, l'énergie lumineuse excite aussi les tissus cutanés qui contiennent des éléments pigmentoires.

L'énergie électrique est un excitant général pour tous les organes sensoriels par suite de l'action du courant électrique sur les fibres nerveuses.

En ce qui concerne le magnétisme, malgré les expériences d'Hermann qui plaçait les animaux dans un champ magnétique sans obtenir de résultats, nous croyons que cette espèce d'énergie n'est pas sans action sur les éléments nerveux des tissus organiques.

Ainsi, ort voit que si l'organisme est sujet à des excitations plus ou moins complexes, chaque organe sensoriel a tout de même une forme d'excitation qui lui est propre. Cette dernière rélève de la structure spéciale de l'organe. C'est dans ce sens qu'on peut parler d'excitants spécifiques, de la lumière pour la rétine, des ondes sonores pourl'organe de Corti, etc., etc.

Il est bien entendu que les excitations peuvent différer en intensité. Le point où une excitation commence à provoquer la réaction, s'appelle seuil. A partir du seuil chaque accroissement de l'intensité retentit sur la réaction, mais seulement jusqu'à un certain degré. Celui-ci s'appelle limite de l'excitation.

L'expérience montre que chaque catégorie d'excitations a son seuil et a. sa limite.

Il en est de môme pour la durée de l'excitation! Les expériences de Mach ont montré que pour un son qui dure 1/3 dé seconde, il suffit de le prolonger 1/120 de seconde pour que la différence devienne appréciable. L'intervalle nécessaire pour que deux 'excitations consécutives soient perçues distinctement et fassent naître deux réactions différentes, se montre également variable en rapport avec la nature de l'excitant.

Pour les excitations auditives le minimum d'intervalle est de 1/500 de seconde, tandis que pour la vue il monte déjà à 1/20.

En ce qui concerne l'action simultanée de deux excitations sur le même organe, la question se résout de nouveau selon la nature des éléments récepteurs. Ainsi, dans les papilles gustatives et dans l'enveloppe de Schneider deux excitations simultanées se fondent en une seule au point de produire une seule réaction. Dans l'organe de Corti, les excitations se fondent également. Telle est la perception d'un accord, d'un bruit, etc. Mais une oreille musicale est en même temps capable de les percevoir distinctement, pour peu qu'elles diffèrent de quelques ondes l. La rétine se montre bien différente à cet égard. 11 a été prouvé notamment que plusieurs excitations de nature très simple, par exemple des lignes et des points au nombre de 4 à 6, peuvent produire chacune son effet. Il en est de même pour les couleurs. Les expériences du Dr Molotkoff permettent d'apprécier toute la finesse de la différenciation rétinienne chez l'homme.

Pour la surface cutanée tout dépend de la distance qu'il y a entre les excitations. Dans les limites d'un certain périmètre deux excitations simultanées produisent une seule réaction 2 mais l'étendue de celui-ci est différente pour divers endroits de la peau. Aux endroits spécialement adaptés à la fonction tactile, il est plus restreint; en d'autres endroits, plus étendu. Il en est de même pour les excitations plus violentes qui provoquent une réaction défensive. Si deux excitations portent sur des régions voisines, elles sont perçues comme un seul etprovoquent un seul mouvement de défense. Si les régions attaquées sont quelque peu distantes, il se produit deux mouvements séparés. Disons enfin que lorsque deux excitations différentes, une visuelle, par exemple, et une auditive, se trouvent associées à une troisième,

1. Des expériences faites dans notre laboratoire il ressort qu'un chien perçoit distinctement les sons qui ne diffèrent que d'un septième (Dr Protopopoff).

2. Le fait a été prouvé dans notre laboratoire par le Dr Israelson, au moyen des réflexes associés de nature motrice. Du reste cela se fait aussi au moyen du réflexe salivaire.

elles provoquent une seule réaction, mais chacune a le pouvoir de la provoquer isolément (Drs Bronn et Platonoff).

Les impressions externes jouent un très grand rôle dans l'organisme, car elles déterminent le sens et le but de ses réactions. Cette action est tellement nécessaire que lorsqu'un organe de perception fait défaut, d'autres prennent sa place et fonctionnent, dans la mesure du possible, pour son compte. Le rôle supplémentaire des organes de perception a été illustré par un grand nombre de cas pathologiques et somme toute, est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'y insister. Rappelons plutôt que les excitations externes ne restent pas non plus sans effet sur les fonctions organiques, ayant presque toujours une répercussion sur le cœur, sur la respiration, sur la pression générale du sang et sur les phénomènes vasculaires. Ceci constitue une réaction interne, sthénique ou asthénique, avec changement du tonus neuro-psychique.

Sans vouloir anticiper sur l'examen de ces phénomènes, qui aura lieu plus |tard, notons seulement que la portée varie ici, encore une fois, selon la nature des organes.

Ainsi les recherches de Féré sur le travail musculaire ont montré que l'excitation des organes de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût relève le travail musculaire, tant qu'elle n'a pas encore produit la fatigue de l'organe1. Certaines excitations qu'on appelle « agréables », exercent de même une action stimulante, tandis que d'autres qui sont « désagréables », ont bien cet effet au début, mais ne tardent pas ensuite à entraîner un abaissement.

Somme toute, on peut admettre que les excitations « agréables » provoquent une réaction sthénique du cœur, desvaisseux et de la respiration, tandis que les autres déterminent une réaction asthénique, et comme nous savons que la première a pour résultat un tonus positif, et la seconde un tonus négatif dans l'activité des centres nerveux, on peut juger combien profonde est l'action des impressions externes sur les phénomènes neuro-psychiques.

i. Féré. Travail et plaisir. Paris, F. Alcan, p. 84-242.

H nous reste à définir le processus même de l'impression, autant que celui-ci peut être éclairé par les recherches expérimentales.

Formation des impressions externes. — Cette question a été abordée dans un certain nombre de travaux dont il importe de prendre connaissance. Citons pour commencer les recherches de B. Erdmann et R. Dadge l, de Finzi2, Zeitler 3, Messmer *, Lange 5 etNikitine 6.

Complexité du processus d'impression. — Ce sont les dernières qui aboutissent aux conclusions les plus générales. Il en résulte notamment que l'impression ne se forme pas du coup, mais passe d'un état non différencié à une forme plus complète et différenciée (Lange). Le fait est que si nous limitons la durée de l'impression, et après avoir noté le résultat d'une perception instantanée, commençons à prolonger cette dernière, nous verrons qu'il se forme tout d'abord une trace générale et imprécise, qu'ensuite transparaît le contenu avec quelques détails, et enfin se forme l'image qui distingue l'objet de tous les autres. Ajoutons tout de suite que cela a été établi par des procédés purement objectifs.

Dans notre propre laboratoire les expériences ont porté sur des processus très simples, tels que l'impression produite par un tableau de points noirs. Elles ont montré que celle-ci comprend d'abord l'ensemble, où les diverses parties n'arrivent à se détacher qu'ultérieurement. Autrement dit, elle va du général au particulier, du non différencié au différencié. Parmi les groupes de points noirs, ceux qui étaient en haut se détachaient avant les groupes inférieurs ou latéraux, sauf quelques cas où Гаѵап-

1. B. Erdmann und R. Dadge. Psych. Untersuchungen uber das Lesen auf exp. Grundlage.

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