‹ La psychologie objective;Chapitre 94 sur 145 · Thayer. Nature, lix · texte numérisé non relu

Thayer. Nature, lix

2. Lamecre. L'évolution des ornements sexuels. Bull, de VAcad. r. de Biologie, 1904.

3. Faussek. Observations biologiques dans la région transcaspienne, 1906 (en russe).

guère mieux fondée. Quelle importance peut avoir un instrument de menace dont l'adversaire est également pourvu ? L'argument aurait encore quelque valeur, si ces derniers n'étaient pas de la même force, mais il s'agit d'organes qui n'ont aucune force effective. Est-il croyable d'autre part que la nature dote les animaux d'armes imaginaires qui n'ont pas plus de réalité que les dragons chinois ? De ce point de vue les cris de certains oiseaux n'auraient aussi d'autre but que la lutte, tandis qu'ils se produisent en rapport direct avec l'excitation sexuelle.

Voici un tableau emprunté à Brehm, où se trouve décrite l'attitude de l'argus mâle vis-à-vis des femelles. « Tant qu'il n'est pas sous le coup del'excitation sexuelle, l'argus ressemble tout à fait au paon ; il serre ses belles plumes contre son corps et allonge sa queue dans le sens horizontal. Mais sitôt que commence la période du rut, il déploie ses ailes, les tient baissées vers la terre et se met à marcher en poussant des cris, par les clairières ; les cris qu'on reconnaît de loin, attirent les femelles. » Voici un autre tableau qui se rapporte aux tournois des coqs de bruyère. « Avant de crier, le tétras dresse la queue, la déploie en éventail, lève le cou et la tête, hérisse son plumet et étend les ailes droit en bas. Ensuite, il fait quelques sauts à droite et à gauche, tourne sur lui-même et ouvre le bec de manière à ce que la partie inférieure touche le plumage du menton. » L'endroit que désignent ces cris, est naturellement visité par les femelles qui deviennent la récompense du tournoi. Ces exercices se terminent généralement par des prises de bec entre les mâles, d'où ils sortent la tête en sang et les plumes arrachées, mais il est évident que les mouvements de l'oiseau ne sont pas faits en vue de cette lutte. Ils se rattachent à l'excitation sexuelle et jouent un rôle bien déterminé dans la cérémonie qui se termine par l'accouplement. S'il en était autrement, s'ils avaient un but de menace, quel sens auraient-ils là où les rivaux sont absents ? Car ils se produisent aussi bien chez les animaux domestiques, surtout chez les dindons. Tous ceux qui ont observé un dindon dans la basse-cour, l'ont vu se promener parmi les dindes, la queue

dressée, les ailes déployées, grattant la terre et gloussant. Cependant, de rivaux il n'y a là aucune trace, et quant à l'hypothèse antérieure de la séduction, elle ne tient pas non plus debout, car c'est le dindon qui est le maître et c'est lui qui choisit les dindes.

La théorie de la menace a le même défaut que la théorie de la séduction. Elle attribue aux animaux des états subjectifs qu'il est impossible de prouver : la faculté, dans le premier cas, d'apprécier les couleurs ; dans le second, de les craindre.

La première peut encore s'appuyer sur une certaine analogie avec les sensations humaines, tandis que la crainte des « ornements » n'a rien d'équivalent même dans la psychologie de l'homme !

De notre point de vue les interprétations subjectives tombent d'elles-mêmes, car tous les mouvements de ce genre se rattachent directement au mécanisme de l'instinct sexuel. Pour nous, la coloration de la peau et l'émission de la voix doivent avoir une certaine utilité comme démonstration du désir sexuel, utilité, qui ne comprend ni l'élément de beauté, ni l'élément de menace, mais consiste clans le renforcement de l'état érolique qui se communique alors aux femelles. Chez les mammifères le désir sexuel est stimulé par l'odorat, souvent aussi par le goût et les impressions tactiles de Ja langue. Chez les oiseaux, ces deux organes sont très peu différenciés; il est donc tout naturel que l'excitation se communique par la vue et par l'ouïe. Du reste, certains mammifères se servent aussi de la voix, comme le montrent les hennissements du cheval et les concerts des chats.

Ces réactions doivent être aussi nécessaires aux mâles qu'aux femelles, car le désir sexuel ne se manifeste pas tout d'un coup, comme un « deus ex machina ». Même à l'époque du rut, il a besoin de se former et d'être entretenu. La préparation au coït qui, dans la race humaine, a produit le culte de l'amour, se manifeste chez les animaux par les mouvements expressifs.

L'enchaînement de ces derniers aux manifestations de l'instinct sexuel semble profondément caché dans l'organisme.

Wallace a très justement reconnu, comme origine des « ornements » chez les oiseaux mâles, un certain excès de l'énergie vitale qui, à l'époque du rut, les distingue nettement des femelles l. Wallace contestait l'hypothèse de la séduction et signalait le fait que les mâles qui possèdent le plus beau plumage et le mieux coloré, se montrent aussi les plus forts, ce qui leur assure la victoire indépendamment de toute séduction. Mais, à côté de cela, il admettait le rôle terrifiant des appendices comme moyen accessoire de séduction. La confusion qui se produit ici, a besoin d'être éclaircie. Nous avons déjà vu que l'hypothèse d'une action terrifiante des « ornements » n'est nullement fondée. S'il en était ainsi, il n'y aurait même pas de lutte. Le mâle qui serait d'une nature moins robuste, aurait été retenu par l'instinct et, devant le plumage exubérant de l'adversaire, lui aurait immédiatement cédé la place. Le rapport du plumage à l'instinct sexuel doit être plus direct et plus simple, se ramenant à la seule manifestation de l'énergie vitale.

Il est vrai que les mâles qui ont le plumage coloré et des appendices très développés, se montrent en même temps particulièrement querelleurs. Ce fait a été constaté par tous les naturalistes. Mais il ne s'ensuit point que les caractères extérieurs aient pour objet la lutte. Le développement des caractères physiques est simplement parallèle à la fonction sexuelle. Les mouvements expressifs sont des mouvements réflexes associés aux réactions sexuelles. Ce fait est, du reste, confirmé par l'expérience. Il suffit d'enlever, aux jeunes coqs, la glande spermatique pour qu'ils perdent leur énergie et, en même temps, la beauté de leur crête et de leur plumage. Mais si on réussit à la rétablir par une opération contraire, les caractères secondaires du sexe recommencent à se développer.

En fin de compte, les phénomènes de coloration, ainsi que les mouvements expressifs des oiseaux, se ramènent à l'essor de l'énergie sexuelle. L'action de cette dernière est encore obscure, mais elle se différencie nettement chez les deux sexes. On sait, par exemple, que chez les mâles la couche

i. Wallace. Darwinismus, p. 293.

graisseuse sous-cutanée est plus légère que chez les femelles, et celle-ci a une action directe sur le développement du plumage. La chair même des mâles est plus serrée, moins riche en graisse et autrement constituée en sucs, par exemple en spermine. D'autre part, dans les cas exceptionnels où les femelles ont un plumage coloré, elles se montrent aussi d'un caractère plus querelleur. Tel est, par exemple, le cas de la turnix taygoor des Indes.

La coloration de la peau et des appendices cutanés est un réflexe associé et l'association répond ici au besoin de conservation de l'espèce. Là où cette association s'éteint, l'instinct sexuel s'affaiblit et l'espèce ne tarde pas à disparaître, comme -on l'observe fréquemment parmi les habitants de nos poulaillers.

Il en est de même pour les manifestations de la voix sous forme de chants. Le développement du chant est un phénomène très complexe qui exige des recherches systématiques •et spéciales, mais dès à présent, en ce qui concerne le chant des oiseaux, on peut dire que l'hypothèse d'un moyen de séduction doit être résolument écartée. De même que pour les manifestations secondaires de l'instinct sexuel, on peut dire que le chant n'est provoqué ni par le désir de séduire les femelles, ni par celui d'éloigner les rivaux. La jouissance esthétique est un acte très complexe, fondée sur des associations étendues, et l'association est très peu développée chez les oiseaux. Nous n'avons donc aucune raison de croire à l'appréciation esthétique du chant par les femelles.

L'hypothèse de menace est encore moins fondée et ne devrait être mentionnée qu'à titre documentaire. Si elle peut s'appliquer aux coqs de bruyère, elle perd toute signification dès qu'il s'agit d'oiseaux enfermés dans une cage où l'apparition des rivaux est tout à fait exclue. Et cependant ceux-là chantent tout autant.

Le chant n'est de nouveau qu'une manifestation de l'énergie vitale en rapport direct avec l'excitation sexuelle. C'est un nouvel effet de la réaction sthénique qui met en mouvement le système musculaire et inspire l'humeur querelleuse des mâles. L'ablation des glandes sexuelles qui arrête le développement

des caractères sexuels, supprime aussi le chant des oiseaux. L'utilité du chant pour l'espèce est donc évidente. Il présente, d'une part, un appel et de l'autre, un procédé d'auto-érétisme que se communique aussi à la femelle.

Chez l'homme, grâce au développement prodigieux de l'activité neuro-psychique, le chant s'est beaucoup éloigné de son but naturel. Il est devenu un des facteurs les plus puissants de l'émotion esthétique et se trouve cultivé pour lui-même, à côté de la peinture et des arts expressifs.

Qu'il s'agisse de mimique sexuelle, de gestes de défense ou d'agression, la nécessité biologique règle tous les détails, sans concours d'aucun facteur personnel ou volontaire. La mimique réflexe nous semble quelquefois spontanée, à cause de la multiplicité des mouvements qui se produisent à la fois, mais si l'on tient compte de l'étendue des réactions internes, on ne tarde pas à rétablir le lien qui unit ces phénomènes. Ainsi, la préparation à la lutte exige, outre une certaine attitude, la tension de tous les muscles du corps, y compris ceux qui régissent le mouvement des appendices cutanés, la tension du diaphragme et même des cordes vocales. La tension du système musculaire entraîne d'autre part une accélération du cœur, un élargissement des vaisseaux cutanés et même une sécrétion plus abondante des glandes. Par suite, si on voit l'animal prendre une attitude spéciale, si on l'entend aspirer l'air en poussant des bruits caractéristiques, si on est frappé par le soulèvement et le rougissement de ces appendices cutanés, tout cela provient de la même cause et on aurait tort d'y chercher n'importe quel motif personnel.

La mimique associative, tout en étant plus éloignée des impulsions directes, n'est pas moins utile et nécessaire à l'organisme.

Ainsi, la contraction du muscle articulaire qui accompagne la sécrétion des larmes, protège l'œil contre un trop grand afflux de sang.

La réaction qui consiste à se mordre les lèvres et à s arracher les cheveux, lait monter la pression sanguine et préserve le cerveau contre un danger très réel.

Le tremblement qui se produit sous l'effet de la frayeur, réchauffe le sang qui risquait d'être trop refroidi par l'affaiblissement du cœur.

L'arrêt de la respiration sous l'effet d'une piqûre est utile, car il abaisse l'excitabilité des centres et leur action sur le cœur.

La mimique de la surprise, caractérisée par l'élargissement des yeux, l'ouverture de la bouche et l'immobilité, a pour contre-coup de faciliter la perception des plus petits détails.

Ce qui paraît plus douteux, c'est l'utilité de la mimique de défense passive, lorsque l'animal reste comme engourdi et privé de mouvements. Cependant, dans certains cas, « faire le mort » est la seule chose qui reste, et l'animal peut encore y trouver son salut. Enfin, si l'utilité d'une réaction n'est pas évidente pour l'individu, elle peut exister pour l'espèce. Ainsi, l'engourdissement des petits oiseaux devant le boa entraîne certainement leur perte, mais dans combien d'autres cas il leur permet d'échapper à l'attention de l'ennemi !

Une utilité incontestable se rattache aux mouvements accompagnateurs. Ces derniers se produisent généralement lorsque les centres moteurs ne sont pas suffisamment isolés et que le mouvement demandé exige une grande tension de l'énergie nerveuse. Par exemple, chez les gens qui apprennent à ramer, chez les personnes qui se servent des ciseaux, sans en avoir l'habitude, chez les enfants. Ici, tout mouvement étranger aurait dû être inhibé, et l'exécution des mouvements parallèles évite cette perte d'énergie.

En ce qui concerne enfin les mouvements expressifs et symboliques, s'ils ne présentent pas de nécessité biologique, l'utilité sociale n'en est pas douteuse.

L'homme n'a pu conquérir la place qu'il occupe dans l'univers, que grâce à la faculté de communiquer son expérience aux autres. De ce point de vue, les mouvements expressifs sont devenus une nécessité pour la race humaine. L'uniformité de certains mouvements chez différents peuples en est la meilleure preuve. Si l'on ajoute maintenant que de ces mouvements et, avant tout, de la manifestation réflexe de la voix est sorti le lan-

gage humain, chacun comprendra le rôle qui revient à la mimique dans la vie sociale.

Elle est le principal instrument des échanges sociaux et de la domination de l'homme sur l'univers.

Pour en revenir maintenant à Darwin, on voit que le grand naturaliste anglais avait bien saisi l'origine biologique de la mimique, mais qu'il l'avait définie trop étroitement et, avec cela, obscurci par des interprétations subjectives. Celles-ci doivent être résolument écartées et, quant au principe même de l'utilité biologique, il doit être compris dans un sens plus large, comme utilité pour l'espèce, ce qui lui donne une valeur tout actuelle.

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