Dr Ilyine. Thèse, Saint-Pétersbourg
On voit que la quantité de travail baisse de la première à la seconde et de la seconde à la troisième minute, mais tend ensuite à se relever. Quant à la qualité elle se montre en progression continue, le nombre des erreurs et des omissions baissant de la manière suivante :
Pour les lettres : 7,2 — 4,9 — 3,8 — 1,7 — 1,7; Pour les signes : 8 — 5,7 — 4,3 — 4,2 — 2,9.
Dans les expériences plus compliquées, consistant à barrer 2 lettres ou 2 signes, la moyenne du travail fourni de minute en minute s'exprime en chiffres suivants :
Pour les lettres : 156 — 167 — 170 — 170 — 186 ; Pour les signes : 134 — 127 — 125 — 132 — 140.
Ici, les résultats sont encore plus nets. Un travail compliqué ne présente même pas d'élévation initiale, suivie d'un abaissement, mais monte dès l'abord, en progression continue. Qualificativement, il en est de même, le nombre d'erreurs et d'omissions donnant les chiffres suivants :
Pour les lettres : 9,6 — 6,5 — 6,2 — 2,7 — 3,1 ; Pour les signes : 15,1 — 11,4 — 5,9 — 5,2 — 4,6.
Ceci prouve abondamment que l'exactitude du travail augmente de minute en minute.
Concentration active et passive. — La concentration nerveuse peut résulter, comme nous l'avons déjà dit, d'impulsions externes, transmises par les organes récepteurs, et d'impulsions internes déterminées par la reviviscence et l'association des traces cérébrales. Ces dernières font généralement partie de la sphère personnelle de l'individu et la réaction prend alors une forme personnelle ou active ; dans le cas opposé, elle reste à l'état de réflexe associé et peut être désignée comme concentration passive.
La concentration active faisant partie de la concentration interne dont il a déjà été question plus haut, nous n'avons à examiner ici que les modes de concentration passive.
L'expérience montre que, parmiles excitants externes, tous ne sont pas susceptibles de provoquer la concentration nerveuse du sujet, ou, du moins, ne le sont pas dans la même mesure. On se demande naturellement de quoi cela dépend.
Comme première condition trouve-t-on la situation de l'excitant vis-à-vis du sujet ou, pour être plus exact, de ses organes récepteurs. Admettons, par exemple, que celui-ci regarde droit devantlui. Parmi tous les objets qui se trouvent dans le champ de sa vue, les plus susceptibles de provoquer la concentration nerveuse sont ceux dont l'image tombe sur la «macula», les moins susceptibles, ceux dont l'image tombe sur les parties périphériques de la rétine. Pour les autres les chances varient selon leur rapprochement de la « macula » ou de la région périphérique.
Une autre condition est l'intensité de l'excitant, qui se trouve grandement corroborée par la soudaineté de son apparition. Les excitations qui se distinguent par leur intensité et leur soudaineté ont un avantage sur les autres, même lorsqu'elles tombent sur la partie périphérique de la rétine.
Du reste, il en est de même pour tout ce qui confère aux excitants un certain relief ou les fait ressortir parmi les autres. Prenons un certain nombre de lettres, par exemple, 25, disposons-les en 5 lignes et demandons au sujet de les parcourir rapidement du regard. Son attention ne s'attachera à aucune lettre en particulier et la première impression sera celle d'une certaine ordonnance. Mais il suffît qu'une de ces lettres soit renversée pour qu'elle ressorte parmi les autres et provoque la concentration du regard.
Le contour, les dimensions, la couleur, tout ce qui distingue un objet peut servir à cet effet. Une forme irrégulière, des dimensions plus petites ou plus grandes que celles des objets voisins, les différences qualitatives même peuvent être un excitant suffisant. Ainsi, par exemple, une couleur saturée peut frapper à côté des couleurs qui le sont moins. Une mélodie tendre ou rêveuse frappera certainement parmi les airs d'orchestre, tandis que parmi d'autres mélodies du même genre elle peut passer inaperçue. Une dissonance frappera parmi
les sons harmonieux, tandis que, parmi d'autres dissonances, elle peut rester sans effet. Bref, tout est ici affaire de comparaison.
L'homme est constamment en butte à des excitations de ce genre. Entend-il, au milieu d'un silence, un bruit particulier, même léger, ce bruit le fait tressaillir ; voit-il, dans une prairie uniformément verte, une fleur qui fait tache, cette fleur arrête son regard ; perçoit-il, parmi les senteurs du jardin, une odeur particulièrement délicate, comme celle du réséda, cette odeur Irappe son attention.
Il en est de même pour les autres sens, par exemple pour le goût ou le toucher.
Une importance considérable revient ici à l'expérience antérieure de l'individu. Ce qui a déjà, une fois, provoqué la concentration nerveuse, continue de la provoquer. Ainsi, lorsqu'on visite une exposition, les objets déjà rencontrés auparavant, arrêtent facilement le regard, même s'ils ne ressortent pas beaucoup parmi les autres. Cet effet ne peut être paralysé que par une trop fréquente répétition qui engendre la monotonie ou la fatigue.
L'expérience même doit être prise dans le sens le plus large du mot, comprenant non seulement les perceptions analogues, mais encore toutes celles qui s'y rattachent par des liens logiques. Il suffit qu'un objet ait un rapport quelconque aux impressions antérieures qui ont fixé la concentration nerveuse de l'individu, pour que ce dernier devienne plus sensible à son égard. Notre vie mentale est dominée par des enchaînements de ce genre. Les phénomènes qui s'y rattachent, nous frappent même lorsqu'ils n'ont pas beaucoup de relief ; ceux qui appartiennent à une autre catégorie de choses, passent facilement inaperçus.
Ceci nous amène à établir un lien entre la concentration passive et la sphère personnelle de l'individu.
Prenons deux excitations de force à peu près égale, mais l'une ayant pour effet la reviviscence de certaines traces de la sphère personnelle et l'autre n'en ayant pas ou presque pas. La première ne manquera pas de provoquer la concentration ner-
veuse, dans quelque circonstance qu'elle se produise, tandis que la seconde n'aura cet effet que si les conditions générales sont favorables. Ainsi, par exemple, la vue d'un animal domestique n'aura pas le même effet que celle d'un animal sauvage, la vue d'une tache de couleur rouge n'aura pas le môme effet que celle d'une tache de sang. La vue d'une bêle sauvage entraînera la reviviscence des traces de l'expérience personnelle, de même que la vue d'une tache de sang, et ce sera assez pour provoquer la concentration nerveuse de l'individu, tandis que la vue d'un animal domestique ou d'une tache de couleur rouge ne suffira peut-être pas pour frapper son attention. Dans les deux premiers cas l'excitation sensorielle aura une force deux fois plus grande grâce à la prédisposition du sujet et trouvera chez lui un écho beaucoup plus profond.
Ceci nous amène à conclure que la concentration passive peut se transformer en active et vice versa.
L'éveil d'une réaction personnelle peut donner à tout le processus un caractère personnel ou actif, tandis qu'une concentration primitivement active peut se trouver déviée par l'accession d'un travail mental et prendre, par la suite, un caractère automatique.
Les conditions organiques de la concentration. — Vu l'intérêt que présente le mécanisme de la concentration nerveuse, nous avons fait, dans notre laboratoire, des expériences pour déterminer les conditions précises de celle-ci, et cela nous a révélé des données qui n'auraient pas pu être saisies par la simple observation.
Nous parlons des expériences du Dr Povarnine qui ont été faites sur notre propre initiative. L'organisation matérielle se composait ici de deux appareils. Le premier était un appareil de présentation avec plusieurs tableaux d'images qu'on introduisait dans un cadre muni de deux vantaux mobiles permettant de les découvrir ou dérober instantanément aux yeux du spectateur. Les images, au nombre de 6, représentaient des objets d'usage courant, par exemple, un parapluie, une chaise, une fleur, une cerise, un samovar, etc. et se trouvaient dispo-
sées en cercle autour d'un point central. Les vantaux étaient placés devant deux ouvertures semi-circulaires formant une fenêtre ronde de 13,5 centimètres de diamètre, de sorte que, au moindre déplacement, ils cachaient ou découvraient toutes les images à la fois.
Le second appareil avait la forme d'un stéréoscope, et était destiné à limiter le champ de vue du sujet et, au besoin, à le fermer tout à fait. Les deux ouvertures étaient dépourvues de verres, mais le côté étroit de l'appareil était, muni d'obturateurs, comme en ont les appareils photographiques, avec mouvement instantané. Les parois étaient peintes en noir de sorte que l'œil ne voyait à l'extérieur que deux fils qui se croisaient au milieu, à la hauteur de l'axe visuel.
Ces deux appareils étaient placés sur des trépieds d'égale hauteur, à la distance de 30 centimètres l'un de l'autre et le sujet était d'abord prié de diriger l'oculaire de manière à ce que les points de croisement des fils coïncidassent avec le point central de l'appareil de présentation. Les vantaux de celui-ci restaient provisoirement fermés. Cette condition une fois obtenue, l'expérimentateur tirait sur le fil des vantaux et découvrait les six images qui se présentaient simultanément aux regards du sujet.
L'exposition durait dix secondes, après quoi la vue était fermée par l'abaissement des obturateurs et le sujet était invité à répondre aux questions suivantes :
1° Quelle image avait tout d'abord frappé son regard ?
2° Quelle image avait ensuite attiré son attention ?
3° Quelle image lui a paru la plus intéressante ?
4° A quelle image il est revenu après les avoir parcourues toutes du regard ?
Les sujets étaient au nombre de 5, tous avec une instruction supérieure. Chacun d'eux a pris part à 5-6 séances, chaque séance comprenant 6-7 épreuves avec [des tableaux différents, de sorte que le nombre des images présentées à chaque sujet variait de 180 à 260.
Les conditions externes étaient, autant que possible, les mômes. On mesurait chaque fois le temps d'exposition et notait
scrupuleusement tout ce qui pouvait se rapporter à l'état momentané du sujet.
Les résultats ont permis tout d'abord de diviser les conditions générales du phénomène en conditions externes et internes.
Comme conditions externes on peut citer la présence de taches noires ou de lignes fortement appuyées, l'existence de contours trop noirs ou de parties trop ombrées, la répétition de plusieurs lignes noires (par exemple, dans un grillage ), la complexité du dessin (par exemple, d'une locomotive, d'une église, etc.), l'abondance des détails (par exemple, la diversité des couleurs), les défauts de correspondance avec l'aspect habituel de l'objet, une position anormale (par exemple, un chien qui se trouve la tête en bas), des dimensions exagérées, des irrégularités de forme et, d'autre part aussi, la finesse d'exécution, l'élégance, la rareté ou la singularité de la forme et le relief que prend une image à côté des autres (par exemple, un chien parmi des objets de ménage).
Gomme conditions internes, relevant de l'état momentané ou de l'expérience antérieure du sujet, on peut citer la concordance de l'image avec le tonus neuro-psychique du sujet (par exemple, d'une croix avec un tonus déprimé), la connexion de l'objet représenté avec ses occupations favorites (par exemple, d'un voilier avec la passion pour le sport nautique), enfin le rapport au domaine de ces connaissances (objets connus ou inconnus).
Gomme conditions les plus efficaces on a trouvé la présence d'objets inconnus, la singularité de la forme ou le défaut de concordance avec la réalité.
Notons cependant qu'aucun de ces facteurs n'a de valeur absolue. Ainsi, par exemple, la présence des taches noires ou des lignes fortement appuyées n'a pas toujours la même valeur. Une image qui doit à cela de fixer la concentration nerveuse du sujet, ne la fixera peut-être plus à côté d'images ayant les mêmes signes. Il peut même arriver le contraire, notamment que parmi les objets fortement ombrés, c'est l'objet indiqué par un simple contour qui tout d'abord fixera le regard. Il en
est de même pour la grandeur des objets, pour leur nouveauté i ou pour la concordance avec le tonus neuro-psychique. Tout dépend de la nature des images avoisinantes et le résultat se déduit, non seulement par la comparaison, mais encore par la loi des contrastes. En ce qui concerne la durée de la concentra- j tion, il a été trouvé que celle-ci dépend de la mise en jeu de j « l'intérêt » ou de sphère émotionnelle du sujet. Plus l'ébranlement nerveux est profond, plus la concentration se montre durable. Un objet inconnu ou de forme singulière fait naître la curiosité qui persiste jusqu'à ce que la recherche mentale soit terminée ou abandonnée. Le manque de concordance avec la réalité fait naître le désir de distinguer les détails qui en sont la cause. La complexité de la forme entraîne un grand nombre d'associations mentales et tout cela empêche le sujet de passer à une autre image. Gomme facteurs émotionnels on en trouve de toutes sortes. L'image d'une carafe d'eau peut déterminer une réaction très profonde lorsqu'on a soif. L'image d'un buisson de fraises peut évoquer des souvenirs d'été, des impressions gustatives, etc., etc. L'élégance de la forme peut provoquer tout un ensemble de réactions esthétiques.
Mais la concentration nerveuse ne peut durer trop longtemps, sans produire la fatigue. C'est ce qui fait que le sujet finit tout de même par s'y soustraire et passer à une autre impression.
Variations de la concentration nerveuse. — Les recherches expérimentales ont également montré que la concentration nerveuse est loin d'être un acte continu. Elle est toujours sujette à certaines fluctuations, comme l'ont déjà fait voir Urbantschitch 1 et Lange2. Ce dernier s'est même rendu compte que les fluctuations varient selon la nature des organes récepteurs. Elles sont le plus profondes dans la concentration j auditive, un peu moins dans la concentration visuelle et le plus légères dans la concentration tactile.
1. Urbantschitch. Centralbl. f. med. Wissensch., 1875, p. 626 et PflUger's Arch., v. 24, p. 574, v. 27, p. 438.