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CHAPITRE VIII

La Raison

li)C. On a vu que le processus d'idéalion le plus élevé, eflet du développement perceplir, c'est la relation, et que oelle-i.'i, ù son tour, dérive de la perception de dlIFérence et de ressemblance. 11 y a un développement ultérieur de l'activité psychique, c'est relui que constituent l'affirmation et la reconnaissance des rehuionB que l'oo

et le processus de la première est semblable au processus de la seconde. Ceci nous amène à une consc^quence importante qui est la suivante : la pensée et la raison ne sont pas deux phénomènes divers, mais ils constituent au fond un seul phénomène, qui se manifeste sous des formes diverses. La différence réelle et profonde de la pensée et de la raison est en ceci que dans la raison il n y a pas seulement, comme dans la pensée, perception de relations, et de relations de relations, mais qu*on y reconnaît en outre que ces relations sont en correspondance avec la réalité objective ; de là vient Taffirmation avec pleine conscience des relations pensées. C'est comme une pensée réfléchie, une reconnaissance de la correspondance de la pensée et de la réalité. Il y a là sans doute un plus grand développement de Tactivité psychique, et on peut dire en ce sens que la raison est révolution ultime de la pensée.

197. L'essence du raisonnement, la véritable marche de la raison, c'est Vinférence, Elle suppose deux perceptions claires préalables : 1® la perception de différence et de ressemblance développée de toutes les manières ; 2^ la perception de relation ; elle suppose de même un grand nombre de perceptions d objets réels, semblables et différents, donnés par l'expérience. Trouver qu'un objet a ses éléments composants seml^lables à ceux d'un autre, et affirmer que le premier objet est de la même nature que le second ; trouver qu'un fait produit un effet donné, et dire que dans des circonstances semblables le même fait produira le même effet, c'est inférer, induire. Comme on voit, induire ici, c'est voir et afBrmer que deux choses ou deux phénomènes sont de la même nature par la resscmblam^e qu'ils ont, soit dans les qualités sensationnelles, soit dans leur mode d action. La différence entre l'induction et le premier processus d'idéaiion est très grande. Si on voit un objet qui a nom arbre, et puis un autre qui lui ressemble dans ses parties et qu on l'appelle aussi arbre, on ne confond pas dans Tinduction le premier avec le second ; mais on a au contraire la pleine connaissance quïl y a là deux objets à qui peut appartenir le même nom, c'est-à-dire qui pcîuvent être placés dans la même classe par suite de la ressemblance de leurs parties composantes. Au contraire, dans la perception syncrétique des objets semblables, on les a confondus comme identiques, comme s'ils n'étaient qu'un seul objet. D'où il est clair que le processus rationnel est le di'veloppement ultime de l'activité psychique, à l'égard de la connaissance de l'objet, qui est toujours le terme ultime de la raison.

Comment passe-t-on de la pensée à l'induction ou au raisonnement ? Si les objets de la perception étaient tous et entièrement différents entre eux, il n'y aurait pas pour l'esprit de n^ssemblance, ni par suite de différence, ces deux faits étant corrélatifs ; par conséquent, il n'y aurait pas de raison de faire d'induction d'un objet à d'autres. Mais puisqu'un très grand nombre d'objets sont semblables, c'est-à-dire qu'ils se présentent avec des qualités et d

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déterminations identiques, f^nlcB auxquelles s'est produite toute cette évolution que nous avons décrite, après les premières erreurs de la connaissance (syncrétisme), la répétition des perceptions et l'expérience qu'on en a ont été de nouvelles causes de développement psychique, de nouvelles excitations ù un autre phénomène plus élevé, qui est le Tait d'adirmer la distinction et la diversité, en nit^tne temps qu'on reconnait la ressemblance et l'identité des objets. L'esprit, débarrassé de l'erreur oi'i la confusion des perceptions le jetait, est arrivé plus ou moins exactement à la classification par ressemblance, dans les débuts de la raison ; ce qu'on peut voir encore dans le sens commun des hommes. C'est seulement d'après des ressemblances, soit complètes, soit incomplètes, qu'on induit la même chose ou le même effet.

L'expérïence constante de choses semblables a amené l'esprit, qui déjà discernait et distinguait, à faire dos inducUons sur la nature des choses, comme sur leur réalité. F.l le premier degré du raisonnement, c'est d'induire du particulier au pariîculier, d'arriver des qualités communes d'un objet à conclui'e pour un autre objet qui présente les mêmes qualités. Le raisonnement plus élevé est dii à un développement postérieur.

198. Deux autres données contribuent à développer le principe d'induction, à savoir la coexistence et la succession. Les phénomènes, et les choses elles-mêmes, se présentent à nous ou dans le même temps et dans un même objet, ou simultanément dans des objets divers, ou encore ils se manifestent successivement l'un après l'autre. Ces modes accompagnent toujours les perceptions, et à leur première apparition, et dans leurs manifestations les plus élevées ; de là il suit que les phénomènes et les objets sont perçus par l'acti-

nous avons décrils , c'cst-ù-dire sensation perceptive , analyse , synthèse, relation, difTérence, ressemblance, et suppose la répétition de toutes les perceptions et de tous les autres phénomènes concomitants. La sensation est nécessaire parce que c*est elle qui contient la madère sur laquelle se déploie le raisonnement ; l'analyse et la synthèse sont aussi des moyens pour réunir ou séparer les conceptions desquelles on tire des conclusions ou sur lesquelles on fait des inductions ; c'est par la différence et la ressemblance qu'on peut arriver à une conclusion; et la relation est encore un moyen de raisonnement, parce que le lien d'une proposition avec une autre est une relation.

Mais on ne raisonne pas seulement au moyen de perceptions présentes, actuelles ; on conclut et on infère de perceptions passées et présentes, ou seulement de sensations passées ; par suite la reproduction de ces perceptions fait aussi partie du raisonnement, comme l'acte de recueillir une perception nouvelle et actuelle ; et il faut qu'on renouvelle, dans l'acte du raisonnement, les synthèses et les analyses pour les unir à des synthèses et à des analyses nouvelles. Raisonner n'est donc pas un fait psychique simple : c*est un fait très complexe qui suppose le développement entier de l'activité psychique, depuis le premier phénomène de la sensibilité jusqu'au phénomène le plus élevé, celui de la perception de relation.

Puisque la raison se sert de tous ces moyens, qu'elle a besoin de tous ces actes dont aucun même, si on le prend isolément, n'est ni élémentaire, ni simple, et puisqu'elle les emploie avec la rapidité qui est le propre de l'acte même du raisonnement, il est nécessaire qu'elle ait acquis une grande habitude (|ui lui permette de produire et de reproduire toutes ces choses sans ftitigue et dans un temps très court. Du reste, par notre expérience propre et par celle des autres hommes, nous pouvons voir avec quelle grande facilité nous faisons des analyses, des syntlièses, et tous les autres actes qui sont nécessaires au raisonnement.

Après une série d'actes répétés, de quelque nature qu'ils soient, il se produit entre eux une connexion si parfaite, qu'un seul rappelle les autres sans fatigue et sans etfort, et qu'il semble ainsi que ceuxci se présentent et se manifestent spontanément. Alors on dit qu'ils s'accomplissent automatiquement ; ceci est vrai surtout pour les mouvements corporels, mais est vrai aussi des actes psychiques. Ainsi dans le raisonnement les actes psychiques indispensables à la conclusion cherchée sont reproduits automatiquement. De là la grande promptitude et la facilité du raisonnement, tant dans la vie pratique et dans les choses ordinaires que dans les arguments scientifiques et démonstratifs. Cet automatisme n'est pas limité aux actes particuliers dont se sert la raison pour induire, mais il s'étend à l'induction elle-même. Trouver immédiatement une conclusion, et même la vouloir trouver, ce sont deux opérations qui se font par cet

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automatisnie d'actes qui se succèdent sans éire provoqués directement par la volonté.

Cet automatisme a sa base physiologique dans la connexion des fibres et cellules du cerveau qui se rapportent tant au mouvement (fibres et cellules motrices) qu'à la sensibilité (Abrcs et cellules sensitîves). Quand la comiexion entre les excitations des unes et des autres n'est pas encoi-e parfaite, il faut un effort volontaire pour l'exécution de i'acle ; mais quand ccUe connexion est complète et parfaite, alors à une excitation succède immédiatement le mouvement, sans que ce mouvement ait été directement excité par aucune voUllon. 11 en est ainsi pour les actes psychiques qui se reproduisent et se refont automatiquement sans impulsion volontaire directe. Je traiterai ce point plus complètement en temps opportun ; cependant, je m'y suis arrêté pour faire ressortir un fait très important, à savoir que cette manière le procéder du raisonnement laisse une trace si profonde dans l'organisme que le raisonnement même semble être instinctif, de même que tous les actes psychiques éoumérés plus haut semblent l'être aussi. En d'autre termes, si la raison est dûns l'humanité une acquisition lente de l'expérience, de même que le développement psychique est aussi quelque chose d'acquis lentement dans la série des siècles, elle a dû, comme fait physiologique, laisser dans le cerveau des modifications permanentes qui sont devenues héréditaires. Ces modificadoDs constituent une forme organique spéciale àlafonction dont il s'agit ; cette fonction alors entre en jeu dès que les excitations appropriées existent, ou dès que tous les autres actes ou fonctions auxiliaires sont en pleine activité. On peut dire (]ue grilce à ces conditions la raison est instinctive, parce qu'elle est une acquisition de l'espèce et qu'elle est devenue héréditaire dans sa fonction (t).

diaires, depuis la première excitation physique jusqu'à la forme la plus c'ievée de la pensée, lesquels montrent les nombreuses gradations ou phases évolutives par lesquelles a passé Tactivîté psychique avant la naissance de TacUvité rationnelle. Ainsi cette activité rationnelle se rapporte en dernière analyse à Tobjet externe, à la nature extérieure, que la raison considère comme son but immédiat et direct.

Si on considère d'une façon sommaire la succession des phénomènes et la cause qui a stimulé primitivement le travail intellectuel, on peut comprendre ce fait. L'objet extérieur suscite l'activité psychique et la provoque à un fait par lequel elle se met en communication avec la nature externe. C'est une relation d'un caractère physique qui amène une relation d'im caractère psychique. Si la chose en restait là, il n'y aurait pas de conséquences ultérieures, comme cela se produit dans la vie psychique des animaux inférieurs ; mais il n'en est pas ainsi : il y a une évolution de cette même activité psychique, et par cette évolution on arrive au raisonnement, dans lequel se trouve la connaissance claire et distincte de tout phénomène psychique et de sa relation avec la nature extérieure. La raison alors se déploie et s'exerce sur cette nature qui l'a provoquée, elle veut la connaître distinctement et clairement. C'est une sorte d'activité de l'esprit qui se réfléchit sur l'objet d'où provient l'excitation de la force interne, c'est un retour de l'activité psychique à la cause exterae. La raison veut donc connaître cette cause extérieure, non plus dans lextériorité d'un phénomène qui provoque la force interne, non plus dans l'apparition d'une réalité qui disparaît, mais bien dans l'essence même qui la constitue.

Pour y arriver, il faut que la raison passe par tous les intermédiaires par lesquels, comme dans des prismes divers, là réalité objective s'est manifestée. Si la raison communiquait directement avec la nature externe, il n'y aurait pas de difQcultés de cette sorte; mais il faut que l'objet, pour la première fois, arrive à la raison sous forme de sensation ou d'image sensationnelle. L'image sensationnelle est illusoire; et parce qu'elle est un produit de deux causes concomitantes, qui se fondent en une seule forme pour ainsi dire, et parce que, dès les premiers moments de la vie psychique, nous attribuons à l'objet l'image sensationnelle avec toutes les propriétés diverses qui l'accompagnent.

Distinguer la cause extérieure du phénomène de la cause interne, l'examiner séparément, n'est pas chose commode ni d'un travail facile : car il ne sera jamais possible que l'objet extérieur ne se présente pas à nous par l'intermédiaire de la sensation, et qu'il n'arrive pas à notre connaissance par la voie directe des sens, unique source de nos cognitions.

Le travail intellectuel d'analyse et de synthèse, la perception des différences et des ressemblances, des relations, l'abstraction, l'induction et la déduction, et, en même temps, l'expérience continue et

constante de la nature extérieure qui est en contact avec nous, l'expérimentation et l'observation nous amèoent à la connaissance des phcnomènes. En résumé, le travail de la raison, joint à l'expérience, nous conduit à connaître les phénomènes naturels, mais non ce qu'on a coutume d'appeler ordinairement l'essence des choses. En Tait, quelle que soit l'analyse des faits et des choses qui sont soumis à notre expérience, i) est clair que nous avons toujours afraire aux phénomènes, non à l'essence et au substratum des choses. El c'est un fait établi par la science que tous les phénomènes sont des manifestations de la force unique universelle : telles sont les généralisations qu'on a faites pour trouver une solution à la difficulté que présente la connaissance de la nature.

Ilyadesphilosophesqui croient pénétrer dans l'essence des choses et savoir ainsi ce qu'est cette essence; il en est d'antres, au contraire, qui, en présence des difTicullcs très grandes que pn^sente la connaissance de la réalité, ont nié la possibilité de la connaissance. Ces derniers sont les sceptiques. Leur doute n'est pas h mépriser; mais il cesserait dans une certaine mesure si, au lieu de s'obstiner à vouloir connaître l'essence des choses, ils se contentaient de la connaissance des phénomènes ou de toutes les manifestations de la force. Le problème posé par la philosophie allemande depuis Kanl — c'est-à-dire trouver la solution de la difficulté que nous avons indiquée, arriver à la connaissance de la nature objective par l'identité du sujet et de l'objet — me semble hors de la question. Non moins erronées aussi sont ces autres théories qui essaient de résoudre la question par l'absolu.

201. Quanta l'autre doute qu'émettent les philosophes, à savoir si la raison est capable de démontrer la réalité du monde exléiieur, parce que les données el les résultats de la raison ne corres-

Si au contraire, en suivant le processus naturel de Tesprit, on admet que la raison est l'évolution la plus élevée de Tactivité psychique, en contact continuel avec la réalité extérieure, laquelle se manifeste par des phénomènes multiples et divers ; si on admet que la raison revient sur ses pas, ou mieux que l'activité psychique revient sur révolution accomplie à Torigine du phénomène interne, à la limite de la réalité externe et des processus psychiques, Taffirmation de la réalité elle-même par la raison n'est pas douteuse, et il n'y a plus aucun doute sur la nature de cette même réalité, considérée dans sa nature phénoménale, unique objet de connaissance positive. Ce qui revient à la conclusion des plus grands philosophes modernes, à savoir que les limites de la connaissance sont les limites de rinduction, et que celle-ci ne nous donne rien au delà de la nature phénoménale.

202. Une autre question se présente, tout aussi sérieuse, et que la métaphysique a préjugée; c'est la question de la nature de la vérité. La venté n'est pas une réalité objective, une entité personnelle, mais elle exprime par elle-même un fait mental, ou pour le moins un résultat mental. Nous pouvons dire avec justesse : ce raisonnement estvrai, ce jugement est vrai ; mais nous ne pouvons pas dire : cette chose est vraie, cet objet est vrai. Mais nous ne le disons pas, et il serait absurde à nous de le dire. La vérité, selon l'idée qu'on s'en fait aussi communément, c'est une affirmation d'un jugement ou d'une série de jugements, la conclusion d'un raisonnement. Nonseulement elle n'est pas une chose, un objet réel, mais elle n'est pas même l'expression d'une chose ou d'un objet réel. Si donc elle est un fait mental subjectif et non objectif ; si elle consiste en un jugement ou au moins si on peut la formuler en un jugement, elle est une relation ; si même elle est renfermée dans un raisonnement, elle se réduit à une relation. Il peut donc y avoir autant.de séries de vérités qu'il peut y avoir de jugements ou de séries de jugements. Mais pourquoi dii*a-t-on que tel jugement est vrai, et que tel autre ne l'est pas? qu'un raisonnement est vrai, cl qu'un autre est faux? J'ai déjà dit que le terme ultime de la pensée et du raisonnement c'est l'objet extérieur qui aété la cause première du phénomène psychique. La raison et la pensée ont, il est vrai, pour objet immédiat des idées, mais leur objet médiat et ultime c'est la nature extérieure. Par suite, l'afTirmation que contient le jugement a rapport à l'objet extérieur; c'est par lui et pour lui qu'elle s'exprime, c'est-à-dire que la raison, à l'aide du langage, exprime la réalité, quelles que soient l'essence et la valeur de celte réalité. On a donc coutume de dire (|u'un jugement est vrai, quand il est en rapport avec la réalité que représentent les idées, et qu'il est erroné, quand il est en d<'»saccord avec la réalité qu'il voudrait exprimer. Ainsi dans le jugement erroné la réalité reste intacte, et ce qu'elle était, mais la connaissance est trompée : le vrai et le faux n'existent donc que pour l'esprit,

Sergi. 12

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non pour la chose qui est hors de l'esprit. Mais la pensée, la raison, considérées comme termes isolés, ne donnent ni vérité ni erreur : la vérité et l'erreur ne se produisent que quand la pensée et la raison sont jointes h l'autre terme de la connaissance qui est la réalité. En somme, un jugement est vmi quand il exprime la réalité, et qiiand il est conforme à lu réalité; dans le cas contraire, il est f^ux et erroné. La vérité est donc une relation entre l'esprit et la réalité ; et comme elle se rapporte plus proprement à la riùson, la vérité est une relation entre les éléments de la raison et la réalité extérieure.

De quelque fa^^on qu'on la considère, elle exprime une relation. De là ressort immédiatement cette proposition que la vérité est relative ; proposition qu'on ne pourra pas mettre en doute si tout ce que j'ai dit plus haut est vrai. Cependant, non seulement il y a doute au sujet de cette proposition, mais même opposition complète, car on veut admettre la proposition contraii-e, à savoir que la vérité est absolue.

Si la vérité est relative, on objecte qu'elle est sujette ù changement ; si elle est absolue au contraire, elle est immuable ; si elle est variable, nous courrons le risque que les vérités présentées comme inébranlables et démontrées ne paraissent pas telles à d'autres. Et on cite à ce propos les vérités mathématiques. On fait alors des distinctions, et on divise les vérités en contigentes et nécessaires; les premières sont celles qui sont dérivées de l'expérience ; les secondes, celles qui ont une autre origine et qui ne varient ni avec les lieux, ni avec les temps, ni avec les individus.

Les arguments tirés de la nécessité, de l'incompréhensibilité du contraire, ont été depuis longtemps discutés par trois philosophes anglais, Spencer, Mill et Bain, avec beaucoup de pénétration et de

nous avons de certaines vérités, comme les propositions axiomadques, vient de Tidendté de l'affirmation rationnelle et de l'expérience ; si la proposition axiomatique énoncée pouvait être contredite et niée par Tcxpérience, ce ne serait plus une proposition vraie ou une vérité, mais une erreur. Si beaucoup d'autres propositions ne présentent pas la même cerdtude, la raison en est que Texpérience des éléments de ces propositions n'est pas aussi claire que celle des propositions axiomatiques. Et de fait, si on y réfléchit, on trouve que les propositions dites nécessaires sont toutes très simples; quelques-unes expriment des identités, d'autres ont des éléments qui sont à chaque instant observés, et sont par suite très-connus. Si on ne regarde pas cette proposition : les corps s'atiireni réciproquement^ comme une vérité certaine et nécessaii'e, c'est que cette connaissance est venue tard dans Tordre de nos connaissances, et que le fait qu'elle exprime n*est pas si clair que tous les hommes puissent le voir et le percevoir. Cependant, considérée quant à sa valeur^ elle a la même force qu'un axiome de géométrie. Ce fait implique une véritable relativité dans l'ordre des vérités, car les plus certaines sont alors celles qui sont connues de tous les hommes, même ignorants, tandis que les moins connues sont regardées comme contingentes. Les lois naturelles sont aussi certaines que cette vérité : deux et deux font quatre, et cependant les partisans des vérités nécessaires les regardent comme des vérités expérimentales et relatives. La certitude des unes et des autres consiste dans l'identité du rappoil entre renoncé et Texpérience.

Soutenir que la. vérité est absolue, c'est une absurdité, d'abord parce que cela supposerait que la vérité est quelque chose d'objectif, une entité ; ensuite, parce qu'on admettrait par là que la raison, dont les éléments et le pouvoir sont soumis à des conditions, renferme en elle l'absolu, c'est-à-dire ce qui est au delà du conditionnel et le dépasse. L'absolu est, comme le pense avec raison H. Spencer, un symbole pour l'esprit.

En admettant que la raison est une évolution de la sensibilité, que les vérités dont on se sert sont des généralisations de l'expérience, et que par suite les limiu^s de la connaissance sont celles de l'induction ; c'est-à-dire, en admettant que la raison est limitée, elle est pourtant suffisante à Tacquisilion d'un gi*and nombre de connaissances scientifiques, et elle peut arriver graduellement et lentement à découvrir ce mystère qui enveloppe la nature et l'homme même. Les acquisitions de la raison se font par Télimination des erreurs et des préjugés qui sont nés dans l'inconscience de la vie psychique primitive de l'humanité, ou à celte époque où l'esprit commençait à peine à se reconnaître au milieu de Timmensité des relations des choses et des idées.

Personne ne pourrait dire quelles seront les acquisitions futures de la raison qui s'est étendue dans ces derniers temps jusqu'à un

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point où il ne scmblail pas qu'elle pût arriver, bien qu'elle soit à peine délivrée de la servitude du dogmatisme. Qu'il y ait des sceptiques qui doutent des résultats de la raison, ou de la possibilité de la connaissance ; qu'il y ait des gens qui élèvent sur les voies de l'investigation les barrières du dogmatisme, ou qui trouvent dangereuse l'évolution psychique ; ils ont beau faire, le progrès scientifique ne peut plus être arrêté, il n'y a plus à craindre un retour à la barbarie du moyen ilge, tant sont solides les bases de la civilisation actuelle.

203. Les observations faites sur les diverses races qui habitent la terre conlirnient les conclusions que nous venons de tirer. On a coutume de dire que l'homme est raisonnable, et on considère cet attribut comme constituant une différence substantielle, comme étant une différence spécilîque entre l'homme et l'animal. En fait on regarde comme une définition cette proposition : l'homme est un animal raisonnable. Or, si véritablement la raison consiste principalement ù induire , et non pas seulement à se représenter le monde extérieur, et si l'induction' suppose un développement considérable de la perceptivilé, il est liors de doute qu'il y a des hommes qui ne raisonnent pas, de mfme qu'il y a des animaux dont les actes semblent prouver qu'ils raisonnent, mais en réalité ces actes dépendent de conditions tout autres. Et si l'état mental de certaines tribus primitives est si inférieur, qu'on peut considérer ces tribus comme étant au début des processus variés qui vont de la sensation à la raison, il est impossible qu'on trouve en elles la raison.

Il y a encore des tribus qui ne savent pas se représenter complètement les objets extérieurs, qui n'ont aucune idée du relief, ni de la perspective dans la perception visuelle ; qui ne savent pas compter jusqu'à trois ou quatre ; qui ne peuvent concevoir aucune idée

entiëremenl révolution, comme des individus à l'état primitif, mais ils conservent une organisation plus élevée qui est le résultat de révolution psycho-organique dans ces mêmes races. D'où on peut dire, sans craindre de tomber dans Terreur, que Thomme est devenu raisonnable, mais qu1l ne Test pas naturellement ; et que dans les races supérieures l'bomme ne naît raisonnable qu'organiquement, mais qu'il le devient par l'exercice et le développement des organes mêmes depuis la vie embryonnaire! et celle de Tenfance jusqu'à la vie adulte.

On a observé que les petits enfants de Taïti apprenaient aussi bien que les petits enfants anglais; mais à douze ans environ, chez l'enfant de Taïti, le développement s'arrête, tandis que l'enfant anglais progresse jusqu'à l'âge adulte.

Ce fait trouve son explication dans les conditions organiques des races ; c'est que l'enfant anglais a hérité d'une organisation plus développée, qui est celle de la race anglaise, tandis que l'enfant de Taïti hérite d'une organisation qui n'a pas eu un grand développement chez ses ancêtres, et son développement personnel s'arrête par suite à cet état.

Nous pouvons, sous ce rapport, considérer la différence psychique entre les diverses tribus comme quantitative, en admettant que les états psychiques gradués, depuis la sensation jusqu'au raisonnement, sont constitués par le plus ou moins grand nombre des éléments qui sont en relation avec la vie intellectuelle. Cependant si on accorde qu'aux degrés divers de la vie psychique, il y a encore une différence de forme, de manière, se rapportant à la possibilité plus ou moins grande de la connaissance», à de nouveaux modes qui peuvent (changer le phénomène dans son effet, il y a aussi, dans ce cas, une différence qualitative. De fait, il semble hors de doute que l'état intellectuel d'un Papou ou d'un habitant de la Xouv(»lle-Zélande diffère de celui d'un Européen en quantité et en qualité, si l'on considère toutes les conditions et la forme du développem(int. Ces conditions et celte forme se manifestent dans ce qu'il y a de plus apparent dans la vie psychique, c'est-à-dire le langage ; et si Geiger a pu dire que la langue a créé la raison, et qu'avant le liingage, l'homme n'était pas raisonnable (1), on peut dire aussi justement que la langue est le signe, parce qu'elle l'accompagne, de la gradation de l'évolution psychique et que de l'analyse de l'une viennent les conditions de l'autre. Si le langage a créé la raison, il ne l'a pas créée tout d'un coup, mais à travers la série des processus que j'ai examinés plus haut, lesquels, du reste, n'auraient pu se produire sans je langage articulé.

(1) Der Ursprung der Sprache, Stuttgart, 1869, p. 141.

PSTCHOLOGIB PHTSIOIOCK^UE

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