CHAPITRE U
Évolution et hérédité dans les ■entimenti. — Classification
ÉVOLUTION ET nÉRÉDITÉ DANS LES SENTIMENTS 321
D'un autre côté la p<^node d'une vie individuelle n'étant pas suffisante pour développer les sentiments depuis Tétat infime de condition purement physique, jusqu'aux formes plus élevées, nous devons supposer que le développement se fait dans la race, qu'il se conserve et se transmet par hérédité. Ainsi hérédité et évolution sont jointes dans les faits psychiques (*omnie dans les autres faits organiques, la première représentant le progrès, la seconde la conservation, qui sont les deux points importants de la civilisalion humaine, (*omme ils le sont aussi de la vie spécifique et individuelle de tous les êtres organiques (1).
318. L'évolution s'applique à tous les états de conscience, tant aux phénomènes de l'intelligence qu'aux sentiments et aux volitions, ou piincipe d'action. La différence qui existe entre les races primitives et les races civilisées du vieux et du nouveau monde est évidente, si on les considère dans leurs phénomènes intellectuels, et, par suite, dans leurs croyances et dans leurs coutumes, c'està-dire dans la vie active et sociale. Mais la différence entre les sentiments est encore beaucoup plus claire si on considère leurs manifestations, non seulement dans les races primitives existantes, mais encore dans le développi^ment historique des races (civilisées de l'Europe. Point de doute sur le fait de l'hérédité dans les races mêmes, par le moyen des individus qui conservent les conditions de développement de la race avec la tendance à des développements u1térieui*s.
319. Le mode de développement psychique, pas plus que fhérédité psychique, n'est pas différent du mode d'évolution et d'hérédité organique en général, c'est-à-dire hérédité et évolution de la structure et de la fonction, il y a développement morphologique en même temps qu évolution fonctionnelle ; en héritant de la stru(;lure, on hérite de la faculté d'opérer la fonction relative à cette même structure. La faculté de la fonction n'est autre chose que la voie habituelle de l'activité organique, qui devient, par suite, la ligne de moindre résistance par laquelle se manifeste l'activité même. Ce phénomène apparaît très clairement dans la reproduction d'un
. organisme. Un ovule animal en se développant conserve les formes de l'espèce à laquelle il appartient, et ses organes ont la faculté d'opérer les fonctions de l'espèce dont il dérive.
11 en est de même des fomrtions psytchiques. On n'hérite pas d'une fonction particulière, comme on n'hérite pas d'un mouvement organique spécial, mais de la faculté, ou de la tendamce à la manifestation de la fonction annexée à la structure. (x)mme la fonction psychique est le propre du système nerveux, et principalement du cerveau, centre de conscience, l'hérédité d'un système nerveux avec son centre psychique, qui a acquis la facilité des fonctions,
il) Cfr. Spencer, Principes de Biologie, lonie l•^ Trad. franc. F. Alean, édit. Sergi. 21
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produit ['hérédité de la Tonction même. Ainsi, l'hérédité psychique n'est ni plus ni moins que toute autre hérédité organique.
Si oa voulait ti-ouvcr une ditTérencc, on pourrait essayer de la chercher dans la conscience des phénomènes mêmes. On pourrait dire que !a fonction psychique, dans sa pleine manifestation, est conscienie, tandis que, restant sons la forme organique, elle est inconsciente. Mais, au lieu que ceci la distingue des fonctions organiques qui ne viennent pas à la conscience, c'est plutôt une preuve que l'essence du phénomène psycthiquc est purement organique, physiologique, et qu'il n'arrive à la conscience que quand il est complet. En fait, quand on parle de fonction, ce n'est pas un phénomène qui est héréditaire, mais la tendance à produire le phénomène; et il en est ainsi pour toute fonction animale. En héritant de l'estomac et de ses glandes, on hérite de la faculté qu'il a de fonctionner, mais celle-ci ne se développera que quand elle sera appelée à Tactivité par un excitant.
Par suite, la fonction psychique se transmet et se conserve avec la structure du système nerveux, comme une tendance à se manifester, dès qu'une action vient rap)>cler à l'activité. Toutes les difGcuItés qu'on peut trouver et les objections qu'on peut faire à cette hérédité de la fonction psycliiquc peuvent élre appÛquées aussi à toute fonction organique.
330. Ce fait étant admis, il en résulte que toute modiiicaUon Apportée à la structure et aussi à la fonction, si elle n'est pas momentanée dans l'oi^anisme de l'individu, se transmet au descendant, de même que la structure se transmet avec des fonctions correspondantes. J'ai dit: si elle n'est pas momentan<kt dans l'organisme de l'individu, parce qu'il s'agit d'une hérédité permanente qui se
ments correspondants qui font accepter ces mêmes principes ; ils savent enfin combien les conditions psychiques en général ont pro* gressé dans les temps historiques. On verra mieux et plus visiblement la différence, si des préjugés ne s'y opposent pas, entre les races actuelles civilisées et les races primitives, et si on compare, dans une même race, les conditions actuelles avec les conditions primitives, les Latins, les Sabelliens, les Marses, les Samnites, avec les Italiens modernes; les Gaulois, les Bretons, les Saxons avec les peuples qui habitent de nos jours l'Allemagne, la France et l'Angleterre. Si on compare les sentiments de la plèbe romaine et de l'esclave avec ceux du vassal de la féodalité, et ceux des classes ouvrières modernes, le sentiment de la dignité personnelle dans les temps féodaux avec ce même sentiment à notre époque, surtout dans la bourgeoisie, on verra parfaitement la différence.
Tout cela n'est pas l'effet d'une évolution qui puisse avoir lieu dans une période de vie individuelle, il y faut une évolution qui, à travers les générations successives, amène lentement, graduellement et souvent d'une façon inconsciente la transformation par développement d'un principe qui se rapporte au sentiment développé et transformé. Le produit de cette évolution se conserve dans le système nerveux (d'une façon qui n'a pas été étudiée et qu'il n'est peut-étrepas possible d'étudier anatomiquement), comme une forme organique définie, qui se manifeste en une fonction, dès qu'elle est rappelée à la vie extérieure. Mais ce n'est pas tout, l'évolution même continue à travailler sans interruption (à moins qu'il n'y ait une interférence par suite d*ime cause plus puissante), pour laisser de nouvelles hérédités et de nouveaux germes de développement. Si nous pouvions nous représenter dans sa réalité le phénomène dont il s'agit, nous verrions qu'entre les individus, comme entre les générations qui se suivent, il n'y a aucun intervalle, mais continuité; et il y a deux causes pour expliquer cette continuité qui contribue à l'évolution, l'une plus secrète, qui se trouve dans la génération et la reproduction d'un individu, l'autre, manifeste, qui est la parole, instrument de la tradition — hérédité, et du développement — évolution.
32 1 . Le principe que j'ai émis dans une autre occasion, en l'appelant esthophylaltique, me sert pour développer la théorie du sentiment au moyen de l'évolution. Qu'indiquent le plaisir et la douleur ? Que l'être vivant est adapté ou non aux conditions extérieures qui sont comme des forces qui agissent sur lui. Et pourquoi cet état douloureux ou agréable se révèle-t-il à la conscience? Pour que l'être vivant sache quel est Tétat nuisible et quel est Tétat utile à son existence dans les relations extérieures d'un certain ordre. Par suite, la sensibilité se rapporte au même principe de conservation auquel se rattachent la nutrition et la reproduction.
Or, dans son état primitif, le sentiment ne sort pas des conditions d'un plaisir ou d'Une douleur provoqués directement par des forces
externes, ou par les fonctions des organes de nutrition, en un mot, par des excitations périphériques. Ce sentiment a des condilions puremeal physiques, selon l'expression inexacte de certains psychologues, en opposition aux conditions qu'on appelle aussi ordinairemeul morales. On dirait mieux et plus exactement que ce sentimenl dérive d'excitations périphériques et sensationnelles, en opposition à un autre sentiment qui peut avoir une excitation centrale et idéale. Dans les organismes où existe une vie psychique idéale, il n'y a pas que ces seuls sentiments réels, douleur et plaisir dérivant d'une excitation externe. Dans ceux-là, au contraire, on voit apparaître en outre les excitations centrales et de nouvelles formes de sentiments.
Mais le sentiment, à son apparition primitive, n'a d'autres rapports qu'avec l'utilité de l'être sentant, de m^me que la sensation, dans sa perceptîvitc, n'est en mpport qu'avec l'utilité de l'être qui perçoit, lequel, dans le premier cl le second cas, peut éviter les périls qui menacent son existence, et se procurer les moyens propres a sa conservation, à sa nourriture et ù sa défense. Si l'urganîsme vivant n'avait de rapports qu'avec le monde physique, ses conditions d'existence seraient très simples ; il ne se développerait par suite en lui que cette sensibilité qui réagit contre le monde physique, ettoiyours suivant ce principe d'utilité qui regarde la coaservaliun.
Maisles êtres vivants vivent avec d'autres êtres de la même espèce ou d'espèces différentes ; aussi, dans la lutte pour la vie, il se développe encore d'autres relations avec ces autres êtres au milieu desquels ils vivent. La lutte pour l'cxislence, de même que la conservation, n'est pas seulement pour l'individu, elle est aussi pour l'espèce. Les sentiments qui en dérivent ne sont donc pas entre individus.
apparu comme de simples révélations consoientes d'états adaptés ou non aux conditions physiques d'existence, se modifient pour nous apparaître connue des états de conscience qui révèlent des adaptations aux conditions de l'espèce au milieu de laquelle nous vivons, ou des autres espèces avec lesquelles nous sommes en accord ou en guerre.
Dans la vie sociale en commun, qui dérive d*un besoin et de diverses autres conditions d'existence, naissent d'autres relations dans la conscience ; celles-ci ne peuvent pas ne pas modifier l'état de sentiment primitif, lequel, par évolution successive, sous l'influence de cette modification, devient un sentiment qui semble être en antagonisme avec celui d'où il tire son origine.
323. Le moyen principal de développement des sentiments, c*est l'association. Celle-ci s'établit d'abord entre un sentiment de plaisir ou de douleur et un objet d'où viennent les instigations au sentiment même ; et ensuite, entre un sentiment et l'idée de l'objet qui avait provoqué le plaisir ou la douleur. 11 naît alors une tendance ou une répugnance à l'égard de cet objet, selon qu'il avait produit un plaisir ou une douleur. C'est-à-dire qu'il naît deux formes fondamentales de sentiment, correspondant aux deux formes primitives, plaisir et douleur, comme états antagonistes, et, qui ne sont pas par essence diflërentes des formes primitives. Ce sont deux dispositions de l'ûme suscitées par une idée, c'est-à-dire par une action nerveuse centrale, lesquelles renouvellent la douleur ou le plaisir qu'on a éprouvé quaqd ce qui est maintenant sous forme d'idée était un objet réel ayant agi sur les organes périphériques. C'est une forme idéale du sentiment que cette disposition qui fait connaître l'adaptation complète ou le manque d'adaptation dans un temps antérieur, alors que le sentiment était réel. Aussi, elle se distingue du sentiment réel par son intensité qui est plus faible, connue pour tout état psycliique reproduit sous forme d'idée, et par l'absence de localisation, la localisation étant le propre du sentiment réel, et n existant pas dans la reproduction, sinon sous forme de perception de l'emiroit qui a été aflecté autrefois.
C'est là l'association la plus simple, l'association primitive, et la première forme idéale du sentiment, qui, en réalité, n'est qu'une reproduction suscitée par une idée. iMais dans ce fait si simple, il y a un phénomène très important, c'est-à-dire l'origine d'un sentiment qui dépend d'excitations centrales, après que s'est constituée une association entre idées et sentiments, et après que les excitations périphériques sont devenues des éléments centraux.
L'association, étant donné le développement des sentiments dérivés d'excitations centrales, n'est pas limitée à ces seuls éléments, mais elle s'étend encore aux éléments sensationnels, desquels viennent les premières impulsions au sentiment. C'est-à-dire que dans un sentiment qu'on peut appeler central, il entre comme él^
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méats des excitations péiiphériques qui sont associées arec les excitations centrales, ce qui explique pourquoi la pleine manifestalion d'un sentiment dérivé de divers éléments dépead d'abord des excitations périphériques, et ensuite de la coordination des excitations centrales avfc ces dernières. Ces excitations périphériques ■ont Ihniiées toutefois à certains sens seulement, qui donnent naissance à un grand nombre d'idées.
Dans cette association et composition d'excitations, comme dans l'absenee de localisation, il y a une évolution plus considérable, et une transformation subséquente, comme on le montrera diins une étude spéciale des sentiments.
ZM. Les causes de l'évolution des sentiments sont doncles mêmes que celles qui influent sur le développement des perceptions, et ce sont ces mêmes perceptions qui se constituent comme excitations autonomes dans les centres psychiques. Parmi les causes extérieures, sont celles qui peuvent être considérées comme forces incidentes variées et augmeutées, c'est-à-dire les relations avec l'espèce au milieu de laquelle on vit, et avec celles avec lesquelle on est en lutte dans les conditions d'existence. En tout cela, il y a encore variation et transformation des éktments primitifs du sentiment, lesquelles sont pareillement déterminées par l'association de divers autres sentiments.
Cette évolution est continue, incessante dans l'espèce; par suite la forme psychique du sentiment est héréditaire, sous la condition morphologique delà structure nerveuse, modifiée dans les mêmes rapports que la fonction.
325. D'après cela, il me semble moins difficile d'établir une classification des sentiments, ou, du moins, on peut en faire une clasùii-
326. On pourrait, à un autre point de vue, faire une autre classiGcatîon qui montrerait les phases de la transformation des formes primitives et simples en formes plus composées et plus élevées, en prenant pour unité le principe de protection ou esthophylattique, jusqu'au développement graduel de relation dans son autonomie, c'est-à-dire jusqu'au développement des sentiments qui ne présentent plus Tapparence de la protection ; ce qui toutefois n'est qu'apparent, car il n'y a pas autre chose qu'une augmentation du sentiment dans le sens du principe, de l'individu à l'espèce. C'est ce qui arrive, d'autant plus qu'on reconnaît que la protection de l'individu est mieux assurée dans la conservation de l'espèce.
On a alors la classification suivante :
1® Sentiments individuels ;
2** Sentiments individuo-sociaux ;
3*^ Sentiments sociaux.
A ces catégories, il manquerait toutefois une classe de sentiments qu'on n'y peut faire rentrer, c'est-à-dire les sentiments esthétiques, qui formeraient, d*après cette classification, une classe à part ; tandis que, dans la première division, ils rentreraient dans la seconde classe, celle des senlïmenis psycho-physiques.
Cette classification correspond à peu près à la division établie par Spencer en sentiments égoïstes, ego-altruistes et altruistes, et sentiments esthétiques,
327. On pourrait encore classer les sentiments d'après les excitations, c'est-à-dire en [sentiments périphériques et centraux correspondant, les premiers aux sensations, les seconds aux idées instigatrices des sentiments ; les premiers sont les sensations proprement dites, sentiments réels ; les seconds sont des sentiments idéaux, les philosophes anglais les nomment émotions (1).
En réalité, les excitations centrales, d'oii dérivent les sentiments idéaux, ne sont pas absolument sans relations avec la périphérie ; mais ces excitations périphériques en relation avec les excitations centrales ne sont que de simples moyens pour provoquer les centres et par suite les sentiments correspondants. Il y a toutefois quelques sentiments idéaux, comme les sentiments esthétiques, dans lesquels les excitations sensationnelles et par suite périphériques jouent un grand rôle, bien que la majeure partie du sentiment, lequel est constitué d'un grand nombre d'éléments, reçoive son développement d'excitations centrales et par association. A la rigueur, ces cas soi donc de véritables sentiments idéaux, mais mixtes, et je les appel rai psycho-physiques, comme je l'ai fait plus haut dans une clai fication précédente.
(1) Crr. Bain, Les Émotions et la Volonté, pp. 568 et suiv. Appendice B la classification des sentiments d'après diOerents écrivains. Trad. fran* Spencer, op. cit., lac, cit.
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Ce sont ces mélanges des classes qui constituent la difficulté d'une classification, difficulté qui est encore augmentée par la nature des relations, par suite desquelles un même sentiment peut appartenir tantât à une catégorie, et tantôt à un autre. Par exemple la crainte est un sentiment individuel quand elle n'a pas rapport aux autres individus de l'espèce, et seulement à certaines conditions naturelles, tandis qu'elle peut appartenir aux sentiments indivîduo* sociaux, si elle se rapporte aux individus avec lesquels on vit.
Outre cette difficulté, il en est d'autres qwi viennent de ta nature de certains sentiments qui ne paraissent pas réductibles aux trois formes principales, comme, par exemple, la surprise, l'admiration, les sentiments qui dérivent de l'activité de l'intelligence. En fait. Bain fait des catégories distinctes du sentiment de relativité, de celui de sympathie et des sentiments idéaux (I). Mais puisque chacun (le ces sentiments se réduit aux formes fondamentales de plaisir et de douleur, avec ou sans relation avec Il's éléments sociaux, il me semble qu'à ce point de vue ils peuvent se ramener ou aux sentiments individuels, ou aux sentiments sociaux.
Une autre difficulté enfin vient des mots mêmes individuel et aociat. Le premier peut désigner les sentiments qui se rapportent seulement à l'individu dans lequel ils se produisent ; mais le mot social n'exclut pas le sens d'égolsme ni ne renferme pas celui de pur désintéressement. Par suite, ou bien en forçant son sens, le mot social se borne à signifier un sentiment qui se manifeste à l'avantage exclusif de ta société, ou bien on fait deux catégories de sentiments sociaux, en les divisant en sentiments intéressés et désintéressés. La première classe est déjà comprise dans les sentiments individuo-sociattx, et je crois, par suite, que cela suflit pour limiter la signification de la