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CHAPITRE III

Sentiments individaels

328. Un des premiers et des plus importants sentiments individuels, e*est, je crois, celui de conservntion^non parce qu'il est inné, comme le pensent quelques-uns — il n*y en a en effet aucun qui ne dérive de Texpérience — mais parce qu*un grand nombre d'autres sont ou des variantes ou des dépendances de ce sentiment, qui repose sur une base naturelle, le principe môme de conservation.

La douleur et le plaisir, dans leurs manifestations primitives, sont les éléments originaires d'où dérive le sentiment de conservation. La sensibilité est un moyen de protection de l'ôtre vivant , le mouvement est le moyen de l'assurer. Les animaux inférieurs, dépourvus du système nerveux, n'ont pas certainement la sensibilité consciente, mais ils ont une sensibilité qui se manifeste dans la réaction contre les stimulants. Or, ces animaux mêmes, quand ils sont sous certaines influences adaptées à leurs conditions d'existence, répondent par une action analogue à l'action réflexe des animaux supérieurs, par laquelle ils fuient ou tentent de fuir le stimulus nuisible. Au contraire, si les excitations sont adaptées aux conditions d'existence, il y a tendance à persister dans cet état.

Chez les animaux pourvus de système nerveux, ce fait apparaît plus clairement, et les premières manifestations affectent la forme d'actions réflexes, réactions motrices inconscientes. Si les stimulus arrivent à la conscience comme sensations de douleur ou de plaisir, la réaction peut être consciente et même volontaire.

Mais cette répulsion ou réaction contre la douleur, et cette tendance au plaisir ne constituent pas encore le sentiment de conservation; il se compose d'autres éléments associés dans les centres psychiques. L'association se forme d'abord entre un objet qui provoque des sensations douloureuses ou agréables, et les sensations elles-mêmes. Par la réaction motrice réfléchie au premier moment on acquiert une expérience qui, d'après la présence ou l'absence de l'objet, nous permet de savoir que nous avons ou non la sensation douloureuse ou agréable. Par suite, l'association s'établit vérit^iblement entre la perception de l'objet et la douleur ou le plaisir qu'or éprouve par suite de la présence et de l'excitation de l'objet mêmi Ce qui est vrai pour un objet, l'est encore pour un animal d'espè différente, pour certains mouvements ou certains actes d'animaux la même espèce ou d'une autre.

On veut éviter la douleur parce qu'elle est contraire aux condit^ d'existence ; on évitera aussi ce qui peut la causer. L'associf

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entre la pereepUon de la sensa^on et l'objet fait que la perception rappelle l'objet et vice versa. Outre l'associalion, on a ici la reproduction du sentiment douloureux accompagné de la perneption de la cause extérieure.

Si le phénomène se produit pour la première fois dans un individu, l'action d'éviter ce qui est douloureux ne dérive d'aucune expérience antérieure, mais des conditions mêmes d'existence qui ne sont pas adaptées aux excitations d'une nature donnée. Mais si le phénomène se répète, l'association s'établit, et par suite la reproduction ; c'est ce qui fait rexpérienoe de l'élre vivant qui évite maintenant, volontairement et avec connaissance du péril et prévoyance, ce que la première fois il a évité ou tenté d'éviter par un mouvement réflexe.

En fuyant la douleur, on fuit ce qui peut être nuisible à l'existence d'un organisme animal, et, par cette fuite de ce qui est nuisible à la vie de l'organisme, l'être vivant se conserve. Avec l'expérience cl la prévoyance, on évite la douleur avant quelle se produise, grûce à la perception d'un élément de l'association déjù établie. Par cette expérience et cette prévoyance, l'être vivant acquiert un sentiment qui lui f^t éviter ce qui peut être contraire à sa propre conservation.

Toutefois on n'évite pas seulement la douleur en fuyant un objet qui est cause excitatrice de douleur, mais au moyen d'une série de mouvements, ou par un objet qui agit sur l'organisme. Il y a ici de nouvelles associations entre les mouvements, la douleur et ce qui peut soulager la douleur ; ou entre un objet, la douleur et le plaisir de la cessation de la douleur; ou encore entre les mouvements et l'objet avec les sensations, ou mieux entre l'idée des mouvements, celle de l'objet, et les sensations douloureuses ou agréables. Ainsi,

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mouvements ou idées de mouvements, constitue un état de conscience qui, dans la répétition et dans la reproduction, a laissé une trace organique dans les modîBcations nerveuses concomitantes. Ces modifications nerveuses héréditaires constituent la base de la mémoire organique, qui est le résultat de Texpérience de l'individu et de l'espèce. Chez les individus de la même espèce qui se succèdent, les mêmes mouvements peuvent être évoqués, de même qu'un sentiment formé peut être rappelé tout entier par une seule excitation analogue à l'un des éléments qui ont constitué l'association dans la mémoire organique. Aussi beaucoup de cas de manifestation du sentiment de conservation dépendent de cette mémoire organique, et non d'une expérience individuelle, laquelle en réalité n'a pas eu lieu chez les successeurs.

Les poulets fuient au cri du milan, ils gloussent, ils se cachent, sans avoir connu par expérience les périls auxquels ils sont exposés par suite de la présence du milan. 11 est connu que les animaux domestiques, chevaux, chiens, bœufs, en Afrique, au rugissement du lion, manifestent une grande terreur, et cherchent à se cacher et à fuir. Ce n'est certainement pas par suite de leur expérience propre, mais par suite de celle de leurs ancêtres qui avaient éprouvé les funestes effets de la présence du lion. Beaucoup de voyageurs recontent que, lorsqu'ils approchaient d'îles désertes habitées seulement par des animaux, les oiseaux ne fuyaient pas leur présence, mais qu'ils venaient à eux comme vers des êtres inoffensifs; Mais quand on leseut poursuivis et chassés, soit pour se procurer de la nourriture, soit dans un but scientifique, ils acquirent une tendance opposée. Ces îles ayant été visitées par d'autres voyageurs une seconde fois, on trouva que les oiseaux y fuyaient la présence de rhomme ; ce n'étaient pourtant par les mêmes oiseaux, mais leurs descendants.

Et cela est vrai non seulement des animaux inférieurs à lliomme, mais de l'homme lui-même, dans lequel, si la mémoire et Thérédité ne sont pas souvent aussi manifestes, il se trouve un autre moyen beaucoup plus efficace de conservation, h savoir, la raison aidée de la tradition par le langage. Pourtant, dans les races oii la raison n'a pas atteint un développement très étendu, et oii, par suite, prédomine la modification organique reposant dans les centres nerveux, le sentiment de conservation se manifeste dans toute sa nature originaire d'une expérience antérieure transmise par hérédité.

Les philosophes qui rejettent le principe d'hérédité dans les phénomènes psychiques ne peuvent, dans beaucoup de cas, expliquer le phénomène, sinon en disant qu'il est inné et non dérivé de Texpérience.

330. A côté du sentiment de conservation, il en est un autre qui naît à sa suite, le sentiment de crainte. Ce sentiment dérive de la prévision du péril, mais il se convertit ensuite en un état de con-

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science moins défini, qui peut l'irc provoqué même par ce qui n'«st pas dangereux ou cause de péril, et surtout par ce qui est nouveau, par suite non habituel, et par des perceptions va^es et indéfinies, des bruits inattendus, par exemple, les ténèbres, la vue d'animam inolTensifs, d'insectes. Dans ce cas, il peut se former une sorte de tempérament craintir. dont les causes extérieures principales sont l'expérience de dommages subis d'une façon inattendue, le récit de périls auxquels d'autres personnes ont été exposées ; subjecttve- R)enL,on a une certaine faiblesse constitutionnelle et certains états de conscience qui sont restés permanents après être nés à la suite d'autres sentiments excités, comme la peur de l'au-delà, de la mort, d'êtres mystérieux et invisibles.

Bain croit que la crainte est imc émotion simple, élémentaire, iiTésoluble, comme l'amour et lu haine, et que d'elle comme de celles-ci dérivent toutes les autres ; mais, bien qu'elle soit un des sentiment les plus élémentaires, elle ne laisse pas que d'être complexe (1). Et il est naturel que ce même auteur qui donne ce seniîment comme primitif ne puisse accepter l'hypothèse de l'évolution (2).

Je ne pense pas, pour moi, que la crainte, avec toutes ses espèces, soit primitive et élémentaire, si elle se rapporte à une complication d'états conscients. Elle suppose une expérience de dommages subis, une association de la douleur avec les excitations venues de quelque agent, l'attente du retour de ce qui nous est apparu douloureux, et une tendance à éviter, en le prévenant, ce qui peut causer de la douleur ou du dommage. La crainte de la mort, celle d'êtres mystérieux, des ténèbres dans lesquelles se réveillent des ima(;cs fantastiques de ce qu'on craint, n'est pas primitive, comme on le voit par

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être très développée surtout chez les races humaines primitives, ou, comme on dit ordinairement, chez les races barbares. Elle vient d'un dommage éprouvé de la part de phénomènes naturels, comme la foudre, la pluie, la tempête, et de Tignorance de la cause de ces phénomènes. Le sauvage de TAmérique et de TAfrique craint, en conséquence, une puissance invisible et malfaisante qui produit la foudre et la tempête à son détriment. C'est là Torigine réelle de la terreur religieuse de toute l'antiquité classique, surtout dans le culte de certaines divinités. Le Grec ancien sentait se dresser ses cheveux au bruissement des chênes dans une forêt, il sentait la présence de Jupiter; et un tremblement l'agitait quand il entrait sous les arcades d'un temple d'Apollon. La prêtresse même qui rendait les oracles était remplie de terreur avant de s'asseoir sur le trépied mystérieux ; le dieu qui l'envahissait produisait en elle un état douloureux.

332. Si le sentiment de conservation se manifeste pour toute occasion de péril, de dommage et de douleur, la crainte, elle, se manifeste pour toute chose inconnue, inattendue, mais indéfinie, indéterminée. La crainte est donc pour moi une forme modifiée du sentiment de conservation, plus générale et plus vague, qui se définit et acquiert des degrés divers selon certaines circonstances et des états de conscience antérieurs ou simultanés. La terreur est la crainte à son maximum d'intensité, le soupçon est le degré le moins élevé ; dans la terreur, entre l'inattendu et ce qu'on ne peut prévoir, dans le soupçon, le possible et ce qu'on peut prévoir ; ce qui a provoqué le soupçon peut provoquer la terreur en se produisant avant le temps prévu et avec une énergie plus grande qu'on ne soupçonnait (1).

333. A côté du sentiment de conservation, si toutefois ce n'en est pas une variante, il s'en développe un autre très important, celui de propriété. Ce sentiment, lui aussi, est né par association. Le besoin de fuir la douleur de la faim pousse l'homme et l'animal à chercher leur proie ; la cessation de la douleur, par la satisfaction du besoin de nutrition, produit dans le même moment un plaisir non pas seulement négativement parce que la douleur cesse, mais aussi positivement, par le sens du goût. 11 s'établit par suite une association entre l'objet de la nutrition ou son idée, le plaisir éprouvé, et la douleur ressentie avant la satisfaction du besoin. La présence de l'objet amène la reproduction du sentiment douloureux qui cesse avec un sentiment agréable qui nail ; la douleur présente rappelle l'objet de la satisfaction comme ce qui peut délivrer de la douleur. Il en résulte un état de conscience composé dans lequel l'objet avec son idée est un élément très important, et fait partie du sentiment agréable résultant de la satisfaction du besoin provoqué

(1) Voyez Tanalyse complète que fait Bain du sentiment de crainte. Op, cil,, chap. VIII.— Voir aussi la Peur, de M. Mosso, trad. fr. de Félix Hément. Paris, F. Âican, 1886. Ce livre contient des observations fort importantes.

par la Tain). Comme il y a une tendance au plaisir, celle-ci s'étend aussi à tous les éléments qui contribuent au plaisir même. La tendance vers l'objet qui est utile pour provoqiier un plaisir constitue on plaisir disUocl avec le développement subséquent de la tendance même, qui devient indépendante du pur besoin de nutrition.

Le sentiment de propriété naît d'abord de ce besoin immédiat de l'éti^ vivant, et il a rapport à la conservation même, par suite, à la satisfaction d'un besoin qui se manifeste sous forme de douleur parce qu'il doit être satisfait, tandis que la satisfaction du besoin apparaît comme un plaisir, et qu'elle est rechercbée pour l'utilité de la vie. Ensuite, par l'évolution de ce même sentiment et par suite de nouvelles excitations, le sentiment de propriété s'étend au delà du besoin et de l'utilité immédiate, et il passe à hb plaisir plus large, à la commodité et au luxe.

Je n'ai parlé que d'un seul besoin ayant rapport à la conservatioil, c'est-à-dire au besoin de nourriture, mais il y en a beaucoap d'autres qui excitent à la possession de clioses ou d'objets utiles. La soif, le besoin du couvert, celui de se vêtir, de s'orner sont autant de stimulus qui font naître et développent le sentiment de propriété.

334. Le sentiment de propriété ne se trouve pas seulement chez l'homme, mais aussi chez les autres animaux aux divers degrés de l'échelle des êtres. Cliacun sait combien le chien et le chat domestiques font preuve de ce sentiment. Quand même ils se laisseraient rejoindre, il est difficile de leur l'éprendre la nourriture de la bouche. Non seulement ces animaux ne se laissent pas déponiller par d'autres animaux de la même espèce ou d'une autre avec lesquels ils luttent, excepté dans les cas où la peur l'emporte si

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