CHAPITRE IV
Sentiments individuo-sociauz
338. On devra avant tout rechercher les causes de la vie sociale en commun, pour étudier les sentiments qui y naissent et s*y développent.
Selon H. Spencer, les causes principales qui ont dû contribuer à lagrégation sociale sont au nombre de trois, et peuvent se ramener à trois sortes de relations : a entre les membres de Tespèce ; 6 entre le mâle et la femelle, relations sexuelles ; c entre pères et enfants, relations de parenté. Ces relations sont communes aux hommes et aux animaux dont l'étude fournit bien souvent des explications plus faciles, vu que les sentiments se trouvent là à Tétat natif.
339. L'observation montre ce fait que les hommes comme les autres animaux sont réunis par le besoin et que les besoins aussi les désunissent. Un des besoins les plus forts, c'est celui de la conservation de l'individu ; il se manifeste surtout dans la nutrition et, par suite, par la douleur de la faim et le plaisir de la satisfaction du besoin. Il est connu que, dans certaines espèces d'animaux, les individus, plutôt que de rester réunis, vivent volontiers séparés. Le besoin qu ont les carnivores de proie pour vivre les tient désunis, parce qu'ils ne peuvent se procurer leur proie que par ruse et avec fatigue ; un grand nombre d'animaux serait un obstacle plutôt qu'un moyen pour se procurer la nourriture. Au contraire, les herbivores vivent et peuvent vivre réunis ; le besoin de la nourriture ne les sépare pas, mais il ne sera certainement pas une cause qui les unisse. Mais si ces animaux se trouvent réunis pour une autre cause, ils n'auront pas de motif de se séparer.
Les causes pour lesquelles les individus d une espèce peuvent <*lre unis sont d'abord les relations sexuelles , puis (telles de parenté, et à celles-ci se joint la défense, car les individus étant ensemble peuvent trouver protection contre leurs ennemis. Unis accidentellement, ou par suite d'autres besoins, et ne trouvant dans leur union que plaisir, secours dans les périls, et moyens de se garder et de se défendre, ils ne se séparent plus, même quand les besoins premiers ont cessé, parce que la perception des êtres de l'espèce, que l'on voit, que l'on entend continuellement et dont on a senti l'odenr, formera un élément prédominant de la conscience — si prédominant que son absence produira certainement de la peine (l).
.1) Spencer, Principes de Psychologie, loine II, pp. oî^i et suiv. Tratl. franc. Sergi. 22
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de conscience chez les individus, que trouve son explicalion la toidance de l'homme à la société, et on peut dire que l'homme naît sociable, parce que la tendance à la vie sociale est héréditaire.
343. La société est source de nouveaux seniiments, par cela même qu'elle est le principe de développement de ceux qui naissent de la vie commune. C'est un nouveau milieu dans lequel l'individu est plongé, une nouvelle condition naturelle dons laquelle il entre, et à laquelle il doit s'adapter. Mais ce milieu nouveau, cette condition naturelle nouvelle ne sont pas en opposition avec les conditions naturelles, avec le milieu primitif, c'est-à-dire avec lu nature physique et mécanique ; elles coexisicnt comme deux conditions nécessaires en dehors desquelles l'individu meurt, elles s'harmonisent entre elles. L'individu qui lutte avec les conditions de la nature jiuremeat physique liitle également avec celles de la nature sociale, et, s'adaptani aux premières, il peut et d«t 8'adaptcr aux secondes, sous peine de succomber. La lutte pour l'existence est agrandie, à un point de vue, parce qu'il y a deux adaptations à accomplir ; mais quand l'individu s'est une fois adapté à l'état social, il a plus de force pour s'adapter aussi aux conditions de la nature primitive.
De même que dans la nature physique se produit l'évolution de l'espèce, et, dans l'évolution, les moyens de protection des divers sens spccitiques, pai' le concours des excitations naturelles et la sélection naturelle ; de même, dans la société, il se produit une évolution, continue, elle aussi, par laquelle se sont accrus et s'accroissent les moyens d'urnver à une adaptation indispensable aux conditions d'cxLsIoiu:i'. A» ]»)irit d« vue des rclalioiis iisychiques. l'es moyens sont iuinloRin's entre t-iiK i ji' vru\ diri' iTu\ qui r>rit
SENTIMENTS INDIVIDUO-SOCIAUX 341
d'mdifferonce, ou qui passent à Tétat d'équilibre, après avoir occupé une des positions extrêmes de plaisir et de douleur. Le plaisir est véritablement Ventrée dans l'adaptation ; Tadaptation complète forme un passage à l'équilibre du sentiment. Le passage à réquilîbre pour les excitations de Tctat social a une plus grande valeur que le passage pour les excitations de la nature physique, parce que, comme ou le verra, ces premières excitations constituent rétat permanent et continuel de la conscience quand l'adaptation s'est accomplie dans les conditions sociales, et par la lutte pour Icxistence dans la société.
il ne faut pas croire pourtant que (*elte adaptation soit invariable pour tous les temps et pour tous les états sociaux. De nouvelles causes excitatrices venant de nouvelles situations d'existence, qui dérivent, par évolution, d'éléments, de phénomènes qui étaient d'abord secondaires, font changer, en troublant l'adaptation, ce qui était consolidé depuis quelque temps. On a alors une nouvelle phase de la lutte pour l'existence avec un aspect dittérent, et par suite changements d'états de conscience, déplacement de la ligne neutre et des deux pôles du sentiment, jusqu'à ce que de nouveau arrive à s'établir l'équilibre qui est indispensable à la conservation de l'état social.
La constitution finale et définitive de l'état social par le développement des sentiments individuels, la création de nouveaux sentiments, les déviations des formes primitives rendent de plus en plus clair ce fait que la protection de l'individu, commencée avec la sensation et fondée sur elle, ainsi que sur la structure des organes de relation, est mieux assurée par les relations (*omplètes de l'espèce. 345. Amour et haine, symphathie et antipathie sont les premiers sentiments que nous devons examiner parmi ceux que nous avons appelés individuo-sociaux. Entre les formes sensationnelles, l'amour correspond au plaisir et la haine à la douleur, et tous deux tirent réellement leur origine d'un plaisir ou d'une douleur provoquée par les individus de l'espèce avec laquelle on vit dans les relations sociales déjà établies. Le moyen le plus simple pour exciter l'amour ou la haine est un bon ou un mauvais traitement reçu de compagnons de la vie sociale, une manifestation favorable ou malveillante produite par une série d'actes. Ce phénomène s'observe chez les petits enfants comme chez les animaux et chez les peuples primitifs habitants du Nouveau Monde, de l'Afrique et de l'Australie. Des traitements doux les attachent, des traitements brusques les rendent haineux. Au plaisir provoqué par des actes affectueux s'associe la perception de la personne qui en est l'auteur, et le sentiment s'étend à cette personne même ; au contraire la douleur produite par de mauvais traitements, par des sévices corporels, coups ou autres, ou par des actes dénotant le dédain, l'aversion, s'associe aussi à la personne qui en est cause, et le sentiment douloureux devient de
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l'aversioa ou de la liatne pour celui qui Tu causû ou qui en est l'auteur.
L'association entre les impressions doiiloni-euses et agréables cl la perception des individus qui en ont été h cause extérieure se forme ehez le nouvcau-né dès les premiers degrés de la vie. Les caresses de sa mère en même temps que des soins aCTectueitx produisent une impression agréable sur l'enTant ; si à cela on Eboule le plaisir qu'il éprouve à prendre le sein et à sentir une douce chaleur dans les bras de sa mère, ou comprendra facilement qu'un sentiment de sympathie doit se développer en lui h l'égard de sa mère, grlce ik l'association de tous ces éléments conscients. La première ft)is que la mèi-e traitera son enfant brusquement, il devra recevoir uns sensation opjwsée et douloureuse qu'il manifestera le plus souvent par des larmes. Il en est de même d'un individu des tribus sauvages à l'é^rd de la furou dont le traitent les Européens. Si certaines tribus sont aujourd'hui ennemies des Européens, la faute en est surtout aux mauvais traitements que ceux-ci leur ont fait subir. Là où elles ont ùté traitées avec douceur, sont nées l'alTectiou et la sympathie : c'est ce qu'indique assez leur amour pour Livingstooe, le père des Africains.
Cette association s'étant établie, et un sentiment d'une nature donnée s'étant formé, il ne se liniile pas à un seul individu ou à un seul objet, mais il s'éteud à tous ceux (pii présentent des conditions analogues à celles qui ont pu faire naîti-e le sentiment. 11 ne se tient même pas dans les limit(!s d'un seul mode d'action de la cause externe qui excite le sentiment, mais il all'ecte des modes d'action variés qui ont pour fondement les mêmes impressions et indueul sur le développement ol sur la muliiplicalion des sentiments d'amour
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plir si le développemenl antérieur ne se conservait sous la forme héréditaire, et de la façon que nous avons décrite précédemment. Par rbérédité, le sentiment devient une véritable forme organique, et il est par suite consolidé et très fortement affermi dans les races ; sans rbérédité, ce ne serait qu'un phénomène fugitif qui ne pourrait produire les effets que tous connaissent.
346. Après avoir examiné les causes générales des sentiments d'amour et de haine, il est bon que nous en étudiions les causes spéciales et prochaines. Spencer trouve dans la sympathie des actes, des mouvements et des auti*es fails de Tétat d'agrégation la cause principale de Tamour ; et il croit pouvoir, indépendamment de la condition sociale, expliquer Torigine du fait principal de la bienveillance, c'est-à-dire de l'amour pour le faible. Bam pense au contraire que le sentiment de protection du fort à l'égard du faible est la forme la plus considérable de l'intérêt bienveillant, et un des plus grands plaisirs qui s'y rattachent, c Cela n'est pas aussi apparent, parce que c'est un fait primaire de la société, dû à une variation heureuse, et se perpétuant grâce au grand avantage qu'il apporte dans la lutte pour la vie. Cette excitation suppose une situation complexe ; elle implique une connaissance de ce fait que les êtres sont forts ou faibles, une capacité de conclure à la faiblesse d'autres individus, une correspondance sympathique à cette faiblesse. De quelque façon que ce soit, cette disposition doit entrer comme donnée dans la sociabilité. Je peux difficilement supposer que cette aptitude complexe nait subitement dans quelques variétés accidentelles du règne animal (1). > Bain incline encore dans la genèse des émotions de tendresse à donner une grande importance à la sensation du contact animal et au plaisir de l'embrassement C^he pleasxireoftheembrace). Il pose cette sensation en rapport avec le principe d'évolution.
C'est ainsi qu'il dit:
€ (1) Le toucher est le sens fondamental et générique, le premier né de la sensibilité, celui dont, d'après les vues de l'évolution, tous les autres dérivent.
c (2) Même après que les autres sens se sont différenciés, le sens primitif continue à être im des plus importants moyens de réception de l'esprit. La douceur d'un contact tiède, si elle n*est pas une influence du premier degré, en approche cependant beaucoup, etc.
c (3) Un fait important qui ne peut être expliqui^ sans cela, c'est que dans les sentiments de tendresse il y a un désir d embrassement. Ce désir est plus grand d'un sexe à l'autre ; parce que, dans les émotions purement tendres et non sexuelles, le sens du tact peut seul rapporter du plaisir, à moins que nous n'admettions des influences magnétiques occultes (2). i
(1) Les Emotions vt la Volonté, p. 122. Trad. franc;. (2j OiK cit., p. 125. Trad. franc.
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' 347. Les influences qui tendent ù produire l'amour sont donc, d'aprèscequiprccède,rêcllenic nt sensationnelles, pour s'en tenir encore aux explications de Bain ; ce sont aussi des excitations centrales complexes et composées, dues à l'association d'un grjnd nombre d'éléments en un fait uniciue important, à savoir l'aide donnée à celui ([ui a besoin, au faible, comme le pensent Spencer et Bain, bien qu'ils ne soient pas tout à fait d'accord sur la façon d'établir le fait Elles peuvent, en général, se réduire à un pur plaisir sensationnel, ei il un sentiment de complaisance dans l'acte d'assurer la défense d'un eompa^on de vie sociale.
Mais il est bien certain que le sentiment de conservation personnelle trouve, dans la vie sociale en commun, des moyens plus sûrs de se satisfaire, et ces moyens consistent dans l'aide réciproque que se prêtent muluellemcnt les individus qui forment la société. A la conservation personnelle se joint donr aussi la conservation sociale qui est regardée comme un moyen indispensable à la conservation individuelle. Il se contracte dans ce cas de nouvelles relations par suite de nouveaux rapports des individus entre eux, et il naît des variétés de l'amour social, dont quelques-unes restent toujoui's dues il l'amour égoïste et dont d'autres se développent et se diDërencient, en laissant h part l'inlénU personnel proprement dit pour un sentiment de complaisance qui n'a aucun nipport avec la conservation de l'individu.
348. Les relations amicales entre les hommes occupent le premier rang ])armi les sentiments individuo-sociaux. Ces relations doivent être distinguées en deux cntcgories ; l'une est celle de l'amitié plus large, qui se réduit à des rapports d'estime, de respect, à la satisfaction lie plaisirs ou de passe-temps éprouvés en commun, parce que
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en tant que modifiée d'un sexe à l'autre. Je voudrais supposer, ce qui est très probable dans l'ensemble, que la beauté personnelle se rapporte : 1** à des qualités etapparences qui augmentent l'expression favorable ou du bon vouloir, et 2"* à des qualités et apparences qui suggèrent Tembrassemenl attrayant (l). »
L'amour sexuel n'est pas un sentiment désintéressé; môme dans le degré le plus élevé de la passion, il implique comme principe la satisfaction de stimulants, qui sont très puissants, pour la conservation de l'espèce. Si quelquefois il semble être désintéressé, la raison en est qu'il n'est pas exclusîvementamour sexuel, mais qu'il implique l'amour social dans le sens générique, ou l'amitié avec égards pour la faiblesse du sexe, les qualités morales et beaucoup d'autres éléments qui sont indépendants des relations sexuelles. Avec tous ces éléments unis à la beauté personnelle du sexe, l'amour sexuel devient idéal, et l'af* fection conjugale se perpétue et se consolide. Dans l'idéal que nous nous formons d'une femme, nous plaçons non seulement les formes esthétiques, mais la beauté et la générosité du cœur, la compassion, les pensées élevées, la résignation morale, la douceur, la prévoyance et la retenue dans les relations sexuelles. Si ces liens n'existaient pas, les seules attractions sexuelles ne seraient pas suffisantes pour consolider la famille et l'amour conjugal.
Il y a un amour qui est propre à la jeunesse, ou au moins à quelques jeunes gens, et qu'on appelle ordinairement amour platonique par comparaison avec la pure idéalité platonique. Il semble que cet amour n'implique nullement la relation sexuelle, que celle-ci n'y intervienne pas comme stimulus à l'amour même. Mais cela n'est qu'une apparence, et tient à mon avis à ce que le plaisir sexuel n'a jamais été expérimenté; ce sont des excitations vagues, indéfinies, qui, jointes à d'autres qui dérivent objectivement de qualités et de beautés esthétiques de la femme, sont cause d'une attraction particulière dans laquelle disparait ou pour le moins s'obscurcit l'excitation sexuelle. Cet amour se produit en général chez les jeunes gens timides et retenus par éducation et par habitude. Mais il leur suffit d'un simple contact sensationnel de la peau, tact et chaleur, pour que se produise et prédomine l'excitation sexuelle.
Je dirai en son lieu que pour ce sentiment, comme pour les autres, il y a des manifestations extérieures spéciales, de même qu'il y a la s('»leclion sexuelle {sexual sélection) si bien prouvée par Darwin.
350. L'amour des parents, quand il commence à paraître, est toujours, à moins de cas exceptionnels, très riche en relations établies. C'est-à-dire que l'amour social, celui des individus de l'espèce, et l'amour conjugal ont déjà un certain développement. L'animal se trouve, parsuite,dansunedisposition favorable àce sentiment d'amour, et c'est facilement que, de nouvelles relations s'établissant, un nouvel amour
(l) Les Emotions et la Volonté, p. ISl.Trad. franc.
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peut naître, qui prend la Tonne de ces marnes relations. Tel est l'amour qui s'établit entre parents et enfants. Ce sentiment est d'aboi-d unilatéral, c'est-à-dire qu'il existe seulement du cdté dei parents ; il devient ensuite bilatéral, quand la correspondance s'établit entre les parents et les enfants. Encore ici, comme le fait remarquer Bain, est implique l'amour pour celui qui est faible, et qui a besoin d'aide. La faiblesse naturelle du nouveau-né, son insuffisance absolue en présence des besoins de l'existence, sont des stimulants sufGsanls pour provoquer les soins maternels, et si à cela on [goûte les douleurs de la maternité souttertcs pendant la gestation et dans l'enfantement, tu nouveauté du fait, la ressemblance des traits du père ou de la mère ou de ceux de la mère et du père tout à la fois, on trouve d'autres excitations à aimer le fruit de ses propres amours et de ses propres plaisirs. A tout cela s'ajoute, avec le temps, la correspondance élémentaire qu'on trouve chez l'enfont qui, par suite de la satisfaction de ses besoins, du plaisir qu'il éprouve dans l'allaitement, du contact chaud de sa mère, des caresses maternelles, commence à montrer par son rire, avec ses mains ou de toute autre manière, une tendance afTectueuse vers sa mère.
C'est cela qui en l'éalité commence à fonder l'amour d'enfant à parents. Cet amour subit quelques modiCcations dans un âge plus avancé de l'enfant, parce que la gratitude et le devoir interviennent chez l'enfant pour fortiilcr ces relations, et par suite le plaisir et lu satisfaction de rendre des soins aux parents faibles ou impuissants. Du câté des parents l'cslimc pour les qualités du fils s'ajoute encore dans certains cas aux sentiments déjà formes.
L'alfectîon paternelle et filiale s'étend encore en un sentiment de bienveillance pour les autres membres de la famille, et prend le nom
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d*une association de la douleur et de Tidée de la personne et des actes qui en ont été la cause. L*aversîon pour la douleur s'associe avec Taversion pour la cause de la douleur. Ce fait est commun aux hommes et à tous les animaux, et c*est la m:mière la plus simple dont se forme le sentiment de haine et d aversion.
Mais la douleur ne se souffre pas toujours passivement, on la fuit, ou on réagit contre la cause qui la produit. Cela implique de la part de Tétre sentant une série de mouvements, qui sont d'abord purement réflexes, mais dont un grand nombre deviennent ensuite volontaires. Il résulte de là que le sentiment se manifeste par des mouvements et des actions qui sont d'autant plus complexes que l'association qui a constitué le sentiment Test plus. Si l'excitation, cause de la douleur, est de courte durée et ne laisse pas de conséquences ultérieures, l'action qui se produit est réflexe. S'il y a répétition du fait, alors nait la crainte, la prévoyance, et le mouvement peut devenir volontaire parce qu'il a été pensé d'avance et délibéré. Quand toutefois il y a une série de faits qui produisent non seulement une douleur corporelle, mais la dissolution des états de conscience, et la privation de ce qui est utile à la vie, il peut y avoir alors une séné d'actes, non seulement pour repousser la cause de la douleur et du dommage, mais encore pour la prévenir.
Dans l'état social, où un grand nombre de sentiments de bienveillance se produisent et se développent, ceux d'aversion et de haine se produisent et se développent aussi en correspondance avec les premiers , et ils prennent diverses formes en se différenciant par suite des relations externes et des manières nouvelles dont ils apparaissent dans l'àme. Mais pour expliquer certaines formes de ce sentiment, même dans la manifestation externe, il faut s'aider do l'hypothèse de l'évolution, et considérer toujours l'homme dans ses conditions primitives.
3.V2. Le sentiment d'aversion a beaucoup de degrés, et se manifeste de bien des manières, comme on l'a fait remarquer en parlant du mode élémentaire. Colère, ressentiment, vengeance,méprù, en sont les diflërentes formes. 11 y a une forme de ce sentiment, qu'on nomme généralement haine, et qui est une forme spéciale de ce qu'on appelle d'une façon générique aversion. On entend par là un étal permanent d'aversion à l'égard d'un individu à la suite d'ofl'enses reçues, mais qui ne se manifeste que dans certaines circonstances, sans qu il soit besoin d'en venir pour cela à des actions contre cet individu. La rancune est quelque chose de différent, c'est une colère réprimée volontairement par suite d'une impuissance momentanée de passer aux offenses ; à peine est-on en mesure de produire des actes agressifs qu'elle se manifeste tout à coup et fait irruption. Mais la rancune est un élément de la vengeance, tandis que la haine est réellement l'aversion au sens généri(]ue, aversion qui se manifesti' par de nouvelles impulsions et à des occasions opportunes.
318 PSVCHOLor.iE physiologique
3[>3. On peut dire que la colère est le seuttoient fondamental dei sentiments spéciaux appelés ressentiment, vengeance, mftpris. C'est une manifestation d'aversion instantanée comme on le voit dans U colère et dans tout phénomène de colère, ou une manifestatioii préparée de longue main (;0Rime dans la vengeance. Dans b colère, l'excitation correspond à une douleur soufTerie ph^fsiqupmeot ou moralement, et le sentiment revient en n'alité au plaisir de voii' souilrir l'ennemi ou la personne contre qui on est irrité. Fain dit: < Il semble peu douteux que le fait primaire dans le plaisir de la colère soit la fascinnlion produite par la vue de t'affliclion et (le ta souffrance corporelle. Ce fait apparait ainsi bien singulier ei Iiorrîble, mais révidencc est incontestable (I), »
Cela s'explique principalement par ce fait que ccscntiment, suivant le principe d'évolution, se mttaclic à la vie de pillage, dans laquelle on doit éprouver de la satisi^ction à saisir la proie et i^ la voir se débattre dans l'agonie ; d'abord pan^e qu'il ya une lutte, dérivant de la lutte pour l'existence qui est nécessaire pour la satisfaclioD d'un besoin très puissant, celui de nutrition ; en second lieu parce qu'il s'y associe le sentiment du pouvoir et de la victoire sur i'cnnemi vaincu. Do fait, l'expression la plus spécifique de la colère est une manifestation qui correspond à l'activité destructive. Spencer la décrit ainsi : ■ la passion destructive se montre par une tension générale du système musculaire, par des grincements de dents, par l'extension des doigts, la dilatation* des oreilles et des narines, par des murmures ; et se sont là les formes les plus faibles des actions qui accompagnent l'acte de tuer la proie. A ces signes objectifs on peut ajouter les signes subjectifs. Chacun peut éprouver que l'état psychique appelé crainte consiste en reprcseniations mentales de
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Le sentiment de la colère se manifeste donc par une agression réelle ou une agression simulée contre Tenncmi. L'éducation et la force de volonté peuvent seules modérer cette manifestation, et peuvent lui faire prendre une forme adouci(^ au moins en apparence. Il y a toutefois des tempéraments auxquels, avec la meilleure volonté, il n'est pas possible de se modérer ni de réprimer l'éclat de la colèi*e et de la rage ; il y en a, au contraire, chez qui la diflfusion est lente, ce qui donne à la volonté le temps d'intervenir et de modérer la manifestation extérieure du phénomène.
354. La colère réprimée pour être manifestée dans un moment plus propice constitue la vengeance. Ici l'agression n'est pas feinte, mais bien réelle, comme la satisfaction de voir soiiflTrir autrui. Pendant tout le temps qui s'écoule entre la provocation de la colère et l'exécution de la vengeance, il y a méditation continuelle sur l'offense reçue, recherche du meilleur moyen de se venger, et de satisfaire, de compenser en quelque sorte, la douleur soufferte. Par suite, la vengeance, quand elle éclate, est plus terrible et plus cruelle dans ses conséquences, et elle arrive à épouvanter parce qu'elle est inattendue. Dans la vengeance, la satisfaction que nous éprouvons du mal arrivé à auti*ui par notre propre action est plus grande parce qu'il s'y joint encore le sentiment du pouvoir et celui de la revanche qui sont par eux-mêmes des sentiments agréables et d'une grande satisfaction personnelle, qu'ils dérivent, soit de la propre force musculaire, soit d'une influence ou d'une supériorité de grade et de situation.
355. Le ressentiment est analogue dans son caractère, mais il est plus mitigé dans ses effets, bien que sa forme extérieure puisse être quelquefois très énei'gique. Le ressentiment peut éclater immédiatement après l'offense reçue ; il se rapporte toujours à quelque fai| passé qui en constitue l'état de collocation. Une offense, même très petite, peut, dans ce cas, provoquer un ressentiment dont la force n'est pas proportionnée à l'offense. On en arrive alors à des injures et à des offenses qui peuvent rester dans le domaine des mots, sans passer aux offenses de fait ou agression réelle. Chez les personnes bien élevées le ressentiment prend une forme adoucie ; cela n'empêche pas toutefois qu'il n'y ait dans leur ame un certain état de tension haineuse, qu'on exprime quelquefois par le mot animosité {ruffgine).
356. Le mépris est une manière particulière d'exprimer la colère et d'exercer la vengeance. Le mépris frappe un des sentiments les plus puissants de la nature humaine, l'estime de soi-même. Quand un homme, qui croit mériter l'estime et le respect de tous, se voit négligé, au milieu des autres membres de la société, comme s'il n'était d'aucune valeur, c'est pour lui la plus grande douleur qu'il puisse éprouver. Le mépris peut se manifester de diverses façons, soit, comme je l'ai dit, en négligeant complètement la personne qui nous a offensé, soit en dévoilant ses défauts, ses petitesses et ses
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misères. Souvent oe sentiment devient plus tei-riblc que la vengeance agressive, vu qu'il n'y a aucun moyen de s'en gai-der ni de l'éviter, parce qu'il est inolfensir au point de vue légal, et paR-c qiill n'est pas momentané, mais qu'il a une grande; durée.
357. Parmi les sentiments iudividuo-sociaux, on doit placer <vlui de la puissance. Il dérive primitivement do la conscience de l'exercice de la force musculaire ; originairement la puissance est à la force musculaire, comme un le voit cUe/, les aulres animaux. Dans la lutte, les animaux qui l'emporienl, qui abattent leur ennemi, qui maltraitent la proie qui leur a résislt-, manifestent le sentiment du pouvoir par des signes extérieurs, qui se rapportent ù la satisfaction et au plaisir. Ainsi fait lliommc barbare ou civilise. Le pouvoir confère la domination sur les autres individus de l'espèce, cl le sentiment de la domination n't^t que celui du pouvoir. Ce sentiment s'étend chez les hommes de la fon;c musculaire à la forc-e înlellectuclle et morale, et les hommes éprouvent une gi-ande satisfaction quand ils s'estiment et qu'on les estime supérieurs aux autres, soit physiquement, soit moralement. Kn réalité, ceux qui s'estiment supérieurs par la puissance întollcctuelle ou morale ne font pas grand cas de la puissance physique, et la méprisent souvent; mais celui qui n'a pas la puissance inlcllc<:tuelle on morale estime fort la puissance physique.
L'ambition n'est en réalité que le désir de domination pour exercer la puissanci^ morale principalement. Et, selon la nature de la puissance qu'on veut exercer, l'andtition peut être un désir recommandable ou l)l:\mable.
358. Au scntiuient du pouvoir est joint l'umour de soi, l'estime de soi. L'amour de soi, comme le pouvoir, n'est aussi à l'origintr
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pouvoir non accompagné de Testime, et qui consiste dans la supériorité de posttion, de domination. Il est vrai qu'on recherclie encore là une certaine approbation et une estime, mais ce sentiment n'est que secondaire. Dans la gloire, au contraire, on veut de la domination, mais la domination fondée sur Testime et sur la valeur personnelle. La gloire la plus terrible et la plus pernicieuse est celle du conquérant, la plus utile est la plus pure est celle du savant et de llnventeur. Celle de Napoléon P"" est destructive, celle de Volta,de Stephenson, de Franklin est créatrice ; la première est fondée sur la force brutale, et rappelle Tétat primitif de Thomme barbare, la seconde a rapport à l'amélioration de la race humaine et aux moyens les plus faciles pour vaincre dans la lutte pour la vie. Néanmoins, les hommes sont plus portés à estimer et à respecter ceux qui l'emportent en puissance matérielle, que ceux qui sont supérieurs par l'intelligence et par leurs inventions utiles. Je crois que cela vient d'un sentiment d'infériorité utilitaire, et de la crainte qid fait que l'on cherche un soutien auprès de celui qui est puissant, d'où V adulation qui est une dérivation, ou mieux, une déformation de l'estime et de la louange méritée.
359. L'amour de soi, l'amour-propre, le désir de l'estime et de l'approbation, l'amour de la gloire peuvent être et sont réellement utiles dans l'état de société, soit pour les individus chez qui ils naissent, soit pour les autres avec qui ils sont en relation ; parce que ces sentiments sont d'un certain côté des impulsions à l'activité, et des moyens pour empêcher de tomber à l'état de la brute, quand ils sont modérés. De fait, l'activité humaine a besoin en toute chose d'une impulsion, et cette impulsion part toujours d*un sentiment égoïste, pour se développer enfm en un sentiment désintéressé. L'opinion opposée à (îclle-ci, et d'après laquelle il y a une source de sentiments désintéressés, indépendants des sentiments égoïstes, est contraire à la nature humaine, c est là un fait que rexpérience rend manifeste.
300. Les sentiments moraux naissent au sebi de la société. Ils ont rapport aux règles de la conduite des individus dans leurs relations réciproques ; ils ne peuvent donc exister en aucune façon hors de la société ni hors de l'humanité. Ces sentiments ont ainsi une origine et un processus évolutif analogues à ceux des autres sentiments dont nous avons parlé jusqu'ici.
Le sentiment prédominant dansThomme est celui de conservation, celui de propriété en naît immédiatement. Le sentiment de propriété est une forme secondaire de celui de conservation. iMais si, dans la vie sociale commune, ces deux sentiments individuels^ exclusivemt^nt égoïstes, se développaient indéfiniment, et sans restriction aucune, la vie conuuune deviendrait tout naturellement impossible. La guerre continuelle entre les individus de la même société serait l'état naturel^ il en résulterait un état contndre aux conditions
PSTCBOLOGIR PHTSIOLOGIQUE
naturelles mômes, et non uq moyen plus facile de conservailon ; il y aurait destruction de l'espèce ou séparation. Un exemple de ce&ii nous est fourni par les animaux inférieurs qui vivent isolés s'ils smt batailleurs et cai'nivorcs, comme dans la race féline, et qui viveni réunis ensemble s'ils sont pacifiques et iierbivores. Le principe d'utilité qui réunit les hommes prendrait moins d'extension, et on ne verrait pas naître tous les sentiments de sympathie, d'amour qsi peuvent apparaitre seulement piir suite des relations sociales. Le même principe d'utilité vient en aide dans la lutte pour l'cxisienee dans la société; là commence une limilatiou du principe individuel de la conservation, et un plus large développement social du mOme piincipc. Le respect de la vie et de la propriété d'autrui assure le respect de la vie et de la pi'opriété de (!hacuu ; l'onvaliiss(;nicnt de ce qui appartient aux autres, l'agression contre la vie des autres membres de la société, entraînant avec eux une réaction, et par suite un péril pour la vie propre et les biens de chacun. C'est une évolution du principe de conservation dans l'état social, nécessaire pour rcxislcncc de cet état, parce que l'existence en est devenue nécessaire par suite d'autres condilions. Si d'autres causes puissantes conduisent à l'état social, si le sentiment individuel peut continuer à subsislercn s'adaptanl aux condilions nouvelles d'existence, c'est une sélection naturelle que cette modiiicalion psychique qui en dérive pour pouvoir survivre dans la lutte pour la vie. Cette modification psychique est le germe du sentiment de moralité ; c'est un sentiment de respect pour la vie et la propriété d'autrui qui sont reconnues comme la vie et ta propriété de chaque membre de la société. De là naît la première idée du juste et de l'injuste, ainsi que les sentiments correspondants. Eu principe, le juste et l'injuste ne
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litc par le sentiment même de conservation, et il se manifeste d'abord entre les membres qui ont entre eux des sentiments de bienveillance, pour s étendre ensuite à tous les autres membres de la société. Ce sentiment moral est une nouvelle modification psychique, par suite d'adaptation aux conditions d'existence.
361. 11 naît ainsi une coutume, mos, une façon de vivre commune aux membres d'une société, par suite de laquelle chacun agit comme si une puissance supérieure exerçait son influence sur lui ; et cette puissance supérieure existe dans les conditions d'existence, on la sent dans le sentiment puissant et énergique de conscn^ation. Le phénomène s'étend à toutes les relations sociales, et n'est pas limité aux seuls faits de la vie et de la propriété.
Par suite de cette coutume, les injures faites aux membres particuliers de la société sont considérées comme des injures faites au corps social, le respect de chacun comme le respect de la société. Un association complète s'est formée entre le bien-être individuel et le bien-être social, et comme on veut le premier, on veut aussi le second. Dans le cours des générations, cette coutume s'est consolidée, grâce à de nouveaux éléments dont l'un des principaux est, selon Spencer, le culte des ancêtres. Le respect, la piété envers les parents font estûner aussi leurs actions et leurs coutumes comme dignes de vénération et de respect. La façon de vivre des descendants se modèle sur celle des parents, par respect et par vénération pour eux, et aussi parce qu'il s'est constitué de nouveaux états de concience qui forment les éléments organiques de toute la conscience dans la vie sociale en commun. Un fait opposé à ce qui touche à un organisme établi cause de la douleur et ne se produit, en général, que si des raisons très puissantes viennent détruire (rette stabilité.
Mais ce n'est pas tout. La coutume et les idées qui l'accompagnent, celles du juste, du bien, et les idées opposées de l'injuste, du mal, ont modifié organiquement les centres nerveux, comme elles ont modifié la conscience, et produit de nouveaux sentiments. Cette modilication, par la rc^pétition des actes, par la continuité dans les générations, est devenue héréditaire, d'où il arrive que par suite d'une accumulation d'expériences d'utilité, < qui se sont organisées et consolidées dans les nombreuses générations passées de l'espèce humaine, et qui onUproduit des modifications nerveuses correspondantes, par une transmission et une accumulation continue, se sont développées en nous certaines facultés d'intuition morale, et certaines émotions répondant au bien et au mal, qui n'ont aucune base apparente dans les expériences individuelles (1). > Alors naissent certaines règles de conduite qui, à mon avis, n'ont pas été établies en principe avec volonté délibérée, mais qui sont des modes d'ac-
(1) Bain, Mental atul moral science, p. 722. Li*s conceptions de Spencer sont analogues. Cfr. Principes de Psychologie, Corollaires, tome II.
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lion dérivés par adapuilion aux conditions d'existence soL-iale ; ensuite, quaod est intervenue la réflexion consciente sur !a faqoa d'agir dans les relations sociales, ces rùgles de conduite ont clé établies et sanctionnées pur autorité et par crainte, plutôt que par accord et convention. La crainte d'une peine, qui est une ilouleur corporelle, doit avoir proiluit un grand elTel, alois qu'on connaissait déjà et qu'on fuyait la douleur par suite du principe de conservation Cl du sentiment correspondant. Le sentiment qui pousse à respecter ces n>gles de conduite, (jucllc que soit la fa^on dont elles se sont établies à l'origine, se; nipporte à ce qu'on nomme ordinairem»nil devoir; transgresser l'une de ces règles, c'est agir contre le sentiment du devoir.
Qu'on admette on qu'on repousse la tbéoric de l'utilité, qui est celle qui me semble la plus propre à expliquer les sentiments moraux dans la vie sociale eu commun, je trouve trî^s importante la modiPicaiion apportée par Dain, à savoir que • les lois morales çiii ilominenl lians tontes uii presque toutes tes sociétés, sont fondées en partie sur l'utilité, en partie sur le sentiment (\) >. J'avaisdtjà introduit ce nouvel élément, c'est-à-dire le sentîmenl, en pariant du respect de la vie et de la propriété d'autrui ; mais Bain en fait une application plus large, en faisant dériver beaucoup de lois et de ri'glcs de conduite, du sentiment soit de sympathie, soit d'aversion, du plaisir ou de la douleur corporels, du senU'mcnl religieux, ou du sentiment d'autorité en général. Il admet, par suite, un processus d'ordination de ré(jf/c«mornfes et ne reconnaît pasd'autretypeC*'(n»i(/nrrf^ pour la conscience morale <]ue l'ordination de la société existante, comme dérivée d'un homme investi à un moment donné de l'autorilè morale et législative.
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un instinct pour la société, on peut aassi justement affirmer qu'il nait avec Vinstinct moral, parce que la tendance sociale est un héritage, de même que la tendance morale. L'hérédité est le fondement le plus solide de la vie sociale et commune et de la moralité. Le développement de la moralité dans la vie individuelle est en partie une reproduction des phases sociales primitives, et, en partie, une évolution de la phase ultime à laquelle est arrivée la société dans le concept de moralité.
La manifestation du sentiment moral dans Tindividu est une phase embryogénique qui reproduit les phases évolutives de l'organisme vivant. Comme il est impossible aujourd'hui d'ébranler l'hérédité organique sans détruire aussi le monde organique vivant, de même il est impossible de détruire l'hérédité morale sans détruire le monde social et avec lui les membres de la société.
Ainsi, outre que la théorie de l'évolution explique selon les faits les principes de moralité et les sentiments correspondants, elle donne scientifiquement à la morale une base plus solide que toute autre théorie. La morale de l'évolution est organique, elle est vivante, elle est naturelle et a sa base dans les organes humains ; celle qui repose sur l'autorité supérieure seule, la morale extra-organique, est imposée, elle est par suite étrangère à la nature humaine, on ne la suit que par obéissance.
363. Le mode de développement et d*origine des sentiments moraux explique mieux que toute autre théorie le fait de la relativité de l'appréciation morale chez les divers peuples présents et passés. Ceux qui ont voulu soutenir Tabsolu dans la morale sont ceux qui lui ont donné une origine étrangère à la nature humaine, une origine extra-organique et extra-naturelle, eu admettant un type immuable auquel toutes les actions humaines doivent se conformer. Mais si la moralité est le résultat de l'évolution, si cette évolution se trouve chez les différents peuples à divers degrés et à des phases dilTérentes ; si 11 y a des circonstances spéciales qui sont des forces incidentes spéciales agissant sur l'évolution, il est naturel que la moralité soit relative à ces phases, à ces circonstances spéciales, et il ne peut y avoir de morale absolue. L'histoire de la morale des diflTérents peuples et de celle d'un même peuple aux différentes époques nous en apprend assez slir ce fait que nous venons d'énoncer. Quelle différence d'appréciation morale au temps des Romains et a l'époque actuelle dans la péninsule italienne ! Quelle différence encore entre les Saxons du temps d'Arminius, ceux du temps de Charlemagne, et ceux de nos jours ! La relativité de la morale n'infirme en rien sa puissance, parce qu'elle est fondée sur la nature humaine et qu'elle en constitue une partie intégrante.
364. Un autre sentiment important, c'est le sentiment religieux. Je le place parmi les sentiments individuo-sociaux, sans ignorer les difficultés qui peuvent s'élever à ce sujet. C'est plus proprement un
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sentimeni individuel, parce qu'il n'est pas relatif au\ autres meni' brcs de la société ; mais comme son maximum de développement se produit nu sein de la vie sociale, et qu'il exerce ensuite sur die une grande influence, je crois convenable de le placer parmi les autres sentiments prc'scntant le mrme caractère.
Ce sentiment a donné lieu ù des discussions diverses ; étaai obligé de me renfermer dans certaines limites, Je ne puis qu'exposer ici l'opinion que je crois le plus en rapport avec les faits. Vico pense que la religion vient de la d'aimé ; je pense que cette assertion est opposée à la vérité, mais non entièrement. Il y a encore l'i^orance que j'estime (tre un des éléments principaux de l'origine du culte religieux. Spencer croit entin qu'il dérive du culte des morts ; à mon avis, Spencer aussi a raison et est dans le vrai. Je pense que 1> crainte, l'ignorance, le culte des ancêtres, tels sont les éléments qui, réunis, ont pu donner naissance ù la religion cl aux sentimenis correspondants.
Le culte de la nature, des fleuves, des arbres, des animaux, des astres, vient d'un complcxus de causes secondaires; mais la première de toute est l'ignorance. Ne pas savoir expliquer les phén(Huènes, la présence de ces ^tres qui ont une influence bonne ou mauvaise, ta vie et la végétation, le cours régulier des fleuves, leur influence bonne dans certains cas, mauvaise dans d'autres ; ne pas comprendre les songes, les maladies, la mort, tout cela inspii'c la peur et fait naitrc dans l'intelligence le sentiment du mystérieux (I).
Le sentiment religieux a élé réuni au sentiment moral pour l'aider ù consolider le respect des règles de conduite dans la vie sociale. La présence invisible de la divinité qui lui pemiet de connaître les actions humaines, ou la puissance qu'elle a pour punir ceux qui
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on a estimé que les principes de moralité viennent de Dieu, et qu'il sont supérieurs à la nature humaine. Ce foit développé dans Thumanité et dans la science, avec toutes les conceptions qui raccompagnent, a fait dévier Tintcrprétation vraie et exacte de l'origine du principe de moralité. Des savants soutiennent encore aujourd'hui que la morale est inséparable de la religion.
Avec cette nouvelle impulsion, le sentiment religieux est devenu lui aussi, de son côté, plus solide, parce qu*il a été regardé comme la base de Texistence sociale. Ce n'est pourtant, chez la plupart des hommes, qu'un sentiment intéressé, parce que, même dans la religion chrétienne, la plus idéale de toutes, on s'occupe de Dieu pour être récompensé dans cette vie et dans l'autre, et on le craint à cause de châtiments étemels ou du châtiment momentané dans la vie présente. Même chez les peuples chrétiens actuels, on attribue à la divinité le pouvoir du bien et du mal, comme chez les peuples primitifs et chez les sauvages actuels, parmi lesquels toutefois il en est qui pensent qu'il y a deux divinités, l'une bonne, l'autre maligne, comme les anciens Persans et les anciens Indiens. Le culte se manifeste toujours d'une façon analogue, quoique les formes en soient diverses, et certaines pratiques du culte, les offrandes et les sacrifices par exemple, montrent bien que le sentiment religieux est un sentiment intéressé. Je ne voudrais pourtant pas nier qu'il n'y ait, dans les religions élevées, des individus qui puissent avoir un sentiment religieux désintéressé jusqu'au saciîtice.
Quel que soit le degré et le développement de ce sentiment, il constitue un état de conscience consolidé dans l'organisme, par suite , un état organique de la conscience humaine , de même que le sentiment moral, d'oii la difliculté, pour ne pas dire l'impossibilité, de s'en affranchir. Ce qui est le résultat d'un gi*and nombre (le générations, ce qui est associé à la plus grande partie des états de conscience, ce qui ne se manifeste pas seulement dans le silence de la conscience, mais dans l'extériorité de la vie sociale, et qui en constitue tout l'appareil des espérances, des craintes, du mal, du bien, appareil revêtu d'une forme extérieure gi*andiose, tout cela, dis-je, s'impose d'une façon puissante à la conscience individuelle de chacun, et de là vient l'horreur qu'excite l'athéisme (1).
il) Voir mon livre : VOriginc dei fenomeni psichici f loro significazione Inoiof/ica Milano, 1885.