CHAPITRE IV
Le processus d'idéation
166. Les phénomènes psychiques étudiés dans le premier livre rentrent dans la classe des sensations de caractère vraiment psychique, parce qu'ils sont conscients et qu'ils ne sont pas séparés ni séparables de la forme perceptive ou de la perceptivité, que j*aî considérée comme la qualité même de la sensation. Nous avons établi comment cette perceptivité varie avec les différents sens. Considérable pour la vue comme pour l'ouïe et le toucher, elle est faible et limitée pour le goût et l'odorat, bien qu'elle existe néanmoins dans CCS deux derniers sens comme une forme inséparable de la sensation. Nous avons distingué encore dans la sensation la partie affective ou tonalité qui a rapport au plaisir et à la douleur, et nous en avons remis l'analyse a un autre moment. Nous avons pourtant remarqué que quelques sensations ont le caractère affectif plus développé que d'autres, comme celles qui sont plus en rapport avec la vie de nutrition. Enfin, au commencement de ce livre, nous avons voulu étudier les organes centraux où se produisent les sensations et les perceptions, et en général tous les phénomènes psychiques, pour passer à lexamen des phénomènes plus élevés.
Nous avons donné comme phénomène fondamental de tous les phénomènes psychiques la sensation, et la sensibilité comme une propriété biologique ; nous avons signalé aussi le principe d'évolu- ^on dans les faits psychiques comme dans tous les phénomènes naturels. Nous devons donc maintenant rechercher comment du fait de b sensation, on passe à celui de l'idée : il ^ a là un processus que j'appelle processus dHdéation.
167. Beaucoup de psychologues, et quelques physiologistes, en étudiant le phénomène dont je m'occupe, parlent de la transformation des sensations en idées. Carpenter trouve cette transformation mystérieuse, et il admet pourtant qu'elle se fait dans un organe spécial et différent de celui où se produisent les sensations et qu'il appelle sensorium. Lussana parle aussi du cerveau comme organe de l'intelligence, et par suite des idées ; il établit que c'est la substance grise qui transforme les sensations en idées, sans dire de quelle façon. L'ancienne psychologie parle de la formation des idées, qu'elle admet être une opération distincte et différente de la faculté de sentir, c'est-à-dire de rintellcct ; mais sur le processus ou le mode de formation des idées, elle reste muette.
Il ne me semble pas impossible de découvrir le processus d'idéation, si on admet l'évolution psychique de la sensibilité, et par suite
le passage de la sensation à Tidée. Expliquons d'abord ce qn*il faut entendre par ce mot idée, car de Téquivoque dans les termes naît réquivoque dans les choses.
On entend généralement par idéey une forme mentale qui pour quelques-uns correspond à Ja réalité, pour d'autres n'y correspond pas, et est pour certains un simple mot. Pour Bain et pour Spencer, l'idée est une sensation rappelée, elle ne correspond par suite qu'à la sensation dont elle est Timage, et non à la réalité ; pour Mill et Taine, c'est un mot. Pour Gioberti, comme pour Platon, l'idée est une réalité ; pourtant, on fait une distinction entre les idées réelles et les idées abstraites qui viennent de la généralisation. Quelqucfms certains philosophes entendent par idée un complexus d'idées, c*e$tà-dire une conception ou une connaissance totale et complète d'une chose. Comme on voit, la divergence entre les opinions est grande, et grand aussi, par suite, l'abus du mot.
Les recherches que j'ai faites autre paît et l'analyse psychologique de la sensation et de la perception m'ont déteiminé à distinguer la forme ou image totale d'un objet de la forme ou image partielle de (îe même objet. La première constitue une véritable image semUive et composée, non divisée, la seconde est une partie de cette représentation de l'objet ; c'est cette dernière que j'appelle idée. Dans ce cas seulement, à l'idée correspond un nom ; objectivement elle est un nom ; subjectivement, c'est une ptire image mentale (1). L'image totale est un produit de la sensation représentative, en prenant la sensation au sens étendu que je lui ai donné ; l'image partielle est un produit de la perception débarrassée de l'élément affectif ou ton de là sensation. Il est donc nécessaire que nous parlions de nouveau de la sensation comme phénomène dont le développement doit produire l'idée. C'est là le processus d'évolution de la sensibilité, qui est en rapport avec le processus d'évolution des centres encéphaliques ou psychiques.
En traitant de la représentation de l'objet qui stimule la sensibilité et produit la sensation, je ne me servirai que du mot perception ; et pour exprimer les gradations de son développement, je nommerai phases de la perception les modes successifs de ce développement : ce qui pourra servir surtout à la clarté de l'exposition et de l'analyse.
Les deux premières phases de la perception qui constituent le processus d'idéation sont celles que j'ai appelées syncrétvtme ou perception syncrétique, et analyse ou perception analytique. Nous allons les étudier.
(l) Voyei PrincijH di Psicoloyia, partie l'o Z iv-vii. Messiuo, 1873-1.
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