I. — PERCEPTION SYNCRÉTIQUE
168. La sensation donne une image de l'objet extérieur qui a 3nné naissance au phénomène. Cette image, comme on Ta vu, ne )rrespond à la réalité que pour une partie, elle n'en est qu'une mction ; à la rigueur elle n'est pas l'image de l'objet. Nous désinerons cependant, sous le nom d'image, la fonnc ou l'apparence ensationnelle, comme on le fait communément, parce que nous royons tous que l'apparence mentale d'un objet est une véritable mage de cet objet. Il est encore nécessaire, en étudiant le phénomène, de le considérer au point de vue de cette opinion vulgaire et Daturelle.
L'image sensationnelle est un loul, c'est-à-dire qu elle correspond entièrement à l'objet dont elle est l'image. On pourrait dire qu'elle est comme l'image photographique dont toutes les parties correspondent à celles de l'objet photographié; nous avons conscience de cette image totale même après que l'objet qui l'a fait naître a disparu ; nous pouvons la reproduire dans toute son intégrité, et occupant le même espace, dans la même position.
169. Pourquoi dire que l'image représentative est un tout, ou est entière ? La réponse à (;ette question se trouve dans l'analyse même de l'objet perçu.
L'objet extei-ne qui excite la sensation est un composé, un tout, il est entier. Un arbre, un homme, un animal sont des objets composés d'an giund nombre d'('^léments, matériellement divisibles et qui en constituent les parties : branches, tronc, feuilles, racines, membres divers. Oiacune de ces parties est encore divisible en parties plus petites et enfin en molécules, en atomes, ou au moins en éléments physico-chimiques qui concourent à la former. Mais cette décompoutionou cette analyse n'est pas l'œuvre d'un fait psychique, c'est-à-dire {u'ellene peut se faire psychologiquement ; aussi cet objet, ainsi com- >o$é et ainsi divisible, se présente comme un tout indivisible à la pereplion sensationnelle, et donne, conune on l'a dit, une image correstondante. L'objet perçu est par suite, pour le phénomène psychique, n individu^ qui ne se divise ni ne se sépare en parties composantes, t à qui, pour qu'il reste le même en sa totalité, ne doit manquer acune de ses parties. L'image d'un homme, par exemple, résulte de mtes les parties qui composent l'homme existant ; un homme à qui lanquent les bras est considéré comme un être mutilé, mais non >mmc un être entier concevable sans les bras, l^n oiseau se conçoit fec la forme et les parties qui le composent et qui sont les éléments idispensables pour qu'il soit un oiseau. S'il manque d'ailes naturelment, et non parce qu'on les lui aurait coupées, il ne se conçoit
Sergi. \^
plus comme un oiseau, mais comme un autre animal. Un objet, enfin, est un individu de la perception, quand, pour être le même individu, il ne doit manquer d*aucune des parties qui le constituent. Qu^une partie manque naturellement, ou qu'elle soit totalement diflërente, l'objet est tout autre.
170. Gomme on le voit, Texamen de l'objet de la perception ne peut être sépare de l'analyse psychologique. Qu'arriveraît-il, si nous avions simplement ce mode de perception par lequel nous nous formons les images des objets, images totales et inséparables dans leurs éléments ? Ce qui arrive communément dans ce qu'on nomme les erreurs des sens : la confusion d'un individu ou d'un objet avec on autre.
Poussons plus loin lanalyse. Sur le chemin, à quelque distance, je vois un homme venant de mon côté ; j'estime que c*est un mien ami, je hâte le pas pour m'approcher de lui ; quand je suis plus près, je reconnais que je me suis trompé. C'est ce qui arrive aussi à un animal quelconque, à un chien par exemple. Ce chien a coutume d'aller à la promenade avec son maître ; à un moment donné, il le perd pour s'être arrêté ; il le cherche. Au bout d'un certain temps le chien agite sa queue et semble ainsi reconnaître de loin le maître qu'il avait perdu ; il s'approche en courant et aboyant ; mais à peine est-il arrivé auprès de l'homme qu'en le flairant il reconnaît qu'il s'est trompé. Nous avons commis, le chien et moi, une erreur : nous avcms confondu un individu avec un autre. Cette erreur a sa raison, et la comparaison de l'image photographique est commode pour la faire trouver. Dans cette image photographique, si on l'examine attentivement, les parties les plus claires et les plus visibles sont celles qni sont plus grandes et plus saillantes, et aussi plus éclairées ; les autres restent dans l'ombre, et sont telles que, pour les distinguer, il but l'aide de la lentille. 11 en est de même pour l'image qui se forme en nous d'un objet. Les parties les plus apparentes de l'objet sont reconnues clairement et très distmctes ; les autres, ou plus petites ou moins éclairées» ou qui pour une autre cause ne peuvent exciter nos organes, ne sont pas perçues et restent inactives, comme si elles n'existaient pas. Pour parler plus justement, certaines parties produisent des sensations conscientes, d'autres des sensations purmnent élémentaires et par suite inconscientes, dont quelques-unes deviendront conscientes pour peu que l'excitation soit plus énergique, on que les éléments qui les constituent soient plus nombreux. Ce qui veut dire que dans la perception où nous nous sommes trompés, le chien et moi, nous n'avons pas perçu d'abord toutes les parties constituant les objets à reconnaître, et qu'en approchant, celles qui étaient restées dans l'ombre ont pu être perçues ; et l'erreur par suite a disparu.
171. Mais puisque l'individu de la perception peut être confondu avec un autre par suite des parties qui sont perçues et de celles qin
LE PROCESSUS d'iDÉATION 147
ne le sont pas, et que cependant il est toujours considéré conune étant entier, cela signifie que l'individu, même pour la perceptivité, n'est pas indivisible. La division s'est faite naturellement d'elle-même, et sans aucun artifice. L'individu possède les éléments qui ont produit la confusion, il en a d'autres aussi par lesquels s'est faite la reconnaissance. Les premiers doivent être communs à beaucoup d'individus, les seconds doivent ou peuvent appartenir à un objet particulier. . Ainsi la figure humaine est conunune à tous les hommes; mais la taille, la physionomie, la voix, etc., sont particulières à chacun.
Les chevaux ont en commun la forme du corps et la taille; chaque cheval a en particulier la couleur, la démarche, la hauteur, la force et d'autres choses encore. Il y a donc des éléments plus ou moins communs à plusieurs individus, et par lesquels ils se ressemblent. Quand de loin je voyais un homme et que j'estimais que c'était un mien ami, c'est que, outre la forme humaine, cet homme avait en commun avec mon ami des éléments discernables à distance ; les autres éléments non communs que je ne voyais pas ne pouvaient me permettre de faire la distinction : à peine ont-ils été perçus qu'ils ont fait cesser l'erreur.
Je dis donc que, pour la perception, il y a deux groupes d'éléments que nous pouvons réduire simplement à deux éléments particuliers, constituant l'individu, objet de la perception, l'un commun à beaucoup d'individus, que j'appelle universel, l'autre propre à chacun et que je nomme particulier. L'individu est donc encore divisible au point de vue du phénomène psychique, et n'est pas simple. Les mots universel et particulier ont ici une signification spéciale : un élément est universel parce qu'il peut se trouver et se trouve dans beaucoup d'objets, il est particulier en ce qu'il détermine et individualise l'universel. L'individu est par suite un composé et renferme toujours au iK)ins deux éléments ; je dis au moins parce qu'il peut y avoir beaucoup d'éléments communs et beaucoup d'éléments particuliers constituant cet individu ; mais en ajoutant les éléments particuliers et (énéraux il doit y en avoir au moins deux. L'élément commun seul ferait que tous les individus seraient égaux, ce qui est impossible ; Télément particulier ne peut exister que relativement au premier.
172. L'image perceptive elle-même est un composé de ces deux éléments correspondant à ceux de l'individu réel, et il n'y a pas , d'image d'un seul élément de l'objet correspondant à l'objet concret ou à la réalité de ce même objet. L'image, on l'a déjà dit, est entière, c'est un tout, c'est le total de l'apparence subjective de l'objet représenté ; elle est, par suite, une forme syncrélique de représentation, Le syncrétisme est une union de deux éléments opposés ; ici, ces I deux éléments opposés sont l'universel et le particulier. L'image dans \ laquelle les deux éléments opposés sont réunis est une représentat.licîi ou ime perception syncrétique; et cette forme constitue la \ première phase de la perception, dans laquelle les éléments sont
perçus, non pas isolément ni d'une façon distincte, mais dans leur entier, dans leur totalité : on a conscience de cette image comme étant celle des parties constitutives d'un objet, mais toujours dans rentière indivisibilité de la représentation.
Cette première phase est le propre de Thomme au commencement de la vie psychique ; elle est propre aussi aux animaux inférieurs, mais comme forme permanente de la perception, au moins autant qu'on en peut juger par les preuves que fournissent les expériences faites sur les animaux, et d'après les conditions des autres phases de la perception chez l'honune où elles sont jointes à de nouveaux éléments de la vie psychique. Cependant cette même forme primitive, sous l'apparence d'images, persiste toujours chez Thomme, encore que les autres phases soient pleinement développées. L'image primitive est une matière, et reste comme matière de révolution postérieure de la perception.