II. — PERCEPTION ANALYTIQUE
173. L'image n'est pas une idée ; c'est le correspondant mental d'une apparence sensitive, totale, claire, distincte, et que Ton regarde comme identique à l'objet représenté ; c'est le mode le plus simple de perception des choses extérieures, parce qu'il n'y a pas là de dissemblance ni de ressemblance, de semblable ni de dissemblable. Les choses qui sont représentées par une image qui ne diffère en rien de celle d'une autre sont identiques à cette autre; celles au contraire qui apparaissent avec une forme différente sont différentes. De là Terreur de la confusion ; et les choses sont diverses ou identiques^ pour qui les perçoit à ce premier degré de la perception. Si mi objet par suite de l'éloignement, ou pour une autre cause, ne se pré- ^ sente qu'avec les seules qualités qu'il a en commun avec d'autres objets, il est alors regardé comme identique à ces autres objets ; on le comprend avec eux ; si, au contraire, il ne se montre pour d'autres causes que sous ses propriétés particulières, on le regarde comme différent, il n'est pas ressemblant. L'objet est reconnu quand il apparaît tout ensemble avec ses qualités communes et ses qualités différentes, universelles et particulières.
Ces deux éléments, le particulier et l'universel, sont encore pe^ i çus dans l'image totale de l'objet ; s'ils ne l'étaient pas, la recon- j naissance ne seniit pas possible après la confusion, et les animaux ; ne pouri*aient distinguer les choses dans la vie pratique ; mais ils ne sont pas perçus séparément en soi, comme deux objets qui peuvent ] être séparés. Mais si cette perception des éléments distincts ne se l produit pas dans le processus purement sensationnel, on le trouve i dans le processus supérieur, dans lequel la force psychique agit sur le ^
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remier produit de la perception, sur Timage ; il y a alors un procèsus de décomposition ou d'analyse de Tiniagc obtenue, et une repréentation séparée et distincte des éléments composant Tiipage, Tuniersel et le particulier.
Ce processus analytique se distingue aussi du premier par le degré faclîvité. Dans la représentation de Timage, en eflet, il faut qu'il y it une excitation extérieure, une force externe qui provoque la orce interne ou psychique ; dans le second processus, c'est l'actirlté psychique qui, spontanément, par la seule présence de l'image, ravaille sur l'image totale de l'objet et la décompose. Dans cette malyse, chaque élément est comme une image, non plus totale, mais partielle de l'objet ; et cette image, par cela même qu'elle est partielle, ne correspond à rien dans la nature extérieure, dans l'individu objet de la perception, mais elle est une simple donnée mentale.
Des exemples éclaireront cette théorie. Un cheval, en tant qu'objet concret, a une forme, une figure déterminée, il a une couleur qui lui est propre ; pour laisser de côté les autres qualités, ou éléments de détermination, il n'y a pas dans la nature de cheval doué seulement de forme et de figure sans couleur, comme il n'y a pas de couleur sans objet coloré. Nous percevons le cheval avec sa forme et sa couleur, et l'image totale est un composé de l'une et de l'autre de ces qualités. Mais si, par un nouveau processus de la perception, nous décomposons l'image en ses deux éléments, nous pouvons ^ors avoir une représentation partielle de ces deux éléments comme •Us étaient deux images complètes. Nous représentons ici la couleur comme un individu ou un objet, la forme et la figure comme étant ^ autre objet. Cela ne correspond pas à la nature parce que la forme du cheval n'existe pas séparée ni distincte, pas plus que la «ouleur. Celte image partielle de l'objet est une idée et le processus fe formation de cette idée, c'est le processus d'idéation^ qui n'est tn réalité qu'une analyse mentale, et une perception individualisée.
174. Ce que j'avance n'a rien d'hypothétique, c'est une réalité, c'est [10 processus réel de l'âme se développant dans le phénomène dont il ,i*agit. Toute idée est exprimée par un nom, substantif ou adjectif; k substantif exprime généralement ce qu'il y a d'universel dans tout sbjet individuel ; l'adjectif, ce qu'il y a de particulier.
Ainsi les mots cheval noir expriment l'individu réel dont on a l'i- Bage totale ; cheval est une de ses parties, l'universelle, celle qui est iMomune à plusieurs individus, c'est le substantif; noir c'est le parti- ■Ker, l'adjectif, l'élément qui distingue un cheval donné des autres bevaux. Un nom n'indique donc pas un individu dans sa totalité, lois seulement une partie de cet individu, et cette partie je l'ai déjà ppelée idée^ et c'est ainsi qu'on la nomme généralement. Cheval It une idée d'espèce par exemple, noir est une idée de couleur. PDsi tous les noms expriment des idées ; et ces idées se rapportent une partie de l'objet donné ; et pour désigner tout l'objet, il faut
au moins deux mots exprimant deux idées qui, en réalité, se ramènent aux deux éléments universel et particulier que nous avons indiqués.
Si on examine toutes les manières d'exprimer un objet dans sa forme individuelle, ce que nous venons d'avancer ne souffre aucone exception. La langue pour indiquer un individu se sert au moins de deux mots, répondant à l'élément universel et au particulier. S*0 semble que les noms propres fassent exception, le doute disparait bientôt quand on remarque que les noms propres ont perdu leur signification et qu'ils étaient, eux aussi, à l'origine, des noms cornmuns et que, maintenant, ils sont restés dans la langue des signes complexes, et comme pétrifiés. Ce que j'affirme se voit clairement dans le langage commun, et dans la façon de désigner les objets que nous voulons et que nous avons dans les mains ; sans ce mode de désignation nous ne nous entendrions pas. Un nom est nécessaire pour désigner l'espèce ou le genre, ou les classes intermédiaires; un autre pour exprimer les déterminations individuelles qui distinguent dans le genre un individu des autres individus de l'espèce. Nous pouvons généraliser en disant que tous les noms communs sont des noms ou signes de classes, et que les adjectifs sont des noms ou signes déterminant chaque objet de la classe. La classification logique des idées et celle des noms sont intimement liées ; elles dépendent entièrement du processus d'idéation dont nous avons parlé.
175. Ceci nous conduit à faire une nouvelle analyse de ces deux éléments exprimant ce qu'il y a d'universel et de particulier dans un objet. J'ai appelé universel Télément commun à beaucoup d'objets ; particulier, celui qui individualise et détermine chaque objet. Ces dénominations indiquent le rôle de ces deux éléments, mais non leur valeur ; en fait, si on les étudie quant à leur valeur, ces deux par* ties sont dans un ordre inverse. L'idée exprimée par un substantif, ou nom de classe, est moins universelle que celle de la qualité ; parce que la première est limitée à une classe déterminée, conune maison j livre, par exemple, tandis que la seconde peut être attribuée à un nombre d'objets indéfini, et sans aucune distinction de classe. L'adjectif blanc peut s'appliquer à maison , à livre^ comme à chevalj à navire. Ces deux éléments de l'objet sont donc, considérés quant à leur valeur, universels tous les deux. Le processus d'idéation est par suite un processus de l'individuel à l'universel, ou de généralisation; la représentation partielle est une représentation de l'universel ; analyser et décomposer l'image, c'est percevoir l'universel dans rindividucl, et le résultat est une pure donnée mentale. C'est pourquoi j'ai appelé cette seconde phase ou ce second degré d'évolution de la perception, analytique ou de décomposition ; on peut encore pour la même raison la nommer idéale ou d'abêtractbmt parce qu'il y a un processus d'abstraction, ou de séparation menule des éléments unis dans leur concrétion ou dans leur état réel.
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176. L^idée est donc le produit d*une nouvelle activité psychique, une élaboration du résultat de la perception primitive ou de Timage. On a dit, en outre, que Tidée est une partie de l'individu représentée mentalement comme un tout ; que selon son rôle elle est universelle ou particulière, et selon sa valeur toujours universelle. Chaque idée peut être composée ou simple ; c'est-à-dire qu'elle peut être constituée par plusieurs éléments dont la réunion forme une idée, ou par un seul élément. On le voit clairement dans les exemples cités plus haut. Les substantifs cheval, homme, maison sont des composés, et chaque élément composant est une idée. Animal vertébré, voilà deux Idées composantes de l'idée cheval ; mais ces deux idées sont encore décomposables à leur tour. Au contraire, les mots6^nc, noir, rapide sont simples. En général, un très grand nombre d'attributs sont des idées simples, tandis que les noms substantifs ou noms de classes sont composés. D'où il arrive que l'individu de la perception, pour être exprimé et indiqué, a besoin nécessairement de deux noms, correspondant à deux idées, dont l'un est presque toujours un composé d'autres éléments. Chaque élément de cette idée composée [)eut être un attribut et être pris comme partie déterminante dans la désignation de l'objet.
11 suit de là qu'une idée peut être plus ou moins universelle selon qu'elle est plus ou moins simple, ou mieux, selon qu'il entre dans sa composition un plus ou moins grand nombre d'éléments. Ainsi, le nom de la classe, étant un composé d'idées élémentaires, est moins universel que celui de l'attribut, attendu que celui-ci ne consiste souvent qu'en une seule idée. Delà il ne semble pas possible qu'il y ait une idée individuelle dnns le processus mental, toute idée étant une représentation d'unepartie de l'individu et non de l'individu entier. 11 peut y avoir unconce|)<individuel,ou,commeondit communément, une td^ed'une chose particulière résultant d'un processus ultérieur qui synthétise les éléments variés qui entrent dans la composition du tout ; mais cela ne constitue pas l'idée au sens propre que nous avons indiqué plus haut.
177. En revenant à l'image, produit de la première phase de la
perception, il faut se rappeler que les éléments qui la composent
sont les idées données par la seconde phase, ou perception analytique,
et que ces éléments sont perçus autant au premier degré de la
perception qu'au second. La différence très notable pourtant, c'est
que, dans la première phase, on n'a pas conscience de ces éléments
conune existant séparés et distincts ; ils sont seulement perçus dans
h totalité de l'objet en une image mdécomposée, tellement que l'un
f deux manquant, l'objet cesse d'être le même, il devient autre. Au
[ contraire, dans la perception de décomposition, chaque élément est
on tout, et on a la conscience de ce tout que l'esprit construit a sa
ftçon et selon ses besoins pour la connaissance, c'est-à-dire qu'il
diminue, qu'il augmente, qu'il attribue à des choses différentes ou
ir>2 PSYCHOLOGIE PHTSiOLOGIQl'E
qu'il i'jniAoUt à mm usage comme un objet réel. En sonmie, l'îma êt%i Im imiUtn: An l*idée, non Tidée ; elle devient une idée ou pi fiiif urs UUii'M uv(;c le développement de la perception, avec Tanalv! h; \friHU»nnnn mental d'analyse est analogue au processus chimiqu un rorpii ent matière d'analyse et de décomposition, et chaque coi (Hituinl ou élément simple est un corps lui aussi. Maiscomme l*analy rhimbpu* a besoin de réactifs, de même il faut à l'analyse menu un Intermédiain^ |K)ur former les idées.
1^1 premier fait psychique commence par une relation avec l'exi rieur, c'est un mouvement stimulant de la nature externe q lixello la vi(* psychique. Limage de la sensation perceptive a im corrc pondant rt^^l dans Tobjet concret représenté. Cette correspondanc Il ftiul comprendre qu'elle est toujours apparente, illusoire presque de telle sorU^ que les qualités nous semblent appartenir aux objet, parce que c'est là le mode naturel de représentation du mond extérieur, et qu'il faut que nous fassions, avec ce mode de repn mailation, l'analyse du phénomène mental. L'image sensationnel! est comme l'image photographique d'un objet ; elle a avec l'objet u ra|)|>orl connu, elle le représente entièrement et totalement. Mai ridée ou la portion dlmage n*a de correspondance externe quV une partie de l'objet, qui en fait n'existe nullement comme telle, ( qui, si elle existait réellement, serait par cela même un tout, non un pallie. Ainsi l'idée est pour l'esprit un tout, non une partie ; mai comme tout, elle ne correspond à aucune réalité extérieure. Si j |M?nHe aux idées de couleur ^ de rapiditéy de cheval (idée d'espèces! ccH idées ont une individualité mentale, elles sont entières , mai objectivement, elles ne sont ni réelles ni concrètes, elles n existcn pas. Pourtant l'esprit ou Tactivité psychique ne peut nier sa relaiio) avec rexU'îiieur, parce que c'est de l'extérieur que vient l'excitaiioi (1 l'action, et la première forme psychique, l'image, correspondan entiènment à la réalité extérieure. Ce n'est pas tout : sans Texte rieur, aucune foi*me mentale ne se fixe ni ne peut être i-appelé (pHMtessus reproductif) ; il faut là aussi une extériorité sensible, (f^ fixe la nouvelle image psychique, ou la rappelle dans les condition natur(*lles. Ctîtte extériorité doit se rapporter à une partie de l'objet mais elle la représente comme un objet entier. En d'autres termes l'objet lot;U est signe de l'image perceptive ; il faut un autre sign< pour l'idée. Ce signe a déjà été indiqué plus haut : c'est le langage Toutes idée a un sign<^ nominal (originairement) ; tout nom est lob jectif d'une idée et désigne et représente non pas tout l'objet, mais un partie de l'objet, comme je l'ai montré. La vie des idées est danscell du langage, (pielle <|ue soit sa forme et la manière dont elle se manj tvkU\ (a* n'est pas là une hypothèse. Tout dans le processusdela pensé «u>i'reNpoiid naturellement à la réalité des fahs ; et on ne peut pcns^ que mn\% lu f«)rme iW. la parole. L'idée ne passe pas par l'esprit, si ell ne reproduit la forme, le son de la pai*ole. Qu'on enfasse répreuve,^^
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erra qull en est ainsi. Je sais qu'on dit et qu'on écrit qu'il est possile de penser sans le langage et on cite par exemple les sourds et muets t les petits enfants ; mais les premiers ont un langage, bien qu'il ne oit pas articulé, ce qui n'importe nullement ; quant aux seconds, [ue pensent-ils? 11 me semble qu'on ne peut répondre à cette quesion, et cela n'est pas nécessaire.
J'ai fait remarquer autre part quel'origine des idées et celle du lan- ,^ge sont simultanées ; cela devrait déjà se déduire du seul fait que idée ne peut être pensée que sous la forme de la parole ; je me ésene d'en parler dans la suite, parce que ce phénomène est lié à m autre, à celui de l'expression des sentiments.
Au moyen du langage, lactivité psychique se développe merveilleusement ; les éléments des idées sont très mobiles, faciles à réunir, ils se prêtent heureusement à la synthèse, aux relations, aux comparaisons. Par là, cette erreur que faisait naître tout d'abord la perception syncrétique est évitée ; on ne considère pas comme étant d*une autre espèce un objet qui n'est pas identique à un autre, parce qu'il lui manque un élément, on le juge semblable ou dissemblable. .Mors commence un nouveau processus mental plus élevé, qu'on appelle communément intelligence,
178. Si nous comparons la vie psychique des animaux inférieurs avec celle de l'homme, nous trouvons que la différence devient très grande dans le processus d'idéation. S'il est vrai que le processus analytique de la perception se fait au moyen du langage, signe des idées, les animaux n'ont que la première forme ou phase de la perception, phase syncrétique ; ils ont des images, ils n'ont pas d'idées, ou, s'ils en ont, elles doivent être à un état rudimentaire suffisant seulement pour les conditions d'intelligence que réclame leur genre de vie. Pour avoir des idées claires comme l'homme, il faudrait qu'ils aient le langage articulé : ils n'ont que le langage émotionnel.
179. Si on se rappelle ce qui a été dit à la fin du second chapitre sur les fonctions du cerv^eau, on peut poser les conclusions suivantes : que le processus d'idéation s'accomplit principalement dans les lobes frontaux qui sont en relation immédiate et médiate avec les autres lobes des hémisphères cérébraux, au moyen des fibres con- ^tuant la substance blanche des circonvolutions. Le processus d'idéation n'est cependant pas isolé, il ne constitue pas mie fonction distincte et séparée, comme on l'a vu ; mais il est uni intimement au processus sensationnel et perceptif. Le phénomène se produit et t'achève par un ensemble ou une association de processus élémenlaires, constituant une unité dans la conscience, de la même manière que le cerveau est une réunion de centres constituant l'unité <^fgamque de l'ûme. Et si nous localisons le processus d'idéation d^ les lobes frontaux, c'est que cela résulte des données de fttpérience. En effet, les centres moteurs sont excitables et corres-
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pondent au\ excitations par des mouvements réflexes ou directs, mais les lobes frontaux, dans Fun desquels est localisée la facolc. * du langage, ne répondent pas à l'excitation et ne peuvent y répond parce qu'ils sont les organes de fonctions qui n'ont pas de corre: pondance dans les organes animaux extérieurs, et qui accomplisse simplement un travail psychique intérieur.
Cette conclusion notée par Ferrier, indiquée par Wundt, et pai d'autres avec Broca est d'accord avec le développement des circoi volutions antérieures qui est bien plus considérable chez rhomm. que chez les autres animaux.