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CHAPITRE Vffl

La Raison

196. On a vu que le processus d'idéation le plus élevé, effet du développement perceptif, c'est la relation, et que celle-ci, à son tour, dérive de la perception de différence et de ressemblance. Il y a un développement ultérieur de l'activité psychique, c'est celui que constituent l'affirmation et la reconnaissance des relations que Ton perçoit pour l'objet dont s'ocîcupe la pensée, ou dans l'objet qui a été la cause primitive du phénomène. C'est là que commence ce nouveau processus psychique que l'on appelle raisonnement y ou d'une façon plus abstraite raison.

Le processus rationnel est un processus logique, et il commence à la première et à la plus simple affirmation, qui est le jugement logique. L'affirmation de la convenance de l'attribut au sujet est l'expression d'une relation reconnue, laquelle relation a été trouvée oo perçue entre des idées ou cintre les éléments de la pensée. La reconnaissance et l'affirmation d'une relation entre des relations, qui implique la cohérence de diverses relations, est un processus plu* élevé, et c'est en lui que consiste le raisonnement. 11 y a là quelque chose de commun avec ce qui se passe aux différents degrés de développement du ])rocessus de la pensée ; on a vu, en effet, que la peusée la plus élevée consiste dans la perception de relations entre relations, ou de la relation extrême (R°), et le raisonnement consiste, Im, dans l'affirmation de relations entre relations, et de leur cohérence. Les éléments de la raison sont donc les mêmes que ceux de la penséCt

L lo procossus de la première est semblable au processus de la ?conde. Ceci nous amène à une conséquence importante qui est la ulvanle : la pensée et la raison ne sont pas deux phénomènes divers, lais ils constituent au fond un seul phénomène, qui se manifestiî ous des formes diverses. La diflerence nielle et profonde de la penée et de la raison est en ceci que dans la raison il n'y a pas seulelent, comme dans la pensée, perception de relations, et de relations " e relations, mais qu'on y reconnaît en outre que ces relations sont n correspondance avec la réalité objective ; de là vient l'affirmation ivec pleine conscience des relations pensées. C'est comme une pensée réfléchie, une reconnaissance de la correspondance de la pensée ît de la réalité. Il y a là sans doute un plus grand développement de activité psychique, et on peut dire en ce sens que la raison est évolution ultime de la pensée.

197. L'essence du raisonnement, la véritable marche de la raison, î'est Vinférence. Elle suppose deux perceptions claires préalables : ' l"* la perception de différence et de ressemblance développée de toutes ^ les manières ; 2** la perception de relation ; elle suppose de même un ^rand nombre de perceptions d'objets réels, semblables et différents, donnés par rexpérience. Trouver qu'un objet a ses éléments composants semblables à ceux d'un autre, et affirmer que le premier objet est de la même nature que le second ; trouver qu'un fait produit un effet donné, et dire que dans des circonstances semblables le même feil produira le même effet, c'est inférer, induire. Comme on voit, induire ici, c'est voir et affirmer que deux choses ou deux phéaomènes sont de la même nature par la ressemblance qu'ils ont, soit dans les qualités sensationnelles, soit dans leur mode d'action. La différence entre l'induction et le premier processus d'idéation est très ^ande. Si on voit un objet qui a nom arbre, et puis un autre qui lui i^ssemble dans ses parties et qu'on l'appelle aussi arbre, on ne confond pas dans l'induction le premier avec le second ; mais on a au t*oniraire la pleine connaissance qu'il y a là deux objets à qui peut appartenir le même nom, c'est-à-dire qui peuvent être placés dans la néme classe par suite de la ressemblance de leurs parties conipo- •antcs. Au contraire, dans la perception syncrétique des objets sem- )lables, on les a confondus comme identiques, comme s'ils n'étaient |u'un seul objet. D'où il est clair que le processus rationnel est le léveloppement ultime de l'activité psychique, à l'égard de la connaisancc de l'objet, qui est toujours le terme ultime de la raison.

Comment passe-t-on de la pensée à l'induction ou au raisonneaent ? Si les objets de la perception étaient tous et entièrement ifférents entre eux, il n'y aurait pas pour l'esprit de ressemblance, i par suite de différence, ces deux faits étant corrélatifs ; par mséqucnt, il n'y aurait pas de raison de faire d'induction d'un objet d'autres. Mais puisqu'un très grand nombre d'objets sont semibles, c'est-à-dire qu'ils se présentent avec des qualités et des

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dH^mnioalioas Nlftitiqoes. grâc-e auxquelles s'est produite tonte celle éroluikHi que nous aTous dHrrite. après les premières erreurs de h ronnaissauee ^syurréti^mei. la rêpétilioo des perreptions et Fexpérienee qu'on en a ont été de nouTelles causes de déTeloppement psychique, de nouTelles excitations à un autre phénomène ph» éleré, qui est le fait d'affirmer b distinction et te diTersité. en mène temps qu'on reconnaît la ressemblance et l'identité des objets. L'esprit, débarrassé de l'erreur où b confusion des perreptions le jetait, est arrivé plus ou moins exactement à b cbssi6catîon par ressembbm.-e, dans les débuts de b raison : ce qu'on peut Toîr encore dans le sens commun des hommes. C'est seulement d'après des ressembbnces, soit complètes, soit incomplètes, fju'on induit h même cliose ou le même effet.

L'expérience i-onstante de choses semblables a amené l'esprit, qui déjà discernait et distinfnialt, à faire des inductions sur b nature des choses, eomme sur leur réalité. Et le premier degré du raisonneuK'nt, c'est d'induire du particulier au particulier, d'arriver des qualités communes d'un objet à conclure pour un autre objet qui présente les mêmes qualités. Le raisonnement plus élevé est (U a un développement postérieur.

198. Deux autres donm'^es contribuent à développer le principe d'induction, à savoir la coexistence et la succession. Les phénomènes, et les crhoses elles-mêmes, se présentent à nous ou dans le même temps et dans un même objet, ou simultanément dans des objets divers, ou encore ils se manifestent successivement l'un après Tautre. Ces modes accompa^ent toujours les perceptions, et à leur première apparition, et dans leurs manifestations les plus élevées : de là il suit que les phénomènes et les objets sont perçus par racti* vite psychique ou simultanément, ou successivement, ou dans les mêmes objets ou dans des objets différents successivement. Cest ordinairement d'après la coexistence de certaines qualités ou d*après la suc(ression de <*ertains phénomènes que les hommes ont coutume de faire des inductions rationnelles. Les objets qui présentent un c^frtain nombre de déterminations communes et coexistentes, on les regarde ordinairement comme semblables, et on en induit leur ressTîmblance ; d'autres qui ne se présentent pas à nous avec de tels attributs sont ex(rlus , et placés au contraire dans une autre classe. Quand des phénomènes, des faits sont perçus après d'autres, et a plusieurs reprises, on en infère qu'ils sont les effets des seconds, en ce sens qu'ils en dérivent. L'expérience continue de la coexisten(!e et de la séquence dans les perceptions des objets, jointe h la constance et a Tuniformité de la nature, développe beaucoup le principe (rinduction, de même que, comme on va le voir, la persistan(*e et la continuité des sensations favorisent le développement des penreplions idéales.

VJ\), ÏAi raisonnement renferme tous les actes psychiques que

ous avons décrits , c'esl-à-dirc sensation perceptive , analyse , ynthèsc, relation, différence, ressemblance, et suppose la répéition de toutes les perceptions et de tous les autres phénomènes oncomltants. La sensation est nécessaire parce que c'est elle qui ontient la matière sur laquelle se déploie le raisonnement ; analyse et la synthèse sont aussi des moyens pour réunir ou séparer :;s conceptions desquelles on tire des conclusions ou sur lesquelles •n fait des inductions ; c'est par la différence et la ressemblance [u'on peut arriver à une conclusion; et la relation est encore un aoyen de raisonnement, parce que le lien d'une proposition avec me autre eSt une relation.

Mais on ne raisonne pas seulement au moyen de perceptions )résentes, actuelles ; on conclut et on infère de perceptions passées a présentes, ou seulement de sensations passées ; par suite la *eproduction de ces perceptions fait aussi partie du raisonnement, romme l'acte de recueillir une perception nouvelle et actuelle ; et il 'aut qu'on renouvelle, dans l'acte du raisonnement, les synthèses et es analyses pour les unir à des synthèses et à des analyses nouvelles. [Raisonner n'est donc pas un fait psychique simple : c'est un fait très complexe qui suppose le développement entier de l'activité psychique, icpuis le premier phénomène de la sensibilité jusqu'au phénomène le plus élevé, celui de la perception de relation.

Ihiisque la raison se sert de tous ces moyens, qu'elle a besoin de tous ces actes dont aucun même, si on le prend isolément, n'est ni élémentaire, ni simple, et puisqu'elle les emploie avec la rapidité qui est le propre de l'acte même du raisonnement, il est nécessaire qu'elle ait acquis une grande habitude qui lui permette de produire et de reproduire toutes ces choses sans fatigue et dans un temps très court. Du reste, par notre expérience propre et par celle des autres hommes, nous pouvons voir avec quelle grande facilité nous faisons des analyses, des synthèses, et tous les autres actes qui sont nécessaires au raisonnement.

Après une série d'actes répétés, de quelque nature qu'ils soient, il se produit entre eux une connexion si parfaite, qu'un seul rappelle ks autres sans fatigue et sans effort, et qu'il semble ainsi que ceuxci se présentent et se manifestent spontanément. Alors on dit qu'ils s'accomplissent automatiquement ; ceci est vrai surtout pour les mouvements corporels, mais est vrai aussi des actes psychiques. Ainsi dans le raisonnement les actes psychiques indispensables à la conclusion cherchée sont reproduits automatiquement. De là la grande promptitude et la facilité du raisonnement, tant dans la vie pratique et dans les choses ordinaires que dans les arguments icientifiques et démonstratifs. Cet automatisme n'est pas limité aux ictes particuliers dont se sert la raison pour induire, mais il s'étend rinduction elle-même. Trouver immédiatement une conclusion, et léme la vouloir trouver, ce sont deux opérations qui se font par cet

automatisme d'actes qui se succèdent sans être provoqués directement par la volonté.

Cet automatisme a sa base physiologique dans la connexion des fibres et cellules du cerveau qui se rapportent tant au mouvement (fibres et cellules motrices) qu'à la sensibilité (fibres et cellules sensitives). Quand la connexion entre les excitations des unes et des autres n*esl pas encore parfaite, il faut un effort volontaire pour Texécution de l'acte ; mais quand cette connexion est complète et parfaite, alors i une excitation succède immédiatement le mouvement, sans que ce mouvement ait été directement excité par aucune volition. Il en est ainsi pour les actes psychiques qui se reproduisent et se refont automatiquement sans impulsion volontaire directe. Je traiterai ce point plus complètement en temps opportun ; cependant, je m'y suis arrêté pour faire ressortir un fait très important, à savoir que cette manière de procéder du raisonnement laisse une trace si profonde dans l'organisme que le raisonnement même semble être instinctif, de même que tous les actes psychiques énumérés plus haut semblent l'être aussi. En d'autre termes, si la raison est dans l'humanité mie acquisition lente de l'expérience, de même que le développement psychique est aussi quelque chose d'acquis lentement dans la série des siècles, elle a dû, comme fait physiologique, laisser dans le cetveau des modifications permanentes qui sont devenues héréditaires. Ces modifications constituent une forme organique spéciale àlafonction dont il s'agit ; cette fonction alors entre en jeu dès que les excitations appropriées existent, ou dès que tous les autres actes ou fonctions auxiliaires sont en pleine activité. On peut dire que grâce à ces conditions la raison est instinctiv(î, parce qu'elle est une acquisition de l'espèce et qu'elle est devenue héréditaire dans sa fonction(l).

200. Nous avons dit souvent dans les paragraphes précédents que le terme ultiihe de la pensée et de la raison est l'objet extérieur, bien que le phénomène de la pensée et du raisonnement soit un travail intérieur dont les matériaux ne sont pas les objets naturels situés hors de l'esprit, mais les formes sensationnelles qui dépendent directement du monde extérieur ; et nous avons décrit tous les intermé-

(1) li. spencer a noté le rapport (pi'il y a entre Tinstincl cl la nisoD, et a démontré que la diflerence n'est pas aussi grande (ju'on veut bien le croire. Principes de psyc/wiof/ie, Irad. en frau(;ais par Th. Hibol, et Espinas. F. Alcaûi éditeur, p. 188, vol. 1". ■ L'impossibilité d'établir une division féelle entre les : deux peut être clairement démontrée. Si chaque acte instinctif est un ajustement : de relations internes à des relations externes, et si chaque acte rationnel est aussi un ajustement de même nature, alors toute prétendue distinction entre les deux ne peut avoir d'autre base que ([uelque différence dans le caractère des relations entre lesquelles rajustement est produit. 11 faut que, tandis qoe dans rinstinct la correspondance est entre des relations internes et externes (|ui sont très simples ou très (générales, dans la raison, la correspondance soit entre des relations internes ou externes (|ui sont conq)lexes, ou spéciales, oa abstraites, ou rares. Mais la com|)lexité, la spécialité, l'abstraction, ou la rareté des relations sont entièrement une question de degrés. »

iiaîres, depuis la première excitation physique jusqu'à la forme la 3lus élevée de la pensée, lesquels montrent les nombreuses gradations 3u phases évolutives par lesquelles a passé l'activité psychique avant la naissance de l'activité rationnelle. Ainsi cette activité rationnelle se rapporte en dernière analyse à l'objet externe, à la nature extérieure, que la raison considère comme son but immédiat et direct. Si on considère d'une façon sommaire la succession des phénomènes et la cause qui a stimulé primitivement le travail intellectuel, on peut comprendre ce fait. L'objet extérieur suscite l'activité psychique et la provoque à un fait par lequel elle se met en ^onununication avec la nature externe. C'est une relation d'un caractère physique qui amène une relation d'un caractère psychique. Si la chose en restait là, il n'y aurait pas de conséquences ultérieures, comme cela se produit dans la vie psychique des animaux inférieurs ; [nais il n'en est pas ainsi : il y a une évolution de cette même activité psychique, et par cette évolution on arrive au raisonnement, dans lequel se trouve la connaissance claire et distincte de tout phénomène psychique et de sa relation avec la nature extérieure. La raison alors se déploie et s'exerce sur cette nature qui l'a provoquée, elle veut la connaître distinctement et clairement. C'est une sorte d'activité de l'esprit qui se réfléchit sur l'objet d'où provient l'excitation de la force interne, c'est un retour de l'activité psychique à la cause externe. La raison veut donc connaître cette cause extérieure, non plus dans l'extériorité d'un phénomène qui provoque la force interne, non plus dans l'apparition d'une réalité qui disparaît, mais bien dans l'essence même qui la constitue.

Pour y arriver, il faut que la raison passe par tous les intermédiaires par lesquels, comme dans des prismes divers, la réalité objective s'est manifestée. Si la raison communiquait directement avec la nature externe, il n'y aurait pas de difficultés de cette sorte; mais il faut que l'objet, pour la première fois, arrive à la raison sous forme de sensation ou d'image sensationnelle. L'image sensationnelle est illusoire; et parce qu'elle est un produit de deux causes concomitantes, ([ui se fondtmt en une seule forme pour ainsi dire, et parce que, dès les premiers moments de la vie psychique, nous attribuons à l'objet l'image sensationnelle avec toutes les propriétés diverses (jui l'accompagnent.

Distinguer la cause extérieure du phénomène de la cause interne, l'examiner séparément, n'est pas chose commode ni d'un travail facile : car il ne sera jamais possible que l'objet extérieur ne se présente pas à nous par l'intermédiaire de la sensation, et qu'il n'arrive pas à notre connaissance par la voie directe des sens, unique source de nos cognitions.

Le travail intellectuel d'analyse et de syntlièse, la perception des lifferences et des ressemblanc(;s, des relations, l'abstraction, l'inducion et la déduction, et, en même temps, l'expérience continue et

constante de la nature oxtc^rieure qui est en contact avec nous, l'expérimentation et TobserYation nous amènent à la connaissance des phénomènes. En résumé, le travail de la raison, joint à l'expérience, nous conduit à connaître les phénomènes naturels, mais non ce qu'on a coutume d'appeler ordinairement Vessence des choses. En fait, quelle que soit l'analyse des faits et des choses qui sont soumis à notre expérience, il est clair que nous avons toujours affaire aux phénomènes, non à l'essence et au substratum des choses. Et c'est un fait établi par la science que tous les phénomènes sont des manifestations de la force unique universelle : telles sont les généralisations qu'on a faites pour trouver une solution à la difficulté que présente la connaissance de la nature.

11 ya des philosophes qui croient pénétrer dans l'essence des choses et savoir ainsi ce qu'est cette essence ; il en est d'autres, au contraire, qui, en présence des difficultés très grandes que présente la connaissance de la réaliU', ont nié la possibilité de la connaissance. Ces derniers sont les sceptiques. Leur doute n'est pas à mépriser ; mais il cesserait dans une certaine mesure si, au lieu de s'obstiner à vouloir connaître l'essence des choses, ils se contentaient de la connaissance des phénomènes ou de toutes les manifestations de la force. Le problème posé par la philosophie allemande depuis Kant — c'est-à-dire trouver la solution de la difficulté que nous avons indiqué^e, arriver à la connaissance de la nature objective par l'identité du sujet et de Tobjet — me semble hors de la question. Non moins erronées aussi sont ces autres théories qui essaient de résoudre la question par l'absolu.

201. Quant à l'autre doute qu'émettent les philosophes, à savoir si la raison est capable de démontrer lu réalité du monde extérieur, parce que les données et les n^sultats de la raison ne correspondent pas à ceux de la sensation, il ne me semble pas qu'il y ail à s'y arrêter beaucoup. Ce sont les philosophes qui doutent de l'existence du monde extérieur et croient la raison impuissante à en démontrer la réalité, mais ce n'est pas l'opinion commune des honunes ni de tous les observateurs de la nature. La raison sera toujours impuissante pour ces philosophes, d'abord parce qu'ils croient qu'elle n'a rien de commun avec la sensation et la perception ; ensuite parce qu'ils refusent toute valeur à une donnée primitive d'où naît le phénomène psychique. Gomme le fondement de toute démonstration est quelque chose d'antérieurement connu, si on n'admet pas une donnée primitive connue, la raison sera entièrement incapable de démontrer la réalité. Cette donn(»e, c'est la perception immédiate des objets, laquelle nous vient par la sensation même et de la façon que nous avons expliquée dans le livre précédent. U y a plus, cette donnée est expérimentale, et vérifiable par l'expérience. Si on refuse toute valeur à cette donnée primitive de rexp<'Tience, on niera toujours la possibilité d'affirmer la réalité, et la raison s'évanouit.

Si au contraire, en suivant le processus naturel de Tesprit, on imet que la raison est révolution la plus élevée de Tactivité sychique, en contact continuel avec la réalité extérieure, laquelle ^ manifeste par des phénomènes multiples et divers ; si on admet ue la raison revient sur ses pas, ou mieux que Tactivité psychique 3vient sur l'évolution accomplie à l'origine du phénomène interne, la limite de la réalité externe et des processus psychiques, Taffirlation de la réalité elle-même par la raison n'est pas douteuse, et il 'y a plus aucun doute sur la nature de cette même réalité, consiérée dans sa nature phénoménale, unique objet de connaissance ositive. Ce qui revient à la conclusion des plus grands philosophes lodemes, à savoir que les limites de la connaissance sont les limites e l'induction, et que celle-ci ne nous donne rien au delà de la ature phénoménale.

202. Une autre question se présente, tout aussi sérieuse, et que la létaphysique a préjugée; c'est la question de la nature de la vérité. ^ vérité n'est pas une réalité objective, une entité personnelle, nais elle exprime par elle-même un fait mental, ou pour le moins m résultat mental. Nous pouvons dire avec justesse : ce raisonnenent est vrai, ce jugement est vrai ; mais nous ne pouvons pas dire : ;eue chose est vraie, cet objet est vrai. Mais nous ne le disons pas, et 1 serait absurde à nous de le dire. La vérité, selon l'idée qu'on s'en ait aussi communément, c'est une afRrmation d'un jugement ou 1 une série de jugements, la conclusion d'un raisonnement. Nonseulement elle n'est pas une chose, un objet réel, mais elle n'est pas même l'expression d'une chose ou d'un objet réel. Si donc elle est un fait mental subjectif et non objectif ; si elle consiste en im jugement ou au moins si on peut la formuler en im jugement, elle est une relation ; si même elle est renfermée dans un raisonnement, elle se réduit à une relation. Il peut donc y avoir autant de séries de mérités qu'il peut y avoir de jugements ou de séries de jugements. Hais pourquoi dira-t-on que tel jugement est vrai, et que tel autre ne Test pas? qu'un raisonnement est vrai, et qu'un autre est faux? i'ai déjà dit que le terme ultime de la pensée et du raisonnement c'est l'objet extérieur qui aété la cause première du phénomène psychique. La raison et la pensée ont, il est vrai, pour objet immédiat des idées, mais leur objet médiat et ultime c'est la nature extérieure. Par suite, l'aflinnation que contient le jugement a rapport à l'objet extérieur; c'est par lui et pour lui qu'elle s'exprime, c'est-à-dire que la raison, à l'aide du langage, exprime la réalité, quelles que soient l'essence et la valeur de cette réalité. On a donc coutume de dire qu'un jugement est vrai, quand il est en rapport avec la réalité que représentent les idées, et qu'il est erroné, quand il est en désaccord ivec la réalité qu'il voudrait exprimer. Ainsi dans le jugement Trôné la réalité reste intacte, et ce qu'elle était, mais la connaissance si trompée : le vrai et le faux n'existent donc que pour l'esprit^

Sebgi. \%

non pour la chose qui est hors de Tesprit. Mais la pensée, la raison, considérées comme termes isolés, ne donnent ni vérité ni erreur : la vérité et Terreur ne se produisent que quand la pensée et la raison sont jointes à Tautre terme de la connaissance qui est la réalité. En somme, un jugement est vrai quand il exprime la réalité, et quand il est conforme à la réalité; dans le cas contraire, il est fonx et erroné. La vérité est donc une relation entre Tespritet la réalité; et comme elle se rapporte plus proprement à la raison, la vérité est une relation entre les éléments de la raison et la réalité extérieure.

De quelque façon qu'on la considère, elle exprime une relation. De là ressort immédiatement cette proposition que la vérité est relative ; proposition qu*on ne pourra pas mettre en doute si tout ce que j'ai dit plus haut est vrai. Cependant, non seulement il y a doute au sujet de cette proposition, mais même opposition complète, car on veut admettre la proposition contraire, à savoir que la vérité est absolue.

Si la vérité est relative, on objecte qu'elle est sujette à changement; si elle est absolue au contraire, elle est immuable ; si elle est variable, nous courrons le risque que les vérités présentées comme inébranlables et démontrées ne paraissent pas telles à d'autres. Et on cite à ce propos les vérités mathématiques. On fait alors des distinctions, et on divise les vérités en contigentes et nécessaires; les premières sont celles qui sont dérivées de Texpérience; les secondes, celles qui ont une autre origine et qui ne varient ni avec les lieuXt ni avec les temps, ni avec les individus.

Les arguments tirés de la nécessité, de Tincompréhensibilité du contraire, ont été depuis longtemps discutés par trois philosophes anglais. Spencer, Mill et Bain, avec beaucoup de pénétration et de profondeur. Avec de petites diflércnces dans leur opinion, Mill et Bain sont pleinement d'accofd en substance, Spencer seul diOêre au sujet de Tincompréhcnsibilité du contraire qu'il admet, mais en lui donnant une valeur relative. Mais ils conviennent tous les trois que les vérités que l'on appelle a priori, nécessaires, sont des inductions de l'expérience, sans que leur valeur et leur certitude soient moins grandes pour cela (1). Ne pouvant discuter ici cette question qui appartient plutôt à un traité de logique qu'à un traité de psychologie, je renvoie le lecteur aux auteurs cités.

La relativité de la vérité est en rapport avec la relativité de la connaissance et celle de Tactivité psychique. Si (m ne peut connaître | que par relations, si l'activité de l'esprit se développe par les rcla- ; lions, et en rapport avec le monde extérieur, l'affirmation rationnelle de la cognition est relative à ces conditions. La certitude cfi^

(1) s. Mill. Système de Logique tlêducUrc et inductive, Irad. en franc. P*' M. Peisse. F. Alcan, édileiir. Livre il, vol. 2. — Bain, Logique indtwtire ** déductive. Liv. II, Append. B. vol. I, trad. en fr. par M. Compayré. F. Mc'-^^' éditeur.— Spencer, Principes de psychologie. Pari. VII, ch. xi, vol. 2*.

lous avons de certaines vérités, comme les propositions axiomati- |ues, vient de Tidentité de Taffirmation rationnelle et de l'expérience ; i la proposition axiomatique énoncée pouvait être contredite et niée >ar Texpérience, ce ne serait plus une proposition vraie ou une rérité, mais une erreur. Si beaucoup d'autres propositions ne présentent pas la même certitude, la raison en est que Texpérience des éléments de ces propositions n'est pas aussi claire que celle des pro- )ositions axiomatiques. Et de fait, si on y réfléchit, on trouve que les )ropositions dites nécessaires sont toutes très simples; quelques-unes expriment des identités, d'autres ont des éléments qui sont à chaque nstant observés, et sont par suite très-connus. Si on ne regarde pas tette proposition : les corps s'attirent réciproquement^ comme une mérité certaiae et nécessaire, c^est que cette connaissance est venue ard dans l'ordre de nos connaissances, et que le fait qu'elle exprime n'est pas si clair que tous les hommes puissent le voir et le )crcevoir. Cependant, considérée quant h sa valeur, elle a la même brce qu'un axiome de géométrie. Ce fait implique une véritable •elalivité dans l'ordre des vérités, car les plus cenaines sont alors ^lles qui sont connues de tous les hommes, même ignorants, tandis {ue les moins connues sont regardées comme contingentes. Les lois laturelles sont aussi certaines que cette vérité : deux et deux font (uatre, et cependant les partisans des vérités nécessaires les regarlent comme des vérités expérimentales et relatives. La certitude des mes et des autres consiste dans Tidentité du rapport entre l'énoncé t l'expérience.

Soutenir que la vérité est absolue, c'est une absurdité, d'abord »arce que cela supposerait que la vérité est quelque chose d'objectif, me entité ; ensuite, parce qu'on admettrait par là que la raison, (ont les éléments et le pouvoir sont soiunis à des conditions, renérme en elle l'absolu, c'est-à-dire ce qui est au delà du conditionnel % le dépasse. L'absolu est, comme le pense avec raison H. Spencer, m symbole pour l'esprit.

En admettant que la raison est une évolution de la sensibilité, que les vérités dont on se sert sont des généralisations de l'expérience, el que par suite les limites de la connaissance sont celles de l'induction; c'est-à-dire, en admettant que la raison est limitée, elle est pourtant suffisante à l'acquisition d'un grand nombre de connaissances scientifiques, et elle peut arriver graduellement et lentement i découvrir ce mystère qui enveloppe la nature et l'homme même. Les acquisitions de la raison se font par l'élimination des erreurs et des préjugés qui sont nés dans l'inconscience de la vie psychique primitive de l'humanité, ou à cette époque où l'esprit commençait à peine à se reconnaître au milieu de l'inunensité des relations des

choses et des idées.

I^ersonne ne pourrait dire quelles seront les acquisitions futures

<lc la raison qui s'est étendue dans ces derniers temps jusqu'à un

point oit il ne semblait pas qu'elle put arriver, bien qu'elle soit à peine délivrée de la servitude du dogmatisme. Qu'il y ait des sceptiques qui doutent des résultats de la raison, ou de la possibUité de h connaissance ; qu'il y ait des gens qui élèvent sur les voies de llnvestigation les barrières du dogmatisme, ou qui trouvent dangereuse l'évolution psychique ; ils ont beau faire, le progrès scientifique ne peut plus être arrêté, il n'y a plus à craindre un retour ù la barbarie du moyen âge, tant sont solides les bases de la civilisation actuelle.

203. Les observations faites sur les diverses races qui habitent la terre confirment les conclusions que nous venons de tirer. On a coutume de dire que l'homme est raisonnable ^ et on considère cet attribut conune constituant une différence substantielle, comme étant une différence spécifique entre Thomme et l'animal. En fait on regarde comme une définition cette proposition: l homme est un animal raisonnable. Or, si véritablement la raison consiste principalement à induire , et non pas seulement à se représenter le monde extérieuTi et si l'induction suppose un développement considérable de la perceptivité, il est hors de doute qu'il y a des hommes qui ne raisonnent pas, de même qu'il y a des animaux dont les actes semblent prouTer qu'ils raisonnent, mais en réalité ces actes dépendent de conditions tout autres. Et si l'état mental de certaines tribus primitives est si inférieur, qu'on peut considérer ces tribus comme étant au débutdes processus variés qui vont de la sensation à la raison, il est impossible qu'on trouve en elles la raison.

Il y a encore des tribus qui ne savent pas se représenter complètement les objets extérieurs, qui n'ont aucune idée du relief, ni de la perspective dans la perception visuelle ; qui ne savent pas compter jusqu'à trois ou quatre ; qui ne peuvent concevoir aucune idée abstraite, ni faire aucune abstmction (1). 11 est impossible que ces hommes sachent trouver des relations, ni des relations de relations, et à plus forte raison qu'ils les énoncent dans des propositions déter- ] minées et concluantes. Mais les conditions mentales de tous les peuples à l'état primitif ne sont pas aussi inférieures, et les processus mentaux ne font pas toujours autant défaut ; il y a des degrés divers de développement psychique dans les diverses races et dans les diverses tribus d'hommes. On pourrait trouver entre elles une gndation sensible, depuis celles qui sont à l'état le plus infime, jusqu'à celles qui approchent du développement de la culture européenne. Dans cette échelle de développement, on trouverait vérifiée avec ime très grande précision non seulement la loi d'évolution des états psychiques, mais encore cette autre loi qui accompagne l'évolution, c'est-à-dire celle de l'hérédité; parce que, dans les races qui sont à un état élevé, les individus qui les composent ne recommencent pas

(1) Cfr. Lubbock, Origines de la Civilisation^ Irad. en franc, par M. Barbier. F. Alcaa, éditeur.

entièrement révolution, comme des individus à Tétat primitif, mais ils conservent une organisation plus élevée qui est le résultat de révolution psycho-organique dans ces mêmes races. D'où on peut dire, sans craindre de tomber dans Terreur, que Thomme est devenu raisonnable, mais qu'il ne Test pas naturellement ; et que dans les races supérieures l'homme ne naît raisonnable qu'organiquement, mais qu'il le devient par l'exercice et le développement des organes mêmes depuis la vie embryonnaire et celle de l'enfance jusqu'à la vie adulte. On a observé que les petits enfants de Taïti apprenaient aussi bien que les petits enfants anglais; mais à douze ans environ, chez l'enfant de Taïti, le développement s'arrête, tandis que l'enfant anglais progresse jusqu'à l'ûge adulte.

Ce fait trouve son explication dans les conditions organiques des races ; c'est que l'enfant anglais a hérité d'une organisation plus développée, qui est celle de la race anglaise, tandis que l'enfant de Talti hérite d'une organisation qui n'a pas eu un grand développement chez ses ancêtres, et son développement personnel s'arrête par suite à cet état.

Nous pouvons, sous ce rapport, considérer la différence psychique entre les diverses tribus comme quantitative, en admettant que les états psychiques gradués, depuis la sensation jusqu'au raisonnement, sont constitués par le plus ou moins grand nombre des éléments qui sont en relation avec la vie intellectuelle. Cependant si on accorde qu'aux degrés divers de la vie psychique, il y a encore une différence de forme, de manière, se rapportant à la possibilité plus ou moins . grande de la connaissance, à de nouveaux modes qui peuvent changer - le phénomène dans son effet, il y a aussi, dans ce cas, une différence ^ qualitative. De fait, 11 semble hors de doute que l'état intellectuel d'an Papou ou d'un habitant de la Nouvelle-Zélande diffère de celui d'un Européen en quantité et en qualité, si l'on considère toutes les conditions et la forme du développement. Ces conditions et cette forme se manifestent dans ce qu'il y a de plus apparent dans la vie psychique, c'est-à-dire le langage ; et si Geiger a pu dire que la langue a créé la raison, et qu'avant le langage, l'homme n'était pas raisonnable (1), on peut dire aussi justement que la langue est le «gne, parce qu'elle l'accompagne, de la gradation de l'évolution psychique et que de l'analyse de l'une viennent les conditions de l'autre. Si le langage a créé la raison, il ne l'a pas créée tout d'un coup, mais à travers la série des processus que j'ai examinés plus baat, lesquels, du reste, n'auraient pu se produire sans [le langage irticulé.

(1) Der Ursprang der Spraehe, Stuttgart, 1869, p. 141.

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