CHAPITRE IX
Perception d'espace
204. Parmi les perceptions et les idées les plus Important faut examiner celles d^espace et de temps. Les théories émisi les diflTérents philosophes sont très diverses, et elles ont con plus ou moins à déterminer celles qui résultent de Tobser psycho-physiologique. Ces perceptions sont d'ailleurs d'une g importance, non seulement parce qu'elles se rapportent aux élé de la pensée et de la raison, mais encore parce qu'elles oi relation directe avec la perception du monde extérieur, et av événements ou phénomènes naturels, dans la façon dont produisent.
Et avant tout, il est nécessaire de dire de quels moyc sert l'activité psychique, ou mieux quels sont les organes c prêtent à la perception d'espace, et comment ils sont employée isolément, soit ensemble; et ensuite comment on arrive à d'espace en général. Car je prétends que, comme les autres l'idée d'espace dérive de l'expérience et des fonctions sensitiv( organes.
On croit communément que deux sens seulement, le tact et 1; sont aptes à nous donner la perception d'espace : les autres exclus, excepté toutefois le sens musculaire qui servirait à ce en même temps que les deux premiers. II me semble cependî je ne me trompe, que le sens de l'ouïe et celui du goût se p aussi à la perception d'espace, bien que d'une façon secondaire être. Et, d'un autre côté, je crois que la perception d'espace d par le tact n'est pas identique à celle que fournit la vue. C'est o l'examen et l'exposition que je vais faire démontreront claire je l'espère.
205. J'ai appelé localisation (1) avec les autres psycholog les physiologistes le fait de rapporter à l'endroit excit(î la son de tact. Weber a étudié à fond cette localisation du toucher, • établi des cercles de sensation, par lesquels on montre que la bilité tactile n'est pas la môme pour toutes les parties du corps, que dans certaines parties elle est plus développée, dans d'j moins, comme l'indique le tableau dressé par lui (2). Ce la montre encore que tous les endroits excités ne sont pas aj donner une sensation localisée. Toutes les excitations qui se produites simultanément dans l'intérieur d'un de ces cercles.
(1) Voyez liv. I, chap. vi.
(2) Voy. liv. I, chap. v.
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es deux pointes d*un compas, seraient perçues comme une seule excitation. La sensation tactile la plus parfaite correspond à un cercle de l millim. de diamètre, c'est la plus petite ouverture que puissent avoir les pointes du compas ; la moins parfaite de toutes correspond à une ouverture de 68 millim.
La sensation tactile est, selon Weber, le sens du lieu (Ortsinn), et par le tact nous connaissons les parties du corps plus ou moins distinctement selon le diamètre plus ou moins grand des cercles susdits. Une première hypothèse pour expliquer ce fait a été d'admettre que chaque cercle de sensation était muni d'une seule fibre nerveuse ; mais cette hypothèse n'étant pas suffisante à expliquer les faits, Weber a admis que le champ d'expansion d'une fibrille nerveuse est beaucoup plus petit que le cercle de sensation, et qu'ainsi chaque cercle a un nombre beaucoup plus, grand de fibres isolées. De là, il résulte que, si on excite un champ d'expansion nerveuse, on n'aura pas de sensation double, sinon quand il se trouvera entre les fibres excitées un certain nombre de champs non excités (1).
La théorie de Weber ne met pas seulement en avant, pour expliquer le fait de la localisation, la disposition et la structure anatomiques, mais elle se base encore sur l'activité psychique, comme fonction inlellecluelle, et sur l'exercice du sens, ou mieux sur l'expérience.
A la théorie de Weber que Wundt appelle nativiste^ Lotze a substitué une théorie psychologique, qui est la théorie des signes locaux (Locaheichen), Selon Lotze, ce ne sont pas des prédispositions ou des préformalions organiques qui sont propres à nous donner la faculté de localisation, mais c'est une sensation jointe aux sensations tactiles qui nous fait distinguer un endroit de la peau d'un autre, parce que les excitations qui viennent des divers points de la peau ne sont pas différentes, pas plus que les fibrilles nerveuses qui se répandent dans cette même peau. Mais si on suppose que la sensation tactile est accompagnée d'un élément sensationnel qui se rapporte au lieu d'excitation, et qui varie avec ce lieu même, il est facile de concevoir que nous pouvons nous représenter les divers )oints de la peau. Cet élément sensationnel est une pure donnée >sychologique ; il ne suffît pas d'ailleurs à la localisation, l'expé* ience est encore nécessaire. Cette expérience vient de la perception isuelle et, quand celle-ci fait défaut, du mouvement.
206. Pour plus de clarté et pour qu'U n*y ait pas d'erreur sur la doctrine de Lotze, ous la résumons avec ses propres paroles : « II est nécessaire qu'il y ait une ifTérence suivant que les deux sensations ?: et xchangent de place, ou suivant que is deux excitations p et q agissent sur les extrémités A et B de la ligne A B qui ^présente la distance d'un point excité à l'autre. On comprend immédiatement ae la production d'une troisième sensation, qui représenterait la grandeur et i direction de la ligne AB, ne pourrait suffire ici : cette sensation ou cette [ée serait en effet toigours la même et elle n'apprendrait pas si c'est la sensation
(1) Cfr. Wundt, Gnmdziige, etc., chap. xir. — Bernstein, Les Sensy ch. n.
X OU la sensation t:, qui, à un moment donné, doit être rapportée à Vime oa t Tautre extrémité de la ligne A B. 11 n'y a donc que les sensations j: et t, ^U» mômes qui puissent apporter avec elles-mêmes le signe de leur localisation.. -
« Le point nerveux A, subissant une excitation quelconque j» on f •
ajoutera donc aux sensations ainsi déterminées, n ou x, ce signe accessoire ii son signe loccU, qui sera constamment le même a, quelle que soit la qualité de b
sensation ; de même le point B accompagnera de son signe local p, touiovi
le même pour ce point, toutes les sensations quelles qu'elles soient, «, x, «»» qu'une excitation quelconque, p, q, m, produite en ce point, éveillera dans fane. Enfln la même sensation, 7: ou x, lorsqu'elle sera déterminée simultanément ptf l'excitation de plusieurs points A, B, C, recevra les signes locaux de chacun de ces points et les couples na, n^, nco, ou xa, x^, xcu, se substitueront aux simplei sensations n et x.
« On ne manquera pas de faire plusieurs questions sur la nature, l'origine et lei effets de ces signes locaux. Si l'on demande en quoi ils consistent, l'expérieiice seule permettra de répondre ; car on ne peut guère supposer qu'ils soient de même nature pour les deux genres de sensations qui se prêtent à une localisation exacte, celle de la vue et celle du toucher. Sans entrer dans la discussion des hypothèses possibles sur ce sujet, nous pouvons du moins donner quelques idéei générales qui servent à définir cette sorte de signes; ce ne sont pas des relations que l'âme ait à interpréter, mais bien des affections que l'àme subit réellement en elle-même. Nous n'affirmons pas qu'on puisse toi^ours les regarder comme des sensations de même nature que les autres sensations principales, 7c, x..., auxquelles ces signes s'ajoutent: ils ressembleront plutôt le plus souvent à ces sensations de fatigue, de langueur ou de vigueur, qoi accompagnent l'exercice de notre activité, et qui, quelles qu'elles soient, claires ou obscures, constituent toiigours des affections que nous éprouvons, des manières d'être qui indiquent quel est à un moment donné notre état de santé. Voilà sur quoi il faut insister. Sans doute les signes locaux naissent de mouvements nerveux quelconques, provoqués dans les points où se produit l'excitation; ils ne consistent cependant pas dans ces mouvements physiques, mais dans des affections psychologiques qui en dérivent et sont déjà toutes formées.
« Quant à l'origine des signes locaux, il n'est pas difficile d'en concevoir une idée générale. La substance nerveuse ne nous offre pas, dans les différents nerfs, des différences assignables de composition chimique; peut-être diffère-t-elle davantage par la structure de ses éléments primitifs; mais c'est encore un problème à résoudre. Toutefois les filets nerveux, disposés ensemble dans le même organe sensitif pour recevoir des impulsions de même genre, peuvent être considérés comme assez semblables l'un à l'autre, pour qu'une impulsion, p ou 9, cause dans chacun d'eux le même mouvement physique qui déterminera la même sensation , n ou x. Cette ressemblance cependant ne va pas jusqu'à l'identité; non seulement par sa propre structure, mais encore plus par ses relations dans l'espace avec les éléments environnants, un point A peut différer d'un autre point B, et modifier, par conséquent, le mouvement qui lui est imprimé par la même excitation. Ainsi, chaque sensation produite par une impulsion p ou 9 peut être regardé comme la résultante de deux composantes, dont Tune, la sensation n ou x, dépend de la nature de l'impulsion p ou 9, et change avec elle, dont l'autre correspond à la structure spéciale du point excité, et n'est autre chose que le signe local, ou bien ce mouvement nerveux particulier, qui produira dans notre perception la couleur spéciale, a ou p, s'ajoutant à la sensation n ou x, pour en former le vrai signe local. En réalité, ces deux composantes ne
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ODStituent qu'un mouvement total du nerf excité ; mais la perception, grâce à De aptitude remarquable, les distingue sans parvenir à les séparer.
• La peau formant un continu, aucune excitation produite par une impulsion uelconque, fût-ce même par la piqûre d'une aiguille, ne saurait être circoncrite au point où elle se produit; il en résulte toujours, pour les parties voisines, les tensions, des pressions, des déplacements, souvent minimes, parfois consilérables. Mais la structure de la peau n'est pas partout identique, elle varie l'épaisseur, de souplesse ou de rigidité; l'élasticité surtout, qui préside à la nnsmission des mouvements d'un point à un autre, dépend de la nature du tissa auquel la peau se superpose, et l'attouchement d'une partie adhérente à une ^ace osseuse produit une sensation bien différente de celle que produit l'attouchement de telle autre partie qui recouvre une cavité ou la masse molle les chairs. C'est ainsi que la sensation 7;, résultant de l'excitation p d'un point ^ s'entoure d'une onde de sensations accessoires, caractérisée par sa forme, son étendue et la composition de ses éléments est différente en cela de Tonde qui tccompagne l'excitation d'un autre point B. Cependant, pour devenir les signes ocaux des points A B, ces ondes n'ont pas seulement dû se propager par la ^au, il leur a aussi fallu faire impression sur les nerfs, qui peuvent seuls en >ro?oquer la perception dans les parties du tissu cutané, où viennent aboutir en ouie les nerfs sensitifs. Ces mouvements internes atteignent le système nerveux onductenr, avant d'avoir, par la difliculté d'y arriver, rien perdu de leur oriioalité; deux points A et B, très rapprochés l'un de l'autre, se font distinguer, ans ce cas, comme deux points, par la différence de ces ondes a et p, qui sont iurs signes locaux, et sont fidèlement transmises à la conscience. Il faut ependant supposer que cette différence a-^ ne dépasse pas une certaine limite e petitesse qui la rendrait imperceptible, c'est-à-dire que, dans le court intera^e du point A au point B, la structure de la peau varie assez pour donner aissance à deux signes locaux bien distincts l'un de l'autre. S'il n'en est pas iasi, par exemple, sur les surfaces uniformes, comme le dos, le long des •itrémités, l'abdomen, il faut choisir deux points notablement distincts l'un de ^tre pour que, lorsqu'on les excite à la fois, ils fassent naître la sensation de ^ points; il faut quelquefois deux attouchements successifs pour permettre ^ distinguer deux signes locaux, a et p ; autrement cette différence échappe lorsque ces petites pressions s'exercent simultanément et durent un peu de temps.
• Les ondes d'effets accessoires ne satisfont pas encore aux conditions ■posées aux véritables signes locaux. Composées chacune d'une multitude de ioavemenls fort petits, elles offrent, comme les odeurs, comme les timbres de Brers instruments, des diftérences de qualités bien marquées; mais elles ne Nment pas un système de termes qui, par l'identité de leur dénomination onunuDe, permettent une évaluation exacte en quantités commensurables. Doit-
■ en conclure que ces signes ne suffisent pas, par eux-mêmes, à faire localiser «sensations produites par les excitations cutanées? Nous croyons qu'ils ne ifllsent pas. Deux signes a et ^, accompagnant la même sensation n, nous itorisent bien à distinguer comme deux sensations les sensations n a et n p, es pas encore à interpréter cette distinction en supposant une ligne dans fpace dont les extrémités A et B seraient dans les points d'origine de Tune et
faotre.
■ Pour localiser ainsi des sensations, il faut posséder déjà l'image géométrique ( contours du corps et avoir appris, par expérience, à quel point A ou B les cations doivent être rapportées suivant qu'elles sont affectées des signes
186 PSYCHOLOGIE PHTSÏOLOGÏQVE
a ou p. Ce n*est que lorsque cette condition sera remplie, que la pluralité des signes a, p, y, S, associés à la même sensation principale n, poiura nous tvdre imaginer une impression produite à la fois sur plusieurs points de la peau, ou répandue sur tout un contenu d'étendue ; c'est ainsi qu'un certain degré de chaleur agissant sur la surface entière du corps nous donne cette sensation remarquable d'une impression faible, mais multiple, bien différente d*une impression unique, concentrée et plus intense.
« Les signes accessoires qui sont attachés aux excitations cutanées n'expliquent pas, sans le secours de la vue, cette localisation exacte, et» cependant les aveugles-nés sont eux-mêmes capables de la faire. 11 doit donc y avoir, à défiot de la vision, un autre moyen d'assurer cette localisation : nous le trouverons en étudiant nos mouvements (1). >
207. La théorie des signes locaux a été acceptée par Helmholtz, par Wundty et par d'autres encore; elle n'est pas limitée aux seules sensations cutanées, mais elle est admise aussi pour les sensations de la vue, comme je le dirai plus loin.
Cette théorie des signes locaux se rattache à un autre principe, à Topinion de certains philosophes qui veulent admettre que la perception de l'espace dépend de conditions purement natives, qui se réduisent à des dispositions anatomiques ; et à celle de certains autres qui, au contraire, admettent que la perception de l'espace vient entièrement de l'expérience. Ces vues ont pris des noms particuliers dans le débat auquel a donné lieu la question : la première a été nommée naliviste, la seconde empirique, Wundt les divise ordinairement en nativisie et génétique^ entendant par la première l'opinion qui s'en tient à l'organisation comme fondement du phénomène, et par l'autre, au contraire, celle qui s'en tient au développement psychologique. Cette [dernière est l'opinion de Lotze que nous avons déjà exposée ; l'opinion de Weber se rattache à la théorie natlviste. Helmholtz accepte la théorie empirique et combat fortement la théorie nativiste (2). Mais Wtmdt trouve à redire aux deux théories ; en effet, dit-il, le nativisme a raison, quand il admet comme indispensables des conditions originaires déterminées; et nous sommes forcés de les admettre, encore que les influences des conditions de la structure ne soient pas prouvées. Et on ne peut contredire à l'empirisme quand il attribue une influence à Texpérience. La théorie des perceptions de tact doit montrer comment de conditions organiques données dérive la disposition spéciale des sensations tactiles selon les loi psychologiques (3). En admettant comme facteur essentiel des perceptions tactiles le mouvement, il rejette la vue comme moyen efBcace de localisation, contrairement à l'opinion de Lotze; il produit ainsi une
(1) Ces passages sont tirés d'un article écrit par Lotze dans la Revue Philth sophique dirigée par M. Ribot. — Année 1877, oct., pp. 318-49, 350, 351, 356, 357.
(2) Cfr. Optique physiologique, p^LSsim, et surtout S 33.
(3) GrundzUgeder pays, Psych,, pp. 47-980.
PERCEPTION d'espace 187
Pi*euve du développement indépendant de l'organe du tact par le
n^oyen du mouvement, ou une preuve que la perception visuelle des
parties de la peau qui touchent et sont touchées n'exerce aucune
influence notable; de fait, les cercles de sensations, dans les endroits
qui peuvent être vus, ne sont pas plus petits, en général, que ceux qui
sont dans des endroits où ils ne peuvent être vus, comme il résulte
des expériences de Weber. En donnant une grande importance aux
mouvements pour le développement des perceptions de tact,
Wundt déclare que les différences de la sensation tactile, par
lesquelles les parties du corps qui touchent peuvent être connues,
sont qualitativeSy et il établit, comme Lotze, des signes locaux,
ayant appelé cette différence locale des divers points de la peau,
coloris local flocale FarbungJ (1).
La doctrine de Wundt parait plus complète que celle de Lotze, et parce qu'elle fait une part à la structure organique et une autre à l'hérédité, et puis parce qu'elle donne au mouvement une plus grande importance que celle même de Lotze ; d'où il suit que, selon Wundt, la différenciation spéciale dérive du mouvement et progresse à la suite du contact des objets externes. Ici, dit-il, les signes locaux et les sensations dérivées du mouvement concourent pour établir les relations spatiales de l'objet (2).
Enfin la perception de tact pour Wundt dérive d'une synthèse, dont les éléments sont les sensations tactiles et le sentiment d'innervation ; d'où il résulte que l'union spéciale des sensations du sens périphérique et le sentiment central d'innervation, qui, dans le cas qui nous occupe, manifestent l'ordre spatial des premières, se nomme synthèse psychique^ ce qui veut dire que c'est un produit qui a de nouvelles propriétés qui ne sont pas contenues dans les éléments d'où dérive la synthèse même (3).
Wolkmann (4) qui dans la perception d'espace par la sensation tactile donne la première place au sens musculaire, et qui, d'accord avec les partisans de la théorie empirique, admet que l'œil aussi bien que les organes du tact doivent la plus grande partie du développement de la perception de l'espace à leur mobilité, c'està-dire à l'union des sensations spécifiques et des sensations musculaires simultanées, combat la théorie des signes locaux et veut admettre que la propriété de distinguer la sensation de droite et celle de gauche, celle de haut et celle de bas, appartient au sens du tact, et n'est ni une sensation sui generis ajoutée à la sensation tactile, ni une modification qualitative. 208. En examinant la théorie de Lotze, connue elle a été exposée ici
(i) Op. ciL, p. 482.
(2) Op, eit,y p. 183.
(3) Op. cit., pp. 481-5.
(I) Lebrbuch der Physiologie vom Slandpunkte des Raetismiis wuU naeh gène- Hscher Méthode, 2 AuO. Zweiter Band, S 91, Gôthen 1876-6.
188 PSTCHOLOCIE PHYSIOLOGIQUE
d'après ses propres paroles, on trouve qull revient quelque rôle à la structure de la peau dans la perception d'une différence locale entre ses diverses parties. Wundt, comme on Ta \i], n'a pas méi la théorie nativiste un certain mérite, celui de vouloir placer la cause de la diSérence locale dans la structure ; ainsi, conciliant les deux théories, il a cru indispensables les deux éléments, conditions organiques et expérience, ou, en d'autres termes, conditions physiologiques dérivées de conditions anatomiques, unies au développemeni psychique qui s'appuie sur l'expérience. Lotze qui donne la plus grande importance au développement psychologique semble ainsi k regarder comme la condition unique de la perception d'espace; il est cependant contraint d'accepter une différence accidentelle dans la structure de la peau, pour avoir la diversité des signes locaux. Si les excitations cutanées étalent parfaitement identiques, ou bien il n'y aurait pas d'onde nerveuse accessoire, ou bien elle serait toujours la même ; et dans le premier cas pas plus que dans le second, il ne se produirait de différence locale, et, par suite, on n'aurait pas de signe local. D*un autre côté, Lotze en admettant que les signes locaux ne sont pas suffisants pour nous donner les différences d'espace sur la peau, mais qu'il est nécessaire qu'on ajoute l'expérience visuelle, pose une chose qu'il faut démontrer, parce qu'il suppose que nous connaissons la disposition dans l'espace par la vue. Mais il y a une autre inconnue ; les signes locaux sont ainsi admis dans la perception visuelle ; et à leur tour ils ne peuvent pas être suffisants, pas plus que ne le sont ceux de la peau, pour expliquer le fait. Du reste l'hypothèse de Lotze de la nécessité du sens de la vue pour le développement de la perception do tact avec les signes locaux est contredite par les expériences Ai Weber, conune on l'a dît plus haut.
Pour moi la théorie des signes locaux ne me satisfait pas plui que Volkmann. S'il y a une différence d'excitation , elle produit pai cela même une différence dans la sensation ; et s'il y a une différejie sensationnelle, elle doit être encore primitive, à l'état natif, et donne par elle-même la différence locale sans qu'il soit besom d'un* expérience ultérieure. En d'autres termes, si une excitation cutané est accompagnée d'une onde accessoire stimulante, laquelle onde es différente d'une autre onde accessoire, toute excitation est dé) différente par sa nature et, par suite, elle se distinguera facilemen d'une autre excitation cutanée quelle qu'elle soit. S'il en est ainsi la théorie des signes locaux devrait conduire aux conclusion nativistes, parce que le phénomène psychique de la perceptio d'espace dépendrait de la différence d'excitation cutanée provenai de la structure spéciale de la peau.
L'analogie avec la perception des différents instruments dans k sons n'est pas complète, parce que nous sommes en mesure ( pouvoir distinguer les sons accessoires qui se combinent et se fo;
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dent avec le son fondamental et que nous savons, non plus d'une façon inconsciente, comme dans les signes locaux, distinguer un timbre d'un autre. Je ne nie pas pour cela qu'il y ait des différences locales dans la peau , selon qu'elle est plus épaisse ou plus souple, qu'elle touche des parties molles comme les muscles ou la graisse, ou des parties dures comme le périoste et les cartilages. Mais avec cela nous aurions des ondes accessoires assez conscientes, et nous pourrions distinguer une sensation qui dérive d'une excitation de la peau en contact avec les muscles, d'une autre dérivant d'une excitation sur la peau qui recouvre l'os ou le cartilage ; mais nous ne pourrions pas distinguer deux sensations excitées sur la peau qui recouvre une même partie molle ou dure, parce que ces ondes accessoires sont identiques pour les deux excitations.
209. 11 me semble que le fait de la localisation des sensations cutanées tient à une toute autre cause et à un processus plus simple, toujours lié pour cela, et subordonné à l'expérience. La sensation s'accomplit toujours dans les centres psychiques, mais elle se manifeste à la périphérie excitée, ou bien on peut dire qu'on a conscience du phénomène dans les centres nerveux où viennent se terminer les nerfs conducteurs dans les racines internes, mais on s'en aperçoit dans les organes périphériques. Ce phénomène dépend de l'expé- Hence des sensations mêmes pour lesquelles il y a une réflexion (1) du phénomène subjectif, et comme une tendance de la perception à revenir vers la cause externe qui a excité le fait psychique, parce que ce fait est en relation avec elle. Les ondes nerveuses qui partent : de la périphérie arrivant aux centres se réfléchissent par la même voie et viennent s'arrêter au point d'excitation. En réalité, le processus nerveux depuis l'excitation jusqu'à l'achèvement du phénoniène psychique n'a pas été interrompu, mais il est au contraire persistant pendant quelque temps, et non seulement au point d'arrivée, aux centres, mais encore à la périphérie excitée ; si bien qu'on peut dire qu'il y a, au moment de la sensation consciente, un processus nerveux persistant depuis la partie excitée jusqu'au centre de conscience. Dans les premiers degrés de la vie, chez les enfants, ce processus nerveux vient se fondre sans distinction dans les centres ; on a par suite une conscience vague de la modiflcation sensationnelle, qui se rapporte à la douleur et au plaisir, au ton plutôt qu'à la perceptivité. La perccptivité se développe par une réflexion de l'onde excitatrice, et cette onde ne peut être réfléchie sur un autre point que sur le point même d'excitation d'où elle est partie. L'existence de cette onde réfléchie peut être prouvée indirectement d'une autre façon. Quand nous voulons nous représenter une partie du corps déjà connue de nous, nous sentons cette même partie non pas comme s'il y avait un stimulus extérieur, mais connue
(1) Voir livre I, eh. vi.
s'il venait de notre intérieur un stimulus qui se propage à la pé: phérîe; et de cette façon nous ne sentons de cette partie que no nous représentons sans aucune autre excitation que la pari cutanée, c'est-à-dire Tenveloppe , et c'est cette partie que nous s« tions dans les autres expériences. On en peut dire autant de ce b que connaissent bien ceux qui ont eu une jambe coupée. De temj en temps ils sentent leur jambe qu'ils ont perdue, ou ils se pla gnent d'une douleur dans cette même partie du corps qu'Us n'oi plus depuis quelque temps. C'est un stimulus des nerfs coupés qi va aux centres et qui retourne à la périphérie, non pas toutefois à 1 périphérie actuelle, mais à celle où l'on sait par expérience qu s était formé le courant nerveux.
Par suite, ce courant nerveux s'établit petit à petit dans la n individuelle, et, comme il s'affermit de degré en degré, la percepd vite se développe jusqu'à l'état adulte. Ces conditions étant posées, le phénomène de la localisation devient facile à expliquer. Si les points excités sont a, 6, c, trois ondes nerveuses courent vers ks centres, où le phénomène en s'achevant devient conscient; ^ réflexion des ondes a été faite sur les mêmes points a, 6, c, qui soiH par suite perçus comme trois points différents, par le fait même qo^ les excitations sont venues de trois points différents. Qu'on remarque que la position de chaque point peut être connue en tant qu'il est eo relation avec un autre, ou, en d'autres termes, parce qu'il occupe une position relative ; sans cette condition la localisation n'aurait lieu que d'une façon indéterminée, elle ne s*aiTêterait pas en un p(M déterminé, qui ne peut devenir tel que par relation. Aussi les excitations cutanées identiques peuvent très bien être perçues comn»^ différentes quant à la situation, tandis qye les excitations différentes sur un même point ne nous donnent aucune différence d'espace.
Si à ce processus très simple, on ajoute qu'aux sensations tactfles sont et peuvent être jointes celle de pression et les musculaires avec le sentiment d'innervation, la localisation devient plus complète elb perception d'espace plus claire, parce qu'il y a une association d'ondes directes et d'ondes réflexes dans le processus nerveux et que cetw association est un moyen plus efGcacc pour arriver à la connaissance d'espace (1).
21 0. Cette localisation des excitations cutanées n'est pas encore cclk qui nous fournit la perception de l'espace, mais elle est un intermê* diaire, elle est le premier pas fait vers cette perception. La localisa tion ou la distinction des différentes parties excitées est encor quelque chose qui ne sort pas du sujet sentant, bien qu'on puiss considérer le corps, dans certaines conditions, comme extérieur l'activité psychique. C'est la relation à l'objet extérieur avec le
(1) L'auteur a expliqué tout au long celle théorie dans son livre : Teoriafisù loffica delta PercezioHe. Milan 1881»
PERCEPTION d'espace 19 1
mditions psycho-physiologiques de la localisation cutanée qui peut )us donner la première représentation d*espace.
Le contact d'un objet avec certaines parties du corps excite un ertain nombre de points sensibles de la peau, lesquels, excités imultanément, constituent des courants nerveux, parallèles, se diri- ;eant vers les centres, et déterminent ensuite les ondes réfléchies lur les mêmes points, lesquelles ondes sont les conditions de la ocalisation. La position relative des points localisés, pour l'autre )hénomène que j'ai appelé objectivation de la sensation, se rapporte I l'objet stimulant ; les parties relatives qui constituent la relation l'espace de la peau se rapportent à l'objet même qui apparaît avec la néme relation d'espace que la peau. Je suppose que l'objet ne présente aucune différence sensible dans la partie qui est en contact ivec la peau ; il n'y aura pas alors d'autre différence que la différence le position des parties excitables. Mais ce n'est pas la pure sensaion tactile qui peut nous donner cette position relative des parties le l'objet, i*enversement de la position relative des parties localisées >Qr la peau : on a déjà admis que deux sensations y contribuent, •elle de pression et la sensation musculaire, en même temps que e sentiment d'innervation qui l'accompagne. Je veux dire qu'il y mra un mouvement, une complication plus ou moins grande de toutes es sensations cutanées au contact de l'objet perçu. Si l'objet ne difère pas dans ses parties, il excitera successivement et simultanément lans aucune différence perceptible ; il apparaîtra alors comme un onh'nu, c'est-à-dire conmie étant constitué départies non interrompues, sans aucun hiatus. L'objet nous donne alors l'espace à deux timensions, longueur et largeur, et se présente comme étendu. Cette orme d'extension est, comme on le voit, un résultat de l'activité psychique avec toutes les conditions physiologiques de la localisation plutôt que du mode spécial de l'objet qui a excité l'organe.
Si, au contraire, l'objet, dans les excitations des diverses parties de \ peau, présente des différences , c'est-à-dire si les excitations iverses qui dérivent du contact de l'objet ont des différences pereptibles, si ces différences ne sont pas assez grandes pour produire i discontinuité, l'étendue présente alors des variations pour les ualités qui peuvent être perçues par le tact, comme la rudesse, la igosité et les variations plus ou moins grandes depuis le poli jusl'au degré de rudesse le plus prononcé. Mais les corps ne préntent pas une véritable continuité dans leurs parties et on peut dire isi qu'il y a de grands intervalles entre les éléments étendus qui I composent. Toutefois le tact et la pression ne s'aperçoivent pas de » intervalles ou de ces hiatus^ à moins qu'ils ne soient très grands [atîvement au rapport réciproque des parties étendues. En lUtres tennes, l'organe de la peau n'a pas une sensibilité assez uide pour percevoir les hiatiis ordinaires d'un corps étendu, qui r suite paraîtra toujours continu. Mais si ces intervalles sont plus
considérables, il y a dans la perception une discontinuité qui correspond à une partie du corps non occupée par des éléments étendus, ou à un vide. En réalité la discontinuité dans la perception d'espace se produit par la sensation successive et simultanée de parties qui sont séparées des autres dans le même corps par suite de Fabsence d'autres éléments étendus. Et cela peut être perçu, parce qu'il y a dans la localisation cutanée une discontinuité que le mouvement peut faire connaître. La forme, la figure des objets dépendent de conditions qui sont celles de la perception de la troisième dimension de l'espace.
211. L'espace est perçu comme vide et comme plein. La première perception vient de la sensation musculaire seulement ; la seconde, de la sensation de tact, de pression, et du sentiment d'innervation motrice. La faculté qu'ont les diverses parties du corps de se mouvoir librement, et le sentiment qu'on éprouve dans ce mouvement sans rencontrer d'obstacle d'aucune sorte, font acquérir la perception d'espace vide ou non occupé. Au contraire, l'obstacle qui vient s'opposer au libre mouvement d'une partie du corps donne un sentiment de résistance qui est le sentiment fondamental pour la perception de l'espace plein ou de l'étendue de la matière. Toutefois dans la résistance, d'autres sens sont mis en activité, et surtout le sens cutané du tact et celui de la pression. La résistance suscite réellement la sensation de pression, et une résistance plus énergique peut susciter même la tension musculaire, tandis qu'un simple contact léger et superficiel provoque la sensation de tact proprement dit.
Mais si le sentiment de résistance est fondamental pour la perception d'espace, il ne donne cependant pas Textension dont les modalités constituent l'espace plein ou occupé, quand les sensations de tact et dépression ne sont pas accompagnées de celle de mouvement, ou mieux n'y sont pas associées. Le contact et la pression sans mouvement, bien qu'ils soient excités par une certaine quantité d'éléments étendus, compris dans le lieu ou dans la partie du corps qui résiste, ne donnent qu'une sensation localisée sur la surface de la peau excitée, laquelle sensation se réduit à la simple résistance ; mais si, au contraire, le point même de la peau qui est excité vient à être mA par le corps, ou si le corps est mû par Torgane, on aura une série de sensations se rapportant au même corps. Cette série, qui apparaît non interrompue ou sans intervalles, se manifeste comme continue, ou comme un composé de parties homogènes contiguês, ayant une limite ou mieux deux limites, si on considère un point de départ, ou commencement, et le teime de la série même. Cette série est l'ordre et la disposition des éléments étendus , lesquels, bien qu'ils soient successifs, sont perçus dans la sensation comme coexistants, c'est-à-dire comme simultanés. Un fait dépendant des conditions organiques mêmes contribue à ce phénomène; c'est-a-