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CHAPITRE PREMIER

Sentiment

304 . Nous avons montré, dès le commencement de cet ouvrage, cjue la sensation est le phénomène fondamental primitif d*oii dérivent, par évolution et différenciation, tous les autres phénomènes psychiques plus élevés ; nous avons montré aussi que cette sensation, bien qu elle semble être un fait simple, est en réalité un phénomène complexe qui a une qualité et une tonalité. La première de ces propriétés se développe dans les différentes formes de la perception, la seconde dans le sentiment, La perceptivité est en relation avec le monde extérieur, facteur externe de la sensation ; le sentiment n'a en apparence aucun rapport avec Textérieur, et il se manifeste comme tin état qui n'est jamais isolé, mais qui est toujours joint à la qualité de la sensation, ou qui au moins se localise, ce qui est toujours une propriété de la perception. En réalité, une sensation ne se présente jamais comme simple qualité, c'est là une véritable abstraction ; mais elle est toujours accompagnée de Tétat de sentiment. Pour Tanalyse, on a dû considérer comme distincts ces deux modes du phénomène qui sont naturellement inséparables.

J'ai dit que le sentiment n'a pas, en apparence^ de cause externe comme la qualité de la sensation, mais, en réalité, elle en a une qui n*apparait pas toujours, et qui, quand elle apparaît, n'apparaît jamais que par la perceptivité. C'est une force extérieure à l'organisme vivant, laquelle, agissant sur lui de diverses manières et sous des conditions diverses, contribue à déterminer les formes du sentiment. De sorte que le sentiment est le résultat d'un conflit de deux forces, l'une extérieure et l'autre intérieure, la première comprise dans les forces naturelles externes, la seconde dans l'organisme vivant. Dans ce conflit, il y a une victoire qui peut être du côté de la force extern^, ou au contraire de celui de l'organisme qui est sous l'influence de celte force externe ; dans la défaite et dans la victoire sont deux formes différentes et opposées du sentiment, on les appelle ordinairement plaisir et douleur.

Sergi. iO

305. Le sentiment est donc la partie affective de la sensation, et il se manifeste sous certaines formes fondamentales, qui sont ses principaux caractères. Toutes les autres formes sont des variantes de cci formes fondamentales ; souvent elles tirent leur caractère de la qualité de la sensation , dont elles sont accompagnées. Quand elles n*oot pas une qualité sensationnelle définie, la forme du sentiment ne présente pas de variété dans le caractère, mais elle offre une uniformité très indéterminée, et qu'il est impossible de définir.

Les formes fondamentales sont le plaisir et la douleur qui soot opposés, et Vindifférence ou état d'excitation. Toute sensation est accompagnée d'un de ces états, et, par suite, chacun d'eux prend un caractère défini, et se manifeste sous une forme secondaire qui est déterminée par la sensation avec laquelle elle apparaît à la conscience. Ainsi, par exemple, une excitation sur les organes du goût provoque, outre la sensation qualitative de goût, un sentiment de complaisance ou de dégoût ; la complaisance se rapporte au plaisir, le dégoût à la douleur ; mais Tun et l'autre sont des formes qui ont des caractères différents de ceux du sentiment qu'on éprouve de b part d'une excitation cutanée ))Our une température trop basse on trop élevée, ou pour une température que nous appelons ordinairement tiède, et qui est, par suite, agréable. Cependant ces deux formes de sentiment se rapportent l'une et l'autre au plaisir et à b douleur.

11 y a, au contraire, d'autres états douloureux et agréables qui restent avec leurs caractères généraux, et ne sont définis par aucune qualité sensationnelle ; ce sont ceux qui dérivent d'excitations de fonctions organiques, ou qui proviennent de certaines parties dfl corps qui ne donnent ordinairement aucune sensation, et qui ne sont pas munies d'organes spéciliques, mais ont seulement des nerfs sensitifs. Ainsi on éprouve des douleurs dans certains os, dans des muscles, on a des névralgies qui sont des altérations de nerfs périphériques. Eu vérité, cet état, qui constitue un sentiment ordinairement douloureux, appartient à la sensibilité qu'on peut appeler générale, et a une forme qui, dans tous les cas, ne se distingue que par l'intensité et le volume, et qui est indifiérente (juant au caractère.

Les sentiments qui dérivent des sensations spécifiques et qui ont par suite, un caractère défini comme les sensations elles-mêmes, et ceux qui viennent d'excitations de parties qui sont ou organes de nutrition, ou parties anatomiques indistinctes, muscles, os, nerfe, se rapportent à des conditions primitives des êtres animés et de l'homme. Mais il y a d'autres sentiments dérivés aussi, dont les excitations sont centrales, mais qui sont plus complexes, parce qu'un très grand nombre d'éléments concourent à leur production et à leur évolution. Ces sentiments qu'on peut appeler idéaux, parce qu'ils sont principalement suscités par des idées, occupent un champ plus vaste que les premiers, et offrent une plus grande variété, subissant des modifications et des

gradations souvent très notables, souvent aussi assez délicates pour échapper à une analyse attentive.

306. Plaisir et douleur sont deux états de sentiment opposés, ce sont deux termes extrêmes qui en supposent un moyen. Cet état moyen est Véiai d'indi/féreîice ou d'excitation^ selon l'expression de Bain.

En général, il est facile de s'apercevoir qu'on ne passe pas de la douleur au plaisir et vice versa, de même que la cessation de Tun n'est pas le commencement de Tautrc. Douleur et plaisir sont comme deux pôles qui ont une ligne neutre, et le passage de Tun à l'autre se fait par cette ligne neutre. Il n'y a pas, du reste, de raison pour qu'on passe d'un état extrême à l'autre; on peut, au contraire, rester dans la ligne neutre, et à l'état d'indilférence. C'est ce qu'on voit mieux que partout ailleurs quand le plaisir cesse ; l'état suivant est alors un état dindifférence. On le voit encore quand une excitation, qui d'abord a produit du plaisir, diminue de valeur parla répétition. La même excitation finit, au bout d'un certain nombre de fois, par produire non plus le plaisir vif qu'elle a produit la première fois, mais seulement un état d'indifférence.

Il y a en outre certaines excitations normales qui produisent des ondes nerveuses d'intensité médiocre. Telles sont les ondes qui dérivent d'excitations périphériques, température normale, lumière diffuse, et d'excitations entopériphériques, c'est-à-dire des organes de nutrition en fonction normale.

Non seulement cet état d'indifférence du sentiment est bien une réalité, mais, pour le nier, il faudrait supposer que la condition psychique est une lutte continuelle entre le plaisir et la douleur, sans un intervalle de repos : ce qui est contraire à l'expérience et aux faits. Epicure, qui n'a admis aucun intermédiaire entre le plaisir et la douleur, a été obligé de reconnaître qu'entre la douleur et le plaisir directement provoqué par les sens, il y a un état qu'on peut appeler privation de douleur, et que c'est dans cet état que consiste le plaisir le plus grand. Cet état est un état de calme et de tranquillité, et par suite le souverain bonheur pour les épicuriens (1). Si la cessation de la douleur peut produire du plaisir, c'est là, poumons, un plaisir négatif, le plaisir réel et positif venant de stimulus qui conduisent directement à lui, sans passer par la douleur. Il me semble utile d'appeler l'indifférence état d'équilibre, équilibre psychique qui est très instable, parce qu'il est très facilement troublé

(1) « Nom quoniam, quum privamur dolore, ipsa libercUione et v<icuUate omnis motestiœ gctudemiis, omne autem id, guo gaudemus^ voiuptas est.., Itaqxie non pl(tcuit Epicuro médium esse quiddam inter dolorem et voluptatem : illiid enim ipsum^ quod qxUbusdam médium videretur, quum omni dolore careret, non modo voluptatem esse, verum eliam summam voluptcUefn, Non ea sola voiuptas est, quœ quasi titillet sensus et ad eos cwn suavitate adfluai, » Ciceronis, De fmibus bonorum et uiaiorum, 1, 37, 40.

même par les courants nerveux qui le constituent ; il suffit d'on accroissement ou dune diminution très faible d'intensité.

307. Il sera plus facile de comprendre Téquilibre psychique et de se convaincre de son existence, quand on saura en quoi consistent k plaisir et la douleur et les causes qui les produisent.

On a dit précédemment que, dans la production du sentiment, fl y a conflit de deux forces et que la victoire doit rester à l*uiie de ces deux forces, soit à la force externe, soit à la force psychique. Expliquons plus clairement cette idée. Une force extérieure à rorganisoe vivant peut agir sur lui de telle sorte que son action soit nuisible, destructive, soit totalement, soit eu partie. Il y a ici un conflit eotre la force externe avec son influence destructive et l'organisme qui réagit néanmoins. Si Tinflucnce nuisible a une grande énergie, b réaction en aura une aussi grande ; si Taction l'emporte, la réactin est une force perdue, et Tinfluence nuisible continue à agir au détriment de l'organisme. Ce conflit qui se teimine par la victoire de l'action destructive sur l'organisme, par une perte de force nca seulement sans compensation, mais continue, se manifeste à b conscience de Tétre sentant comme une douleur.

Si, au contraire, l'influence d'une action extérieure provoque, dans les forces de lorganisme, une réaction qui n'est pas opposée ni contraire, l'action et la réaction coopèrent pour pi*oduire une activité énergique qui surpasse celle de l'état ordinaire ; rénergic vitale coopère avec l'énergie externe, et s'augmente. 11 n'y a pas îd d'action funeste, mais augmentation d'action utile ; ce fait se manifeste à la conscience comme plaisir.

Des excitations qui ne sont pas nuisibles, et qui n'augmenlest pas l'activité vitale, mais qui la laissent dans son état ordinaire, produisent des états d'indiflérence ou d'équilibre ; ceux-ci n'apparaissent à la conscience ni comme plaisir ni comme douleur.

Mais quelles excitations sont funestes, et quelles autres exercent une influence favorable à l'augmentation de l'activité psychique! Aucune force externe prise en elle-même n'a l'une ou l'autre de ces deux influences, c'est seulement par leur rapport avec les organismes que ces fonres peuvent devenir ou nuisibles ou utiles. On a déjà fait remarquer que la vie de relation, conune le système trophique, a pour but la conservation, et j'ai établi un principe que j'ai nommé esthophylattique. La sensibilité originelle a pour fin la protection de l'être vivant, qui, dans les conditions d'existence, doit & adapter pour vivre et se conserver. Le principe d'adaptation doit être invoqué non seulement pour la nutrition et la reproduction, mais aussi pour la défense qui est réservée, en très grande partie, à la sensibilité de relation. L'adaptation suppose encore la sélection naturelle^ principe très important, rais en avant par Darwin, pour indiquer le moyen par lequel les êtres vivants s'adaptent aux conditions d'existence, moyen qui produit

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es modificaiions organiques réclamées par ces mêmes conditions rcxistence.

Or, dans les êtres vivants actuels qui se sont déjà, en général, idaptés aux conditions d'existence, il peut se produire, dans le niiicu 011 ils vivent, des influences externes qui ne sont pas adaptées à eux soit entièrement, soit en partie. La sensibilité de *elation, développée sous cette influence et pour la défense, avertit le Tantagonisme qui existe entre Tétre vivant et les actions exté- •ieures. Cet avertissement ne peut être qu'un état de conscience que lous avons coutume d'appeler douleur. On a donc, comme dans e premier cas, un conflit dans lequel la force extérieure l'emporte, m bien, comme dans le second cas, un manque d'adaptation aux brces externes influentes, et la douleur est un état de conscience ]ul fait connaître ou manifeste Tantagonîsme de deux forces, iont l'une, la force extérieure, l'emporte. La seconde manière n'est ]u'une explication de la première, parce que les forces sont en mtagonisme alors qu'elles ne concordent pas, et ne concourent pas ui même but. Quand, au contraire, il y a adaptation entre les orces extérieures incitantes et la force organique incitée, la con- K^ience manifeste sous forme de plaisir cet accord et ce consensus.

Or, ces adaptations des états sensationnels sont beaucoup plus rariables et plus relatives que les fonctions organiques qui ont rapport 1 la nutrition et à la reproduction. Une excitation à laquelle nous lous sommes adaptés dans les états antérieurs cesse d'être en accord )ar suite d'une augmentation d'intensité: ou encore cette mêmeexciation qui a une intensité à laquelle nousnous adaptons ordinairement t facilement est en désaccord par suite d'une condition relative du noroent; il faut alors un certain temps pour que l'adaptation se asse ; et si celte excitation n'est pas d'une énergie telle qu'elle luisse s'adapter ordinairement, elle acquiert le véritable caractère l'excitation nuisible, et elle produit une douleur définie et contante, tant que dure l'excitation même. Si, par exemple, une chaleur e 26^ centigrades est une température normale, à laquelle nos rganes sensationnels sont adaptés, une augmentation de 10^ pro* uit un état douleureux parce que nous ne sommes pas adaptés à ette nouv(!lie température, et, comme nous ne pouvons nous y adap- ^r, la sensation acquiert un caractère douloureux défini et fixe, qui e cesse que quand la température s'abaisse. Quand, au contraire, nous >nimes habitués a une lumière d'une intensité médiocre /, une augicntation /' de lumière nous cause une douleur parce qu'elle nous blouit. Mais si l est la lumière ordinaire du jour, pour laquelle ous ne sentons aucune peine, la douleur cesse au bout de quelque împs, parce que l'organe s'adapte graduellement à l'excitation.

Ce qui est vrai pour les sensations pures l'est aussi pour les utres sentiments dont le caractère général se ramène aux formes primitives, plaisir et douleur. Affliction, chagrin, peine, compas-

sîon, correspondent à des états douloureux, tandis que joie, plaisir, bienveillance correspondent à des états agréables de la conscience. Si on est affligé de la perte d'une personne chère, c'est que celle-ci faisait partie de Torganisme de la conscience,la présence ou lldée de la présence de cette personne était habituelle et adaptée àTétat constitutif de la conscience, et l'idée de la perte de cette personne ou l'absence de la personne avec l'idée qu'elle est perdue, non seulement ne peut se concilier avec la conscience, mais est encore en antagonisme avec elle, et dans cet antangonisme l'être sentant succombe. La persistance de l'idée de la perte produit un état douloureux qui est l'affliction, et un abattement correspondant, dérivé dW dépense continuelle de forces qui ne se réparent pas. Dans la joie c'est le foit opposé qui se produit. Un désir satisfait est une exaction en harmonie avec 1 état de conscience dont le désir était partie intégrante ; la satisfaction provoque par suite une réaction de même sens qui n'est pas nuisible, et réactive les forces vitales; il y aid une compensation à la réaction.

Je dis donc que la douleur est un état de conscience qui rév^ un conflit entre la force extérieure et la force organique, le défont d'adaptation de celle-ci à la première, et une réaction sans compensation ; de là naissent rabattement et la perle des forces. Le jp/aistr, par contre, est un état de conscience qui révèle que la réaction s'est syoutée à l'action excitatrice par adaptation, et qu'il en est résulté, par synergie, une augmentation d'activité vitale, d'où la compensation de la réaction. Vindifférence, enfin, est l'état neutre de conscience qui manifeste une adaptation parfaite de roi^nisme aux excitations d'intensité constante et invariable. L'exposition ultérieure de la théorie du sentiment montrera mieux la vérité du principe énoncé.

308. Je me souviens que Puulhan, dans un article (1), a donné une explicatioi analogue à celle que je viens d'émettre sur les états du sentiment. ACais nos content du principe d'adaptation, il y introduit encore celui d^évolution, en disaot que « le plaisir accompagne révolution de l'organisme conscient; la douleur, b dissolution et rindifTérence ou l'inconscience, Téquilibre ». 11 me semble qae, en réalité, l'évolution n'entre qu*accidentellement dans le sentiment considéré sous les formes du plaisir, pas plus que la dissolution n'entre dans la douleur; et cela, quand ces états nouveaux de conscience, ou phénomènes organiques, coïncident avec l'évolution organico-psychique. Mais si le plaisir se rapporte presque toujours à des états déjà adaptés et formés, l'évolution n'y entre ptf en concomitance ; la douleur |)eut être un simple fait d'antagonisme à l'état de conscience formé et à l'organisme déjà défini, sans conduire à la dissolution. La cause disparue, l'organisme se remet à l'état d'équilibre.

Une théorie émise par Kamilton a donné naissance à un grand nombre d'antres qui n'en sont que des modifications. « Le plaisir est une réflexion de l'exercice spontané et libre d'une faculté dont la conscience nous révèle l'action. U

(l) Revue tcientifique, !•' sept. 1877.

douleur est une réflexion de l'exercice forcé et comprimé de celle facullé. ■ Stuart Mill fait une critique sévère de cette théorie, et la rejette (1).

Hain suit le principe de Hamilton, mais il en modifie les termes, après avoir distingué dans le sentiment ce qui est état de conscience proprement dit, et ce qui est purement physique. Considéré comme plaisir ou romme douleur, Tétai de conscience est indéfinissable ; mais si Ton considère la partie physique du phénomène, on peut dire dans le plus grand nombre des cas que « les états agréables se rattachent à un accroissement et les états douloureux à une diminution de l'action île quelque fonction vitale ou de toutes les fonctions vitales (2) ».

Dumont dirige contre cette théorie de Bain une critique qui me semble plus apparente que réelle. Il accepte le principe de Hamilton avec quelques modifications d'expressions. ■ Nous dirons, dit-il, pour exprimer les mêmes vues que Hamilton, qu'il y a plaisir toutes les fois que l'ensemble des forces qui constituent le moi se trouve augmenté, sans que cette augmentation soit assez considérable l)Our produire un mouvement de dissociation de ces mêmes forces; il y a douleur, au contraire, quand cette quantité de forces se trouve diminuée. Ce n'ost pas dans la dépense de force que nous plaçons la condition du plaisir, mais au contraire dans le fait de recevoir de la force ». Or, dans les expressions de Bain, accroissement et diminution, Dumont trouve que l'augmentation des fonctions doit entraîner avec elle une dépense et une diminution de force et réciproquement. « Par suite de cette inexactitude d'expression, continue-l-il, cette définition arriverait à signifier le contraire de la nôtre, et il semblerait ({ue Bain place le plaisir où se trouvent selon nous Ja fatigue et la douleur (3).-

Ainsi Dumont admet l'augmentation de force dans le plaisir, mais peut-être croit-ll que l'augmentation vient de l'extérieur? (iOmmenl? c'est ce qu'il ne dit pas. J'ai admis, pour moi, une synergie de la force excitatrice et de la force excitée, mais comme action et réaction (^ui, loin de se combattre, tendent au contraire à un effet unique. Mais ce qu'on ne comprend pas, c'est qu'une force externe vienne s'immiscer dans l'organisme par le moyen de l'excitation.

Je crois les expressions de Bain exactes, mais je pense que le principe dont il se réclame peut être considéré comme un effet de la douleur et du plaisir, plutôt que comme l'essence de l'un ou de l'autre, car, d'après ce que j'ai dit plus haut, par suite de l'absence d'adaptation, la réaction provoquée est une dépense de force sans compensation, étant, comme elle est, opposée et contraire et d'autant plus grande que la résistance est plus considérable dans la force excitatrice. Dans la réaction provoquée par des excitations adaptées, il y a synergie, l'action coopère avec la réaction à l'activité vitale, qui, par cela même, doit être augmentée.

H. Spencer, en admettant des états de douleurs dérivés d'inactions (the négative paifis), et d'autres dérivés d'actions excessives (the positive pains), établit que le plaisir accompagne les états qui sont entre ces deux extrêmes. Il suit de là que les états extrêmes, positifs et négatifs, pour lesquels il y a douleur, sont incompatibles avec l'équilibre des fonctions qui constitue le bienêtre, tandis que l'état intermédiaire, dans lequel on éprouve le plaisir, est

[\\ La Philosophie de Hamilton, chap. xxv.

(2) Les Sens et V Intelligence , p. 246 et suiv. Trad. franc.— Cfr.L'E«prt7e/ le Corps, p. 6*2. Trad. franc, fiiblioth. scient, intern. F. Alcan, éditeur,— Les Émotions et la Volontéf 3* édition, p. 12. Trad. franc. F. Alcan. éditeur.

(3) Domont. Théorie scientifique de la sensibilité, pp. 67-68. Biblioth. scient, internat. F. Alcan, éditeur.

compatible avec l'équilibre des fonctions, ou plutôt est réclamé par cet équililm. u Dans une série mutuellement dépendante d'organes ayant un coruetutui df fonctions, l'existence même d'un organe spécial, ayant sa fonction spéciale, implique que l'absence de cette fonction doit causer un trouble dans le eonsentut: implique aussi que sa fonction peut devenir excessive au point de troubler le consensus ; implique par conséquent que le consensus n'est maintenu que pir un degré moyen de la fonction (1). »

La théorie de l'illustre philosophe anglais est incomplète ; elle se rédoit essentiellement à l'adaptation des états de l'organisme aux excitations extérieures, mais elle n'explique pas tous les faits du sentiment qui ne se réduisent pas toujours à ces trois termes, inaction et excès d'activité, termes extrêmes, et terme intermédiaire entre ceux-ci, comme nous le montrerons dans la suite.

309. Je désigne sous le nom de phases du sentiment, la transfor mation en une autre forme des trois formes indiquées, qui sont les formes fondamentales. Souvent il arrive qu*une excitation qui a produit un état douloureux produit dans le même individu un sentiment opposé, du plaisir ; comme il arrive aussi que le plaisir passeà rétat d'indifférence. Ces deux cas que j'ai indiqués sont les plus ordinaires. Une douleur, par suite, peut devenir un plaisir, quand elle ne produit pas réellement la destruction de Torganismc, mais qu'elle est seulement provoquée par des excitations auxquelles les fonctions organiques ne sont pas encore adaptées. La possibilité de l'adaptation implique celle de la transformation et de la phase, b fumée du tabac; en est un exemple aussi clair qu'il est commun ; la première fois, elle apporte des troubles notables ; si Ton continues fumer, l'organisme s'adapte à l'eifet du tabac, et, quand l'adaptation est complète, il en résulte un état de plaisir. Au contraire, une excitation qui a produit du plaisir devient indifférente en devenant habituelle. Ce phénomène se présente dans un grand nombre de faits qui, à la première Impression, causent de Tadmiration et de la surprise; par exemple, la vue de la mer pour celui qui ne l'a jamais vue, un site agréable à la campagne. Cette transformation est très conunune dans les sens du goût et de l'odorat, dans lesquels il arrive aussi qu'un état agréable se change en un état douloureux. Un mets ou une boisson qui avaient coutume de nous plaire peuvent, après une indigestion, nous devenir désagréables pour toujours ou pour quelque temps.

11 en est de même encore pour une autre classe de sentiments, c'est-à-dire pour ceux qui dérivent des idées. Une action dans laquelle entre l'influence de la pudeur est pénible si on la fait pour la première fois ; mais, si on la répète plusieurs fois, elle devient indifférente. Une personne qui a avec nous des rapports affectueux et amicaux peut devenir odieuse, si elle agit d'une façon contraire à sa conduite habituelle, à celle qui était en convenance avec notre caractère. Par contre, une personne qui nous était insupportable peut

(1) Princip€$ de Psychologie. Tome J, p. ?8'i. Trad. franc.

nous devenir chère par suite d'une action vertueuse ou généreuse qu'elle accomplit pour nous ou pour d'autres.

Le passage d'un sentiment extrême à l'autre est graduel, comme l'adaptation aux excitations, et il doit se faire par la ligne neutre, c'est-à-dire que, si c'est la douleur qui se change en plaisir, le sentiment s'abaisse graduellement jusqu'à Findifférence, pour s'élever de là jusqu'à l'autre extrême qui est le plaisir.

310. La relativité du sentiment est plus grande que celle de tout autre phénomène psychique. On entend par relativité la façon diflféi*ente dont le phénomène se manifeste dans les différents individus. Des excitations identiques peuvent produire sur deux personnes dilFérentes des états opposés, de même que deux excitations différentes peuvent produire des états identiques. Et le sentiment excité n'est pas seulement relatif aux divers individus, il Test encore dans le même individu, aux différents temps et aux différentes occasions. On peut donc dire que la relativité se manifeste dans le même individu par suite de l'âge, de l'éducation, de la culture intellectuelle, de l'habitude, du temps, du lieu, selon l'état antérieur ou présent, sain ou morbide.

Les sentiments relatifs à la pudeur sont, en général, plus vifs chez les femmes, et, parmi les femmes, chez celles qui sont les mieux élevées. La tendresse et les sentiments qui s'y rapportent sont plus faciles à exciter chez la femme que chez l'homme. Chez celui-ci, au contraire, prédomine le sentiment de la supériorité, qui se manifeste même par l'effort qu'il fait pour cacher et pour étouffer les sentiments de tendresse. Les personnes bien élevées et dont l'esprit est le mieux cultivé ont des sentiments plus délicats que les autres. La femme du peuple n'a aucune honte de prononcer, dans un accès de colère et de ressentiment, les mots les plus grossiers ; tandis que la femme bien élevée a honte même de les entendre. Les sentiments de compassion sont développés dans l'âge mûr, mais ils font défaut, ou sont à peine rudimentairesdans l'âge tendre. On sait quel traitement les petits enfants font subir aux animaux, et même aux vieillards et aux fous qui deviennent pour eux un objet de divertissement et de moquerie.

Si nous arrivons aux sentiments esthétiques, la diflérence est plus sensible entre les différentes personnes en général, et en particulier entre celles qui ont de l'éducation et de l'instruction. Deux lettrés ne sont pas toujours d'accord dans l'appréciation d'une beauté esthétique. Celui qui lira les appréciations de Tommaseo sur Schiller et Gœthe, sur Shakspeare et Dyron et qui les comparera à celles de Mazzini, trouvera entre elles une opposition bien marquée. 11 sufRt d'assister à la représentation d'un drame ou d'un opéra pour s'apercevoir de la diversité des jugements, née de la différence du sentiment esthétique excité. Le sentiment qui en dérive est en rapport avec tou^ les états de consciepce de l'individu déj^ constitués

antérieurement ; il ne peut, par suite, se développer que sous certaines conditions qui sont les antécédents nécessaires de rêtre sentant, en admettant que celui-ci soit supposé être privé de toute préoccupation.

Il y a plus, chez un même individu en des cas difTérents, une même excitation peut donner naissance à des sentiments divers et opposés. Cela implique que les états de conscience, qui constituent la raison de la relativité, sont changés ou simplement modifiés.

La relativité du sentiment constitue à elle seule une étude très importante qui a son application, dans la science de l'éducation, pour la formation des caractères.

Bain formule d'une façon un peu différente la loi de relativité do sentiment, et il établit une catégorie spéciale de sentiments relatifs, dans laquelle il trouve deux facteurs, l'un intérieur, et l'autre objectif, qui a rapport à la nature de l'excitation (1). Je reviendrai sur ce sujet à un moment plus opportun.

311. Un fait très important, c'est la diffusion des excitations, qui a été bien étudiée par Bain et par Spencer sous le nom de loi de diffusion. Bain a formulé ainsi la loi : c Selon qu'une impression est accompagnée de sensations, les courants excités se diffusent librement à travers le cerveau en provoquant une agitation générale des organes du mouvement, et en y intéressant aussi les viscères (2) >• Spencer l'a énoncée ainsi : c Tout sentiment périphérique ou central, sensation ou émotion, est le simultané, d'un ébranlement nerveux, et est le résultat d'une décharge nerveuse, laquelle a, dans le corps, un effet spécial et un effet général. >

c Voici quel est, comme on l'a expliqué plus haut, l'effet général. Le mouvement moléculaire dégagé par un stimulus quelconque, dans quelque centre nerveux que ce soit, tend toujours a s'écouler le loi^ des lignes de moindre résistance dans l'étendue du système nerveux, excitant d'autres centres nerveux et suscitant d'autres décharges. Les sentiments de tout ordre, modérés aussi bien que violents, qui d'instant en instant s'élèvent dans la conscience, sont les corrélatifs d'ondes nerveuses qui sont sans cesse engendrées et sans cesse répercutées dans l'étendue du système nerveux, la décharge nerveuse perpétuelle constituée par les ondes perpétuellement engendrées affectant à la fois les viscères et les muscles, volontaires et involontaires (3). »

La loi de la diffusion apparaît clairement dans les expressions do sentiment, ou, comme dit Spencer, dans le langage des émotions. Dans ce phénomène, les muscles volontaires et involontaires sont

(1) Les Emotions et la Volonté. Chap. vi. Trad. franc. — Voyez C Esprit et ie Corps, pp. 258 et suiv. Trad. franc.

(2) Les Emotions et la Volonté, p. 4.

(3) Principes de Psychologie. Tome II, p. 563. Trad. franc.

DUS forme d'aclivilé et de mouvements réflexes, ainsi que orj^^anes, comme les organes de sécrétion, et le système e. Je m'occuperai plus loin de ce point d'une façon spéciale. a(!tion dilfuse de l'excitation n'agit pas seulement sur les et sur le système moteur, elle envahit encore les fibres et nce grise des centres sensitifs adjacents à ceux qui sont directement, et elle accroît, pour ainsi dire, le volume et é de la sensation, non seulement en mettant en liberté une neuse |)lus grande , mais en donnant encore à quelques isce caractère indéfini, qui fait souvent qu'on ressent un is fort de les éprouver. La raison en est dans ce fait seul que i secondaires excitées par diffusion ne peuvent correspondre :'as à une sensation spéciale et déterminée, mais qu'elles 'ulement à accroître celle qui est directement provoquée et Néanmoins, la diffusion ne limite pas là ses effets, elle peut ot cela selon les lois de reproduction, des sensations qui ^nt par dos éléments accessoires la valeur de la sensation 't principale, sous la forme où elles apparaissent, rt Spcn(»er a fait remarquer ce nouvel eftet de la diffusion ) semble réduire aux seuls mouvements et aux affections ts. «... Puisque plaisirs et douleurs sont en partie constitués .'lats de conscience locaux, frappants, excités par des stimuaux, ils sont en grande partie et surtout composés par s (1(* conscience secondaires excités indirectement par loii de la stimulation du système nerveux (1). » — La d(îs excitations même à travers les éléments sensitifs, outre *nts moteurs, explique certaines manifestations particulières iieiits (]ui ne pourraient être expliriuées d*une autre façon. îiucoup de cas par exemple, la colère n'apparaît pas i('m(»nt, mais lentement et progressivement, jusqu'à ce rrive à son maximum. Il y a dans le premier cas diffusion h'^ments sensitifs, et dans le second par les éléments moteurs. ^s s(Mitlments()nt une intensité. Cette intensité dépend en parexcitation, comme celle des sensations, mais elle peut aussi I» dc^s conditions de la force psychique, et non de l'excitation. ier cas s(» trouve dans les sentiments excités directement par lus extérieur, et qui ont tme communauté d'origine avec les is proprement dites avant qu'elles ne se transforment en idées. Mit les excitations ({ui sont produites sur la peau, sur la rér la muqueuse de la langue et sur la région olfactive. La ou le plaisir excité est proportionnel au stimulus extérieur. l y a pour le second cas un fait auquel on n a pas peut-être tant d attention qu'il le faut, c'est celui où une excitation de

'•ipcs (lo ptff '/ioto(/ic p. 291, f,;^ 128et lôI.Trad. franc. Dans ce dernier e. Tauteur se propose de démontrer ce qu'il avait avancé dans le S 128.

petite intensité provoque un sentiment très intense. Une expression qui renouvelle une idée est comme une étincelle dans une matière explosive. Le véritable excitant du sentiment, c'est Tidée renouvelée par un root, ou par autre chose, par exemple la présence d*un individu ou d'un objet. La force psychique se trouve, dans ce cas, dans un état analogue à celui que les mécaniciens nomment énergie virtuelle, et force decollocation. La poudre enfermée dans la culasse d'un fusil ou d'un canon produit les effets que chacun sait, tandis que, libre et non comprimée, elle n'a aucune force en s'enflammant. C'est la force d'expansion des gaz qui se dilatent qui produit des eflets d'une grande énergie, quand ces gaz sont dans un endroit où ils ne peuvent se répandre librement. L^énergie de la poudre ou de la dynamite est une énergie virtuelle ou une force de collocation. Il en est de même pour quelques sentiments.

On est disposé par des circonstances antérieui*es à un sentiment d'une grande intensité ; une seule idée qui se trouve excitée, et qui est en rapport avec les dispositions déjà constituées, évoque un sentiment exagéré. Cela a coutume d'arriver tant dans les cas de sympathie que dans ceux d aversion pour les choses ou les individus; la disposition antérieure à l'aversion ou à la sympathie rend exagéré et très Intense le sentiment qui peut naître d'une excitation très petite en ce sens.

313. En admettant que la douleur et le plaisir ont une intensité, cette intensité est très difficile à apprécier d'après des signes extérieurs. En réalité, l'individu même qui l'éprouve peut évaluer un sentiment ; il est difficile pour d'autres d'en apprécier l'intensité. Néanmoins il y a des signes qui permettent de calculer approximativement la force de la douleur ou du plaisir; ces signes sont les expressions des sentiments, en général des mouvements ou d'autres modifications viscérales produites par la diffusion des excitations.

Toutefois, lestimation est relative dans les deux cas, parce que ces signes extérieurs ne se manifestent pas avec la même énergie chez tous les individus, que chez les uns ils semblent manquer dans certains cas, tandis que chez d'autres il y en a plus que le sentiment n'en peut exciter. Quand les signes exprimant le sentiment ne correspondent pas à la réalité, c'est en partie la résultante de l'éducation par effort de volonté, ou de conditions nerveuses particulières, par suite desquelles la diffusion est très circonscrite; quand, au contraire, ces signes dépassent l'intensité du sentiment, ce fait dépend d'habitudes acquises non modifiées par la volonté, ou de conditions nerveuses spéciales, par suite desquelles une excitation court avec une grande facilité et se répand à travers les voies habituelles ou de moindre résistance. Non seulement ce sont des individus, mais des races entières qui présentent de ces différences, de même que, dans la même race, il y a, entre les classes sociales, des différences provenant de l'éducation. Comme on le verra, tout cela n'est pas circonscrit dai^s l'étendue d'une vie individuelle, mais a sa

raison dans l'hérédité. Seulement Texpérience faite sur les individus peut indiquer, dans des circonstances spéciales, la véritable mesure de l'intensité d'un sentiment, parce qu'elle permet de voir les différentes manières dont elle se manifeste dans les différents cas qui se présentent.

L'évaluation même qu'un individu peut faire d'un sentiment qui lui est propre est toute relative. Car toute mesure, de quoi que ce soit, ne se fait pas d'une manière absolue, mais seulement par rapport avec quelque chose de connu. Généralement, en mesurant et en appréciant un sentiment, nous le comparons à un sentiment passé ; mais comme le sentiment actuel est toujours plus fort qu'un autre que nous pouvons reproduire en idée, il sera beaucoup plus fort que celui que nous nous rappelons avoir éprouvé sans le renouveler. Bien que nous puissions conserver une mémoii^e très vive du sentiment passé, celui-ci apparaîtra moins énergique que le sentiment présent qui est là pressant et en pleine activité. Gela est vrai pour des sentiments qui peuvent avoir entre eux des éléments communs, ou qui sontdelaméme forme. Il y en a quelques-uns dont nous ne pourrions pas dire quel a été le plus énergique et le plus vif.

On voit d'après ces considérations la difficulté qu'il y a à apprécier un sentimeAt soit subjectivement, soit objectivement, et cette difficulté dépend en très grande partie de la grande relativité qu'on obser\'e dans les variations individuelles et ethniques. Bien que des variations individuelles puissent encore se trouver dans la qualité des sensations, elles sont néanmoins si incalculables qu'on les néglige ; aussi, pour les connaître distinctement, est-il besoin d'une analyse très délicate, excepté pour les casd'idiosyncratie.

Le sentiment, comme état psychique , peut se comparer au fond d'un tableau, avec ses dégradations de teintes, souvent indescriptibles, sans limites et sans contours, mais qui donnent pourtant au tableau lui-même sa vivacité et son caractère.

314. Si on apprécie la durée du sentiment, celui qui semble plus long, c'est la douleur ; le plaisir, au contraire, parait ti*ès court. Je crois que ce phénomène dépend de deux causes. Tune-subjective, l'autre objective. La douleur, venant de la non-adaptation des excitations aux conditions organiques, se manifeste d'une façon uniforme et sans aucune variété, ou, s'il y a quelque variété, c'est dans l'accroissement ou la diminution d'intensité. Et le phénomène ne se manifeste pas seul à la conscience de l'être sentant, mais il nait encore une attente de sa cessation, une tendance à s'en délivrer. L'uniformité est la cause objective, la tendance ou l'attente delà délivrance est la cause subjective. Plus l'intensité de la douleur est grande, plus devient grande l'attente d'en être soulagé ; et dans cette tendance, le temps semble plus long que le temps ordinaire et vi*ai. Seulement le temps peut sembler moins long quand nous sommes distraits de l'attente, la conscience étant occupée par un autre fait.

Dans le plaisir, au contraire, si on le considère objectivement, il y a, en général, variété et adaptation aux conditions d^existence ou organiques; par suite, une partie du plaisir ou des excitations qui le provoquent se confond avec les excitations normales et passe à Tindifférence, et il ne reste que la partie la plus énergique et la plus vivace. D*autre part, au point de vue subjectif, naît dans la codscience le phénomène de Tattente opposé à celui qu on a signalé plus haut, c*est-à-dire un désir de persister dans l*état présent La cause objective ici est complexe, parce qu'il y a variété, adaptatioD et passage à TindiiTérence. Par suite, le temps, pour un plaisir déterminé, semble très court, et devient tel en réalité.

Tout cela laisse une trace profonde qui se manifeste dans la mémoire de ces deux formes de sentiment. En général, le temps parait plus court dans la mémoire ; mais comme la douleur a laissé des traces plus sensibles, et qu*elle est restée plus longtemps dans l'attente de la conscience, non seulement, dans le souvenir, le plaisir apparaît moins long que la douleur, mais encore il est rappelé beaucoup moins facilement qu'elle. De fait, le plaisir, qui se rapporte à une exaltation de l'activité vitale adaptée, ne peut laisser de résidus notables 'Candis que la douleur, qui se rapporte à un effet nuisible à l'organisfSie, doit laisser des résidus très considérables et des traces très profondes, et qu'elle en laisse quelquefois de très apparentes qui durent toute la vie d'un individu. La mémoire d'un eut de conscience vit de cette énergie d'action et de réaction, et le souvenir a pour antécédent immédiat la force originelle de l'exaltation. Un plaisir reproduit est donc pour nous beaucoup plus fugitif qu'un plaisir réel, mais la mémoire d'une douleur est encore proportionnée à la douleur originelle.

315. Le sentiment suit en général, dans la reproduction, les mêmes lois que les autres états psychiques ; il s'associe par suite dans les mêmes circonstances et danS^lcs mêmes conditions. 11 ne faut pas croire pourtant que les sentiments s'associent en dehors des perceptions, mais ils sont mêlés avec ell^s, et les unes rappellent les autres d'après la loi générale d'induc(ion.\ll y a plus, il naît des sentiments qui sont excités par des idées et. qui semblent n'être nullement dépendants des sensations suscitées directement. Ainsi, idées et sentiments, sensations et sentiments, s'i^ssocient entre eux comme les sensations, et s'induisent dans la repr'oduction.

Gomme dans les perceptions, en général, l'excitation pour la reproduction est, dans les sentiments, plus fai^ble que l'excitation originelle; et encore qu'elle soit quelquefois de même intensité, le sentiment est plus faible. La raison principale en est» non seulement dans le fait d'ime diffusion moindre, mais dans celMÎ d'un moins grand nombre de sentiments accessoires accompagnai^t le sentiment principal. La perte d'une personne chère, par exemple d'une mère, est certainement cause d'im sentiment douloureux très intense. Aux diverses

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époques où ce sentiment se reproduit, il apparaît toujours plus faible. Ce n*est pas parce que l'excitation reproductive s'aflTaiblit de plus en plus, car, s'il en était ainsi, il se produirait un oubli complet au bout d'un certain temps; mais c'est parce que le sentiment principal était d'abord accru d'un certain nombre de sentiments accessoires, excités par un grand nombre de perceptions ayant rapport à l'objet lui-même. Plus tard, par suite d'états de conscience nouveaux et divers qui se sont établis après la destruction des premiers qui s'étaient associés à l'idée principale, c'est-à-dire à celle de la personne chère, ces idées et sentiments accessoires, disso- (!iés en partie, ou tendant à se dissocier, réapparaissent en nombre moindre jusqu'à ce que le sentiment principal se présente seul. En ce cas son intensité est diminuée, bien qu'il puisse être assez vif, car cette intensité n'était pas constituée seulement par l'onde nerveuse principale^ mais encore par des ondes accessoires concomitantes. La diffusion, par suite, devient moindre ou est abolie, et le sentiment cnGn ne reste plus dans le souvenir qu'à l'état d'idée.

Quand, donc, on dit que la douleur diminue avec le temps, on ne dit pas une chose vide de sens ; on exprime un fait réel qui dépend de ce complexus de circonstances que j'ai notées plus haut.

iMais il peut arriver, au contraire, qu'un sentiment reproduit soit plus intense que le sentiment originel. Gela se produit parce qu'il s'est déjà établi un état de collocation; de sorte que la reproduction se présente comme un phénomène nouveau qui suscite une énergie virtuelle, d'où la force du sentiment, et la diffusion par les manifestations extérieures. Cette énergie nouvelle peut encore se produire quand d'autres sentiments accessoires, qui manquaient la première fois, se joignent en ce moment au sentiment principal.

316. Tout ce qui a été exposé jusqu'ici de la nature et du caractère du sentiment implique la supposition que les processus de cette manifestation psychique sont aussi de même nature que ceux des perceptions des autres états de conscience, c est-à-dire qu'ils ont un caractère physique. Je crois que ceci ne laisse place à aucun doute ; et quand même on n'aurait pas d'autres preuves, il suffirait de la diffusion des excitations pour le démontrer, parce que la diffusion ne peut se faire par une autre voie que par celle des nerfs et qu'elle ne peut avoir lieu si déjà une première excitation ne s'est pas répandue directement par eux.

Bain admet un tempérament émotionnel, c'est-à-dire une tendance spéciale aux manifestations émotionnelles. Ce tempérament semble, en général, être plus développé où le pouvoir intellectuel l'est moins ; car les diverses manifestations de l'esprit dépendent de la vigueur totale de la constitution, laquelle est distribuée d'une façon très variée, et qui, outre cette partie qui a rapport aux fonctions purement physiques, digestion, respiration, etc., en comprend une autre qui est all'cctée à l'exercice de Fintelligence,

une à celui de Taclivité extérieure, et enfin une dernière aux manifestations du sentiment. Les pouvoirs de l'esprit forment trois divisions principales, action, émotion, intellect ; et ces trois formes peuvent être manifestées inégalement, par suite du mode de distribotion des forces totales du cerveau. En règle générale, on peut établir qu'une grande supériorité de Tune de ces forces implique Tinfériorite des autres, la puissance humaine étant enfermée dans certaines limites, bien qu'il y ait des individus exceptionnels chez qui cette puissance atteint un haut degré (1). Il est certain toutefois qu'il se rencontre des natures dans lesquelles ces trois pouvoirs ont un développement considérable, sans se porter préjudice entre eux. Du reste le pouvoir du sentiment est presque toujours accompagné de l'action et de l'intelligence, qui, sans lui, resteraient dans l'inertie. Cela s'applique à ceitains sentiments spéciaux ; mais pour d'autres qui sont en opposition avec le développement et l'exercice de l'intelligence ou de l'action, ce pouvoir émotionnel est distinct, comme l'affirme Bain, l'activité nerveuse d'où dépend la manifestation de l'énergie psychique ayant une limite. Le tempérament émotionnel est une preuve de la base physique du sentiment.

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