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CHAPITRE II

Évolution et hérédité dans les sentiments. — Classification

317. L'élude des sentiments, si on la faisait sans la lumière du principe d'évolution, ne pourrait donner de résultats satisfaisants, parce que non seulement il faudrait en Imsser quelques-uns sans explication, mais qu'on devrait encore en laisser un grand nombre sans relation aucune entre eux, outre que certains faits qui sont pourtant très communs ne pomraient s'expliquer. En même temps que le principe d'évolution, on a à considérer celui d'hérédité qui joue un si grand rôle dans tous les organismes vivants en général.

Pour nous, qui admettons l'évolution des espèces et celle de rhomme, qui pensons que ni les espèctes ni l'homme n'ont été créés d'un seul coup et de toutes pièces, nous ne pouvons admettre que les manifestations psychiques ont élé toujours dans ces conditions de développement que l'on remarque dans les races les plus civilisées, quand surtout on trouve chez les diverses races des degrés de civilisation qui peuvent réellement, et d'une façon très sure, représenter l'évolution des états psychiques humains.

(\) Les Émotions et la Voiontv, p. 92. Trad. franc.

D'un autre côté la période d'une vie individuelle n'étant pas suffiuite pour développer les sentiments depuis l'état infime de condion purement physique, jusqu*au\ formes plus élevées,nous devons ipposer que le développement se fait dans la race, qu'il se con- Mve et se transmet par hérédité. Ainsi hérédité et évolution sont tintes dans les faits psychiques comme dans les autres faits orgaiques, la première représentant le i)rogrès, la seconde la conserition, qui sont les deux points importants de la civilisation humaine, 3mme ils lesont aussi de la vie spéciGque et individuelle de tous les très organiques (1).

318. L'évolution s'applique à tous les états de conscience, tant ux phénomènes de l'intelligence qu'aux sentiments et aux volitions, u principe d'action. La différence qui existe entre les races rimitives et les races civilisées du vieux et du nouveau monde est vidente, si on les considère dans leurs phénomènes intellectuels, t, par suite, dans leurs croyances et dans leurs coutumes, c'est- -dire dans la vie active et sociale. Mais la différence entre les entiments est encore beaucoup plus claire si on considère leurs iianifestations, non seulement dans les i*aces primitives existantes, lais encore dans le développement historique des races civilisées e l'Europe. Point de doute sur le fait de l'hérédité dans les races lémes, par le moyen des individus qui conservent les conditions de léveloppement de la race avec la tendance à des développements iltérieurs.

319. Le mode de développement psychique, pas plus que l'hérélité psychique, n'est pas différent du mode d'évolution et d'hérédité organique en général, c'est-à-dire hérédité et évolution de la truclure et de la fonction. Il y a développement morphologique en néme temps qu'évolution fonctionnelle ; en héritant de la structure, m hérite de la faculté d'opérer la fonction relative à cette même tructure. La faculté de la fonction n'est autre chose que la voie labituelle de l'activité organique, qui devient, par suite, la ligne le moindre résistance par hquelle se manifeste l'activité même. >3 phénomène apparaît très clairement dans la reproduction d'un >rganisme. Un ovule animal en se développant conserve les formes le l'espèce à laquelle il appartient, et ses organes ont la faculté l'opérer les fonctions de l'espèce dont il dérive.

U en est de même des fonctions psychiques. On n'hérite pas d'une onction particulière, comme on n'hérite pas d'un mouvement orgalique spécial, mais de la faculté, ou de la tendance à la manifestaion de la fonction annexée à la structure. Comme la fonction psychique est le propre du système nerveux, et principalement du erveau, centre de conscience, l'hérédité d'un système nerveux vec s©n centre psychique, qui a acquis la facilité des fonctions,

/l) Cfr. Spencer, Principe* de Biologie, tome !•'. Trad. franc. F. Alcan, êdit. Sergi . 2i

produit l'hérédité de la fonction même. Ainsi, Thérédité psychique n*est ni plus ni moins que toute autre hérédité organique.

Si on voulait trouver une différence, on pourrait essayer de h chercher dans la conscience des phénomènes mêmes. On pourrait dire que la fonction psychique, dans sa pleine manifestation, est consciente, tandis que, restant sous la forme organique» elle est inconsciente. Mais, au lieu que ceci la distingue des fonctions organiques qui ne viennent pas à la conscience, c'est plutôt une preuie que l'essence du phénomène psychique est purement organique, physiologique, et qu'il n*arrivc à la conscience que quand il est complet. En fait, quand on parle de fonction, ce n'est pas un phénomène qui est héréditaire, mais la tendance à produire le phénomène; et il en est ainsi pour toute fonction animale. En héritant de l'estomac et de ses glandes, on hérite de la faculté qu'il a de fonctionner, mais celle-ci ne se développera que quand elle sera appelée à l'activité par un excitant.

Par suite, la fonction psychique se transmet et se conserve avec la structure du système nerveux, comme une tendance à se manifester, dès qu'une action vient l'appeler à l'activité. Toutes les difficultés qu'on peut trouver et les objections qu*on peut £ûre à cette hérédité de la fonction- psychique peuvent être appliquées ansn à toute fonction organique.

320. Ce fait étant admis, il en résulte que toute modificatiofl apportée à la structure et aussi à la fonction, si elle n'est pas momentanée dans l'organisme de l'individu, se transmet au descendant, de même que la structure se transmet avec des fonctions correspondantes. J'ai dit: si elle n'est pas momentanée dans l'organisme de Tindividu, parce qu'il s'agit d'une hérédité permanente qui se transmet à tous les organismes successifs. Mais il n'est pas rare qu'on hérite même d'une modification momentanée, coïncidant avef une certaine époque de la vie et de Torganisme dont on hérite. Ce qid I est vrai d une modification, l'est aussi du développement qui est une modification progressive de l'organisAe, en même temps que des fonctions spéciales par lesquelles elle se manifeste.

L'évolution organique est morphologique et fonctionnelle ; l'évolution psychique qui est fonctionnelle emporte avec elle celle dn système nerveux. Or, si le développement psychique était tout entier compris dans un individu, dans chaque individu devrait recommencer une nouvelle évolution, laquelle ne pourrait surpasser en extension celle de tout autre individu antérieur. Il arriverait dans ce cas qu'an lieu d'évolution il y aurait un arrêt, révolution ne sortant pas des limites de la vie individuelle. Cela est contraire aux faits; les hommes médiocrement instruits savent parfaitement les diflerences qui existent entre un siècle et un autre, dans un sentiment quelconque, dans un ordre de connaissances ; ils connaissent les déytloppcments continuels de certains principes, accompagnés des senti-

mcnts correspondants qui font accepter ces mêmes principes ; ils savent enfin combien les conditions psychiques en général ont progressé dans les temps historiques. On verra mieux et plus visiblement la différence, si des préjuges ne s'y opposent pas, entre les races actuelles civilisées et les races primitives, et si on compare, dans une même race, les conditions actuelles avec les conditions primitives, les Latins, les Sabelliens, les Marses, les Samnites, avec les Italiens modernes; les Gaulois, les Bretons, les Saxons avec les peuples qui habitent de nos jours l'Allemagne, la France et l'Angleterre. Si on compare les sentiments de la plèbe romaine et de l'esclave avec ceux du vassal de la féodalité, et ceux des classes ouvrières modernes, le sentiment de la dignité personnelle dans les temps féodaux avec ce même sentiment à notre époque, surtout dans la bourgeoisie, on verra parfaitement la différence.

Tout cela n'est pas l'eflct d'une évolution qui puisse avoir lieu dans une période de vie individuelle, il y faut une évolution qui, à travers les générations successives, amène lentement, graduellement et souvent d'une façon inconsciente la transformation par développement d'un principe qui se rapporte au sentiment développé et transformé. Le produit de cette évolution se conserve dans le système nerveux (d'une façon qui n'a pas été étudiée et qu'il n'est peut-ètrepas possible d'étudier anatomiquemont), comme une forme organique définie, qui se manifeste en une fonction, dès qu'elle est rappelée à la vie extérieure. Mais ce n'est pas tout, l'évolution même continue à travailler sans interruption [à moins qu'il n'y ait une interférence par suite d'une cause plus puissante), pour laisser de nouvelles hérédités et de nouveaux germes de développement. Si nous pouvions nous représenter dans sa réalité le phénomène dont il s'agit, nous verrions qu'entre les individus, comme entre les générations qui se suivent, il n'y a aucun intervalle, mais continuité; et il y a deux causes pour expliquer cette continuité qui contribue à l'évolution, l'une plus secrète, qui se trouve dans la génération et la reproduction d'un individu, l'autre, manifeste, qui est la parole, instrument de la tradition — hérédité, et du développement — évolution.

321. Le principe quej'ai émis dans une autre occasion, en l'appelant esthophylattiquey me sert pour développer la théorie du sentiment au moyen de l'évolution. Qu'indiquent le plaisir et la douleur ? Que l'être vivant est adapté ou non aux conditions extérieures qui sont comme des forces qui agissent sur lui. Et pourquoi cet état douloureux ou agréable se révèle-t-il à la conscience? Pour que l'être vivant sache quel est l'état nuisible et quel est l'état utile à son existence dans les relations extérieures d'un certain ordre. Par suite, la sensibilité se rapporte au même principe de conservation auquel se rattachent la nutrition et la reproduction.

Or, dans son état primitif, le sentiment ne sort pas des conditions d'un plaisir ou d'une douleur provoqués directement par des forces

externes, ou par les fonctions des organes de nutrition, en un mot, par des excitations pénphériques. Ce sentiment a des condilioBS purement physiques, selon l*expression inexacte de certains psydwlogues, en opposition aux conditions qu'on appelle aussi ordiilai^^ ment morales. On dirait mieux et plus exactement que ce sentimeit dérive d'excitations périphériques et sensaiionnelles^ en oppositioi à un autre sentiment qui peut avoir une excitation centrale et idMt, Dans les organismes où existe une vie psychique idéale, il n'y a pas que ces seuls sentiments réels, douleur et plaisir dérivant d'nM excitation externe. Dans ceux-là, au contraire, on voit apparaître en outre les excitations centrales et de nouvelles formes de sentiments.

Mais le sentiment, à son apparition primitive, n'a d'autres rapports qu'avec l'utilité de l'être sentant, de mémo que la sensatîoa, dans sa perceptivilé, n'est en rapport qu'avec l'utilité de l'être q« perçoit, lequel, dans le premier et le second cas, peut éviter les péA qui menacent son existence, et se procurer les moyens propres as conservation, à sa nourriture et à sa défense. Si l'organisme yvnsà n'avait de rapports qu'avec le monde physique, ses conditions d'existence seraient très simples ; il ne se développerait par suite en lai que cette sensibilité qui réagit contre le monde physique, ettoujovff suivant ce principe d'utilité qui regarde la conservation.

Mais les êtres vivants vivent avec d*auti*es êtres de la même espèce ou d'espèces différentes ; aussi, dans la lutte pour la vie, il se développe encore d'autres relations avec ces autres êtres au miliet desquels ils vivent. La lutte pour l'existence, de même que la cotiser vation, n'est pas seulement pour l'individu, elle est aussi pour l'espèce. Les sentiments qui en dérivent ne sont donc pas entre individus, par suite de relations individuelles seulement, mais aussi par suite de relations d'espèces. Aussi beaucoup d'autres relations s'établissent postérieurement entre individus par suite de conditions antérieures, nécessaires ou fortuites ; et de celles-ci dérivent encore d'autres sentiments nouveaux, qui sont plus ou moins compliqués quant aux causes médiates ou immédiates par lesquelles ils sont suscités, suivant leur mode de relation ou d'origine.

322. Les sentiments en généra! se développent avec la perceptivlté, et avec toutes les formes et les relations de celle-ci. Le dévelop- | pement de la perceptivilé est un moyen pour connaître mieux les choses et les êtres qui nous entourent, il nous aide par suite à voir les périls qui nous menacent o les plaisirs que nous pouvons nous procurer ; et, en général, on arrive ainsi à connaître quels sont les meilleurs moyens de conservation au milieu des conditions d'existence dont beaucoup sont nuisibles à l'individu et à l'espèce.

Ainsi, les sentiments qui sont nés pour un principe d*utilité se développent encore dans le sens des meilleurs moyens offerts par la connaissance. De cette façon, les forme primitives qui nous ont

apparu comme de simples révélations conscientes d'états adaptés ou non aux conditions physiques d'existence, se modifient pour nous apparaître comme des états de conscience qui révèlent des adaptations aux conditions de Tespèce au milieu de laquelle nous vivons, ou des autres espèces avec lesquelles nous sommes en accord ou en guerre.

Dans la vie sociale en commun, qui dérive d'un besoin et de diverses autres conditions d'existence, naissent d'autres relations dans la conscience ; celles-ci ne peuvent pas ne pas modifier l'état de sentiment primitif, lequel, par évolution successive, sous l'influence de cette modification, devient un sentiment qui semble être en antagonisme avec celui d'où il tire son origine.

323. Le moyen principal de développement des sentiments, c*est l'association. Celle-ci s'établit d'abord entre un sentiment de plaisir ou de douleur et un objet d'où viennent les instigations au sentiment même ; et ensuite, entre un sentiment et Tidée de l'objet qui avait provoqué le plaisir ou la douleur, il naît alors une tendance ou une répugnance a l'égard de cet objet, selon qu'il avait produit un plaisir ou une douleur. C'est-à-dire qu'il nait deux formes fondamentales de sentiment, correspondant aux deux formes primitives, plaisir et douleur, comme états antagonistes, et, qui ne sont pas par essence différentes des formes primitives. Ce sont deux dispositions de l'ûme suscitées par une idée, c'est-à-dire par une action nerveuse centrale, lesquelles renouvellent la douleur ou le plaisir qu'on a éprouvé quand ce qui est maintenant sous forme d'idée était un objet réel ayant agi sur les organes périphériques. C'est une forme idéale du sentiment que cette disposition qui fait connaître l'adaptation complète ou le manque d'adaptation dans un temps antérieur, alors que le sentiment était réel. Aussi, elle se distîngue du sentiment réel par son intensité qui est plus faible, comme pour tout état psychique reproduit sous forme d'idée, et par l'absence de localisation, la localisation étant le propre du sentiment réel, et n'existant pas dans la reproduction, sinon sous forme de perception de l'endroit qui a été affecté autrefois.

C'est là l'association la plus simple, l'association primitive, et la première forme idéale du sentiment, qui, en réalité, n'est qu'une reproduction suscitée par une idée. Mais dans ce fait si simple, il y a un phénomène très important, c'est-à-dire l'origine d'un sentiment qui dépend d'excitations centrales, après que s'est constituée une association entre idées et sentiments, et après que les excitations périphériques sont devenues des éléments centraux.

L'association, étant donné le développement des sentiments dérivés d'excitations centrales, n'est pas limitée à ces seuls éléments, mais elle s'étend encore aux éléments sensationnels, desquels viennent les premières impulsions au sentiment. C'est-à-dire que dans un sentiment qu'on peut appeler central, il entre comme élé-

ments des excitations périphériques qui sont associées avec les excitations centrales, ce qui explique pourquoi la pleine manifestalion d'un sentiment dérivé de divers éléments dépend d'abord des excitations périphéiiques, et ensuite de la coordination des excitations centrales avec ces dernières. Ces excitations périphériques gont limitées toutefois à certains sens seulement, qui donnent naissance à un grand nombre d'idées.

Dans cette association et composition d'excitations, comme dans l'absence de localisation, il y a une évolution plus considérable, et une transformation subséquente, comme on le montrera dans une étude spéciale des sentiments.

324. Les causes de révolution des sentiments sont donc les mêmes que celles qui influent sur le développement des perceptions, et ce 8ont ces mêmes perceptions qui se constituent comme excitations autonomes dans les centres psychiques. Parmi les causes extérieures, sont celles qui peuvent être considérées comme forces incidentes variées et augmentées, c'est-à-dire les relations avec l'espèce au milieu de laquelle on vit, et avec celles avec lesquelle on est en lutte dans les conditions d'existence. En tout cela, il y a encore variation et transformation des éléments primitifs du sentiment, lesquelles sont pareillement déterminées par l'association de divers autres sentiments.

Cette évolution est continue, incessante dans l'espèce; par suite la forme psychique du sentiment est héréditaire, sous la condition morphologique de la structure nerveuse, modifiée dans les mêmes rapports que la fonction.

325. D'après cela, il me semble moins difficile d'établir une classification des sentiments, ou, du moins, on peut en faire une classification naturelle d'après leur genèse et leur évolution. A un point de vue on peut les classer de la façon suivante :

1^ Sentiments de caractère purement physique (localisés) ;

2® Sentiments de caractère psycho-physique (qu'on peut rapporter aux qualités sensationnelles) ;

3^ Sentiments de caractère purement psychique (sans aucun élément sensationnel, au moins en apparence).

La première classe comprend toutes les sensations douloureuses ou agréables, suscitées à la périphérie où elles sont localisées, qu'elles dérivent de sensations spécifiques, de sensations organiques, ou de sensations générales. Dans la seconde rentrent les sentiments qui, outre les éléments de ceux de la première classe, ont encore des éléments mentaux dérivés et associés à ceux-ci dont ils sont inséparables. La troisième classe, enfin, est composée des sentiments dont les causes instigatrices sont de purs éléments idéaux, émancipés et séparés des excitations périphériques, et formant des états de conscience dont l'origine n'est pas visible , parce qu'une phase évolutive s'est écoulée depuis.

326. On pourrait, à un autre point de vue, faire une autre classification qui montrerait les phases de la transformation des formes primitives et simples en formes plus composées et plus élevées, en prenant pour unité le principe de protection ou esthophylattique, jusqu'au développement graduel de relation dans son autonomie, c*est-à-dire jusqu'au développement des sentiments qui ne présentent plus Tapparence de la protection; ce qui toutefois n'est qu'apparent, car il n'y a pas autre chose qu'une augmentation du sentiment dans le sens du principe, de l'individu à l'espèce. C'est ce qui arrive, d'autant plus qu'on reconnaît que la protection de l'individu est mieux assurée dans la conservation de l'espèce.

On a alors la classification suivante :

1"* Sentiments individuels ;

2^ Sentiments individuo-sociaux ;

S'^ Sentiments sociaux.

A ces catégories, il manquerait toutefois une classe de sentiments qu'on n'y peut faire rentrer, c'est-à-dire les sentiments esthétiques^ qui formeraient, d'après cette classification, une classe à part ; tandis que, dans la première division, ils rentreraient dans la seconde classe, celle des sentiments psycho-physiques.

Cette classification correspond à peu près à la division établie par Spencer en sentiments égoïstes, ego-altruistes et altruistes^ et sen« timents esthétiques.

327. On pourrait encore classer les sentiments d'après les excitations, c'est-à-dire en [sentiments périphériques et centraux correspondant, les premiers aux sensations, les seconds aux idées instigatrices des sentiments ; les premiers sont les sensations proprement dites, sentiments réels ; les seconds sont des sentiments idéauXy les philosophes anglais les nomment émotions (1).

En réalité, les excitations centrales, d'où dérivent les sentiments idéaux, ne sont pas absolument sans relations avec la périphérie ; mais ces excitations périphériques en relation avec les excitations centrales ne sont que de simjiles moyens pour provoquer les centres et par suite les sentiments correspondants. 11 y a toutefois quelques sentiments idéaux, comme les sentiments esthétiques, dans lesquels les excitations sensationnelles et par suite périphériques jouent un grand rôle, bien que la majeure partie du sentiment, lequel est constitué d'un grand nombre d'éléments, reçoive son développement d'excitations centrales et par association. A la rigueur, ces cas sont donc de véritables sentiments idéaux, mais mixtes, et je les appellerai psycho-physiques, comme je l'ai fait plus haut dans une classification précédente.

(1) Cfr. Bain, Les Émotions et la Volonté, pp. 568 et suiv. Appendice B, sur la ciassilication des sentiments d'après différents écrivains; Trad. îmuç. — Spencer, op. cit., loc, cit.

Ce sont ces mélanges des classes qui constituent la difficulté d'une classification, difficulté qui est encore augmentée par la nature des relations, par suite desquelles un même sentiment peut appartenir tantôt à une catégorie, et tantôt à un autre. Par exemple la crainte est un sentiment individuel quand elle n'a pas rapport aux autres individus de l'espèce, et seulement à certaines conditions naturelles, tandis qu'elle peut appartenir aux sentiments indlviduosociaux, si elle se rapporte aux individus avec lesquels on vit.

Outre cette difficulté, il en est d'autres qui viennent de la nature de certains sentiments qui ne paraissent pas réductibles aux trois formes principales, comme, par exemple, la surprise, l'admiration, les sentiments qui dérivent de l'activité de l'intelligence. En M, Bain fait des catégories distinctes du sentiment de relativité, de celui de sympathie et des sentiments idéaux (1). Mais puisque chacun de ces sentiments se réduit aux formes fondamentales de plaisir et de douleur, avec ou sans relation avec les éléments sociaux» il me semble qu'à ce point de vue ils peuvent se ramener ou aux sentiments individuels, ou aux sentiments sociaux.

Une autre difficulté enfin vient des mots mêmes individuel et social. Le premier peut désigner les sentiments qui se rapportent seulement à l'individu dans lequel ils se produisent ; mais le mot social n'exclut pas le sens d'égoïsme ni ne renferme pas celui de pur désintéressement. Par suite, ou bien en forçant son sens, le mot social se borne à signifier un sentiment qui se manifeste à l'avantage exclusif de la société, ou bien on fait deux catégories de sentiments sociaux, en les divisant en sentiments intéressés et désintéressés. La première classe est déjà comprise dans les sentiments individuo-sociatuCy et je crois, par suite, que cela suffit pour limiter la signification de la catégorie des sentiments sociaux.

Ainsi, sans considérer comme satisfaisante la classification que je propose, je la suivrai parce qu'il faut mettre de l'ordre dans ces éléments, et je développerai les sentiments dans l'ordre suivant :

a sentiments individuels,

b sentiments individuo-sociaux,

c sentiments sociaux,

d sentiments esthétiques ; en faisant de ces derniers une catégorie distincte, par suite d'une évolution séparée qui s*est produite.

(1) Op. cit., chap. iir.

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