CHAPITRE IV
Sentiments individuo-sociauz
338. On devra avant tout rechercher les causes de la vie sociale en commun, pour étudier les sentiments qui y naissent et s'y développent.
Selon H. Spencer, les causes principales qui ont dû contribuer à Tagrégalion sociale sont au nombre de trois, et peuvent se ramener à trois sortes de relations : a entre les membres de Tespèce ; h entre le maie et la femelle, relations sexuelles ; c entre pères et enfants, relations de parenté. Ces relations sont conununes aux hommes et aux animaux dont Tétude fournit bien souvent des explications plus faciles, vu que les sentiments se trouvent là à l'état natif.
339. L'observation montre ce fait que les hommes comme les autres animaux sont réunis par le besoin et que les besoins aussi les désunissent. Un des besoins les plus forts, c*est celui de la conservation de Tindividu ; il se manifeste surtout dans la nutrition et, par suite, par la douleur de la faim et le plaisir de la satisfaction du besoin. II est connu que, dans certaines espèces d'animaux, les individus, plutôt que de rester réunis, vivent volontiers séparés. Le besoin qu'ont les carnivores de proie pour vivre les tient désunis, parce qu'ils ne peuvent se procurer leur proie que par ruse et avec fotigue ; un grand nombre d'animaux serait im obstacle plutôt qu'un moyen pour se procurer la nourriture. Au contraire, les herbivores vivent et peuvent vivre réunis ; le besoin de la nourriture ne les sépare pas, mais il ne sera certainement pas une cause qui les unisse. Mais si ces animaux se trouvent réunis pour une autre cause, ils n'auront pas de motif de se séparer.
Les causes pour lesquelles les individus d'une espèce peuvent être unis sont d'abord les relations sexuelles , puis (relies de parenté, et à celles-ci se joint la défense, car les individus étant ensemble peuvent trouver protection contre leurs ennemis. Unis accidentellement, ou par suite d'autres besoins, et ne trouvant dans leur union que plaisir, secours dans les périls, et moyens de se garder et de se défendre, ils ne se séparent plus, même quand les besoins premiers ont cessé, parce que la perception des êtres de Tespèce, que l'on voit, que l'on entend continuellement et dont on a senti l'odeur, formera un élément prédominant de la conscience — si prédominant que son absence produira certainement de la peine (1).
(1) Spencer, Principes de Psychologie, lome II, pp. 582 ctsuiv. Tracl. franc. Sergi. 22
On trouve dans l'hoinnic des conditions analogues à celles des animaux herbivores : impuissance naturelle à se défendre contre les attaques des autres animaux et des autres hommes ; fadlité, au contimire, pour la défense quand ils vivent rétmis et facilité de se procurer la nourriture et de faire du butin. À peine les premières réunions se sont-elles constituées, grâce aux besoins et à d*autre$ conditions naturelles, que la séparation commence à devenir difficile par suite de la formation d'états de conscience qu'il est pénible de détruire. Et en réalité, selon les paroles mêmes de Spencer, c la société peut commencer à partir du moment oii les dive^ genccs étant devenues moins nombreuses, il y a chez les individus une tendance moindre a se disperser, contrairement aux habitudes antérieures (l) ».
340. 11 ne faut pas croire pourtant que cette relation, qui estcdk entre individus d'une même espèce, suffise seule à établir la viccaih mune, stable et consolidée, d'une société; il faut les relations sexuelles et les relations de parenté. La reproduction, elle aussi, est unmovei de conservation, non de l'individu, mais de l'espèce; aussi eDe donne naissance à des excitations qui conduisent à cet effet, excitations aussi énergiques que celles de la faim et de la soif, et doit la satisfaction est plus agréable que celle des besoins de l'estomac, et, en général, de la nutrition. Et de même que les besoins de b nutrition poussent à des actions qui ont pour effet d'apaiser ces besoins, de même aussi les excitations de la reproduction provoquflK une activité analogue. La première réunion sexuelle peut être momentanée, mais elle peut devenir durable et permanente. Ces deux états s'observent dans les animaux de diverses espèces, ptf exemple dans les oiseaux dont quelques-uns s unissent tcmporai^^ meut au printemps, et dont d'autres vivent d'une vie conjugak continuelle et constante. Ce même phénomène s'observe ckei les peuples primitifs; pourtant il en est peu chez qui YèCA Conjugal ne soit pas continu. Diverses circonstances ont contribué à ne pas développer, chez ces derniers, l'amour sexuel à i» degré plus élevé. Mais chez d autres peuples oii la femme est b compagne de Diomme, il y a d'autres causes de nature différeatf qui empêchent la séparation. Quelle que soit toutefois la raison oa Teuscmble des raisons qui l'amène, cette union permanente contriboe beaucoup à l'évolution de l'amour sexuel, et, par suite, à une évolution sociale plus élevée.
311. Enfin l'autre relation qui réunit les êtres delà mêmeespècft c'est la relation de parenté ou celle entre parents et enfants. Cel^ ci est non seulement par elle-même une cause d'agrégation, mai* (^lle est aussi indirectement cause d'amour sexuel, et peut contribuer à faire devenir ce sentiment permanent, de temporaire qnll
(I) Op, cil,, p. 585. Trad. franc.
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était. Elle y contribue parce que la présence des enfants rappelle les douceurs conjugales, les soins donnés en commun à ces enfants, tant pour les nourrir que pour les protéger. Ces divers états conscients, en s'associant, consolident très fortement les relations sexuelles et la société conjugale.
En général, les enfants tendent à se disperser, et on voit chez beaucoup d'animaux que les adultes qui sont aptes à se procurer d'eux-mêmes la nourriture et à assurer leur défense se séparent de la famille et se dispersent. Cela est surtout plus facile et plus manifeste chez les animaux auxquels il faut peu de soins et peu de temps pour devenir adultes ; mais chez ceux, et chez l'homme plus que chez tous, pour lesquels le temps de l'allaitement est long, ainsi que celui de la vie commune de la progéniture avec les parents, par suite des douceurs des soins maternels tant pour la nourriture que pour le plaisir d'une chaleur utile au corps, il se constitue des états de conscience auxquels la présence des parents a une part très importante, parce qu'elle est associée aux plaisirs d'un long séjour en commun et d'un long allaitement. Aussi la séparation, qui produit im état douleureux, ne se fait pas spontanément, mais elle pourra seulement s*opérer quand des circonstances plus puissantes l'emporteront sur celles qui maintiennent la vie en commun.
342. Les relations précédentes, qui sont les principales et les plus importantes pour donner naissance à la vie sociale en commun, peuvent être accompagnées d'autres relations accessoires, qui sont les conditions d existence particulières aux races et aux individus.
Il est facile de concevoir que, à partir du commencement de la vie commune, apparaît, au moins d'une façon rudimentaire, le sentiment de sympathie entre les individus qui se réunissent pour une fin, qu'il s'agisse de relations sexuelles, d'espèce ou de parenté. Cette dernière relation commence, il est vrai, avec les soins paternels, sans que rien y réponde, mais elle devient bilatérale ensuite, quand la progéniture acquiert la connaissance de sa situation dans la famille.
L'évolution successive des races humaines, la permanence de l'agrégation montrent que cet état de société convient mieu^f: que l'isolement pour la conservation et le bien-être individuel, et que cet état de bien-être peut être assuré beaucoup plus facilement par la vie commune. Défense, division du travail, assistance réciproque, échange d'affection sont des moyens et des lins pour consolider les liens sociaux, et produisent des modifications psychiques profondes qui ne restent pas dans la sphère individuelle, mais qui se transmettent dans la race et dans l'espèce. Et il devient d'autant plus facile de perpétuer la tendance à la sociabilité qu'il n'y a pas d'interruption produite par cessation de la vie commune, mais qu'il y a au contraire continuité de cette vie dans les générations. C'est dans cette succession non interrompue et dans une consolidation plus grande des états
de cons(ûencc chez les individus, que trouve son explication la tendance de riiomme à la société, et on peut dire que rhomme nadt sociable, parce que la tendance à la vie sociale est héréditaire.
343. La société est source de nouveaux sentiments, par cela même qu'elle est le principe de développement de ceux qui naissent de la vie commune. C'est un nouveau milieu dans lequel Tindivido est plongé, une nouvelle condition naturelle dans laquelle il entre, et à laquelle il doit s'adapter. Mais ce milieu nouveau, cette condition naturelle nouvelle ne sont pas en opposition avec les conditions naturelles, avec le milieu primitif, c'est-à-dire avec la nature physique et mécanique ; elles coexistent comme deux conditions nécessaires en dehors desquelles l'individu meurt, elles s'harmonisent entre elles. L'individu qui lutte avec les conditions de la nature purement physique lutte également avec celles de la nature sociale, et, s'adaptant aux premières, il peut et doit s'adapter aux secondes, sous peine de succomber. La lutte pour l'existence est agrandie, à un point de vue, parce qu'il y a deux adaptations à accomplir ; mais quand l'individu s'est une fois adapté à Tétat social, il a plus de force pour s'adapter aussi aox conditions de la nature primitive.
De même que dans la nature physique se produit l'évolution de Tespèce, et, dans l'évolution, les moyens de pi*otection des divers sens spécifiques, par le concours des excitations naturelles et la sélection naturelle ; de même, dans la société, il se produit one évolution, continue, elle aussi, par laquelle se sont accrus et s'accroissent les moyens d'arriver à une adaptation indispensable aox conditions d'existence. Au point de vue des relations psychiques, ces moyens sont analogues entre eux ( je veux dire ceux qui ont rapport à la nature physique, et ceux qui ont rapporta Tétat social ), et ils sont des états de sentiment. Plaisir et douleur nous avertissot de ladaptation ou de la non-adaptation aux conditions d'existence dans le cosmos ; ils nous en avertissent aussi pour les conditions d'existence sociale.
344. Plaisir et douleur sont encore les formes fondamentales du sentiment dans 1 état social, mais ils prennent un autre aspect en se manifestant dans un autre milieu. Ily a de plus une déviation dnlo^ fondamental par rapport à l'adaptation, parce que de nouveaux étais conscients se créant par suite de nouvelles excitations, et les conditions naturelles piiysiques et sociales devant s'adapter entre elles, nue modilicalion graduée, et je dirai même artiGcielle, des étals correspondants de plaisir et de douleur devient nécessaire. Celte modification produit de nouvelles formes de sentiment qui semblent être quelquefois en opposition avec les formes primitives et natnrelles, tandis qu'en réalité elles n'en sont que des déviations dérivées à la suite de conditions artificielles.
Il y a aussi dans l'état social des excitations qui restent à rétat
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d'indifférence, ou qui passent à 1 elat d'équilibre, après avoir occupé une des positions extrêmes de plaisir et de douleur. Le plaisir est véritablement rentrée dans l'adaptation ; l'adaptation complète forme un passage à l'équilibre du sentiment. Le passage à réquilibre pour les excitations de l'état social a une plus grande valeur que le passage pour les excitations de la nature physique, parce que, comme on le verra, ces premières excitations constituent l'état permanent et continuel de la conscience quand l'adaptation s'est accomplie dans les conditions sociales, et par la lutte pour l'existence dans la société.
Il ne faut pas croire pourtant que cette adaptation soit invariable pour tous les temps et pour tous les états sociaux. De nouvelles causes excitatrices venant de nouvelles situations d'existence, qui dérivent, par évolution, d*éléments, de phénomènes qui étaient d'abord secondaires, font changer, en troublant l'adaptation, ce qui était consolidé depuis quelque temps. On a alors une nouvelle phase de la lutte pour l'existence avec un aspect différent, et par suite changements d'états de conscience, déplacement de la ligne neutre et des deux pôles du sentiment, jusqu'à ce que de nouveau arrive k s'établir l'équilibre qui est indispensable à la conservation de l'état sociaL
La constitution finale et définitive de l'état social par le développement des sentiments individuels, la création de nouveaux sentiments, les déviations des formes primitives rendent de plus en plus clair ce fait que la protection de l'individu, commencée avec la sensation et fondée sur elle, ainsi que sur la structure des organes de relation, est mieux assurée par les relations complètes de l'espèce. 345. Amour et haine, symphathie et antipathie sont les premiers sentiments que nous devons examiner parmi ceux que nous avons appelés indivîduo-sociaux. Entre les formes sensationnelles, l'amour correspond au plaisir et la haine à la douleur, et tous deux tirent réellement leur origine d'un plaisir ou d'une douleur provoquée par les individus de l'espèce avec laquelle on vit dans les relations sociales déjà établies. Le moyen le plus simple pour exciter l'amour ou la haine est un bon ou un mauvais traitement reçu de compagnons de la vie sociale, une manifestation favorable ou malveillante produite par une série d'actes. Ce phénomène s'observe chez les petits enfants comme chez les animaux et chez les peuples primitifs habitants du Nouveau Monde, de l'Afrique et de l'Australie. Des traitements doux les attachent, des traitements brusques les rendent haineux. Au plaisir provoqué par des actes affectueux s'associe la perception de la personne qui en est l'auteur, et le sentiment s'étend à cette personne même ; au contraire la douleur produite par de mauvais traitements, par des sévices corporels, coups ou autres, ou par des actes dénotant le dédain, Taversion, s'associe aussi à la personne qui en est cause, et le sentiment douloureux devient de
PSVrBOLOr.IE PHTSIOLOGIQn:
l'aversion ou de la haine pour celui qui l'a causé on qui en fst r;iuU'ur.
L ass^>riuti<jn entre les impressions dooloureuses et agréables K la perception des individus qui en ont été la cause eiLtériewY se forme chez le nouveau-né dès les premiers degrés de la vie. Ln raresM'S de sa mère en m^me temps que des soins affectoen pr^iduisent une impression agréable sur Tenfant ; si à ceh on ajoute le plaisir qu'il éprouve à prendre le sein et à sentir une douce chaleur dans les bras de sa mère, on comprendra facilement qv's sentiment de sympathie doit se développer en lui à Tégard de sa mère, gnlce à rasso<-iation de tous ces éléments conscients. La première fois que la mère traitera son enfant brusquement, il àem recevoir uno sensation opposée et douloureuse qu'il manifestera le plus souvent par des larmes. Il en est de même d*un individu des trihus sauvages à Téganl de la façon dont le traitent les Européens. Si certaines trihus sont aujourd'hui ennemies des Européens, la bote en est surtout aux mauvais traitements que ceux-ci leur ont fidt subir. Là oii elles ont été traitées avec douceur, sont nées Taflectiot (*t la sympathie : c'est ce qu'indique assez leur amour pour Livingstone, le père des Africains.
VAiiUi association s'<'*tant établie, et un sentiment d'une nature donnée sVumt formé, il ne se limite pas à un seul individu ou à m 8<*ul objet, mais il s'étend ù tous ceux qui présentent des conditiom analogues à celles qui ont pu faire naître le sentiment. 11 ne se tient même pas dans les limites d'un seul mode d'action de la cause externe qui excite le sentiment, mais il affecte des modes d'actloi varif'S qui ont pour fondement les mêmes impressions et influent sur le développement et sur la multiplication des sentiments d'amour et craversion entre les individus de la même tribu ou du m^me pays.
(JrAce au développement de l'intelligence, à l'augmentation des relations cmlre les hommes, à l'extension de l'activité, l'amour et l'aviTsion ne se limitent pas à la sensation seule et à rapparitioo extérieure dc^ faits, mais ils s'étendent à la ressemblance ou à la divergence d'opinions, aux tendances semblables et opposées, aux passions excitées par diverses causes. Ainsi, les divei^ences ei politique et en religion rendent souvent ennemis les hommes et les races, tandis que des princîipes identiques les rapprochent. .\însi un pouvoir excessif, ral)us de la force, la cruauté, l'égoïsme font haïr les hommes ; la valeur, la générosité, la vertu, la science produisent d<»s sentiments de sympathie et d'admiration ; lalûchetë, l'ingratitude, l'ignorance vi l'immoralité inspirent du mépris et de l'aversion.
Tout ce développement ne se fait pas et ne peut pas se faire dans une s<»iile g('»nération, encore moins dans la période d'une vie individuelle, mais il est le produit d'une série de générations que nous pouvons suivre historiciuement. Mais l'évolution ne pourrait s'accom-
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plir si le développemenl antérieur ne se conservait sous la forme héréditaire, et de la façon que nous avons décrite précédemment. Par l'hérédité, le sentiment devient une véritable forme organique, et il est par suite consolidé et très fortement affermi dans les races ; sans l'hérédité, ce ne serait qu'un phénomène fugitif qui ne pourrait produire les effets que tous connaissent.
346. Après avoir examiné les causes générales des sentiments d'amour et de haine, il est bon que nous en étudiions les causes spéciales et prochaines. Spencer trouve dans la sympathie des actes, des mouvements et des autres faits de Tétat d'agrégation la cause principale de l'amour ; et il croit pouvoir, indépendamment de la condition sociale, expliquer l'origine du fait principal de la bienveillance, c'est-à-dire de l'amour pour le faible. Bain pense au contraire que le sentiment de protection du fort à Tégard du faible est la forme la plus considérable de l'intérêt bienveillant, et un des plus grands plaisirs qui s'y rattachent, c Cela n'est pas aussi apparent, parce que c'est un fait primaire de la société, dû à une variation heureuse, et se perpétuant grâce au grand avantage qu'il apporte dans la lutte pour la vie. Cette excitation suppose une situation complexe ; elle implique une connaissance de ce fait que les êtres sont forts ou faibles, une capacité de conclure à la faiblesse d'autres individus, une correspondance sympathique à cette faiblesse. De quelque façon que ce soit, cette disposition doit entrer comme donnée dans la sociabilité. Je peux difficilement supposer que cette aptitude complexe naît subitement dans quelques variétés accidentelles du règne animal (1). > Bain incline encore dans la genèse des émotions de tendresse à donner une grande importance à la sensation du contact animal et au plaisir de l'embrassement fthe pleasure ofthe embracej. Il pose cette sensation en rapport avec le prmcipe d'évolution.
C'est ainsi qu'il dit:
c (1) Le toucher est le sens fondamental et générique, le premier né de la sensibilité, celui dont, d'après les vues de l'évolution, tous les autres dérivent.
c (2) Même après que les autres sens se sont différenciés, le sens primitif continue à être un des plus importants moyens de réception de Tesprll. La douceur d'un contact tiède, si elle n'est pas une influence du premier degré, en approche cependant beaucoup, etc.
c (3) Un fait important qui ne peut être expliqué sans cela, c'est que dans les sentiments de tendresse il y a un désir d'embrassement. Ce désir est plus grand d'un sexe à l'autre ; parce que, dans les émotions purement tendres et non sexuelles, le sens du tact peut seid rapporter du plaisir, à moins que nous n'admettions des influences magnétiques occultes (2). i
(1) Los Emotions et ia Volonté, p. 122. Trad. franc.
(2) Op. cit., p. 122. Trad. franc.
^ 347. Les influences qui tendent à produire Tamour sont donc, d'après ce qui précède, réelleme nt sensationnelles, pour s'en tenir encore aux explications de Bain ; ce sont aussi des excitations centrales complexes et composées, dues à Tassociation d'un gmnd nombre d'éléments en un fait unique important, à savoir l'aide donnée à celui qui a besoin, au faible, comme le pensent Spencer et Bain, bien qu'ils ne soient pas tout à fait d'accord sur la façon d'établir le fait. Elles peuvent, en général, se réduire à un pur plaisir sensationnel, et a un sentiment de complaisance dans l'acte d'assurer la défense d'un compagnon de vie sociale.
Mais il est bien certain que le sentiment de conservation personnelle trouve, dans la vie sociale en commun, des moyens plus sûrs de se satisfaire, et ces moyens consistent dans l'aide réciproque que se prêtent mutuellement les individus qui forment la société. Â la conservation personnelle se joint donc aussi la conservation sociale qui est regardée comme un moyen indispensable à la conservation individuelle, il se contracte dans ce cas de nouvelles relations par suite de nouveaux rapports des individus entre eux, et il naît des variétés de l'amour social, dont quelques-unes restent toujours dues à l'amour égoïste et dont d'autres se développent et se différencient, en laissant à part l'intérêt personnel proprement dit pour un sentiment de complaisance qui n'a aucun rapport avec la conservation de l'individu.
348. Les relations amicales entre les hommes occupent le premier rang parmi les sentiments îndividuo-sociaux. Ces relations doivent être distinguées en deux catégories ; l'une est celle de l'amitié plus large, qui se réduit à des rapports d'estime, de respect, à la satisfaction de plaisirs ou de pusse^iomps éprouvés en commun, parce que le plaisir augmente quand il n'est pas renfermé dans des limites individuelles. La seconde catégorie comprend l'amitié intime résultant d'une correspondance totale de sentiments et d'idées ; cette amitié ne se réduit pas aux seuls plaisirs communs, elle s'étend aussi à la sympathie pour la douleur. Ce sont en réalité deux degrés et la dernière classe est la plus élevée. La première classe est la plus commune, la seconde est plus restreinte ; l'une se ramène a l'amour de l'espèce, l'autre suppose un choix spécial. Par suite, celte dernière appartient proprement à la classe des sentiments sociaux, l'autre aux sentiments individuo-sociaux, parce que l'amour de soi entre comme élément dans ce sentiment.
349. Vient ensuite la classe des sentiments sexuels, Tamour sexuel. Les deux facteurs principaux en sont sans aucun doute, d'abord les stimuli de la reproduction, et ensuite le sens du toucher joint à la température, outre le plaisir de l'embrassement, comme le veut Bain. « La conformation distincte des deux sexes, écrit-il, accroît l'attrait qu'ils ressentent l'un pour l'autre. L'analyse de cet effet est très délicate, et nous amène à la question de la beauté personnelle,
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er tant que modifiée d'un sexe ù l'autre. Je voudrais supposer, ce qui est très probable dans Tensemble, que la beauté personnelle serapporte : 1° à des qualités et apparences qui augmentent l'expression favorable ou du bon vouloir, et 2*" à des qualités et apparences qui suggèrent Tembrassement attrayant (1). •
L*amour sexuel n'est pas un sentiment désintéressé; même dans le degré le plus élevé de la passion, il implique comme principe la satisfaction de stimulants, qui sont très puissants, pour la conservation de l'espèce. Si quelquefois il semble être désintéressé, la raison en est qu'il n'est pas exclusivementamour sexuel, mais qu'il implique l'amour social dans le sens générique, ou l'amlUé avec égards pour la faiblesse du sexe, les qualités morales et beaucoup d'autres éléments qui sont indépendants des relations sexuelles. Avec tous ces éléments unis à la beauté personnelle du sexe, l'amour sexuel devient idéal, et l'affection conjugale se perpétue et se consolide. Dans l'idéal que nous nous formons d'une femme, nous plaçons non seulement les formes esthétiques, mais la beauté et la générosité du cœur, la compassion, les pensées élevées, la résignation morale, la douceur, la prévoyance et la retenue dans les relations sexuelles. Si ces liens n'existaient pas, les seules attractions sexuelles ne seraient pas suffisantes pour consolider la famille et l'amour conjugal.
Il y a un amour qui est propre à la jeunesse, ou au moins à quelques jeunes gens, et qu'on appelle ordinairement amour platonique par comparaison avec la pure idéalité platonique. Il semble que cet amour n'implique nullement la relation sexuelle, que celle-ci n'y intervienne pas comme stimulus à l'amour même. Mais cela n'est qu'une apparence, et tient à mon avis ù ce que le plaisir sexuel n'a jamais été expéiimenté; ce sont'des excitations vagues, indéfinies, qui, jointes à d'autres qui dérivent objectivement de qualités et de beautés esthétiques de la femme, sont cause d'une attraction particulière dans laquelle disparait ou pour le moins s'obscurcit l'excitation sexuelle. Cet amour se produit en général chez les jeunes gens timides et retenus par éducation et par habitude. Mais il leur suffit d un simple contact sensationnel de la peau, tact et chaleur, pour que se produise et prédomine l'excitation sexuelle.
Je dirai en son lieu que pour ce sentiment, comme pour les autres, il y a des manifestations extérieures spéciales, de même qu'il y a la sélection sexuelle {sexual sélection) si bien prouvée par Darwin.
350. L'amour des parents, quand il commence à paraître, est toujours, à moins de cas exceptionnels, très riche en relations établies. C'est-à-dire que l'amour social, celui des individus de l'espèce, et l'amour conjugal ont déjà un certain développement. L'animal se trouve, parsuite,dansunedisposition favorable àce sentiment d'amour, et c'est facilement que, de nouvelles relations s'établissant, un nouvel amour
(t) Les Emotions et la Volonté, p. ]31. Trad. franc.
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peut naître, qui prend la forme de ces mêmes relations. Tel est l'amour qui s'établit entre parents et enfants. Ce sentiment est d'abord unilatéral, c'est-à-dire qu'il existe seulement du côté des parents ; il devient ensuite bilatéral, quand la correspondance s'éutblit entre les parents et les enfants. Encore ici, comme le fait remarquer Bain, est impliqué l'amour pour celui qui est faible, et quia besoin d*aide. La faiblesse naturelle du nouveau-né, son insuffisance absolue en présence des besoins de l'existence, sont des stimulants suffisants pour provoquer les soins maternels, et si à cela on ajoute les douleurs de la maternité souffertes pendant la gestation et dans l'enfantement, la nouveauté du fait, la ressemblance des traits du père ou de la mère ou de ceux de la mère et du père tout à la fois, on trouve d'autres excitations à aimer le fruit de ses propres amours et de ses propres plaisirs. A tout cela s*ajoute, avec le temps, la correspondance élémentaire qu'on trouve chez l'enfant qui, par suite de la satisfaction de ses besoins, du plaisir qu'il éprouve dans l'allaitement, du contact chaud de sa mère, des caresses maternelles, commence à montrer par son rire, avec ses mains ou de toute autre manière, une tendance affectueuse vers sa mère.
C'est cela qui en réalité commence à fonder l'amour d'enfant à parents. Cet amour subit quelques modifications dans un âge plus avancé de l'enfant, parce que la gratitude et le devoir interviennent chez l'enfant pour fortifier ces relations, et par suite le plaisir et la satisfaction de rendre des soins aux parents faibles ou impuissants. Du côté des parents l'estime pour les qualités du fils s'ajoute encore dans certains cas aux sentiments déjà formés.
L'affection paternelle et fllialc s'étend encore en un sentiment de bienveillance pour les autres membres de la famille, et prend le nom d'amour fraternel quand elle existe entre individus nés des mêmes parents. Il s'établit un sentiment plus étendu et moins fort entre d'autres individus du même sang, mais ce sentiment est secondaire et dérivé, excepté les cas on il y a bienveillance amicale indépendamment de la consanguinité (1).
351. L'aversion, l'antipathie, la haine sont des sentiments opposés à ceux de bienveillance ; ils forment antithèse avec eux et naissent aussi dans la vie sociale en commun, d'excitations opposées à celles qui se rapportent à Tamour et à la sympathie. L'aversion et la haine correspondent à la forme fondamentale de la douleur, comme Tamour au plaisir. Ce sentiment est constitué réellement, par la douleur (élément primitif) qui a été soufferte par suite de certains actes exercés par des individus de l'espèce, et par la perception de ces mêmes individus et de leurs mouvements ; elle se compose donc
(1) Pour ces sentiments, Cf. Bain, op. cil., dans le chap. vu : Emotions tendre* dans lequel il y a une analyse subtile et complète, bien que pas toiyours d'accord ayec les explications que je viens de donner.
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(Fune association de la douleur et de Tidéc de la personne et des actes qui on ont été la cause. L'aversion pour la douleur s'associe avec l'aversion pour la cause de la douleur. Ce fait est commun aux hommes et à tous les animaux, et c'est la manière la plus simple dont se forme le sentiment de haine et d'aversion.
Mais la douleur ne se souffre pas toujours passivement, on la fuit, ou on réagit contre la cause qui la produit. Gela implique de la part de l'être sentant une série de mouvements, qui sont d'abord purement réflexes, mais dont un grand nombre deviennent ensuite volontaires. Il résulte de là que le sentiment se manifeste par des mouvements et des actions qui sont d'autant plus complexes que l'association qui a constitué le sentiment l'est plus. Si l'excitation, cause de la douleur, est de courte durée et ne laisse pas de conséquences ultérieures, l'action qui se produit est réflexe. S'il y a répétition du fait, alors naît la crainte, la prévoyance, et le mouvement peut devenir volontaire parce qu'il a été pensé d'avance et délibéré. Quand toutefois il y a une série de faits qui produisent non seulement une douleur corporelle, mais la dissolution des états de conscience, et la privation de ce qui est utile à la vie, il peut y avoir alors une série d'actes, non seulement pour repousser la cause de la douleur et du dommage, mais encore pour la prévenir.
Dans rétat social, où un grand nombre de sentiments de bienveillance se produisent et se développent, ceux d'aversion et de haine se produisent et se développent aussi en correspondance avec les premiers , et ils prennent diverses formes en se diflérenciant par suite des relations externes et des manières nouvelles dont ils apparaissent dans l'Ame. Mais pour expliquer certaines formes de ce sentiment, même dans la manifestation externe, il faut s'aider de l'hypothèse de l'évolution, et considérer toujours l'homme dans ses conditions pnmitives.
352. Le sentiment d'aversion a beaucoup de degrés, et se manifeste de bien des manières, comme on l'a fait remarquer en parlant du mode élémentaire. Colère, ressentiment, vengeancCyinépriSy en sont les différentes formes. Il y a une forme de ce sentiment, qu'on nomme généralement haine, et qui est une forme spéciale de ce qu'on appelle d'une façon générique aversion. On entend par là un état permanent d'aversion à l'égard d'un individu à la suite d'offenses reçues, mais qui ne se manifeste que dans certaines circonstances, sans qu'il soit besoin d'en venir pour cela à des actions contre cet individu. La rancune est quelque chose de différent, c'est une colère réprimée volontairement par suite d'une impuissance momentanée de passer aux offenses ; à peine est-on en mesure de produire des actes agressifs qu'elle se manifeste tout à coup et fait irruption. Mais la i*ancune est un élément de la vengeance, tandis que la haine est réellement l'aversion au sens générique, aversion qui se manifeste par de nouvelles impulsions et à des occasions opportunes.
353. On peut dire que la colère est le senUment fondamenial des sentiments spéciaux appelés ressentiment, vengeance, mépris. C'est une manifestation d'aversion instantanée comme on le voit dans la colère et dans tout phénomène de colère, ou une manifestatioi préparée de longue main comme dans la vengeance. Dans b colère, Texcitation correspond à une douleur soufferte physiquement ou moralement, et le sentiment revient en réalité au plaisir df voir souflrir Tennemi ou la personne contre qui on est irrité. Bain dit: c II semble peu douteux que le fait primaire dans le plaisir de la colère soit la fascination produite par la vue de Vaffliclion et de la souffrance corporelle. Ce fait apparaît ainsi bien singulier et horrible, mais l'évidence est incontestable (1). »
Cela s'explique principalement par ce fait que ce sentiment, suivant le principe d'évolution, se rattache à la vie de pillage, danslaqueOe on doit éprouver de la satisfaction à saisir la proie et à la voir se débattre dans l'agonie ; d'abord parce qu'il y a une lutte, dérivant de la lutte pour l'existence qui est nécessaire pour la satisfaction d'un besoin très puissant, celui de nutrition ; en second lieu parce qu'il s'y associe le sentiment du pouvoir et de la victoire sur l'ennemi vaincu. De fait, l'expression la plus spécifique de la colère est une manifestation qui correspond à l'activité destructive. Spencer la décrit ainsi : c la passion destructive se montre par une tensi(m générale du système musculaire, par des grincements de dents, par l'extension des doigts, la dilatation des oreilles et des narines, par des murmures ; et se sont là les formes les plus faibles des actions qui accompagnent l'acte de tuer la proie. A ces signes objectifs on peut ajouter les signes subjectifs. Chacun peut éprouver que l'état psychique appelé crainte consiste en représentations mentales de quelques aventures fûcheuses, la colère consiste en représentations mentales d'actions et d'impressions qui ont coutume de se produire quand on subit quelque espèce de douleur (2) ».
Ce plaisir de voir souffrir, que nous avons noté plus haut d'aprt'S Bain, est évident chez les petits enfants même des races les plus civilisées. Ce n'est qu'un reste héréditaire, un ressouvenir de la vie primitive des hommes. On le retrouve aussi chez les adultes de certaines classes sociales, généralement celles dans lesquelles l'éducation est la moins bonne. II est d'expérience commune que non seulelement les enfants tourmentent les animaux, mais qu'ils tourmentent aussi les hommes, principalement les vieillards et les fous, et qu'ils éprouvent une grande satisfaction à les voir s'irriter et souffrir. Il y a même des adultes qui courent par derrière les fous, et qui prennent goût à leurs folies.
(1) Las Emotions et la Volontr^ p. 168.
(2) Principes de Psychologie, tome I. — Cf. tpme IT, Langitage of ihe Ei»o* lions. ^ Bain, op, cit„ chap. viii,
SENTIMENTS INDIVIDUO-SOCIAUX 349
Le sentiment de la colère se manifeste donc par une agression réelle ou une agression simulée contre Tennemi. L'éducation et la force de volonté peuvent seules modérer cette manifestation, et peuvent lui faire prendre une forme adoucie, au moins en apparence. 11 y a toutefois des tempéraments auxquels, avec la meilleure volonté, il n'est pas possible de se modérer ni de réprimer Téclat de la colère et de la rage ; il y en a, au contraire, chez qui la diffusion est lente, ce qui donne à la volonté le temps d'intervenir et de modérer la manifestation extérieure du phénomène.
354. La colère réprimée pour être manifestée dans un moment plus propice constitue la vengeance. Ici Tagression n'est pas feinte, mais bien réelle, comme la satisfaction de voir souffrir autrui. Pendant tout le temps qui s'écoule entre la provocation de la colère et l'exécution de la vengeance, il y a méditation continuelle sur l'offense reçue, recherche du meilleur moyen de se venger, et de satisfaire, de compenser en quelque sorte, la douleur soufferte. Par suite, la vengeance, quand elle éclate, est plus terrible et plus cruelle dans ses conséquences, et elle arrive à épouvanter parce qu'elle est inattendue. Dans la vengeance, la satisfaction que nous éprouvons du mal arrivé à autrui par notre propre action est plus gi*ande parce qu'il s'y joint encore le sentiment du pouvoir et celui de la revanche qui sont par eux-mêmes des sentiments agréables et d'une grande satisfaction personnelle, qu'ils dérivent, soit de la propre force musculaire, soit d'une influence ou d'une supériorité de grade et de situation.
355. Le ressentiment est analogue dans son caractère, mais il est plus mitigé dans ses effets, bien que sa forme extérieure puisse être quelquefois très énergique. Le ressentiment peut éclater immédiatement après l'offense reçue ; il se rapporte toujours à quelque fait passé qui en constitue l'état de collocation. Une offense, même très petite, peut, dans ce cas, provoquer un ressentiment dont la force n'est pas proportionnée à l'offense. On en arrive alors à des injures et à des offenses qui peuvent rester dans le domaine des mots, sans passer aux offenses de fait ou agression réelle. Chez les personnes bien élevées le ressentiment prend une forme adoucie ; cela n'empêche pas toutefois qu'il n'y ait dans leur âme un certain état de tension haineuse, qu'on exprime quelquefois par le mot animosité (ruggine).
356. Le mépris est une manière particulière d'exprimer la colère et d'exercer la vengeance. Le mépris frappe un des sentiments les plus puissants de la nature humaine, l'estime de soi-même. Quand un homme, qui croit mériter Testime et le respect de tous, se voit négligé, au milieu des autres membres de la société, comme s'il n'était d'aucune valeur, c est pour lui la plus grande douleur qu'il puisse éprouver. Le mépris peut se manifester de diverses façons, soit, comme je l'ai dit, en négligeant complètement la personne qui nous a oITensé, soit en dévoilant ses défauts, ses petitesses et ses
misères. Souvent ce sentiment devient plus terrible que la vengeaice agressive, vu qu'il n*y a aucun moyen de s'en garder ni de réviter, parce quH est inolFensif au point de vue légal, et parce qu'il n'est pas momentané, mais qu'il a une grande durée.
357. Parmi les sentiments individuo-sociaux, on doit placer cein de la puissance. Il dérive primitivement de la conscience de Ve\(Tcicc de la force musculaire ; originairement la puissance est à h force musculaire, comme on le voit chez les autres animaux. Dans la lutte, les animaux qui l'emponent, qui abattent leur ennemi, qn maltraitent la proie qui leur a résisté, manifestent le sentiment di pouvoir par des signes cxu^rieurs, qui se rapportent à la satisfactioi et au plaisir. Ainsi fait Tliomme barbare ou civilisé. Le pouvoir confère la domination sur les autres individus de Tespèce, et le sentiment de la domination n'est que celui du pouvoir. Ce sentiment s'étend chez les hommes de la force musculaire à la force intelketuelle et morale, et les hommes éprouvent une grande satisfaction quand ils s'estiment et qu on les estime supérieurs aux autres, soit physiquement, soit moralement. En réalité, ceux qui s'estiment supérieurs par la puissance intellectuelle ou morale ne font pas grand cas de la puissance physique, et la méprisent souvent; mais celui qui n'a pas la puissance intellectuelle ou morale estime fort la puissance physique.
Vambiiion n'est en réalité que le désir de domination pour exercer la puissance morale principalement. Et, selon la nature de la puissance qu'on veut exercer, l'ambition peut être un désir recommandable ou blâmable.
358. Au sentiment du pouvoir est joint Vamour de soi, Veslime de soi. L'amour de soi, comme le pouvoir, n'est aussi à l'origino ({u'un sentiment égoïste, individuel. C'est une dérivation, sinon une déviation du sentiment de conservation. Dans la vie commune, on veut montrer qu'on a quelque valeur au milieu des autres individus; si ou a quelque valeur soit physique, comme la puissance musculaire, soit morale, soit intellectuelle, l'estime de soi s'accroît. Elle exige lo respect des autres. Le respect est à l'origine un sentiment de sa propre hiféi'iorité à l'égard de quelque individu de la société ; il a aujourd'hui une signification plus large, parce que, d'un cùté, il exprime ce même sentiment d'infériorité, et que, de l'autre, il se rapporte à une estime réciproque entre égaux et inférieurs ; ce qui est une évolution transformative de la civilisation favorisant la naissance du sentiment d'égalité.
L'estiuKî de soi comporte le désir de la louange et de rupprobalioo, cl par suite le sentiment agréabU» qui en résulte quand on les obtient; le blûme est la désapprobation provoquant un sentimeot doulcureux.
Mais le sentiment de soi joint à celui du pouvoir ne se uianifesu' nulle part mieux que dans la glaire. Il y a une ambition du
SENTIMENTS INDlVIDUO-SOCIAtX 351
pouvoir non accompagne de Icstime, et qui consisle dans la supérioritc de position, de domination. Il est vrai qu*on recherche encore là une certaine approbation et une estime, mais ce sentiment n'est que secondaire. Dans la gloire, au contraire, on veut de la domination, mais la domination fondée sur Testime et sur la valeur personnelle. La gloire la plus terrible et la plus pernicieuse est celle du conquérant, la plus utile est la plus pure est celle du savant et de l'inventeur. Celle de Napoléon I^'"" est destructive, celle de Volta, de Stephenson, de Franklin est créatrice ; la première est fondée sur la force brutale, et rappelle Tétat primitif de Thomme barbare, la seconde a rapport à l'amélioration de la race humaine et aux moyens les plus faciles pour vaincre dans la lutte pour la vie. Néanmoins, les hommes sont plus portés à estimer et à respecter ceux qui l'emportent en puissance matérielle, que ceux qui sont supérieurs par Tintclligence et par leurs inventions utiles. Je crois que cela vient d'un sentiment d'infériorité utilitaire, et de la crainte qui fait que Ton cherche un soutien auprès de celui qui est puissant, d'où Vadulation qui est une dérivation, ou mieux, une déformation de l'estime et de la louange méritée.
359. L'amour de soi, Tamour-propre, le désir de l'estime et de l'approbation, l'amour de la gloire peuvent être et sont réellement utiles dans l'état de société, soit pour les individus chez qui ils naissent, soit pour les autres avec qui ils sont eu relation ; parce que ces sentiments sont d'un certain côté des impuisions à l'activité, et des moyens pour empêcher de tomber à l'état de la brute, quand ils sont modérés. De fait, l'activité humaine a besoin en toute chose d'une impulsion, et cette impulsion part toujours d'un sentiment égoïste, pour se développer enOn en un sentiment désintéressé. L'opinion opposée à celle-ci, et d'après laquelle il y a une source de sentiments désmtéressés, indépendants des sentiments égoïstes, est contraire à la nature humaine, c'est là un fait que l'expérience rend manifeste.
300. Les sentiments moraux naissent au sein de la société. Ils ont rapport aux règles de la conduite des individus dans leurs relations réciproques ; ils ne peuvent donc exister en aucune façon hors de la société ni hors de Thumanité. Ces sentiments ont ainsi une origine e>t un processus évolutif analogues à ceux des autres sentiments dont nous avons parlé jusqu'ici.
Le sentiment prédominant dans l'homme est celui de conservation, celui de propriété en naît immédiatement. Le sentiment de propriété est une forme secondaire de celui de conservation. Mais si, dans la vie sociale commune, ces deux sentiments individuels, exclusivement égoïstes, se développaient indéfiniment, et sans restriction aucune, la vie commune deviendrait tout ilaturellement impossible. La guerre continuelle entre les individus de la même société serait l'état naturel, il en résulterait un étal contridre aux conditions
naturelles mêmes, et non un moyen plus facile de conservation ; j aurait destruction de Tespèce ou séparation. Un exemple de ce fait nous est fourni par les animaux inférieurs qui vivent isolés s'Us seul batailleurs et carnivores, comme dans la race féline, et qui vivent réunis ensemble s'ils sont pacifiques et herbivores. Le principe d'utilité qui réunit les hommes prendrait moins d'extension, et on ne verrait pas naitre tous les sentiments de sympathie, d'amour qui peuvent apparaître seulement par suite des relations sociales. Le même principe d'utilité vient en aide dans la lutte pour l'existence dans la société ; là commence une limitation du principe individuel de la conservation, et un plus large développement social du méine principe. Le respect de la vie et de la propriété d'autnii assure k respect de la vie et de la propriété de chacun ; l'envahissement de ce .qui appartient aux autres, l'agression contre la vie des autres membres de la société, entraînant avec eux une réaction, et par suite un péril pour la vie propre et les biens de chacun. C'est une évolution du principe de conservation dans l'état social, nécessaire pour l'existence de cet état, parce que l'existence en est devenue nécessaire par suite d'autres conditions. Si d'autres causes puissantes conduisent a l'état social, si le sentiment individuel peut continuer à subsister en s'adaptant aux conditions nouvelles d^existence, c'est une sélection naturelle que cette modification psychique qui en dérive pour pouvoir survivre dans la lutte pour la vie. Cette modification psychique est le germe du sentiment de moralité ; c*est un sentiment de respect pour la vie et la propriété d*autnii qui sont reconnues comme la vie et la propriété de chaque membi*e de la société. De là nait la première idée du juste et de l'injuste, ainsi que les sentiments correspondants. En principe, le juste et l'injuste ne sont que le bien et le mal. Une action agressive contre la vie d'un membre de la société est mauvaise et injuste, une action qui fait preuve de respect pour la vie et la propriété d'autrui est juste et bonne.
A l'origine, ce respect ne pourra pas être observé envers tous les membres de la société, mais seulement envers ceux pour qui on éprouve de la sympathie, de l'amour, ou tout autre sentiment favoble ; pour les ennemis, au contraire, on n'a que des sentiments de malveillance et de ressentiment. De là il résulte que, outre le principe d'utilité, il y a un autre facteur ou une autre cause qui influe sur la naissance du respect de la personne et du bien d^autrui, ce sont les sentiments sociaux de bienveillance que d'autres causes ont fait naitre.
Ensuite, comme la lutte entre les menbres d'une même société est désastreuse, ce respect d'autrui s'étend, par pur principe d'utilité, à tous les membres de la société, non pas d'une façon complète, mais accommodée à l'existence de la société même.
Le sentiment de moralité tire donc son origine du principe d'uti-
SENTIMENTS INDIVIDUO-SOCIAUX 353
6 par le sentiment môme de conservation, et il se manifeste d'abord itre les membres qui ont entre eux des senXiments de bienveillance, )iir s'étendre ensuite à tous les autres membres de la société. Ce ntiment moral est une nouvelle modification psychique, par suite adaptation aux conditions d'existence.
361. 11 naît ainsi une coutume, mos^ une façon de vivre commune ix membres d'une société, par suite de laquelle chacun agit comme une puissance supérieure exerçait son influence sur lui ; et cette lissancf; supérieure existe dans les conditions d'existence, on la mt dans le sentiment puissant et énergique de conservation. Le liénomène s'étend à toutes les relations sociales, et n'est pas limité jx seuls faits de la vie et de la propriété.
Par suite de cette coutume, les injures faites aux membres partiiliers de la société sont considérées comme des injures faites au >rps social, le respect de chacun comme le respect de la société, n association complète s'est formée entre le bien-être individuel et le ien-être social, et comme on veut le premier, on veut aussi le second, ans le cours des générations, cette coutume s'est consolidée, grâce de nouveaux éléments dont l'un des principaux est, selon Spencer, : culte des ancêtres. Le respect, la piété envers les parents font itimer aussi leurs actions et leurs coutumes comme dignes de mération et de respect. La façon de vivre des descendants se odèle sur celle des parents, par respect et par vénération pour IV, et aussi parce qu'il s'est constitué de nouveaux états de Hicience qui forment les éléments organiques de toute la conscience ins la vie sociale en commun. Un fait opposé à ce qui touche à un '«^anisme établi cause de la douleur et ne se produit, en général, je si des raisons très puissantes viennent détruire cette stabilité.
Mais ce n'est pas tout. La coutume et les idées qui l'accompagnent, îlles du juste, du bien, et les idées opposées de l'injuste, du mal, it modifié organiquement les centres nerveux, comme elles ont odifié la conscience, et produit de nouveaux sentiments. Cette odilication, par la répétition des actes, par la continuité dans les mérations, est devenue héréditaire, d'où il arrive que par suite une ac(^umulation d'expériences d'utilité, c qui se sont organisées
consolidées dans les nombreuses générations passées de Tespèce jmaine, et qui ont produit des modifications nerveuses corresponintes, par une transmission et une accumulation continue, se sont îveloppées en nous certaines facultés d'intuition morale, et cerînes émotions répondant au bien et au mal, qui n'ont aucune base 3|)arente dans les expériences individuelles (i). > Alors naissent ^rtaines règles de conduite qui, à mon avis, n'ont pas été établies 1 principe avec volonté délibérée, mais qui sont des modes d'ac-
(I) Bain, Mental ami moral science, p. 722. Les conceptions de Spencer sont lalogues. Cfr. Principes de Psychologie. CorollaireSi tome II.
Sergi. 23
tion dérivés par adaptaiion aux conditions d'existence sociale; ensuite, quand est intervenue la réflexion consciente sur la (açon d*agir dans les relations sociales, ces règles de conduite ont été établies et sanctionnées par autorité et par crainte, plutôt que par accord et convention. La crainte d'une peine, qui est une dooleor corporelle, doit avoir produit un grand effet, alors qu'on connalssÉ déjà et qu'on fuyait la douleur par suite du principe de conservatioi et du sentiment correspondant. Le sentiment qui pousse à respecter ces règles de conduite, quelle que soit la façon dont elles se sool établies à l'origine, se rapporte à ce qu'on nomme ordinalremeii devoir; transgresser l'une de ces règles, c'est agir contre le seirtiment du devoir.
Qu'on admette ou qu'on repousse la théorie de l'utilitc, qui al celle qui me semble la plus propre à expliquer les scbIîiikbB moraux dans la vie sociale en conunun, je trouve très importante b modification apportée par Bain, à savoir que c les lois morales fd dominent dans toutes ou presque toutes les sociétésy sont fondiez en partie sur Vutilité, en partie sur le sentiment (1) •. J'avais dqi introduit ce nouvel élément, c'est-à-dire le sentiment, en parlant di respect de la vie et de la propriété d'autrui ; mais Bain en fait oie application plus large, en faisant dériver beaucoup de lois et de règfci de conduite, du sentiment soit de sympathie, soit d'aversion, du pbisir ou de la douleur corporels, du sentiment religieux, ou du seslimcnt d'autorité en général. Il admet, par suite, un processus d'orH' nation de règles morales et ne reconnaît pas d'autre type (Standarij pour la conscience morale que Vordination de la société existant, comme dérivée d'un homme investi à un moment donné de Ts^t torité morale et législative.
362. Par suite, au lieu que les sentiments moraux aient un fonde ment extraorganique, comme l'admettent les antiutilitalres, fonikment qui serait éphémère et peu stable, parce que, l'autorité diii* ou autre une fois ébranlée, le sentiment serait ébranlé et détrmti selon la théorie utilitaire, ils sont appuyés sur des fondements sul samment solides et stables, parce que ce sont des éléments de l'ori ganisme psycho-physique, consolidé et affermi par l'hérédité àd une série de générations. La destruction du sentiment moral am rail celle des états conscients déjà établis, et la destruction delà science, c'est la destruction organique du système nerveux. 0»; accumulation de faits, d'expériences, de sentiments relatifs, *j besoins, de plaisirs et de douleurs pendant Toseillation d'i ordination sociale, accumulation dérivée de causes complexes variées, a fait de l'homme un être social et moral. Et comme peut dire justement aujourd'hui de l'homme civilisé qu'il nait
(1) Les Emotions et la Volonté^ \y. 270. Trad; franc.
SENTIMENTS INDIVibuO-SOCiALX 355
un instinct pour la société, on peut aussi justement aflirmer qu'il nait avec Vinstinct moral, parce que la tendance sociale est un héritage, de même que la tendance morale. L'hérédité est le fondement le plus solide de la vie sociale et commune et de la moralité. Le développement de la moralité dans la vie individuelle est en partie une reproduction des phases sociales primitives, et, en partie, une évolution de la phase ultime à laquelle est arrivée la société dans le concept de moralité.
La manifestation du sentiment moral dans l'individu est une phase embryogénique qui reproduit les phases évolutives de l'organisme vivant. Comme il est impossible aujourd'hui d'ébranler l'hérédité organique sans détruire aussi le monde organique vivant, de même il est impossible de détruire l'hérédité morale sans détruire le monde social et avec lui les membres de la société.
Ainsi, outre que la théorie de l'évolution explique selon les faits les principes de moralité et les sentiments correspondants, elle donne scientifiquement à la morale une base plus solide que toute autre théorie. La morale de l'évolution est organique, elle est vivante, elle est naturelle et a sa base dans les organes humains ; celle qui repose sur l'autorité supérieure seule, la morale extra-organique, est imposée, elle est par suite étrangère à la nature humaine, on ne la suit que par obéissance.
363. Le mode de développement et d'origine des sentiments moraux explique mieux que toute autre théorie le fait de la relativité de l'appréciation morale chez les divers peuples présents et passés. Ceux qui ont voulu soutenir l'absolu dans la morale sont ceux qui lui ont donné une origine étrangère à la nature humaine, une origine extra-organique et extra-naturelle, en admettant un type immuable auquel toutes les actions humaines doivent se conformer. Mais si la moralité est le résultat de l'évolution, si cette évolution se trouve chez les différents peuples à divers degrés et à des phases différentes ; siil y a des circonstances spéciales qui sont des forces incidentes spéciales agissant sur l'évolution, il est naturel que la moralité soit relative à ces phases, à ces circonstances spéciales, et il ne peut y avoir de morale absolue. L'histoire de la morale des différents peu-^ pies et de celle d'un même peuple aux différentes époques nous en apprend assez sur ce fait que nous venons d'énoncer. Quelle diflérence d'appréciation morale au temps des Romains et à l'époque actuelle dans la péninsule italienne ! Quelle différence encore entre les Saxons du temps d'Arminius, ceux du temps de Charlemagne, et ceux de nos jours ! La relativité de la morale n'infirme en rien sa puissance, parce qu'elle est fondée sur la nature humaine et qu'elle en constitue une partie intégrante.
364. Un autre sentiment important, c'est le sentiment religieux. Je le place parmi les sentiments individuo-sociaux, sans ignorer les difficultés qui peuvent s'élever à ce sujet. C'est plus proprement un
sentiment individuel, parce qu'il n'est pas relatif au\ autres membres de la société ; mais comme son maximum de développement ^ produit au sein de la vie sociale, et qu'il exerce ensuite sur elle une grande influence, je crois convenable de le placer parmi les autres sentiments présentant le mt^me caractère.
Ce sentiment a donné lieu à des discussions diverses ; étant obligé de me renfermer dans certaines limites, je ne puis qu'exposer ici l'opinion que je crois le plus en rapport avec les faits. Vico pense que la religion vient de la crainte ; je pense que cette assertion est opposée à la vérité, mais non entièrement. 11 y a encore l'ignorance que j'estime être un des éléments principaux de l'origine du culte religieux. Spencer croit enfin quil dérive du culte des morts ; à mon avis, Spencer aussi a raison et est dans le vrai. Je pense que la crainte, l'ignorance, le culte des ancêtres, tels sont les éléments qui, réunis, ont pu donner naissance à la religion et aux sentiments correspondants.
Le culte de la nature, des fleuves, des arbres, des animaux, des astres, vient d'un complexus de causes secondaires; mais la première de toute est l'ignorance. Ne pas savoir expliquer les phénomènes, la présence de ces êtres qui ont une influence bonne ou mauvaise, la vie et la végétation, le cours régulier des fleuves, leur influence bonne dans certains cas, mauvaise dans d'autres ; ne pas comprcn- .dre les songes, les maladies, la mort, tout cela inspii'e la peur et fait naître dans l'intelligence le sentiment du mystérieux (1).
Le sentiment religieux a été réuni au sentiment moral pour Taider à consolider le respect des règles de conduite dans la vie sociale. La présence invisible de la divinité qui lui permet de connaitre les actions humaines, ou la puissance qu'elle a pour punir ceux qui transgressent les règles de conduite établies par habitude ou par un chef qui a autorité sur les autres membres de la société, font croire que ces règles ou façons d'agir, dans les relations sociales, sont l'œuvre de cette même puissimce supérieure et invisible. Il ne faut pas négliger cependant Tobservation qu'a faite Spencer en associant le culte des morts et des ancêtres qui ont établi le mode de \ie, la coutume, avec le respect et la vénération de ce culte manifestés dans l'observance des règles proposées par eux. La transgression de ces règles semble être une impiété envers le culte des ancêtres et on en craint le chûtiment. Dans les religions plus élevées et plus spirituelles, ce lien a été rendu plus fort et plus solide parce que la divinité a été représentée comme législali'ice, et comme punissant réellement les transgressions de la loi établie par elle, non seulement dans la vie, qu'on appelle ordinairement présente, mais encore après la mort, dans une vie future. Par suite de ce principe et de cette croyance,
(1) Cfr. Lubbock, les Origines delà civilisaiion. — Spencer, Principes de Socioiofjie, tome I. — Tylor, Pnmitive culture.
SENTIMENTS INDIVIDUO-SOCIAUX 357
on a estimé que les principes de moralité viennent de Dieu, et qu*il sont supérieurs à la nature humaine. Ce fait développé dans l'humanité et dans la science, avec toutes les conceptions qui raccompagnent, a fait dévier l'interprétation vraie et exacte de Toriginc du principe de moralité. Des savants soutiennent encore aujourd'hui que la morale est inséparable de la religion.
Avec cette nouvelle impulsion, le sentiment religieux est devenu lui aussi, de son côté, plus solide, parce qu'il a été regardé comme la base de Texistence sociale. Ce n'est pourtant, chez la plupart des hommes, qu'un sentiment intéressé, parce que, même dans la religion chrétienne, la plus idéale de toutes, on s'occupe de Dieu pour être récompensé dans cette vie et dans l'autre, et on le craint a cause de chûtiments étemels ou du cliAtiment momentané dans la vie présente. Même chez les peuples chrétiens actuels, on attribue à la divinité le pouvoir du bien et du mal, comme chez les peuples primitifs et chez les sauvages actuels, parmi lesquels toutefois il en est qui pensent qu'il y a deux divinités, l'une bonne, l'autre maligne, comme les anciens Persans et les anciens Indiens. Le culte se manifeste toujours d'une façon analogue, quoique les formes en soient diverses, et certaines pratiques du culte, les offrandes et les sacrifices par exemple, montrent bien que le sentiment religieux est un sentiment intéressé. Je ne voudrais pourtant pas nier qu'il n'y ait, dans les religions élevées, des individus qui puissent avoir un sentiment religieux désintéressé jusqu'au sacnGce.
Quel que soit le degré et le développement de ce sentiment, il constitue un état de conscience consolidé dans l'organisme, par suite , un état organique de la conscience humaine , de même que le sentiment moral, d'où la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, de s'en affranchir. Ce qui est le résultat d'un grand nombre de générations, ce qui est associé à la plus grande partie des états de conscience, ce qui ne se manifeste pas seulement dans le silence de la conscience, mais dans l'extériorité de la vie sociale, et qui en constitue tout l'appareil des espérances, des craintes, du mal, du bien, appareil revêtu d'une forme extérieure grandiose, tout cela, dis-je, s'impose d'une façon puissante à la conscience individuelle de chacun, et de là vient l'horreur qu'excite l'athéisme (1).
(1) Voir mon livre : VOrigine dei fenomeni psichici e loro sigtiificazione biologica Milano, 1885.