SENTIMENTS SOCIAUX
acte, l'espoir, même la ccrlitude que ce qu'il va faire sauvera sa patrie, et son esprit ne considère les douleurs et la mort que comme un moyen ou comme un moment qui disparait dans Tidée fixe de sauver les autres, idée suscitée par un sentiment très puissant de l'amour de la patrie, à Tinstant où il voit son pays perdu et ruiné. Je veux dire que, dans la conscience de celui qui sacrifie sa vie par amour pour les autres, le facteur prédominant est l'élément altruiste, et le facteur de la satisfaction personnelle vient encore en accroître la force ; ce qui pourrait détourner de la manifestation ou de l'action dangereuse ou mortelle est un seul moment qui ne peut se rattacher à un fait parce qu'il n'est associé à aucun autre élément conscient ; la mort, encore qu'elle soit volontaire, arrive comme inattendue. Toutefois cette satisfaction personnelle n'est pas toujours un élément visible avant le sacrifice de soi (1). Je suis donc de l'avis de Spencer qu'il y a toujours, dans tout sentiment altruiste, un facteur égoïste indispensable.
366. Le sentiment purement social est un développement du sentiment individuo-social dont le premier facteur disparait. C'est là un phénomène d'évolution très important, et qui mérite d'être expliqué. Au début, le sentiment est suscité par l'incidence d'une force purement physique, et se produit comme un simple moyen pour faire connaître l'adaptation, ou l'absence d'adaptation à la force incidente. C'est le sentiment primitif d'où dérive celui de conservation qui est purement égoïste, individuel. Dans le second moment, cet être sentant reçoit une nouvelle excitation d'une nouvelle force qui ne se trouve pas dans les mêmes conditions que la première force hétérogène, mais qui se trouve au contraire dans de nouvelles conditions multiples et variées. Cette nouvelle force incidente est homogène, constituée qu'elle est par les individus de l'espèce, et les relations qui s'établissent sont réciproques, ce qui ne peut se produire dans les relations entre Thomme et la nature physique. Le sentiment qui nait dans ce nouveau milieu, dans ce nouveau conflit de forces, est individuo-social, c'est-à-dire mixte, chaque individu étant sous l'influence de la société, et influant de son côté sur les autres membres de cette société. Comme le sentiment de conservation personnelle s'étend, au milieu de la vie commune, à la conservation de la société dans laquelle on trouve plus facilement les moyens de soutenir la lutte pour l'existence, l'évolution commence son cours de ce côté, aidée qu'elle est par de nouveaux faits venant de nouvelles causes
(1) A la bataille de Mantinée, Epaminondas, général thébain, fut percé d'une lance. Ne pensant pas à sa blessure mortelle, il se montra content de savoir que son bouclier était sauvé et que la bataille était gagnée ; il s'enquit ensuite de Jolalde et de Daifante, et ayant appris qu'ils étaient morLs, il dit: Il convient alors de faire la paix. II ordonna ensuite qu'on retirât le fer, ce qui le fit mourir. Epaminondas serait mort dans la douleur s'il avait appris que la bataille était perdue.
accessoires et concomilanles. Sympathie, amour entre les membres, relations tant d'espèce que sexuelles et de parenté, sentiments do juste, du respect des personnes et des propriétés, protection, défense réciproque, telles sont en général les nouvelles causes coopérantes et concomitantes. Dans l'existence et dans la défense de la société, on voit alors Texistence et la défense individuelle ; celles-ci restent subordonnées à celles-là , et le sentiment social se développe laiigegement aux dépens du sentiment individuel, non pas parce que et dernier est nié, mais parce qu'il est considéré comme une partie di sentiment social dans lequel il vient se fondre.
Ainsi, par exemple, le sentiment du juste qui, à l'origine, est individuo-social, devient exclusivement social ; il est né en effet uniquement dans la lutte de l'existence pour la conservation de la personne m^.me et des substances utiles à la vie. Pourtant à l'égard des membres de la société pour lesquels on éprouve des sentiments de sympathie, le sentiment de justice se manifeste sans avoir aucun rapport à l'individu même dans lequel il nait. En voyant souffrir, par suite des violences d un autre, un homme qu'on aime, on éprouve un s»timent favorable pour le premier et un sentiment d'aversion pour l'autre en reconnaissant que l'action de ce dernier est injuste. Danstt cas le facteur individuel a disparu, en ce sens, toutefois, que ce sentiment spécial a rapport à l'individu en contact avec la société ; mais il est resté cependant un élément de peine ou de plaisir, venant du sentiment de justice, selon que celle-ci a été violée ou respectée. Cet élément de douleur et de plaisir accompagne toujours le sentiment, même le plus désintéressé possible; sans lui, il ne peut y avoir aucui sentiment. Même dans le sacrifice qu'on fait de sa propre vie pour les autres, se retrouve cet élément de complaisance qui domine el permet de vaincre la force des douleurs corporelles ; c'est là ce qui constitue la forme la plus élevée du sentiment; ce qui y prédomine, c'est ce qu'on appelle la force iVâme^ qui est capable de vaincre 1» plus grands obstacles, de soutenir les combats de la vie, et d'accomplir les plus grands sacrifices.
3G7. Ce que j'ai dit de la justice est vrai de la vertu, du devoir, de la vérité. 11 est facile de comprendre qu'un développement si élevé des sentiments ne peut pas ne pas être accompagné du développement de rintelligence, et cju'il le suppose même nécessairement. Car c'est seulement quand on a une connaissance plus complète d« choses, de leur utilité pour les individus de la société, quand 1« actions se conforment volontairement aux règles de conduite dont on connaît la valeur et l'importance pour la conservation de l'état social, c'est, dis-je, seulement alors qu'est possible l'amour du devoir, de la vertu et de la vérité. L'amour de la véritc» exige même un dé>vloppeineni intellectuel plus qu'ordinaire, parce qu'il est associé aux connaissances scientifiques, de quelque nature qu'elles soient, qui constituent les plaisirs de l'intelligence ; mais c'est principalement