‹ La psychologie physiologiqueChapitre 68 sur 130 · SENTIMENTS SOCIAUX · texte numérisé non relu

SENTIMENTS SOCIAUX

quand on a conscience que la vérité porte des fruits réels et pratiques pour la société, c'est quand on en est fortement convaincu, qu'on trouve ce sentiment élevé, ce culte exclusif de la vérité, qui donne aux hommes la force de souffrir même des tourments corporels, et de soutenir une lutte souvent destructive et contraire à leur intérêt propre. Si Galilée vieillard dut céder devant les tourments corporels, sa douleur fut plus grande pour cette soumission momen* tance à la force ignorante, et il revint ensuite à ses doctrines.

Le sentiment de plaisir et de douleur dans les sentiments sociaux ne tient pas au principe de conservation et d'utilité personnelle, comme je l'ai dit plusieurs fois, mais à Tamour pour quelque principe ou pour quelque individu. Mais ce plaisir ou cette douleur naissent à Torigine, pour la conservation et l'utilité personnelle ; à ce degré du développement des sentiments, ils sont comme une réminiscence du phénomène primitif dont il ne reste que la forme adaptable encore à la douleur et au plaisir d'autrui.

3G8. Les sentiments de piété, de compassion, de générosité sont surtout de cette nature. La souffrance d'autrui nous rappelle notre souffrance absente ou passée; ce souvenir est douloureux, mais cette douleur n'a pas d'autre objet que notre semblable qui souffre, elle se tourne vers lui. Dans le cas d'inimitié,les souffrances d'autrui nous sont agréables. Gela explique mieux le fait qui n'est pas simple, mais qui est composé d'un grand nombre d'éléments associés ; l'amour pour un individu, le sentiment de justice, la connaissance de la faiblesse de cet individu concourent à faire tourner en sa faveur le souvenir du sentiment douloureux ; s'ils poussent à des actes, ils font naître la générosité ; dans le premier cas, c'est simplement de la compassion ou de la pitié.

Originairement, suivant Spencer, la générosité est jointe à l'amour de la louange et de l'approbation qui est un sentiment de complaisance personnelle ; mais ensuite la générosité se pratique et se ressent indépendamment de la louange et de l'approbation. La preuve en est que souvent elle est cachée et s'exerce en secret. C'est l'élément individuel qui disparaît, comme je l'ai fait remarquer. Mais n'y a-t-il pas une satisfaction secrète et intime d'avoir fait du bien aux autres? G'est cela seul qui reste du facteur égoïste et individuel après l'évolution complète des sentiments sociaux, et celte satisfaction seule est si puissante qu'elle suffit à inspirer le sacrifice, comme on le voit dans les natures privilégiées et élevées.

369. On ne peut donc nier les sentiments désintéressés dans les conditions sociales, mais on ne peut nier non plus qu'ils tirent leur origine des sc»ntiments égoïstes. L'hypothèse de l'évolution, jointe au principe d'hérédité, est seule capable de donner l'explication et la genèse des sentiments. Admettre des impulsions désintéressées a pHori, c'est trancher le nœud de la question, ce n'est pas

résoudre le problème. Si ces impulsions étaient oHginelles, elles devraient se retrouver dans toutes les races humaines, et mène chez les moins avancées en civilisation; des observations faites sor les coutumes, les tendances des peuples primitirs établissent dainment que chez eux il n'y a que des sentiments exclusivement infi viduels et égoïstes, ou individuo-sociaux. La transformation n'est pas et ne peut pas être complète chez certains peuples avancés en civilisation, mais elle est presque complète dans les races les phs élevées et les plus civilisées.

Le système d'éducation peut influer grandement sur le développement des sentiments sociaux désintéressés, en réprimant les tendances égoïstes. Mais cette question implique des données coupliquées, et sort de mon sujet.

Page 1