II. — CHOIX ENTRE LES MOTIFS
465. 11 peut arriver et il arrive souvent qu'un motif ne se présente pas seul pour exciter à l'action, mais qu'il se présente un grand nombre de motifs divers. Si deux ou plusieurs motifs tendent à la mèmt action, celle-ci suit sans rien présenter de particulier, et Tactioi volontaire est corroborée par des antécédents plus forts. Si, au contraire, deux ou plusieurs motifs sont en opposition, il est naturel qu'il ne puisse pas suivre deux volitions opposées et contraires, il ne peut s'en produire qu'une, et conformément à l'un des motifs. Dans ce conflit, le motif le plus fort doit prévaloir, et la volition en résulte, c est ce qu'on peut prévoir a priori. Mais il y a un choix fait entre les motifs.
Comment se fait ce choix, et qu'entend-on par motif le plus fort ?
466. Le choix est un fait d'intelligence; choisir, c'est juger b valeur de certaines choses, préférer l'une à l'autre parce qu'on l'estime plus importante ou plus convenable. Dans le choix, il y a encore la prévoyance ou présupposition de ce qui suivra, un fait étant donné. Le raisonnement et l'expérience entrent en action pour juger de la valeur ou de la convenance d'un motif qui pousse à l'acte; il y a là par suite une série de perceptions rappelées, associées
ivec les sentiments actuels suscités par la perception réelle; ce sont les conditions présentes de l'agent lui-même, et les conséquences d'une exécution volontaire, sur lesquelles il y a délibération.
Souventce n'est pas assez d'un moment ni d'un jour pour faire ce ^hoix entre deux motifs opposés, mais il faut une semaine ou plus, û la force des motifs semble égale. Dans cet état d'indécision, il n'y I aucune volition correspondant à ces mêmes motifs, et il n'y en lura aucune tant qu un des motifs ne prévaudra pas.
Un homme, par exemple, a une petite somme d'argent disponible ; 1 est sollicité à la dépenser pour un voyage de plaisir. C'est là un onotif d'une certaine valeur pour qu'il se décide à satisfaire son désir le voyager. Mais survient une idée qui est celle d'épargner pour ses [>esoins futurs, ou encore qu'il ne lui est pas très facile de réunir jans l'avenir cette même somme qui lui serait utile dans des circonstances imprévues. C'est là un autre motif assez fort pour contrel>alancer le premier. Notre homme ne s'est encore décidé ni pour l'un ni pour l'autre, les deux motifs se présentant à lui avec une nsistance presque égale, sinon entièrement égale. Il fera en lui« néme une série de raisonnements pour choisir l'un ou l'autre. D'un côté, il se représentera les plaisirs qu'il éprouvera dans son voyage, .'instruction qu'il en retirera; d'un autre, il se remémorera la peine ju'il a eue à amasser ce petit pécule, la difQculté d'en avoir un lutre, la position où il se trouvera au retour du voyage, sans argent, position qui sera très pénible après les plaisirs qu'il aura goûtés, il ainsi de suite. De nouvelles sollicitations peuvent venir encore iccroitre la valeur des deuxmotifs, et donner lieu à de nouveaux *aisonnements sur eux. Enfin, il se décidera pour l'un ou pour 'autre, et alors la volition suivra. Le motif pour lequel il s'est décidé *.st sans doute le plus fort, l'autre est le vaincu et le plus faible.
4G7. Mais dans ce choix ou décision qui appartient en propre m raisonnement, il y a un autre facteur qui entre en jeu, vu que le notif qu'on dit ou plus fort ou plus faible n'est pas tel par lui-même, f est-à-dire absolument, mais seulement relativement.
Le facteur qu'il faut considérer comme élément calculable dans le :hoix des motifs, et pour lequel ceux-ci ont une valeur relative, î'csl l'êthos de l'agent, ou, comme dit Schopenhauer, le caractère ndividueL On veut indiquer par là le mode constant d'action, Itant donné les circonstances, c'est-à-dire les motifs, avec les nfluences concomitantes. Cet êthos, ou manière habituelle de passer \ l'action, éumt donné les impulsions , est une formation , un 'ésultat de l'éducation ; ce n'est pas un état primitif de l'agent. Et le fait, on a fait remarquer plus haut que les petits enfants et les ravages agissent d'une manière inconstante, et s'abandonnent aux premières impulsions, de quelque nature qu'elles soient. Cette résisance notée plus haut entre l'excitation externe et la force interne >sychique, qui se réduit à une résistance entre un sentiment qui
pousse il raction et le passage à raction même, vient du mode tf opérer acquis dans une série de volitions déterminées selon une ctrîm
règle.
468. Il est nécessaire d'éclaircir cette idée. Les motifs sont m moment actif dimpulsion à agir ; mais dans Tagent, ils sont h parfi passive; en d'autres termes, ils sont imposés à cet agent qui 1^ sidÉ passivement. Mais dans l'agent se trouve la partie active, qui esta connexion avec la première, et qui est celle qui se développe dansk fait de la volition ; c'est le second moment impulsif à l'action, on k véritable commencement de l'action. Dans la manière la plus simple,rt i au point de vue physiologique, le premier moment est représenté par * fibre sensitive, le second par la fibre motrice, le mouvement p dérive de la première qui excite la seconde d'où commence le vement. Dans le mode le plus compliqué, comme cela se p dans la volition, ces deux moments non seulement sont distincts peuvent être distinguées, mais ils sont séparés par un espace de temps très grand, et chacun affecte une forme qui lui est spéciale. C'est pourquoi ils seront toujours l'un et l'autre deux moments détn^ minés, à savoir l'impulsion au mouvement, et le commencemeM du mouvement.
Mais les motifs constituent l'impulsion au mouvement, le commetcernent du mouvement ; c'est le caractère, Vêthosdéjh cité. Comme je le disais tout à l'heure, ce caractère a été formé parce qu'il dctire d'une suite de volitions appartenant à un même ordre déterminé d'après un principe ou une règle.
La formation plus élevée du caractère humain a pour élémeit prédominant la raison, ou mieux, elle a comme moyen ou processus de formation la raison accompagnée du principe d'utilité, des sentiments de justice, de bienveillance envers les autres, le sentiment de soi-même, de sa propre réputation, de générosité, etc., se manifestant comme modes de l'activité dans les volitions. C'est pourquoi la pratique de Thonnête et du juste dépend d'actions habituelles selon ces éléments, ce qui constitue le caractère moral. Les principaux moyens pour former le caractère sont 1 éducation et l'exemple ; la première montre d'après quels principes on doit agir, et les bonnes conséquences que tire de sa conduite celui qui agit selon la règle du juste el de Thonnêle, et vice versa ; l'exemple montre par la pratique et par les faits le bien ou le mal qui résuite de telle ou telle façon d'agir. La raison a ainsi sa part dans la mesure et l'appréciation des actions humaines.
4G9. Schopenhauer pose que le caractère est invariable absolnlument, et, de plus, qu'il est inné (1). C^tte assertion ne me semble pas assez exacte. Le caractère est relativement invariable ; on peut plutôt le dire constant. Cela pourfant n'empêche pas qu'il n'y ait en
(1) Essai sur le libre arbitre, chap. m. Trad, franc., F. i^lcan. éd,
lui quelques oscillations qui ne s'écartent pas beaucoup du point d'équilibre. Quant à ce qu'on dit qu'il y a d'inné dans le caractère, c'est plutôt une tendance par suite de raisons héréditaires, qui devient caractère avec l'habitude des actions ; par suite, il y a plutôt un élément héréditaire que Ton peut dire inné dans les individus, qui constitue le fond du caractère, qui est un caractère inné. Les influences de l'éducation et l'expérience peuvent modifier certains éléments du caractère.
470. Le choix des motifs dépend de ce facteur que, comme commencement d'action, nous appelons impulsion psychique de la volition, ou facteur interne, par rapport au motif que j'ai appelé externe.
Si nous nous rappelons maintenant ce que nous avons dit du rapport des deux forces, et de la variabilité de la force interne, il est facile de comprendre que le motif ou force extérieure doit avoir une valeur relative à la force interne, ou caractère, ou éthoSy ou impulsion psychique ; et que le choix dépend de celle-ci, c'est-à-dire qu'il la suppose comme condition d'oscillation d'où la volonté reçoit sa forme définitive, forme qui a déjà été déterminée par le motif.
Le choix entre les divers motifs est fait, d'après le caractère ou impulsion psychique, par la raison. A moins d'impulsions venant d'états passionnels et morbides, la raison domine pleinement cette direction du mouvement volontaire, parce que c'est elle qui choisit entre les divers motifs, qui prévoit les conséquences qui résultent si l'on suit l'un plutôt que l'autre, qui détermine, par suite, la convenance du choix, et qui, le choix étant fait, assure la prépondérance à l'un de ces motifs sur l'autre.
Le motif choisi est, sans doute,'le motif prépondérant, le plus fort, mais il est le plus fort relativement ; parce que, quand il y a diverses impulsions à 1 action, comme toujours, excepté dans les deux cas notés, le raisonnement se montrant avant la volition et l'impulsion psychique, il en résulte qu'on peut découvrir la force des motifs avec pleine conscience, et qu'on peut penser à d'autres à opposer aux premiers ; et si tous les éléments qui concourent à constituer un motif ne suffisent pas, en présence de la raison, à le rendre prépondérant, la volition suit le premier ou les premiers qui se présentent. Si, au contraire, il arrive que les motifs opposés et subséquents aient une force égale, il y aura alors une suspension de la volition, jusqu'à ce qu'un autre élément s'ajoute à l'un quelconque des motifs pour le rendre prépondérant. Cet état d'indécision peut durer longtemps, même pendant des mois.
Comme un grand nombre de volitions, qui ont besoin d'être préparées par des moyens, ne s'accomplissent pas tout d'un coup, d'un trait, à la suite d'un motif, mais après quelque temps, la raison a le temps suffisant pour peser et prévoir, et par suite pour choisir le motif le plus convenable diaprés les circonstances. Ia volition qui
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suivra sera, dans ce cas, une volitioa où l'agent aura eu pleine coq« naissance avant et après Texécution.
47 1 . Mais la raison dans le caractère ou dans Timpulsion pyschique doit être donnée par l'éducation, parce que, aux premiers degrés de la vie des hommes civilisés, et dans toute la vie des sauvages, la volition n'est pas gouvernée par la raison, et qu'on trouve par suite cette absence de caractère que j'ai notée plus haut. La volition au contraire, de quelque façon qu'elle se présente, suit immédiatement le motif, sans en considérer la valeur et l'importance. L'habitude d'exécuter un mouvement sans le faire précéder d'aucune réflexion ou choix, n'exerçant pas la raison, ne produira pas la constance dans la détermination volontaire, et ne formera pas le caractère dont l'essence, bien qu'il y ait des oscillations, est dans la constance de l'action. L'éducation de la raison fait acquérir des habitudes morales, modère la puissance du motif ou de l'impulsion externe, en donnant une plus grande force à l'impulsion psychique, à celle qui nous pousse à agir, et forme un caractère, un êthos rationnel et moral.