Rien de plus comique qu'un singe qui mange une pomme
autant que possible l'articulation, et dans le cas particulier la lettre l du nom Schlesinger devait être difficile à prononcer, après les r de tous les mots précédents (scliReibe dcR FBau). Mais je dois ajouter que ma fille a commis ce lapsus quelques instants après que j'aie prononcé « Apfe », au lieu de « Afîe ». Or, les lapsus sont contagieux au plus haut degré, ainsi d'ailleurs que les oublis de noms au sujet desquels Meringer et Mayer avaient noté cette particularité. Je ne saurais donner aucune explication de cette contagiosité psychique.
c) « Je me replie comme un couteau de poche » (... wie ein Taschenmesser), veut me dire une malade au commencement de la séance de traitement. Seulement, au lieu de Taschenmesser, elle prononce Tassenmescher, intervertissant ainsi l'ordre des sons, ce qui peut, à la rigueur, s'expliquer par la difficulté d'articulation que présente ce mot. Quand j'attire son attention sur l'erreur qu'elle vient de commettre, elle me répond aussitôt : « C'est parce que vous avez dit vous-même tout à l'heure Ernscht ». Je l'ai en effet accueilHe par ces mots : « Aujourd'hui ce sera sérieux (Ernst) », parce que ce devait être la dernière séance avant le départ en vacances ; seulement, voulant plaisanter, j'ai prononcé Ernscht, au lieu de Ernst. Au cours de la séance, la malade commet de nouveaux lapsus, et je finis par m' apercevoir qu'elle ne se borne pas à m'imiter, mais qu'elle a des raisons particulières de s'attarder dans son inconscient, non au mot, mais au nom « Ernst » (Ernest) ^.
d) « Je suis tellement enrhumée du cerveau que je ne peux pas respirer par le nez », veut dire la même
1. Ainsi que j'ai pu m'en convaiBcre plus tard, elle était notamment sous l'influence d'idées inconscientes sur la grossesse et sur les mesures de préservation contre cette éventualité. Pa» les mots : « Je me replie comme un couteau de poche », qu'elle prononça consciemment à titre de plainte, elle voulait décrire l'attitude de l'enfant dans la matrice. Le mot « Ernst », que j'ai employé dans ma phrase, lui a rappelé le nom S. Ernst de la maison connue de la Kärntnerstrasse, qui vend des moyens préservatifs contre la conceptioTi.
malade. Seulement, au lieu de dire correctement : « durch die JSase atmen » (respirer par le nez), elle commet le lapsus : « durch die Ase natmen ». Elle trouve aussitôt l'explication de ce lapsus. « Je prends tous les jours le tramway dans la rue Hasenauerstrasse, et ce matin, pendant que j'attendais la voiture, je me suis dit que si j'étais Française, je prononcerais Asenauerstrasse (sans h), car les Français ne prononcent jamais le h au commencement du mot. » Elle me parle ensuite de tous les Français qu'elle avait connus, ■et après de nombreux détours elle se souvient qu'à l'âge de 14 ans elle avait, dans la pièce « Kurmärker und Picarde », joué le rôle de la Picarde et parlé, à cette •occasion, un allemand incorrect. Ce qui a provoqué toute cette série de souvenirs, ce fut la circonstance t:out à fait occasionnelle du séjour d'un Français dans sa maison meublée. L'interversion des sons apparaît donc comme un effet de la perturbation produite par ïine idée inconsciente faisant partie d'un ensemble tout à fait étranger.
e) Tout à fait analogue est le mécanisme du lapsus «hez une autre patiente qui, voulant reproduire un très lointain souvenir d'enfance, se trouve subitement frappée d'amnésie. Il lui est impossible de se rappeler 3a partie du corps qui a été souillée par l'attouchement d'une main impertinente et voluptueuse. Quelque temps après, étant en visite chez une amie, elle s'entretient avec elle de villégiatures. A la question où se trouve située sa maison de M., elle répond : sur le flanc de la montagne (Berglende), au lieu de dire : sur le çersant de la montagne (Berglehne).
f) Une autre de mes patientes, à laquelle je demande, une fois la séance terminée, comment va son oncle, répond : « Je l'ignore, car je ne le vois plus maintenant ■qu'in flagranti. » Le lendemain elle me dit : « Je suis vraiment honteuse de vous avoir donné hier une réponse .aussi stupide. Vous devez certainement me prendre pour une personne dépourvue de toute instruction
et qui confond constamment les mots étrangers. Je voulais dire : en passant. » Nous ne savions pas encore alors quelle était la raison pour laquelle elle avait employé l'expression in flagranti, à la place de en passant. Mais au cours de la même séance, la suite de la conversation commencée la veille a évoqué chez elle le souvenir d'un événement dans lequel il s'agissait principalement de quelqu'un qui a été pris in flagranti (en flagrant délit). Le lapsus dont elle s'était rendue coupable a donc été produit par l'action anticipée de ce souvenir, encore à l'état inconscient.
g) J'analyse une autre malade. A un moment donné, je suis obligé de lui dire que les données de l'analyse me permettent de soupçonner qu'à l'époque dont nous nous occupons elle devait avoir honte de sa famille et reprocher à son père des choses que nous ignorons encore. Elle dit ne pas se souvenir de tout cela, mais considère mes soupçons comme injustifiés. Mais elle ne tarde pas à introduire dans la conversation des observations sur sa famille : « Il faut leur rendre justice : ce sont des gens comme on n'en voit pas beaucoup, ils sont tous avares (sie haben alle Geiz ; littéralement : ils ont tous de Vaçarice)... je veux dire : ils ont tous de V esprit (Geist).)) Tel était en effet le reproche qu'elle avait refoulé de sa mémoire. Or, il arrive souvent que l'idée qui s'exprime dans le lapsus €st précisément celle qu'on veut refouler (cfr. le cas de Meringer : « sum Vorschwein gekommen. ») La seule différence qui existe entre mon cas et celui de Meringer est que dans ce dernier la personne veut réprimer quelque chose dont elle est consciente, tandis que ma malade n'a aucune conscience de ce qui est réprimé ou, peut-on dire encore, qu'elle ignore aussi bien le fait de la répression que la chose réprimé.e.
h) Le lapsus suivant peut également être expliqué par une répression intentionnelle. Je rencontre un jour dans les Dolomites deux dames habillées en touristes. Nous faisons pendant quelque temps route
ensemble, et nous parlons des plaisirs et des inconvénients de la vie de touriste. Une des dames reconnaît ■que la journée du touriste n'est pas exempte de désagréments. « Il est vrai, dit-elle, qu'il n'est pas du tout agréable, lorsqu'on a marché toute une journée au soleil et qu'on a la blouse et la chemise trempées de sueur., , » A ces derniers mots, elle a une petite hésitation. Puis elle reprend : « Mais lorsqu'on rentre ensuite nach Hose (au lieu de nach Hause, chez soi) et qu'on peut enfin se changer... » J'estime qu'il ne faut pas avoir recours à une longue analyse pour trouver l'explication de ce lapsus. Dans sa première phrase, la dame avait évidemment l'intention de faire une énumération complète : blouse, chemise, pantalon (Hose). Pour des raisons de convenance, elle s'abstient de mentionner ce dernier accessoire de toilette, mais dans la phrase suivante, tout à fait indépendante par son contenu de la première, le mot Hose (pantalon), qui n'a pas été prononcé au moment voulu, apparaît à titre de déformation du mot Hause. i) « Si vous voulez acheter des tapis, allez donc chez Kaufmann, rue Matthäusgasse. Je crois pouvoir vous recommander à lui », me dit une dame. Je répète : « Donc chez Matthaus... pardon, chez Kaufmann ». Il semblerait que c'est par distraction que j'ai mis un nom à la place d'un autre. Les paroles de la dame ont en effet distrait mon attention, en la dirigeant sur des choses plus importantes que les tapis. Dans la Matthäusgasse se trouve en effet la maison qu'avait habitée ma femme pendant qu'elle était fiancée. L'entrée de la maison se trouvait dans une autre rue dont je m'aperçois avoir oublié le nom, et je suis obligé de faire un détour pour le retrouver. Le nom MatthÀus auquel je m'attarde constitue donc pour moi un nom de substitution du nom cherché. Il se prête mieux à ce rôle que le nom Kaufmann, puisqu'il est uniquement un nom de personne, alors que Kaufmann est en même temps qu'un nom de personne, un substantif
(marchand). Or la rue qui m'intéresse porte également un nom de personne : Radetzky.
h) Le cas suivant pourrait être cité plus loin, lorsque je parlerai des « erreurs », mais je le rapporte ici, parce que les relations tonales qui ont déterminé le remplacement des mots, sont ici particulièrement nettes. Une patiente me raconte son rêve : un enfant a résolu de se suicider en se faisant mordre par un serpent. Il réalise son dessein. Elle le voit se tordre en proie à des convulsions, etc. Elle cherche maintenant parmi les événements du jour celui auquel elle puisse rattacher ce rêve. Et voilà qu'elle se rappelle avoir assisté la veille au soir à une conférence populaire sur les premiers soins à donner en cas de morsure de serpent. Lorsque, disait le conférencier, un adulte et un enfant ont été mordus en même temps, il faut d'abord soigner la plaie de l'enfant. Elle se rappelle également les conseils qu'avait donnés le conférencier concernant le traitement. Tout dépend, disait-il, de l'espèce à laquelle appartient le serpent. Ici j'interromps la malade : — N'a-t-il pas dit que dans nos régions il y a très peu d'espèces venimeuses et quelles sont les espèces le plus à craindre ? — Oui, il a parlé du serpent à sonnettes {Ki. A^PEnschlange). Me voyant rire, elle s'aperçoit qu'elle a dit quelque chose d'incorrect. Mais, au lieu de corriger le nom, elle rétracte ce qu'elle vient de dire. « Il est vrai que ce serpent n'existe pas dans nos pays ; c'est de la vipère qu'il a parlé. Je me demande ce qui a bien pu m'amener à parler du serpent à sonnettes. » Je crois que ce fut à la suite de l'intervention d'idées qui se sont dissimulées derrière son rêve. Le suicide par morsure de serpent ne peut être qu'une allusion au cas de la belle Cléopâtre (en allemand Kleopatra). La grande ressemblance tonale entre les deux mots « Ki. APFEnschlange » et Kleopdtra, la répétition dans les deux mots et dans le même ordre des lettres Kl...p.,.r et l'accentuation de la voyelle a dans les deux mots, — sont autant de
particularités qui sautent aux yeux. Ces traits communs entre }^i.apt? eus chlange et Kleopatra produisent chez notre malade un rétrécissement momentané du jugement qui fait qu'elle raconte comme une chose tout à fait normale et naturelle que le conférencier avait entretenu son public viennois du traitement des morsures de serpents à sonnettes. Elle sait cependant aussi bien que moi que ce serpent ne fait pas partie de la faune de notre pays. Nous n'allons pas lui reprocher d'avoir, avec non moins de légèreté, relégué le serpent à sonnettes en Egypte, car nous sommes portés à confondre, à mettre dans le même sac tout ce qui est extra-européen, exotique, et j'ai été obligé moimême de réfléchir un instant, avant de rappeler à la malade que le serpent à sonnettes n'avait pour habitat que le Nouveau-Monde.
La suite de l'analyse n'a fait que confirmer les résultats que nous venons d'exposer. La rêveuse s'était, la veille, pour la première fois arrêtée devant le groupe de Strasser représentant Antoine et érigé tout proche de son domicile. Ce fut le deuxième prétexte du rêve (le premier a été fourni par la conférence sur les morsures de serpents). A une phase ultérieure de son rêve, elle se voyait berçant dans ses bras un enfant, et le souvenir de cette scène la fait penser à Gretchen. Parmi les autres idées qui viennent à l'esprit figurent des réminiscences relatives à « Arria et Aiessaline ». L'évocation, dans les idées du rêve, de tant de noms empruntés à des pièces de théâtre permet de soupçonner que la rêveuse a dû jadis nourrir le secret désir de se consacrer à la scène. Le commencement du rêve : « Un enfant a résolu de se suicider, en se faisant mordre par un serpent » ne signifie en réalité que ceci : étant enfant, elle avait ambitionné de devenir un jour une grande actrice. Du nom « Messaline », enfin, se détache une suite d'idées qui conduit au contenu essentiel du rêve. Certains événements survenus dernièrement lui font craindre que son frère unique
contracte un mariage avec une non-Aryenne, donc une mésalliance ^.
/) Il s'agit maintenant d'un exemple anodin et dans lequel les mobiles du lapsus n'ont pu être tirés suffisamment au clair. Je le cite cependant à cause de l'évidence du mécanisme qui a présidé à la formation de ce lapsus.
Un Allemand voyageant en Italie a besoin d'une courroie pour serrer sa malle quelque peu détériorée. Il consulte le dictionnaire et trouve que la traduction italienne du mot « courroie » est coreggia. « Je retiendrai facilement ce mot, se dit-il, en pensant au peintre » (Correggio). Il entre dans une boutique et demande : une ribera.
Il n'a sans doute pas réussi à remplacer dans sa mémoire le mot allemand par sa traduction italienne, mais ses efforts n'ont pas été tout à fait vains. Il savait qu'il devait penser au nom d'un peintre italien, pour se rappeler le mot dont il avait besoin ; mais au lieu de retenir le nom Correggio qui ressemble le plus au mot coreggia, il évoqua le nom Ribera qui se rapproche du mot allemand Riemen (courroie). Il va sans dire que j'aurais pu tout aussi bien citer cet exemple comme un exemple de simple oubli d'un nom propre.
En réunissant des exemples de lapsus pour la première édition de ce livre, je soumettais à l'analyse tous les cas, même les moins significatifs, que j'avais l'occasion d'observer. Mais, depuis, d'autres se sont astreints à l'amusant travail qui consiste à réunir et à analyser des lapsus, ce qui me permet aujourd'hui de disposer de matériaux beaucoup plus abondants.
m) Un jeune homme dit à sa sœur : « J'ai tout à fait rompu avec les D. Je ne les salue plus. » Et la sœur de répondre : « C'était une jolie liaison ». Elle
1. En français dans le texte. Comparez : Messaline et mésalliance; Arria et Aryenne. N. d. T.
voulait dire : une jolie relation-SipPsc/iû/i, mais dans son lapsus «lie prononça l^ivvschaft, au lieu de Liebschaft-liaison. Et, en parlant de liaison (sans le vouloir), elle exprima une allusion au flirt que son frère eut autrefois avec la jeune fille de la famille D. et aussi aux bruits défavorables qui, depuis quelque temps, couraient sur le compte de cette dernière à laquelle on attribuait une liaison.
n) Un jeune homme s'adresse à une dame qu'il rencontre dans la rue avec ces mots : « Wenn Sie gestatten, Fräulein, möchte ich Sie gerne begleitdigen. » 11 voulait dire : « Si vous permettez, Mademoiselle, je vous accompagnerais bien volontiers » ; mais il a commis un lapsus par contraction, en combinant le mot begleiten (accompagner) avec celui beleidiget! (offenser, manquer de i'esf)ect). Son désir était évidemment de l'accompagner, mais il craignait de la froisser par son offre. Le fait que ces deux tendances opposées aient trouvé leur expression dans un seul mot, et précisément dans le lapsus que nous venons de citer, prouvent que les véritables intentions du jeune homme n'étaient pas tout à fait claires et devaient lui paraître à lui-même offensantes pour cette dame. Mais alors qu'il cherche précisément à lui cacher sa propre appréciation de son offre, son inconscient lui joue le mauvais tour de trahir son véritable dessein, ce qui lui attire de la part de la dame cette réponse conventionnelle : « Pour qui me prenez-vous donc, pour me faire une offense pai'eille (beleidigen) ? » (Communiqué par 0. Rank).
o) J'emprunte quelques exemples à un article publié par W. Stekel dans le Berliner Tageblatt du 4 Janvier 1904, sous le titre : « Aveux inconscients ».
« L'exemple suivant révèle un coin désagréable de la région de mes idées inconscientes. Je dois dire tout de suite qu'en tant que médecin je ne songe jamais à l'intérêt pécuniaire mais, ce qui est tout à fait naturel, à l'intérêt du malade. Je me trouve chez une malade
à laquelle je donne mes soins destinés à l'aider à se remettre d'une maladie très grave dont elle sort à peine. J'avais passé auprès d'elle des jours et des nuits excessivement pénibles. Je suis heureux de la trouver mieux, je lui décris les charmes du séjour qu'elle va faire à Abbazia, en ajoutant : « Si, comme je l'espère, vous ne quittez pas bientôt le lit. » Ce disant, j'ai évidemment exprimé le désir inconscient d'avoir à soigner cette malade plus longtemps, désir qui est complètement étranger à ma conscience éveillée et qui, s'il se présentait, serait réprimé avec indignation. »
p) Autre exemple (W. Stekel) : « Ma femme veut engager une Française pour les après-midi et, après s'être mise d'accord avec elle sur les conditions, elle veut garder ses certificats. La Française la prie de les lui rendre, en prétextant : « je cherche encore pour les après-midi, pardon, pour les avant-midi'^. » Elle avait évidemment l'intention de s'adresser ailleurs, dans l'espoir d'obtenir de meilleures conditions ; ce qu'elle fit d'ailleurs. »
q) Le D^ Stekel raconte qu'il avait à un moment donné en traitement deux patients de Trieste qu'il saluait toujours, en appelant chacun par le nom de l'autre. « Bonjour, Monsieur Peloni », disait-il à Ascoli ; « bonjour. Monsieur Ascoli », s'adressait-il à Peloni. Il n'attribuait tout d'abord cette confusion à aucun motif plus ou moins profond ; il n'y voyait que l'effet de certaines ressemblances qui existaient entre les deux messieurs. Mais il lui fut facile de se convaincre que cette confusion de noms exprimait une sorte de vantardise, qu'il voulait montrer par là à chacun de ses patients italiens qu'il n'était pas le seul c[ui ait fait le voyage de Trieste à Vienne, pour se faire soigner par lui, Stekel.
r) Au cours d'une orageuse assemblée générale, le