Internat. Zeitschr. f. PsydioûnaL, IV
c) Un sergent-major recommande à ses hommes d« donner à leurs familles leurs adresses exactes, afin que les colis ne se perdent pas. Mais au lieu de dire « colis d (G^pÄcKsiücke), il dit GESPECKstäcke, du mot Speckiard,
d) Voici un exemple particulièrement i)eau et très significatif, à cause des circonstances profondément tristes dans lesquelles il s'est produit et qui l'expliquent. Je le dois à l'obligeante communication du D*" L. Czeszer qui a fait cette observation et l'a soumise à une analyse approfondie au cours de son séjour dans la Suisse neutre, pendant la guene. Je transcris cette observation, à quelques abréviations près, peu essentielles d'ailleurs.
« Je me permets de vous cormnuniquer un lapsus qu'a commis le professeur M. N. au cours d'une de ses conférences sur la psychologie des sensations qu'il fit à 0. pendant le dernier semestre d'été. Je dois vous dire tout d'abord que ces conférences ont eu lieu dans Y Aula de l'Université, devant un nombreux public composé de prisonniers de guerre français, internés dans cette ville, et d'étudiants, originaires pour la plupart de la Suisse romande et très favorables à l'Entente. Gomme en France, le mot Boche est généralement et exclusivement employé à O- pour désigner les Allemands. Mais, dcm^s les manifestations officielles, dans les conférences, etc., les fonctionnaires supérieurs, les professeurs et autres personnes responsables s'appliquent, pour des raisons de neutralité, à éviter le mot fatal.
« Or, le professeur N. était justement en train de parler de l'importance pratique des sentiments et se proposait de citer un exemple, destiné à montrer comment un sentiment peut être utilisé de façon à rendre agréable un travail musculaire dépourvu par luimême de tout intérêt et à augmienter ainsi son intensité. Il raconta donc, naturellement en français, l'histoire d'un maître d'école allemand (histoire que les journaux
locaux avaient reproduite d'après un journal allemand) qui faisait travailler ses élèves dans le jardin et qui, pour stimuler leur zèle et leur ardeur au travail, leur conseillait de se figurer que chaque motte de terre qu'ils morcelaient représentait un crâne français. En racontant son histoire, N. s'abstenait naturellement de se servir du mot Boche, toutes les fois qu'il avait à parler des Allemands. Mais, arrivé à la fin de son histoire, il rapporta ainsi les paroles du maître d'école : « Imaginez-vous qu'en chaque moche, vous écrasez le crâne d'un Français. » Donc, moche, au lieu de motte.
« Ne voit-on pas nettement que le savant correct se surveillait dès le commencement de son récit, afin de ne pas céder à l'habitude et peut-être aussi à la tentation de lancer de sa chaire universitaire le mot injurieux dont l'emploi a même été interdit par un décret confédéral ? Et juste au moment où, pour la dernière fois, il a échappé au danger en prononçant correctement les mots « instituteur allemand », juste au moment où, poussant un soupir de soulagement, il touchait à la fin de son épreuve, — juste à ce momentlà le vocable péniblement réprimé se raccroche, à la faveur d'une ressemblance tonale, au mot motte, et le malheur est arrivé ! La crainte de commettre une gaffe politique, peut-être aussi le plaisir insatisfait résultant de l'impossibilité de prononcer le mot habituel et que tout le monde attend, ainsi que le mécon.tentement du républicain et démocrate convaincu de toute contrainte qui s'oppose à la libre expression des opinions, sont venus, dans ce cas, troubler l'intention principale qui était celle de reproduire l'exemple, en restant dans les limites de la correction. L'auteur a conscience de cette tendance perturbatrice, et il est permis de supposer qu'il y avait pensé innnédiatement avant le lapsus.
« Le professeur N. ne s'est pas aperçu de son lapsus ; du moins ne l'a-t-il pas corrigé, ce qui cependant se
fait le plus souvent automatiquement. En revanche, les auditeurs, Français pour la plupart, ont accueilli ce lapsus avec une véritable satisfaction, comme un jeu de mots voulu. Quant à moi, j'ai suivi avec une profonde émotion ce processus inofîensif en apparence. Car si j'ai été obligé, pour des raisons faciles à comprendre, de m' abstenir de toute enquête psychanalytique, je n'en ai pas moins vu dans ce lapsus une preuve frappante de l'exactitude de votre théorie concernant le déterminisme des actes manques et les profondes analogies entre le lapsus et le trait d'esprit. »
r) C'est également aux pénibles et douloureuses impressions du temps de guerre que doit sa production le lapsus suivant, dont me fait part un officier autrichien, rentré dans les foyers, le Heutenant T. :
« Pendant que j'étais retenu comme prisonnier de guerre en Itahe, nous avons été, deux cents officiers environ, logés pendant plusieurs mois dans une villa très exiguë. Durant notre séjour dans cette villa, un de nos camarades est mort de la grippe. Cet événement a naturellement produit sur nous tous la plus profonde impression, car les conditions dans lesquelles nous nous trouvions, l'absence de toute assistance médicale, notre dénûment et notre manque de résistance rendaient la propagation de la maladie plus que probable. Après avoir mis le cadavre en bière, nous l'avons déposé dans un coin de la cave de la maison. Le soir, pendant que nous faisions, un de mes amis et moi, une ronde autour de la maison, l'idée nous était venue de revoir le cadavre. Comme je marchais devant, je me suis trouvé, dès mon entrée dans la cave, devant un spectacle qui m'a profondément effrayé ; je ne m'attendais pas à trouver la bière si proche de l'entrée et à voir à une si petite distance le visage du mort que le vacillement de la lumière de nos bougies avait comme mis en mouvement. C'est sous l'impression de cette vision que nous avons
poursuivi notre ronde. Dans un endroit d'où nos yeux apercevaient le parc baigné par ia« lumière du clair de lunCy une prairie éclairée comme en plein jour et, au delà de celle-ci, de légers nuages vaporeux^ la représentation que me suggérait toute cette ambiance s'était, concrétisée dans l'image d'un chœur d'elfes dansant à la lisière du bois de cyprès qui était attenant à la prairie.
« L'après-midi du jour suivant nous avons conduit notre pauvre camarade à sa dernière demeure. Le trajet qui séparait notre prison du cimetière de la petite localité voisine a été pour nous un calvaire douloureux et humiliant. Des adolescents bruyants, une population railleuse et persifleuse, des tapageurs grossiers ont profité de cette occasion poxir manifester à notre égard leurs sentiments faits à la fois de curiosité et de haine. La conscience de l'impuissance dans laquelle je me trouvais en présence de cette humiliation que je n'aurais pas supportée dans d'autres circonstances, l'horreur devant cette grossièreté si cyniquement exprimée, m^ont accablé d'amertume et na'^ont plongé dans un état de dépression qui a duré jusqu'au soir. A la même heiu'e que la veille, avec le mênae compagnon, j'ai repris le chemin caillouteux qui faisait le tour de notre villa. En passant devant la grille de la cave où nous avions déposé la veille le cadavre de notre camarade, je me suis souvenu de l'impression que j'avais ressentie à la vue de son visage éclairé par la lumière des chandelles. Et à l'endroit d'où j'apercevais de nouveau le parc étalé sous le clair de lune, je me suis arrêté et j'ai dit à mon corupagnon : « ici nous pourrions nous asseoir sur l'herbe (Gras) et chanter (singen) une sérénade. » Mais en prononçant cette phrase j'avais commis deux lapsus : Grab (tombeau), au lieu de Gras (herbe) et sinken (descendre), au lieu de singen (chanter). Ma phrase avait donc pris le sens suivant : a Ici nous pourrions IDOUS asseoir dans la tombe et descendre une sérénade. »
Ce n'est qu'après avoir commis le second lapsus que je me suis rendu compte de ce que je voulais ; quant au premier, je l'avais corrigé, sans saisir le sens de mon erreur. Je réfléchis un instant et réunissant les deux lapsus je recompose la phrase : « descendre dans la tombe » (ins Grab sinken). Et voilà que les images se mettent à défiler avec une rapidité vertigineuse : les elfes dansant et planant au clair de lune ; le camarade dans sa bière ; le souvenir réveillé ; les diverses scènes qui ont accompagné l'enterrement ; la sensation du dégoût éprouvé et de la tristesse troublée ; le souvenir de certaines conversations relatives à l'épidémie possible ; les appréhensions manifestées par certains officiers. Plus tard, je me suis rappelé que ce jour-là était le jour anniversaire de la mort de mon père, souvenir qui m'a assez étonné, étant donné que j'ai une très mauvaise mémoire des dates.
«A la réflexion ultérieure, tout m'était devenu clair: l'identité des conditions extérieures des deux soirées consécutives, la même heure, le même éclairage, le même endroit et le même compagnon. Je me suis souvenu du sentiment de malaise que j'avais éprouvé lorsqu'il avait été question de l'extension possible de la grippe, mais aussi du commandement intérieur qui me défendait de céder à la peur. La juxtaposition des mots « wir könnten ins Grab sinken « (nous pourrions descendre dans la tombe) m'a, elle aussi, révélé alors sa signification, en même temps que j'ai acquis la certitude que c'est seulement après avoir corrigé le premier lapsus {Grab — - tombeau, en Gras — herbe), correction, à laquelle je n'ai d'abord attaché aucune importance, que j'ai, pour donner libre issue au complexe réprimé, commis le second (en disant sinken — descendre, au lieu de singen — chanter).
«J'ajoute que j'avais eu à cette époque-là des rêves très pénibles dans lesquels une parente très proche m'était apparue, à plusieurs reprises, comme gravement malade, et même une fois comme morte. Très
peu de temps avant que je fusse fait prisonnier, j'avais reçu la nouvelle que la grippe sévissait avec une grande intensité dans le pays habité par cette parente à laquelle j'avais d'ailleurs fait part de mes très vives appréhensions. Plusieurs mois après les événements que je raconte, j'ai reçu la nouvelle qu'elle avait succombé à l'épidémie quinze jours avant ces événements. »
z) L'exemple de lapsus suivant illustre d'une façon frappante un des douloureux conflits si fréquents dans la carrière du médecin. Un homme, selon toutes probabilités irrémédiablement malade, mais dont la maladie n'est pas encore diagnostiquée d'une façon certaine, vient à Vienne chercher une décision du sort et prie un de ses amis d'enfance, devenu médecin célèbre, de se charger de son cas, ce que cet ami finit par accepter, bien qu'à contre-cœur. Il conseille au malade d'entrer dans une maison de santé et lui recommande le sanatorium« Hera». — Mais cette maison de santé a une destination spéciale (maison d'accouchements), objecte le malade. — Oh non, répond avec vivacité le médecin : on peut dans cette maison faire mourir [umbringen)... je veux dire faire entrer {uTiTBubringen) n'importe quel malade. Il cherche alors à atténuer l'effet de son lapsus. — Tu ne vas pas croire que j'ai à ton égard des intentions hostiles ? Un quart d'heure plus tard, il dit à la garde-malade qui l'accompagne jusqu'à la porte : — Jene trouve rien et ne crois toujours pas qu'il soit atteint de ce qu'on soupçonne. Mais s'il l'était, il ne resterait, à mon avis, qu'à lui administrer une bonne dose de morphine, et tout serait fini. Or il se trouve que l'ami lui avait posé pour condition d'abréger ses souffrances avec un médicament, dès qu'il aurait acquis la certitude que le cas était désespéré. C'est donc que le médecin s'était réellement chargé (sous une certaine condition) de faire mourir son ami.
n) Je ne puis résister à la tentation de citer un exem-
pie de lapsus particulièrement instructif, bien que, d'après celui qui me l'a raconté, il remonte à 20 années environ. Une dame déclare un jour dans une réunion (et le ton de sa déclaration révèle chez elle un certain état d'excitation et l'influence de certaines tendances cachées) : Oui, pour plaire aux hommes, une femme doit être jolie ; le cas de l'homme est beaucoup plus simple : il lui suffit d'avoir cinq membres droits ! Cet exemple nous révèle le mécanisme intime d'un lapsus par condensation ou par contamination (voir p. 61). Il semblerait, à première vue, que cette phrase résulte de la fusion de deux propositions :
il lui suffit d'avoir quatre membres droits il lui suffit d'avoir cinq sens intacts.
Ou bien, on peut admettre que l'élément droit est commun aux deux intentions verbales qui auraient été les suivantes :
il lui suffit d'avoir ses membres droits
et de les maintenir droits tous les cinq.
Rien ne nous empêche d'admettre que ces deux phrases ont contribué à introduire, dans la proposition énoncée par la dame, d'abord un nombre en général, ensuite le nombre mystérieux de cinq, au lieu de celui, plus simple et plus naturel en apparence, de quatre. Cette fusion ne se serait pas produite, si le nombre cinq n'avait pas, dans la phrase échappée à titre de lapsus, sa bonne signification propre, celle d'une vérité cynique qu'une femme ne peut d'ailleurs énoncer que sous un certain déguisement. — Nous attirerons enfin l'attention sur ce fait que, telle qu'elle a été énoncée, la phrase en question constitue aussi bien un excellent trait d'esprit qu'un lapsus amusant. Tout dépend de l'intention, consciente ou inconsciente, avec laquelle elle a prononcé cette phrase. Or, l'attitude de la dame excluait toute intention consciente ; il ne s'agissait donc pas d'un trait d'esprit !
La ressemblance entre un lapsus et un jeu de mots peut aller très loin, comme dans le cas communiqué par O. Rank où la personne ayant commis le lapsus finit par en rire elle-même comme d'un véritable jeu de mots {Internat, Zeitschr. f. Psychoanal. ^ I, 1913) :
« Un homme marié depuis peu et auquel sa femme, très soucieuse de conserver sa fraîcheur et ses apparences de jeune fille, refuse des rapports sexuels trop fréquents, me raconte l'histoire suivante qui l'avait beaucoup amusé, ainsi que sa femme : le lendemain d'une nuit au cours de laquelle il s'était écarté du régime d'abstinence que lui imposait sa femme, il se rase dans la chambre à coucher commune et se sert, comme il l'avait déjà fait plus d'une fois, de la houppe déposée sur la table de nuit de sa femme encore couchée. Celle-ci, très soucieuse de son teint, lui avait déjà plusieurs fois défendu de faire usage de sa houppe et lui dit cette fois, contrariée : « Tu me poudres de nouveau avec ta houppe ! » Voyant son mari éclater de rire, elle s'aperçoit qu'elle a commis un lapsus (elle voulait dire : tu te poudres de nouveau avec ma houppe) et se met à rire à son tour (dans le jargon viennois pudern — poudrer — signifie coïter ; quant à houppe, sa signification symbolique — pour phallus — est, dans ce cas, à peine douteuse). »
L'affinité qui existe entre le lapsus et le jeu de mots se manifeste encore dans le fait que le lapsus n'est le plus souvent pas autre chose qu'une abréviation :
i) Une jeune fille ayant terminé ses études secondaires se fait inscrire, pour suivre le mouvement à la mode, à la Faculté de Médecine. Au bout de quelques semestres, elle renonce à la médecine et se met à étudier la chimie. Quelques années après, elle parle de ce changement dans les termes suivants : « la dissection, en général, ne m'épouvantait pas ; mais un jour où j'avais à arracher les ongles aux doigts d'un cadavre, j'ai été dégoûtée de toute la chimie. »
k) J'ajoute encore un autre cas de lapsus dont Finterprétation ne présente aucune difficulté. « Un professeur d'anatomie cherche à donner une description aussi claire que possible de la cavité nasale qui, on le sait, forme un chapitre très difficile de l'anatomie du crâne. A sa €|uestion si toua les auditeurs ont bien compris ses explications, il reçoit en réponse un oui unanime. A quoi le professeur, connu comme un personnage fort présomptueux,, répond à son tour: «je le crois difïicilement, car les personnes ayant une idée nette de la structure de la cavité nasale peuvent, même dans une ville comme Vienne, être comptés sur un doigt... pardon, je voulais dire sur les doigts d'une main. »
h) Le même anatomiste dit une autre fois : « En ce qui concerne les organes génitaux de la femme, on a, malgré de nombreuses tentations (Versuchungen)... pardon, malgré de nombreuses tentatiçes (Versuche) ))...
u) Je dois au docteur Alf. Robitschek ces deux exemples de lapsus qu'il a retrouvés chez un vieil auteur français (Brantôme [1572-1614] : Vies des daines galantes. Discours second). Je transcris ces deux cas dans leur texte original.
« Si ay-je cogneu une très belle et honneste dame de par le monde, qui, devisant avec un honneste gentilhomme de la cour des affaires de la guerre durant ces civiles, elle luy dit : « J'ay ouy dire que le roy a faict rompre tous les c... de ce pays-là. » Elle vouloit dire les ponts. Pensez que, venant de coucher d'avec son mary, ou songeant à son amant, elle avait encor ce nom frais en la bouche ; et le gentilhomme s'en eschaufîer en amours d'elle pour ce mot. »
a Une autre dame que j'ay cogneue, entretenant une autre grand dame plus qu'elle, et luy louant et exaltant ses beautez, elle luy dit après : « Non, madame, ce que je vous en dis : ce n'est point pour vous adultérer ; voulant dire adulater^ comme elle le rhabilla ainsi : pensez qu'elle songeoit à adultérer. »
Dans le procédé psychothérapeutique dont je me sers pour désagréger et supprimer les symptômes névrotiques, je me trouve très souvent amené à rechercher dans les discours et les idées en apparence accidentels, exprimés par le malade, un contenu qui, tout en cherchant à se dissimuler, ne s'en trahit pas moins, à l'insu du patient, sous les formes les plus diverses. Le lapsus rend souvent, sous ce rapport, les services les plus précieux, ainsi que j'ai pu m'en convaincre par des exemples très instructifs et, à beaucoup d'égards, très bizarres. Tel malade parle, par exemple, de sa tante qu'il appelle sans difficulté et sans s'apercevoir de son lapsus, « ma mère », telle femme parle de son mari, en l'appelant « frère ». Dans l'esprit de ces malades, la tante et la mère, le mari et le frère se trouvent ainsi « identifiés », liés par une association, grâce à laquelle ils s'évoquent réciproquement, ce qui signifie que le malade les considère comme représentant le même type. Ou bien : un jeune homme de 20 ans se présente à ma consultation en me déclarant : « Je suis le père de N. N. que vous
avez soigné Pardon, je veux dire que je suis son
frère ; il a quatre ans de plus que moi. » Je comprends que par ce lapsus il veut dire que, comme son frère, il est malade par la faute du père, que, tout comme son frère, il vient chercher la guérison, mais que c'est le père dont le cas est le plus urgent. D'autres fois, une combinaison de mots inaccoutumée, une expression forcée en apparence suffisent à révéler l'action d'une idée réprimée sur le discours du malade, dicté par des mobiles tout différents.
C'est ainsi que dans les troubles de la parole, qu'ils soient gros ou fins, mais tant qu'ils peuvent être rangés dans la catégorie des « lapsus », je retrouve l'influence, non de l'action de contact exercée par les sons les uns sur les autres, mais d'idées extérieures à l'intention qui dicte le discours, la découverte de ces idées suffisant à expliquer l'erreur commise. Je ne conteste
certes pas l'action modificatrice que les sons peuvent exercer les uns sur les autres ; mais les lois qui régissent cette action ne me paraissent pas assez efficaces pour troubler, à elles seules, l'énoncé correct du discours. Dans les cas que j'ai pu étudier et analyser à fond, ces lois n'expriment qu'un mécanisme préexistant dont se sert un mobile psychique extérieur au discours, mais qui ne se rattache nullement aux rapports existant entre ce mobile et le discours prononcé. Dans un grand nombre de substitutions le lapsus fait totalement abstraction de ces lois de relations tonales. Je suis sur ce point entièrement d'accord avec Wundt qui considère également les conditions du lapsus comme très complexes et dépassant beaucoup les simples actions par contact exercées par les sons les uns sur les autres. Mais tout en considérant comme certaines ces « influences psychiques plus éloignées », pour me servir de l'expression de Wundt, je ne vois aucun inconvénient à admettre que les conditions du lapsus, telles qu'elles ont été formulées par Meringer et Mayer, se trouvent facilement réalisées, lorsqu'on parle rapidement et que l'attention est plus ou moins distraite. Dans quelques-uns des exemples cités par ces auteurs, les conditions semblent cependant aivoir été plus compliquées. Je reprends l'exemple déjà cité précédemment :
Es war mir auf der Schwest...
Brust so schwer 1.
Je reconnais bien que dans cette phrase la syllabe Schwe a pris la place de la syllabe Bru. Mais ne s'agit-il que de cela ? Il est à peine besoin d'insister sur le fait que d'autres motifs et d'autres relations ont pu déterminer cette substitution. J'attire notamment l'attention sur l'association Schwester -Bruder (sœur-
1. « J'avais un tel poids sur la poitrine ». Schwest (mot inexistant, formant un lapsus, par substitution de la syllabe Schwe à la syllabe Bru).
frère) ou, encore, snr l'association Brust der Schwester (la poitrine de la sœur) qui nous conduit à d'autres ensembles d'idées. C'est cet auxiliaire travaillant dans la coulisse qui confère à l'inoffensive syllabe Schwe la force de se manifester à titre de lapsus.
Pour d'autres lapsus, on peut admettre que c'est une ressemblance tonale avec des mots et des sens obscènes qui a joué un rôle dans leur production. La déformation et la défiguration intentionnelles de mots et de phrases, que des gens mal élevés affectionnent tant, ne visent en effet qu'à utiliser un prétexte anodin pour rappeler des choses défendues, et ce jeu est tellement fréquent qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que les déformations en question finissent par se produire à l'insu des sujets et en dehors de leur intention ^. — « Ich fordere Sie auf, auf das Wohl unseres Chefs au/zustossen » (Je vous invite à démolir la prospérité de notre chef) ; au lieu de : « auf das wohl unseres Chefs anstossen » — « à boire à la prospérité de notre chef )>). ïl n'est pas exagéré de voir dans ce lapsus une parodie non voulue, reflet d'une parodie intentionnelle. Si j'étais le chef à l'adresse duquel l'orateur a prononcé cette phrase avec son lapsus, je me dirais que les Romains agissaient bien sagement, en permettant aux soldats de l'empereur triomphant d'exprimer dans des chansons satiriques le mécontentement qu'ils pouvaient éprouver à son égard. Meringer raconte de lui-même qu'il s'est adressé un jour à une personne qui, en sa qualité de membre le plus âgé de la société, portait le titre honorifique, cependant familier, de « senexl » ou « altes senexl ^ », en lui disant : « Prost ^, senex altesl ». ïl fut effrayé lui-même, lors-
1. Chez une de mes malades la manie du lapsus, en tant que symptôme, avait pris des proportions telles qu'elle en est arrivée à l'enfantillage qui consiste à dire uriner pour ruiner.
2. Senexl, du mot latin « senex », vieux ; ait, alte, altes — vieux ; altes senexl — vénérable vieillard ; locution empruntée à l'argot des étudiants allemands.
3. Prost ou Prosit — bons souhaits. Même provenance. N. d. T.
qu'il s'est aperçu de son lapsus (p. 50). On comprendra son émotion, si l'on songe de combien près le mot « Altesl » ressemble à l'injure : « Alter Esel ^ ». Le manque de respect pour les plus âgés (chez les enfants, pour le père) entraîne de graves châtiments internes.
J'espère que les lecteurs ne refuseront pas toute valeur aux distinctions que j'établis en ce qui concerne l'interprétation des lapsus, bien que ces distinctions ne soient pas susceptibles de démonstration rigoureuse, et qu'ils voudront bien tenir compte des exemples que j'ai moi-même réunis et analysés. Et si je persiste à espérer que les cas de lapsus, même les plus simples en apparence, pourront un jour être ramenés à des troubles ayant leur source dans une idée à moitié réprimée, extérieure à la phrase ou au discours qu'on prononce, j'y suis encouragé par une remarque intéressante de Meringer lui-même. Il est singuHer, dit cet auteur, que personne ne veuille reconnaître avoir commis un lapsus. Il est des gens très raisonnables et honnêtes qui sont offensés, lorsqu'on leur dit qu'ils se sont rendus coupables d'une erreur de ce genre. Je ne crois pas que ce fait puisse être généralisé dans la mesure où le fait Meringer, en employant le mot « personne ». Mais la trace d'émotion qu'on suscite en prouvant à quelqu'un qu'il a commis un lapsus et qui est manifestement très voisine de la honte, a sa signification. Elle est de la même nature que la contrariété que nous éprouvons, lorsque nous ne pouvons retrouver un nom oublié, et que l'étonnement que nous cause la persistance d'un souvenir insignifiant en apparence : dans tous ces cas le trouble est dû très vraisemblablement à l'intervention d'un motif inconscient.
La déformation de noms exprime le mépris, lorsqu'elle est intentionnelle, et on devrait lui attribuer la même signification dans toute une série de cas oîi