CHAPITRE PREMIER
SENSATIOiV ET PERCEPTION
L'idée de sensalion a été en général négligée par les adversaires mêmes de Fechner. Wundt est l'un des rares psychophysiciens qui ont nettement distingué la sensation et la perception, et qui ont tiré la conséquence de cette distinction en s'attachant à expliquer dans le détail la formation des divers genres de perceptions. Les sensations sont pour lui les éléments représentatifs [Vorstellangsele/nenle) dont se composent les représentations complexes. Il réserve le nom de représentation (T'o/-5/e//un/7) pour les états psychologiques que nous rapportons à des objets extérieurs ; si les objets extérieurs sont regardés comme présents, les représentations sont des perceptions [Sinneswalirnehmiingen) ; celles qui se rapportent à des objets regardés comme ayant été présents antérieurement sont les images de la mémoire ou les souvenirs {die Erinneningen an solche Sinneswahrnehmungen). et enfin celles qui se rapportent à des objets possibles sont les images de l'imagination créatrice {die beliebige Phantasicbilder) (i).
Mais cette distinction entre la sensation d'une part, et d'autre part la perception des objets extérieurs présents', passés ou possibles, ne possède pas encore toute la précision
(i) Wundt, Vorlcsungen iiber die Menschen — und Thierseelc, 3' cdil.. p. i5, iG; Cf. Éléments de Psychologie physiologique, Ir. fr., I, p. 3oo.
.léslrable. La perception est définie comme la représentation i|ui se rapporte à un objet extérieur : mais la sensation ne se rapporte- t-elle pas aussi à un objet extérieur? Si elle est nu état purement subjectif, elle n'est plus une représentation : Il faut admettre qu'elle est un état subjectif se rapportant à 1111 objet, c'est-à-dire une synthèse du représentatif et du représenté ; car on ne comprendrait jamais comment des ( onibinaisons de sensations pourraient acquérir une valeur objective si les sensations elles-mêmes n'avaient pas déjà line signification objective. Il est à peine utile de faire remarquer que le problème de l'idéalisme et du réalisme n'est pas en question ici. La différence entre la sensation et la perception serait donc réduite à une différence de complexité. Or, qu'il existe une telle différence entre ces deux modes de la représentation sensorielle, cela n'est pas douteux. Mais il en existe une autre plus importante, qui consiste en ce que la perception contient des images que l'on ne trouve pas dans la sensation. Bref, il me semble que l'on peut établir, au moyen des faits fournis par la psychologie contemporaine, une théorie générale sur la constitution de la perception. Cette théorie est indispensable pour orienter une élnde critique de la psycliophysique.
Après qu'une excitation sensorielle a produit tous ses eflets physiologiques, une représentation apparaît à la conscience : c'est la sensation. Mais la sensation, au moins dans certains cas, est elle-même le point de départ d'un nouveau travail mental. Une série nouvelle de phénomènes psychologiques se développe alors, et à un certain moment apparaît la réflexion, c'est-à-dire l'elTort intellectuel pour interpréter la sensation et en tirer parti en vue d'étendre la connaissance. C'est par un cfibrt de ce genre que nous essayons de déterminer la liaulcur d'un arbre, la distance d'une montagne, la direction précise d'un son, la nature d'un objet que nous touchons dans l'obscurité, le jwids d'un corps que nous soulevons, le cru d'un vin d'après sa saveur et son bouquet : tous les genres
de sensalions peuvent servir d'objet à ce travail intellectuel.
Mais l'effort de réflexion ne porte pas sur une sensation pure: il a été précédé d'un travail automatique, irréfléchi, qui a eu pour résultat de nous fournir une première interprétation de la sensation, sans que nous ayons fait ellbrt et sans môme que nous nous soyons aperçus de l'opération. C'est pourquoi il nous semble percevoir directement la grandeur et la distance des objets, et c'est pourquoi la localisation nous fait l'effet d' une donnée immédiate de la sensation : on sait pourtant que la localisation est le résultat d'une longue éducation. Il faut. donc distinguer l'interprétation réfléchie et l'interprétation automatique de la sensation. — On donne souvent le nom de perception au résultat d'ensemble de ces deux opérations, et on dit alors que la perception implique l'intervention de l'intelligence. En réalité, la matière sur laquelle s'effectuent les opérations intellectuelles est déjà une représentation complexe qui résulte d'opérations automatiques antérieures. C'est pour cette représentation que je réserve le nom de perception.
La sensation s'oppose donc à la perception en ce qu'elle est le premier phénomène représentatif qui suive l'excitation et soit produit par l'excitation, tandis que la perception est formée par la combinaison de la sensation et de représentations additionnelles. Mais en quoi consiste au juste la sensation ? Est-elle la représentation qui correspond à un élément dernier de l'excitation, à un choc provenant d'un mouvement vibratoire unique, — ou bien résulte-t-elle d'une pluralité de chocs de ce genre, c'est-à-dire de l'excitation envisagée comme formant un tout P Bref, dans la série d'événements qui va de l'impression sensorielle à l'interprétation intellectuelle de la sensation, à quel moment la vie psychologique commence-t-elle à s'éveiller I* Cette question n'est pas facile à résoudre, mais la solution peut en être laissée indécise : i^uelle que soit, des deux solutions possibles, celle qui est vraie, la sensation ne peut toujours être qu'im phénomène psychologique inaccessible à
l'observation subjective, non attribué au moi d'une façon distincte, inaperçu, un phénomène de conscience faible et obscure, perdu pour l'observation dans le mélange dont il fait partie. Peut-être convient-il de distinguer avec Taine, d'une manière tout à fait hypothétique, la sensation élémentaire comme correspondant au phénomène physique élémentaire, et la sensation totale comme correspondant à l'excitation totale : la sensation totale serait alors une combinaison de sensations élémentaires, du genre de celles que Wundt appelle les synthèses associatives. Mais la sensation totale aussi bien que les sensations élémentaires ne peut toujours être qu'une des composantes de la perception.
En quoi donc consiste ce travail automatique qui de la sensation fait une perception? Parmi les nombreuses théories qui ont été proposées pour répondi-eà cette question, il en est une qui se dégage des analyses de la psychologie contemporaine avec assez de solidité pour qu'on puisse la considérer comme acquise. C'est la théorie d'après laquelle la perception serait un composé de sensations et d'images associées. Mais les principaux partisans de cette théorie (Helmholtz, Bain, James Sully, Hôflding, M. Binet, etc.), d'accord sur ce point qu'on doit expliquer la perception par l'association des images avec les sensations, diffèrent d'avis sur le détail de l'explication. Je vais exposer la façon dont je crois qu'il faut concevoir le mécanisme général de la perception : je donnerai ensuite les raisons qui me semblent jDrouver cette théorie.
Deux sortes de représentations s'ajoutent à la sensation' pour constituer la perception : ce sont des images antérieurement acquises et des sensations.
Toute sensation, au moins toute sensation qui a été consciente à un degré assez élevé, peut reparaître à la conscience à titre d'image. Dans l'intervalle de temps qui sépare la sensation de l'image, la sensation n'était pas morte, elle n'était que refoulée: vienne une occasion favorable, elle reparaît en l'absence de toute excitation; elle est alors l'image.
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Les images se conibinenl ensuite les unes avec les autres do diverses façons. Pendant longtemps, on n*a analysé qu'un mode de combinaison, l'association de succession. iMais les psychologues contemporains, en particulier Galton et Wundt, et même, avant eux, Ampère, ont analysé aussi des associalions de simultanéité. Parmi ces associations, l'une des plus importantes est la fusion des images semblables en une image imique, c'est-à-dire l'assimilation, comme l'a appelée Wundt (i), ou la concrétion, comme Ta appelée Ampère (2). Il y a même dans la vie de l'esprit quelque chose de plus que des associations de ce genre se produisant au gré des circonstances: d'une manière générale, toutes les fois que deux représentations semblables, deux images, ou deux sensations, ou une image et une sensation, coexistent dans une même conscience, elles se combinerit en une représentation unique. Cette loi a été appelée par M. Bine t loi de fusion (3). Au moyen de la loi de fusion et de l'association de succession, on peut comprendre le mécanisme essentiel de la perception.
J'ai vu un même objet plusieurs fois : chacune des excitations sensorielles a produit une sensation et chaque sensation a laissé une image après elle. Je pourrais donc à la rigueur posséder autant d'images visuelles différentes d'un même objet que je l'ai vu de fois. Mais l'expérience a beau se prolonger, les sensations ont beau se succéder, je n'ai ordinairement qu'une image. Ainsi je n'ai qu'une image visuelle de la maison que j'habite, des pièces dont elle se compose, des meubles qui sont dans ces pièces ; je n'ai qu'une image auditive du bruit de la sonnette, qu'une image tactile du bouton de la porte, etc. Si, au lieu d'un même objet, il s'agit d'objets très semblables, le résultat est le même : par exemple, je n'ai qu'une image visuelle pour les feuilles de papier blanc que
(i) Psychol. physiol. tr. fr.. 11. p. 3;'>.'i.
(3) D'après Critique philosophique, 2° série, I, p. ai'i, aiô. (3) Psychologie du raixowiemenl, p. ()G.
j'ai coutume d'employer, pour les plumes dont je me sers, etc. — Ainsi les images provenant de sensations numériquement dilTérentes,mais très semblables pourtant, se fondent ensemble, et, au lieu d'avoir dans l'esprit un grand nombre d'images individuelles, j'ai un petit nombre d'images générales ou génériques (i). On peut encore les appeler générales quand elles proviennent d'un même objet, parce qu'elles résument une pluralité de sensations : il s'agit alors d'une généralité subjective, et c'est le cas où les images générales sont le plus nettes. Quand elles proviennent d'une j)luralité d'objets semblables, elles ont une netteté d'autant plus grande que les objets sont plus semblables.
Supposons maintenant que, l'image générale d'un objet étant formée dans un esprit, le même objet ou un objet très semblable fournisse une sensation nouvelle. Cette sensation est, en tant que représentation, aussi semblable que possible à l'image générale. Il y a donc des chances pour qu'elle l'évoque par une association de ressemblance. Si l'évocation a lieu, l'image et la sensation doivent se fondre en une représentation unique, en vertu de la même loi de fusion qui a présidé à la formation de l'image générale. La combinaison de l'image et de la sensation constitue la partie essentielle de la perception. Aussi j'appellerai image consdlulive l'image , générale qui est contenue dans la perception. — Si l'évocation de cette image n'a pas lieu, la perception ne se forme pas, la i sensation demeure une sensation et reste inaperçue. — Mais, len outre de l'image générale, d'autres images moins importantes contribuent à compliquer la perception : on peut les .appeler imarjes addUionnelles par opposition à l'image cons-
(I) Voir Galto., Inqairies inlo huniaa facullj, p. (Exiract from f Proccedings Royal Institution. .5 avril 1879) et une élude plus étendue nns ^-^.^^ ^ ^ ^^^^^^ ^^^^^
l.il.ppc sur les images (Un recensement d'images mentales, Revue l'hilos. nov. r8()7, p. 5o8) montre bien comment les images usuelles se réduisent à un petit nombre.
M- Foucault.
dtutive. Elles varient d'ailleurs avec les circonstances, av( la nature des objets perçus et avec les personnes qui per-| çoiA^ent. Enfin à cet ensemble de représentations s'ajoutent des sensations secondaires ou subordonnées.
Si l'analyse cpi précède est exacte, la perception complète, antérieurement à la réflexion, comprendrait les éléments suivants : i''une sensation ; 2° une image constitutive; 3° des images additionnelles ; 4" des sensations subordonnées. Toutes ces représentations unies forment un système qui se tient, un tout dans lequel l'observation subjective ne distingue des parties qu'avec l'aide de beaucoup d'attention et d'une manière incomplète.
Les images additionnelles sont les plus faciles à constater : je n'en donnerai donc que quelques exemples. — Dans beaucoup de cas, au moment même de la perception, le nom de l'objet perçu nous monte aux lèvres. Quelquefois nous le prononçons : c'est ce qui arrive quand nous rencontrons une personne de connaissance, ou bien quand notre perception nous cause quelque surprise. Il est des chasseurs qui, en apercevant subitement un lièvre, ne peuvent pas toujours s'empêcher de dire à voix basse, ou même à voix demi-haute : (, Un hèvre! » L'enfant, moins accoutumé qiie l'adulte à réprimer ses tendances motrices, prononce plus souvent le nom des objets en même temps qu'il les perçoit. J'ai vu une petite fille âgée d'environ seize mois qui, en se promenant dans la rue, nommait les objets qu'elle rencontrait: « Un monsieur, un cheval, une voiture, un chien ». Ainsi rimage verbale se he souvent à la perception, toujours peutêtre quand il s'agit de perception humaine : mais le plus souvent nous retenons nos paroles extérieures comme inutile^ et nous nous contentons de la parole intérieure. — La localisation ne peut pas s'eflectuer sans images. Elle implique notamment une association entre les sensations visuelles ou auditives et des images qui fournissent lès détermmalions locales. - Je citerai un dernier genre d'images qui viennent
compliquer la percepLiou : ce sont les images provenant de sens autres que celui qui perçoit. « L'aspect d'une pointe aiguë, dit Wundt, qui appelle complication ce genre d'association, d'une surface rugueuse, d'une substance ' molle, éveille, avec une netteté qu'il est impossible de méconnaître, les sensations (les images) tactiles correspondantes. Les impressions auditives se lient pareillement aux sensations tactiles et à celles de la sensibilité générale, puisque, par exemple, les bruits de scie sont, grâce aux sensations qui les accompagnent, insupportables à la plupart des personnes ( i ). n Quand, du haut d'un escarpement, nous regardons un précipice, nous ressentons un malaise plus ou moins vif, c'est-àdire que nous nous imaginons tomber sur les rochers et que nous en éprouvons de l'angoisse; on s'habitue à des perceptions de ce genre, et l'angoisse peut diminuer ou même disparaître, mais l'émotion seule s'émousse , les images continuent de surgir : la perception d'un précipice serait incomplète s'il ne s'y ajoutait pas quelque image de chute.
Presque aussi facilement que pour les images additionnelles, on peut reconnaître la présence des sensations secondaires dans la perception. Je les appelle secondaires ou subordonnées parce qu'elles contribuent à donner des indications complémentaires sur l'objet perçu, sur sa distance, ou sa forme, ou sur le détail de ses caractères. Parmi ces sensations, celles qu'il est le plus facile de constater sont des sensations musculaires, mais il en est certainement d'autres. Les perceptions visuelles impliquent des mouvements de l'œil, et par conséquent des contractions des muscles oculaires, par suite aussi des sensations qui nous avertissent de ces mouvements ; en môme temps nous sentons que le globe de lœil se dé|)lace le long des paupières. On trouve dans les autres perceptions des sensations analogues à celles que nous
(i) Wundt, Psycli. physioL. Ir. Ir., l. Il, p. 333.
donnent les mouvements de l'œil. — On peut ajouter ici une remarque générale : c'est qu'il n'y a pas de perception sans quelque degré d'attention spontanée. Or, l'attention spontanée s'a*ccompagne toujours d'une attitude corporelle et par suite aussi la perception attentive s'accompagne de sensations musculaires correspondantes. « Point de mouvements, point de perception, » dit M. Ribot (i).
Il est plus difficile de prouver la présence de l'image constitutive dans la perception. Sur ce point, l'observation subjective ne nous donne pas d'information précise : la combinaison de l'image constitutive avec la sensation est trop intime pour que nous puissions l'analyser directement. Aussi l'analyse que j'ai donnée sur ce point est hypothétique. Mais c'est une hypothèse que l'on peut confirmer indirectement par des faits nombreux tirés de l'observation et de l'expérimentation.
Les faits d'observation les plus probants sont fournis par les illusions, et je ne parle pas de ces illusions compliquées, à physionomie dramatique, que l'on trouve rapportées dans les ouvrages des ahénistes, mais des illusions beaucoup plus simples que l'on peut observer dans la vie quotidienne de l'homme normal. Les illusions comphquées ne sont pas simplement des perceptions fausses, mais des systèmes de perceptions fausses dont l'analyse est plus difficile.
Les illusions de l'homme adulte et sain peuvent provenir de deux causes principales : i" la confusion de la sensation, et 2° la vivacité exceptionnelle de l'image, qui est due, soil au nombre considérable de sensations récentes qu'elle résume, soit à une préoccupation permanente ou passagère.
La confusion de la sensation provient principalement de ce que l'organe est placé à l'égard de l'objet dans des conditions défavorables. — Si nous regardons des objets mal éclaires, nous ne les reconnaissons plus avec la môme sûreté : lasensa-
(i) Psychologie de l'attention, p. 70.
lion confuse évoque alors une image qui lui ressemble mal, la fusion se faiL quand môme, et la perception est erronée. Quand les couleurs reçoivent un éclairement insuffisant, toutes les nuances depuis la plus claire jusqu'à la plus foncée tendent à apparaître comme des degrés du gris, depuis le gris qui est presque blanc jusqu'au gris qui est presque noir, de sorte que des nuances qui sont distinguées avec exactitude à la lumière du jour ne le sont plus au crépuscule ou bien quand on les éclaire avec une lampe que l'on éloigne ou que l'on baisse progressivement. Ce ne sont pas simplement les nuances d'une même couleur qui sont ainsi confondues, ce sont les couleurs elles-mêmes. Nous avons des perceptions cependant, mais, au lieu de percevoir le violet foncé comme un violet, nous le confondons avec le rouge foncé, ou avec le vert, ou avec le noir. La sensation a été indistincte, la perception s'est faite cependant, mais l'image constitutive n'est pas celle qui aurait dû être évoquée. — L'insuffisance de l'éclairement donne la même confusion aux sensations visuelles de formes, et détermine la même évocation à faux : ainsi s'expliquent les perceptions illusoires d'objets fantastiques pendant la nuit ou bien au crépuscule. De même il arrive, quand nous continuons à lire au moment où le jour tombe, que nous lisons un mot pour un autre, et que nous rectifions l'erreur de perception en remarquant que le sens n'est pas satisfaisant. — Toujours dans les perceptions visuelles, l'éloignement ou la petitesse des objets cause les mêmes confusions qu'une insuffisance d'éclairement, de la même façon d'ailleurs, par suite du petit nombre des rayons lumineux qui frappent l'œil. De loin le chasseur croit voir un lièvre au gîte, de près c'est une motte de terre ou une pierre. M. Yung, professeur à l'Université de Genève, « montrait à ses élèves au laboratoire une préparation, la regardait luimême au microscope en la décrivant ; il décrivait des formes imaginaires, et les élèves les voyaient après lui, quelquesuns môme les ont vues avec assez de netteté pour en faire un
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dessin » (i). Le fait ne s'explique pas entièrement par la suggestion, ou plutôt le succès de la suggestion ne peut s'expliquer que si l'on suppose que les sensations indistinctes évoquaient dans l'esprit des élèves des images distinctes avec lesquelles elles se combinaient. — On peut citer des faits analogues relatifs aux autres sens, mais ils sont moins nombreux que ceux qui concernent la vue. Pour l'ouïe, les erreurs d'audition sont suffisamment caractéristiques : je trouve dans les notes prises en classe par un élève le mot (( indication » pour u obligation » , le mot « borné » pour « formé » : il est visible que les sensations auditives des deux mots ont été indistinctes, que des images distinctes, mais mal appropriées, ont été évoquées, et que la fusion s'est faite de manière à donner naissance à une perception erronée.
Dans d'autres cas, plus nombreux peut-être, l'illusion est due à la vivacité exceptionnelle de l'image constitutive : l'image est alors évoquée par une sensation qui ne lui ressemble même que médiocrement, mais qui lui fournit le prétexte d'apparaître et de recouvrir en quekjue sorte la sensation. C'est ce qui arrive surtout dans l'attention expectante, mais aussi quand l'image provient d'une sensation récente qui s'est prolongée ou qui a fortement frappé l'esprit, ou quand quelque émotion un peu vive est en jeu et confère à l'image une vivacité particulière. Les illusions réalisées par Seashore d'une manière artificielle montrent bien le rôle de l'attention expectante. La métbode de Seasbore consiste à produire un certain nombre de fois une excitation faible, puis à la supprimer en laissant croire au sujet que l'excitation existe : on a produit de cette façon des illusions de cbaleur. de changement de clarté, de son, de perception d'objet. Par exemple, « dans une chambre peu éclairée, on montre au sujet un objet peu visible, une petite balle se détachant sur fond noir, et on cherche à quelle distance le sujet dislingue
(i) Année Psychologique, III, p. 52^.
cet objet ; on fait l'expénence plusieurs fois ; chaque fois le sujet part d'une assez grande distance, se rapproche lentement en regardant, puis s'arrête quand il voit la balle ; à ce moment il jette les yeux sur le parquet, où les distances sont marquées, et lit la distance où il se trouve de la mire ; puis il se retourne et s'éloigne, pour refaire la même expérience ; pendant qu'il seretoui-ne, l'expérimentateur peut supprimer la balle ; le sujet revient, et quand il se trouve à peu près à la même distance que la première fois, il croit qu'il perçoit encore la balle (i) ». MM. Binet et Henri ont fait ensemble des expériences analogues, u La vie journalière, dit M. Binet en parlant de ces faits, en fourmille d'exemples; qui ne s'est pas trompé, attendant un ami avec impatience, et n'a cru le reconnaître dans un 'étranger? » (2) Dans les manœuvres de torpilleurs, on signale fréquemment la présence d'un torpilleur ennemi qui n'existe pas. L'enfant qui apprend à lire est souvent dupe d'illusions du même genre : la première partie d'une phrase le porte à attendre un mot qui ne figure pas daùs le livre ; mais il se trouve à la place un autre mot commençant par la même lettre ; l'enfant fait alors la confusion. Après le départ d'Andrée pour le pôle Notxl, on a cru voir son ballon à peu près au même moment dans cinq ou six endroits très éloignés les uns des autres, en Sibérie, au Groenland, etc. — L'image peut de même prendre l'apparence d'une sensation et constituer une perception erronée quand les excitations sont récentes et se sont prolongées longtemps. « On sait, dit M. Baillarger, que les personnes qui se servent habituellement du microscope voient quelquefois reparaître spontanément, plusieurs heures après qu'elles ont quitté leur travail, un objet qu'elles ont examiné très longtemps. » M. Baillarger « ayant préparé pendant plusieurs jours,etplusieurs heures par
(1) SEAsnonE, Studles froin Ihe Yak Psych. Lab. Analysé clans Année Psycli., Ul, p. 5a2-528.
(2) Année Psycli., III, p. ôa/j.
jour, des cerveaux avec de la gaze fine, vit tout à coup la gaze couvrira chaque instant les objets qui étaient devant lui,, et cette hallucination se reproduisit pendant plusieurs jours (i) ». M. Binet, qui cite le fait précédent, y ajoute une illusion semblable de M. Pouchet (2). Certaines perceptions erronées prennent un caractère collectif sous l'influence d'un sentiment commun. Tel est le cas pour les apparitions de la Vierge dans la Dordogne en 1889. « C'est une petite fdle de onze ans qui la première a vu la Vierge. Son hallucination s'est transmise d'abord à d'autres enfants de son âge, puis à mi grand nombre de paysans, à des hommes, à des femmes. Les hommes mûrs comme les enfants ont vu l'apparition, mais tous l'ont vue sous une forme quelque peu différente. Le fond de leurs récits ne varie pas, mais les détails changent ; tantôt la Vierge est blanche, tantôt elle est noire, tantôt elle a le visage découvert, tantôt elle est envelo^^pée d'un voile, son corps est parfois lumineux, elle porte des lumières attachées aux épaules, à la poitrine (des chandelles, comme disent les paysans) ; tantôt elle est grande, tantôt toute petite, à peine a-t-elle la hauteur des statuettes de plâtre, images pieuses qu'on trouve dans toutes les maisons du Périgord sur les cheminées des paysans, etc. (3). » L'influence des émotions sur la formation des illusions est bien connue. La peur, l'inquiétude, le remords, la jalousie troublent nos sens, c'està-dire maintiennent dans l'esprit des images très fortes, qui se combinent avec les premières sensations qui se présentent et nous font croire à la réalité de leurs objets. « Lorsque l'esprit est ainsi préparé (par des émotions), dit Brierre de Boismont, les objets les plus familiers se transforment en fantômes. EUis raconte une anecdote de ce genre qu'il tenait d'un
(1) Taine, De VintdUçjcnce, I, p. loi.
(2) Binet, Psychologie du raisniuieincnt, p. Ii8.
(3) M.4.niLLiEn, Les apparitions de la Vierge dans la Dordûgne en 1889, Revue Philosophique, t. XXXII, p. /iaa (octobre 1891).
lémoiii oculaire, ca^jitaine de vaisseau à Newcastle, sur la ryne. Pendant la traversée, le cuisinier du navire mourut. Quelques jours après ses funérailles, le second accourut plein d'effroi dire au capitaine que le cuisinier marchait devant le vaisseau, et que tout le monde était sur le pont pour le voir. (Jelui-ci..., obsédé..., avoua franchement que la contagion l'avait gagné. En regardant l'endroit désigné, il aperçut une l'orme humaine dont la démarche était tout à fait semblable
à celle de son vieil ami, et qui était coiffée comme lui
C'était un fragment du sommet d'un grand mât, provenant de quelque naufrage, qui flottait devant eux (i). » « La plupart de ces illusions, dit encore Brierre de Boismont, sont liées aux préoccupations, aux idées, aux habitudes, aux passions des malades. Une jeune dame me dit qu'elle ne peut rester plus longtemps, parce que tous les personnages qui l'entourent sont déguisés, que c'est un carnaval continuel. Cette illusion reste inexplicable comme beaucoup d'autres, lorsque, après quelque temps de séjour, j'apprends que l'événement qui a amené la folie a eu lieu dans un bal masqué à l'Opéra (2). »
L'éducation des sens chez les enfants fournit un deuxième genre de faits qui confirment l'hypothèse que j'ai exposée sur la composition de la perception. « Le nouveau-né, dit M. Compayré, apprend à voir comme il apprendra plus tard à marcher, comme il apprend à entendre, à toucher (3). » — « Tout enfant, à la naissance, est jusqu'à un certain point un petit aveugle. Il y voit assez pour être blessé, incommodé par la lumière, si elle est vive, trop peu pour distinguer les objets (4). » A une date mal déterminée, peut-être vers le sixième jour (d'après M. Guignet), ou vers le quatorzième
(r) BniEnnE de Boismomt, Des hallucinations, p. 123. 128.
(2) Ibid., p. i34, i35.
(3) Compayré, L'évolulion intellectuelle et morale de l'enfanL, p.
(4) Ihid., p. 40.
jour (d'après une observation de M. Espinas), l'enfanl témoigne qu'il reconnaît la lumière. Au vingt-troisième jour, le fils de Preyer perçoit un rideau rose vivement éclairé par le soleil ; au quarante-neuvième jour, le fils de Darwin contemple avec admiration un gland à couleurs voyantes. « A deux ou trois mois, dit M. Compayré résumant diverses observations, le nouveau-né ne distingue pas les objets les uns des autres. Quelques points brillants, la flamme d'une lampe, les yeux reluisants de sa mère et de sa nourrice, un jouet aux couleurs éclatantes, viennent parsemer d'abord la