‹ La psychophysiqueChapitre 18 sur 62 · scène confuse et trouble que lui présente le monde Du · texte numérisé non relu

scène confuse et trouble que lui présente le monde Du

deuxième au troisième mois, il semble qu'il aperçoive pour la première fois des objets ou des personnes qui pourtant sont devant lui depuis sa naissance (i) ». <( D'abord des sensations de lumière, puis des sensations de couleur : voilà les deux étapes que traverse la vision, avant de parvenir à des perceptions vraiment objectives (2). » Vient ensuite la perception des formes. — L'éducation de l'ouïe, de l'odorat, du goût et du toucher se fait parallèlement à ceUe de la vue. Le nouveau-né est d'abord sourd : il est vrai que sa surdité tient à ce que la chambre tympanique, au lieu de contenir de l'air, contient des liquides (3). Mais après que les liquides se sont écoulés, l'enfant reste dur d'oreille pendant quelques semaines {^), et l'ouïe s'exerce progressivement. A un mois, l'enfant observé par M. Cuignet distinguait sa mère à la voix. (( Il faudra d'ailleurs beaucoup de temps pour que l'impression de la voix humaine elle-même devienne autre chose qu'une sensation confuse, pour qu'elle soit une pcrcep-

(1) Ibid., p. 57.

(2) CoMPA-ïRÉ, ouvrage cité, p. 61.

(3) Preyer, L'âme de l'enfant, trad. fr., p. 58 sqq.

(/.) Cour....É, ouv. cite, p. Peul-6lre y a-l-il là quelque exagcralion : j'ai vu l'un de-mes enfants tressaillir au bruit d un luubre le sixième jour après sa naissance.

tion distincte (i). » — Le sens du goût serait, d'après Preyer, ci-lui qui fournit le premier des perceptions nettes. Là aussi, |)iiurtant, il y a une éducation : pour faire prendre à l'enfant (le six mois un médicament désagréable, il faut l'additionner d'une plus grande quantité de sucre que si l'enfant est plus jeune (2). On peut ajouter que beaucoup d'enfants, âgés déjà Je jjlusieurs années, prennent sans difficulté de l'huile de foie de morue, qu'ils refusent énergiquement dans la suite. — Pour l'odorat, le développement est tardif : c'est seulement vers le quinzième ou le dix-huitième mois que le fils de Preyer percevait quelques odeurs d'une façon distincte (3). — Enfin, ](> toucher doit se développer de la môme façon que les autres sens. L'enfant qui vient de naître « se laisse manier j3ar la sage-femme, par la nourrice, avec une tranquillité hébétée, qui donnerait envie de croire à une insensibilité complète, à une sorte d'anesthésie naturelle » (4). A quel moment l'enfant commence-t-il à percevoir avec quelque netteté les changements de température et le contact des objets? C'est ce qu'il est difficile de dire, car ces sortes d'observations sont délicates et les observateurs sont en désaccord; de plus, le sens du toucher a dû être exercé avant la naissance; quant au sens de la température, il reçoit un choc brusque au moment de la naissance, et le nouveau-né perçoit de très bonne heure avec une grande délicatesse les changements de température dans le voisinage de la température de la peau (5). Deux faits pourtant prouvent que là aussi il y a une part à l^ure à l'exercice : en ce qui concerne le toucher proprement 'lit, l'enfant d'un an ne distingue pas ses pieds et ses mains dos objets extérieurs (6), et en ce qui concerne le sens de la

{ :) Ibid., p. '^6.

(a) I^REYEK, ouvrage cité, p. 100 et loi, (3) Piœyeu, ouvrage cilô, p. iio-iii.

GoMPAïnÉ, ouvrage cité, p. 85.

(5) PnEYER, Ibid., p. 92-()3.

(6) Prêter, Ibid.^ p. ^/io et suiv.

température, on sait que les enfants restent peu sensibles au i froid jusqu'à l'âge de plusieurs années.

Ainsi, d'une façon générale, l'enfant ne possède de perceptions distinctes que par la répétition des sensations, et il i lui faut beaucoup de temps pour transformer ses sensations en i perceptions. On se contente ordinairement, pour expliquer cette longue évolution, de dire que les enfants doivent : apprendre à former les associations convenables, et l'on songe alors aux associations de succession; ou bien on dit, d'une manière plus simple et plus vague encore, que l'exercice • est nécessaire pour donner aux centres cérébraux l'aptitude à bien remplir leurs fonctions, et l'on invoque de même • l'influence de l'exercice sur les organes sensoriels. Ce sont là des explications vagues. Que l'éducation soit nécessaire pour ■ que la sensation de l'enfant se transforme en perception, cela n'est pas douteux : mais il faut rendre compte de la façon dont s'opère cette transformation. Que les associations de succession fournissent le moyen d'expliquer un grand nombre de faits relatifs à l'éducation des sens, cela n'est pas moins sûr : c'est de cette façon que l'enfant apprend à percevoir la distance et la grandeur des objets. Mais cela ne suffit pas pour faire comprendre que les mêmes objets fournissent d'abord à l'enfant des sensations indécises, et ne sont reconnus que plus tard, après que les sensations se sont répétées. C'est d'une façon progressive que l'enfant arrive à reconnaître les objets, par suite à les percevoir clairement, car la perception claire rend seule la reconnaissance possible. C'est d'ailleurs de la même façon que, un peu plus tard, l'enfant apprendra à reconnaître les lettres, puis les notes de musique, et que l'adulte arrivera à reconnaître les personnes et les objets nouveaux. De pareils faits sont difficiles à expliquer si l'on n'admet pas qu'une image générale s'est formée peu à peu dans l'esprit, par fusion d'images semblables provenant d'un même objet ou d'objets distincts, et que cette image reparaît dans chacune des perceptions claires au moyen desquelles

1 iMifant ou l'adulte reconnaît les choses et les personnes. Il ne ilaut donc pas dire que le nouveau-né, pendant les premiers jniu-s de sa vie, n'a pas de sensations visuelles, auditives, ou jautres : il a des sensations, mais il n'a pas de perceptions, jusqu'au jour où, par la fusion des images semblables que lui l ussent ses obscures sensations, il a formé des images -ulTisamment claires. — L'ordre dans lequel il arrive à ivronnaître les objets fournit d'ailleurs ici une nouvelle I neuve. C'est la lumière qui, par la vue, est perçue la |ircmière, parce que toutes les sensations visuelles sont des 1 sensations de lumière et se ressemblent par là : l'image claire de la lumière doitdonc être formée la première. Puis vient la perception des couleurs, au moins de quelques-unes d'entre elles, et des plus familières. Enfin, quand les formes sont distinguées ce sont aussi les plus familière^ qui sont distinguées les premières, parce que les images correspondantes doivent être les premières à se constituer.

Pourtant une difficulté subsiste encore. On comprend que, si la sensation et l'image générale qui lui ressemble se trouvent réunies dans la conscience, elles doivent se fondre en une représentation unique. Mais il faut pour cela que l'image générale apparaisse à la conscience. Or, en raison de sa ressemblance avec la sensation, il est possible qu'elle soit évoquée, mais cela est seulement possible. A partir d'une représentation quelconque, une multitude d'images peuvent être appelées à la conscience : pourtant l'évocation ne se fait que dans une seule direction. Comment se fait-il que, dans la perception, l'image qui est évoquée soit précisément celle dont la présence est indispensable pour que la perception se produise P Comment se fait-il aussi qu'une image soit évoquée, et que la sensation s'enrichisse et se complète par l'addition de cette image ?

On peut apporter ici plusieurs raisons. — D'abord, une sensation présente ressemblant plus ou moins à un grand nombre d'images latentes et susceptibles d'être évoquées, il y

a des chances pour que l'image qui sera évoquée soit celle qui' ressemble le plus à la sensation, à moins que l'entrecroisement des causes n'appelle à la conscience une autre image. Du moins, dans cette sorte de compétition des images latentes, toutes choses égales d'ailleurs, la phis semblable a le plus de chances de triompher, ou bien le principe delà ressemblance n'a plus de valeur pour expliquer l'association. — Il faut ajouter que, quand une évocation d'image a déjà eu lieu plusieurs fois, elle se renouvelle avec plus de facilité : la loi de l'habitude s'applique ici. Or nous employons une partie de notre enfance, non seulement à fabriquer des images, mais aussi à prendre l'habitude de les évoquer en temps opportun. Ainsi l'enfant s'exerce à former une habitude de ce genre quand il apprend les noms des objets : il lie alors à ses images visuelles, par exemple, des images motrices et des images auditives, de telle façon que, dès qu'il entend le nom d'un objet, l'image visuelle apparaît à son esprit, et que, dès qu'il éprouve le besoin de nommer l'objet après l'avoir vu, l'image motrice du mot apparaît à son tour : mais ces associations ne se forment pas dès le premier acte, elles résultent de la répétition, elles sont des habitudes. Semblablenient, au cours de l'éducation des sens, chaque fois que l'enfant a perçu correctement un objet, il est devenu plus apte à le percevoir correctement dans la suite, c'est-à-dire que la faculté d'évoquer l'image convenable s'est renforcée en même temps que l'image devenait elle-même plus précise et plus vigoureuse. — Mais la cause la plus active qui détermine l'apparition de Tniiage semblable et dirige l'association vers cette image à l'exclusion des autres, c'est l'utihté de celte évocation, ou l'utilité de la transformation de la sensation en perception. Comme un grand nombre d'excitations frappent nos sens à la fois, il doit exister simultanément un grand nombre de sensations. Mais la plupart de ces sensations passent inaperçues, il en est quelquesunes seulement auxquelles s'ajoute ce que M. Pierre Janet a appelé la perception personnelle, c'est-à-dire l'atlribulion au

moi. Tl faut ajouter que quelques-unes seulement évoquent l'image semblable qui les renforcera et fera d'elles des perceptions. Elles tendent toutes à atteindre cette forme supérieure d'existence : il est impossible qu'elles y réussissent toutes, le champ de conscience est trop étroit, non seulement chez l'hystérique, mais même chez l'homme normal. Or celles qui réussissent sont précisément celles qui sont les plus intéressantes, celles dont l'interprétation présente le plus d'utiHté. Il faut entendre ici l'utihté dans un sens très large, comme l'aptitude à satisfaire nos tendances, quelles qu'elles soient, bonnes ou mauvaises, tendances normales ou passions morbides. Les choses se passent ici comme dans l'attention spontanée : de même que les j3erceptions qui captivent notre attention sont celles qui conviennent le mieux à nos tendances dominantes, permanentes comme une passion ou un trait de caractère, passagères comme une inquiétude ou un caprice, de même, antérieurement à l'acte d'attention, ce sont les mêmes tendances qui ont déterminé la transformation de la sensation la plus utile en une perception, et par conséquent l'évocation de l'image la plus propre à accomplir cette transformation. La même loi qui subordonne l'attention aux tendances doit en effet s'appliquer aux sensations comme aux. perceptions. Elle s'applique aussi à l'association des idées : c'est pourquoi dans la rêverie nous revenons toujours aux images qui sont le plus en accord avec nos préoccupations, nos goûts ou nos passions. Par suite, quand une sensation est utile, elle doit, de préférence aux autres sensations, évoquer une image qui la transforme, et parmi toutes les images possibles, évoquer de préférence celle qui lui ressemble le plus. L'addition de cette image lui donnera la force et la clarté qu'il est utile qu'elle possède. Par là s'expliquent tous les faits de distraction et la sélection qui s'opère dans nos sensations. Toutes colles qui ne correspondent pas aux tendances actuellement dominantes demeurent de simples sensations inaperçues, ce sont des germes qui meurent, des perceptions

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avortées. Les autres seules servent de point de départ au travail automatique par lequel se compose la perception (i).

Ainsi, de la sensation à la perception, la distance est grande. Fecliner n'a pas distingué ces deux espèces de l'eprcsentations, et c'est là une confusion fâcheuse, car, à supposer qu'il existe une relation fonctionnelle entre l'intensité de l'excitation et l'intensité de la représentation correspondante, cette relation ne peut pas être la même pour la sensation, chose tout à fait simple ou relativement simple, et pour la perception, chose extrêmement complexe. D'ailleurs, s'il est vrai que nous mettons dans notre perception d'un objet une image qui résume nos sensations antérieures de cet objet, la perception ne peut pas être liée à l'excitation d'une façon régvdière. Qu'une Haison de ce genre existe pour la sensation proprement dite, cela est possible, s'il est vrai que l'intensilé soit véritablement un caractère des sensations; cela n'est pas possible pour la perception. La perception est en partie l'œuvre propre de chacun de nous, nos images reflètent notre passé, peut-être même notre caractère, car elles se sont modifiées à notre insu depuis le jour où elles ont été formées :

(i) Pour les antécédents liistoriques de cette tliéorie de la perception, voir particulièrement : Hôffding, Psychologie in Umrisseii, p. i53 sqq. ; Helmholtz, Handbiich der physiol. Optik, 2= édit., p. 576; et Biset, Psychologie du raisonnement. Les théories voisines de divers psychologues sont discutées et rejetées par AUin (The récognition theory of perception, American Journal of Psychology, VII, p. 287, janvier 1896), mais je ne trouve pas que cette critique soit concluante, au moins contre la théorie de la perception telle que je la présente ici. Les théories de la perception auxquelles je fais les plus larges emprunts ont eu le tort en général d'identifier la perception à une opération réfléchie, par exemple à un raisonnement ou à un acte de reconnaissance : les opérations composantes de la perception ne sont pas, sauf exception, accompagnées d'une conscience aussi claire que celle qui accompagne nécessairement un raisonnement ou un acte de reconnaissance, et elles ne comportent jamais cet enchaînement logique des idées qui constitue la preuve et qui est ressentie] du raisonnement.

bref, nous marquons chacune de nos perceptions d'un Lralt qui nous est personnel, et par suite il ne peut pas exister une relation Ibnctionnelle générale entre l'excitation et la perception qu'elle détermine. L'interprétation que Fechner a donnée de ses expériences est donc insoutenable, car il est évident que, quand nous comparons des intensités liuiiineuses ou sonores, des poids ou des longueurs, ce n'est pas la sensation qui est le fait psychologique en jeu, mais la perception.

M. KOLCAUI.Ï.

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