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CHAPITRE II

La base expérimentale de la psychophysique de Fechner comprend la loi de Weber et la loi du seuil. Mais la loi du seuil est double : elle énonce, d'une part, que l'excitation doit atteindre une certaine valeur minima pour qu'il se produise une sensation, et, d'autre part, que la difTérence entre deux excitations doit aussi atteindre une valeur minima pour être perceptible. A la fois théoriquement et sur la base de l'expérience, cette double loi du seuil est incontestable : il est évident qu'une excitation infiniment faible ne peut être sentie et qu'une différence infiniment faible entre deux excitations ne peut être perçue, et l'observation confirme cette affirmation a priori. Il est vrai que la mesure du seuil d'excitation manque totalement de sûreté, et qu'elle est même souvent impraticable, soit à cause des excitations physiologiques subjectives, soit à cause des excitations extérieures permanentes (ainsi le silence n'est jamais parfait), soit à cause des oscillations de l'attention. Mais cette mesure du seuil d'excitation, qui serait indispensable pour que l'on pût appliquer pratiquement la formule de mesure des sensations, est inutile au point de vue des considérations théoriques : on peut toujours attribuer au seuil d'excitation une valeur quelconque et traiter algébriquement cette quantité comme si elle était connue. On peut faire de même pour le seuil différentiel, qui d'ailleurs est susceptible d'être déterminé par l'expérience avec une sûreté incomparablement plus grande.

D'autre part, la loi de Weber a été entendue de plusieurs façons différentes, et il faut en fixer d'abord le sens empirique avant de discuter les idées essentielles de la psychophysique. Weber a établi que, si l'on compare des poids, soit en les soulevant, soit en les posant sur la main, la plus petite différence que l'on puisse reconnaître est une fraction constante de ces poids : autrement dit, et pour employer le langage de Fechner, le seuil différentiel relatif serait constant, au moins pour certaines valeurs moyennes des poids employés. Si l'on admet, provisoirement, qu'il en est de même pour les différences de lumière, de son, etc., on obtient une hypothèse générale qui peut se formuler ainsi : quand nous comparons des excitations de même espèce, la plus petite différence que nous puissions distinguer représente toujours une fraction constante de ces excitations, c'est-à-dire que le seuil différentiel relatif est constant, dans les hmites moyennes des excitations. — Si l'on considère la méthode des cas vrais et faux, on est conduit à supposer avec Fechner qu'une différence relative constante entre deux excitations de même espèce donne une proportion constante de cas vrais, pour un même homme placé dans les mêmes conditions, c'est-à-dire est perçue d'une manière constante, quelle que soit la force absolue des excitations. — Enfin la loi de Weber est, selon Fechner, vérifiée par la méthode des erreurs moyennes, si l'erreur pure variable représente une fraction constante des excitations, toujours pour un même homme et dans les mêmes conditions. — Malgré la différence des méthodes, il est visible que ce ne sont pas là trois lois différentes, que ce sont trois manifestations d'une même loi. iMais Fechner, en déclarant que ses expériences établissent •une relation entre des différences égales de sensation et des rapports égaux d'excitation, dépasse la signification immédiate des faits. Les faits, interprétés indépendamment de toute •hypothèse additionnelle, permettent seulement d'établir une expression empirique de la loi de Weber qui peut se formuler

ainsi : lorsque Ion compare des excilalions ayant des différences relatives constantes, il y a dans la perception m élément ou un caractère constant qui dépend de cette constance de la différence relative. Cet élément ou ce caractère est-il la différence d'intensité des deux sensations, comme le croit Fechner, ou est-ce autre chose!» C'est ce, qui sera examiné plus tard. — En tous cas, les expériences de Fechner et de ses prédécesseurs montrent que la loi de Weber, entendue dans ce sens empirique, est exacte d'une manière approximative, c'est-à-dire dans certaines Umites. Fechner ne lui a jamais attribué ime valeur ilhmitée, au moins dans le domaine de la psychophysique externe, le seul qui soit accessible à l'expérimentation. Les très nombreuses expériences qui ont été faites dans la suite ont confirmé, dans l'ensemble du moins, l'assertion de Fechner sur ce point (Voir plus loin ch. IX.)

Ainsi la loi de Weber comme la loi du seuil, envisagées au point de vue empirique, c'est-à-dire sans aucune afiarmation relative à l'intensité des sensations, sont l'une et l'autre établies, l'une comme certaine, l'autre comme une hypothès très vraisemblable. Mais, cette hase expérimentale une foi posée, le problème de l'interprétation des faits reste entier peut-on s'élever de là par des considérations théoriques à 1 formule de mesure de l'intensité des sensations, à la loi géné raie de la psychophysique externe qui s'y rattache, et à la lo générale de la psychophysique interne !>

La formule de mesure des sensations exprime que l'inten sité d'une sensation est égale au logarithme de l'excilatio correspondante, si l'on prend comme unité d'excitation 1 seuil d'excitation et comme unité de sensation la sensalio qui correspond à l'unité d'excitation multipliée par la bas des logarithmes employés. La loi générale de la psycho physirmc externe énonce la môme relation entre la sensatio et l'excitation et rend directement possible la mesure de la sensation, l^^nfm h. loi générale do la psychophysiquc

interne énonce une relation de mémo nature entre la sensation et l'activité psychophysique dont elle dépend immédiatement, et même, d'une façon plus générale, entre l'activité psychique contenue dans un fait psychique quelconque ou bien dans la conscience tout entière et l'activité psychophysique correspondante. Mais, tandis que la loi générale de la psychophysique externe et la formule de mesure ne s'appliquent que dans les limites expérimentales de la loi de Weber, la loi générale de la psychophysique interne s'applique sans limite, sans réserve, d'une manière absolue : elle est, au fond, la seule loi psychophysique, et la loi de la psychophysique externe n'en est qu'une manifestation indirecte, défigurée par les intermédiaires qui relient l'excitation externe à l'activité psychophysique.

Des attaques ont été dirigées contre toutes les parties de « l'édifice psychophysique » (i) de Fechner. Certaines critiques visent les conséquences des théories de Fechner, et en particuher les sensations nulles et négatives et le désaccord qui existerait entre la loi logarithmique d'une part, et d'autre part notre perception des rapports quantitatifs qui existent entre les choses (argument téléologique) et le principe de la proportionnalité des effets avec les causes. Mais les arguments les plus redoutables sont ceux qui tendent à montrer : i° que la sensation ne peut pas être mesurée, parce que l'intensité qu'on lui attribue n'est pas une quantité homogène, ni une quantité continue, ni môme une quantité psychologique ; 2" que la loi de Weber ne peut pas avoir le sens que lui donne Fechner.

(i) Expression de Fechner : « La lour de Babel ne s'acheva pas, parce que les ouvriers ne purent s'entendre sur la façon de la bâtir; mon édifice psychophysique restera, parce que les ouvriers ne peuvent s'entendre sur la façon de le démolir. ,> (^;t Sachen der P^ychopliysilc. Nachwnrt, p. ai 5.)

§ I - — Les sensations nulles el négatives.

La formule logarithmique de Fecliner implique des sensations nulles, des sensations négatives, et môme une sensation égale à l'infini négatif. « Ce sont là des conséquences inadmissibles », dit Delbœuf (i). — La sensation nulle de Fechner est celle qui correspond au seuil d'excitation. Mais Delbœuf soutient que cette sensation « n'est pas nulle, qu'elle est une sensation positive et déterminée, que la sensation — o est en deçà de cette première sensation perceptible » (2). — En ce qui concerne les sensations négatives, « nous pourrions a priori, dit Delbœuf (3), rejeter des sensations négatives, parce que les sensations sont nécessairement quelque chose, et que l'expression sensation négative est un non-sens ». Mais Fechner regarde la sensation négative comme existant d'une certaine façon, comme étant quelque chose : il « fait, ou plutôt semble faire de la sensation négative une sensation très faible dont on n'a pas conscience. » Alors, ajoute Delbœuf,

(1) Éléments de Psychophysique générale el spéciale, p. 17. — Voici les ouvrages de Delbœuf qui traitent de la psychophysique : Élude psychophysique, recherches expérimentales sur la mesure des sensations, el spécialement des sensations de lumière el de fatigue, extrait du tome XXIII des mémoires publiés par l'Académie Royale de Belgique, Bruxelles, 1^73; Théorie générale de la sensibilité, Bruxelles, 1876 ; (ces deux omTages ont été réimprimés avec des abréviations en un volume sous le litre de Eléments de psychophysique générale et spéciale, Paris, i883); Examen critique de la lo^ psycliophysique , sa base et sa signification (pour faire suite aux Éléments de Psychophysique), Paris, i883. (Ce volume estla réimpression, avec addition de quelques notes, des articles suivants publiés dans la Revue philosophique : La loi psychophysique, Hering contre Fechner, t. III, p. aaS sqq., 1877; Fechner contre ses adversaires, t. V, p. 3/|-63 el p. 127-157, 1878); Ln psychologie comme science naturelle, Bruxelles i87(). (La psychophysiquo n'est qu'un accessoire dans ce dernier ouvrage.)

(2) El. d. Ps., p. 19.

(3) Ibid., p. 20.

(( la formule ne peut prétendre à exprimer la réalité des feits » (i). — Enfin, la sensation qui est égale pour Fechner à l'infini négatif, c'est-à-dire celle qui correspond à l'excitation nulle, est en réalité la véritable sensation nulle (2).

Fechner a discuté ces objections, d'abord dans des lettres adressées à Preyer (3), puis dans un compte rendu du premier mémoire de Delbœuf (4), et enfin dans le premier ouvrage qu'il a consacré à la défense de ses théories (5). Il proteste avec raison contre l'interprétation de Delbœuf, d'après laquelle les sensations négatives seraient des sensations faibles ou inconscientes, c'est-à-dire des états psychologiques non saisis par la conscience. Une telle conception serait contradictoire, aux yeux de Fechner : mais les sensations négatives sont inconscientes pour lui en ce sens qu'elles n'existent que par leur côté physiologique, ou par l'activité psychophysique qui correspond aux excitations qui n'atteignent pas le seuil. Au point de vue psychologique, les sensations négatives n'existent absolument pas : « et si, dit-il, on demande comment on peut parler d'une sensation si elle n'existe pas, je dis que c'est dans le même sens que l'on peut parler des grandeurs imaginaires en mathématiques » (6). Pourquoi donc ces sensations ne sont-elles pas regardées comme des sensations mathématiquement nulles, puisqu'elles sont nulles pour la conscience? C'est qu'il faut les distinguer : d'une part, de la sensation qui correspond au seuil d'excitation

(i) Ibid., p. 21.

(3) Ibid., p. 21, 32 ; Cr. Examen cvilique, clc, p. io5 sqq.

(3) Wissenschaflliche Briefe von Fechner und Preyer.

(/|) Krilisclœ Besprechung von J. Delbœuf s Élude Psychophysique, lenacr LiUcralurzcilung, I, 28, p. 42i-/i23 ; réimprimé dans les Wissenschaflliche Briefe ; voir en particulier p. 1 1 1 .

(5) In Suchen der Psychophysik, p. 88 sqq., discussion des arguments de Delbœuf, p. g/j, q5.

(6) Wissenschaflliche Briefe von Fcclmcr und Preyer, p. iij.

et qui ne fait que commencer h exister pour la conscience, c'est-à-dire dont la force est égale à zéro, et d'autre part, de la sensation qui correspond à l'excitation nulle, à l'existence de laquelle tout fait défaut. Tout ne fait pas défaut à l'existenfce des sensations négatives pour la conscience, il leur manque seulement une quantité plus ou moins grande d'activité psychophysique, elles sont plus ou moins éloignées de l'existence psychologique, et c'est cet éloignement qui est mesuré par les logarithmes négatifs. La formule de Fechner correspond donc à la réalité ( i ) .

Un autre argument a été présenté presque simultanément de deux côtés par Preyer et Langer. « Un premier scrupule, dit Preyer dans une lettre à Fechner (20 janvier 18-4). s'appuie sur ce que les signes — et -h désignent dans l'échelle des sensations deux choses de nature différente, deux choses disparates ou hétérogènes, car les signes négatifs se rapportent à l'éloignement de l'existence (auf das Entfernseinvom Dasein) , et les signes positifs se rapportent, non pas à un éloignemenl de l'existence qui existerait en sens opposé, mais à la force des sensations, laquelle existe aussi bien dans la plus faible que dans la plus forte sensation » (2) . — L'objection de Langer est au fond la même : c'est encore un reproche adressé à Fechner de n'avoir pas conservé fidèlement le sens de l'opposition entre le positif et le négatif. (( Les valeurs négatives de sensation doivent en toutes circonstances être des valeurs qui, ajoutées à des valeurs positives égales, donnent zéro; cela seulement répond à l'opposition entre le positif et le négatif. — Si l'on concevait une excitation finie produisant la sensation 7, et une autre excitation, plus petite que le seuil, produisant la sensation — 7, l'action simultanée des deux excitations devrait produire la sensation o » (3). Gomme il est certain que ce n'est pas la

(1) WissenschaftUche Bricfc, p. 19; In Sacheii, p. ij."). (3) Wissenscha/lUche Briefe, p. 38.

(3) Lakger, Die Grundlagen dcr Psychophysik, p. iîi (1876).

sensation o qui serait produite dans ces conditions, Langer conclut qu'il est impossible d'admettre des sensations négatives au sens de Fechner. Il pense plutôt que ce qui correspond aux excitations inférieures au seuil, ce sont de petites sensations, trop petites pour entrer directement dans la conscience (p- 52).

Il est vrai, répond Fechner à Langer, qu'une quantité positive ajoutée à une quantité négative égale en valeur absolue donne une somme égale à zéro, mais il n'en résulte pas que, si la quantité négative et la quantité positive sont des fonctions de deux autres quantités, la fonction delà somme de ces deux autres quantités doive être égale à zéro. Par exemple, le cosinus de l'angle o° est égal à -j- i , le cosinus de l'angle i8o° est égal à — I : si l'on additionne les deux angles, le cosinus de la somme est égal à — i, et non pas à o. De même, si l'on fait

agir simultanément deux excitations nb et — ib = le seuil

d'excitation), la sensation produite n'est pas égale à o, mais

La réponse à Preyer marque peut-être encore plus nettement le sens que donne Fechner à l'opposition du positif et du négatif. « En fait, dit-il, je ne conçois pas les sensations négatives comme étant simplement des éloignements de l'existence, mais comme étant des éloignements du point nul de l'existence d'une chose qui est susceptible de variations quantitatives, et je conçois de même les sensations positives, non simplement comme des sensations existantes, dont il n'y aurait pas à considérer la quantité, mais comme des éloignements, seulement en sens opposé, de ce même point nul de l'existence (2). »

Le même argument contre les sensations négatives a été

(1) InSachen, p. 38.

(2) Wissenscliaftliche liriej'e, p. /(-y.

repris par G.-E. Mullei' (i) et par d'autres encore. Il n'en est pas plus probant. La formule de mesure de Fechner le conduit à admettre des valeurs négatives de sensation : il interprète ces valeurs négatives comme représentant des sensations qui ne sont pas réelles psychologiquement, et qui peuvent par suite être assimilées à des imaginaires ; mais les valeurs négatives prennent cependant une signification qui s'accorde parfaitement avec la théorie de Fechner sur l'intermédiaire psychophysique ou physiologique entre l'excitation et la sensation, et c'est en ce sens qu'elles mesurent ce qui manque à une sensation virtuelle pour arriver à l'existence psychologique ; d'autre part, si on considère avec Fechner la sensation commençante, la sensation qui correspond au seuil, comme ayant une grandeur nulle, les valeurs positives et les valeurs négatives s'opposent bien les unes aux autres comme mesurant, les unes l'élévation au-dessus du zéro de conscience, et les autres l'abaissement au-dessous de ce zéro ou la profondeur de l'inconscience. Ce n'est donc pas l'hypothèse des sensations négatives qui donne un point d'appui pour attaquer la psychophysique de Fechner.

§ 2. — L' argument téléologiquc .

L'argument téléologiquc, formulé par Hering (2), consiste à soutenir qu'une relation logarithmique ne peut exister entre l'excitation et la sensation, parce qu'une telle relation bouleverserait et même rendrait impossible notre perception exacte des rapports qui existent entre les choses extérieures. Si la force des sensations est proportionnelle à la force des

(1) Zur Grandlegung der Psychophysik, p. 869 (1878).

(2) Zur Lehre von der Beziehung zwischen Lcib und Seele, I Millhcilunt:. Ueber Fechncr's psychophysisches Geselz, Sitzungsber. der. k. Akad. d. Wiss. , Math. -Naturw. Cl. , 72 Bd. 3'« Ablhcllung, p. 3 10-349. Wien ( 187b).

excitations, et si, d'une façon générale, il y a une proportionnalité entre les choses du monde intérieur ou les représentations, et les choses du monde extérieur ou les objets représentés, on comprend comment notre pensée peut constituer un tableau fidèle de la réalité. Mais si, au contraire, comme l'affirme la formule de mesure de Fechner, les sensations sont proportionnelles aux logarithmes des excitations, on ne comprend plus comment nous pouvons percevoir exactement les relations objectives (p. 33i). En un mot, pour que nous puissions percevoir exactement les relations objectives, il faut que, entre les rapports objectifs et la représentation de ces rapports, entre les quantités objectiA^es et les quantités subjectives ou perçues, il existe une adaptation ou une harmonie, c'est-à-dire que les quantités représentées doivent être proportionnelles aux quantités l'éelles. — Hering développe son argument à plusieurs reprises, et en l'appliquant successivement aux sensations extensives et intensives. Mais, comme Fechner lui-même n'applique pas la loi logarithmique aux sensations extensives, c'est relativement aux sensations intensives que la critique de Hering présente le plus d'intérêt. Si la loi logarithmique était vraie, dit Hering (p. 333), « la différence entre 5 et lo demi-onces posées sur notre main ne nous paraîtrait pas plus petite que la différence entre 5 et lo livres; nous ne recevrions des rapports dynamiques du monde extérieur que des images caricaturales (Zerrbilder). » D'autre part, quand nous devons faire un effort pour soulever un poids, nous savons adapter l'effort à la résistance qu'il s'agit de vaincre, ce qui tend à faire croire que le poids senti n'est pas égal au logarithme du poids réel, mais proportionnel à ce poids réel : il ne serait peut-être pas impossible, dans l'hypothèse logarithmique, d'expfiquer comment nous pouvons acquérir de pareilles aptitudes, mais « l'harmonie qui existe entre nos sensations de poids ou de résistance et la force que nous déployons volontairement pour surmonter ces résistances s'explique

plus simplement par l'hypothèse d'une proportionnalit directe, au moins approximative, entre l'intensité de la sensation et la grandeur des poids ou des résistances (p. 333-334) ».

Hering reconnaît, il est vrai, que les sensations lumineuses ne sont manifestement pas proportionnelles aux excitations, ou, comme il dit, que les lumières apparentes croissent beaucoup plus lentement que les intensités lumineuses objectives (p. 336). Mais ce fait s'explique par des causes physiologiques, u La pupille se rétrécit quand l'éclairement des choses visibles grandit, et elle limite ainsi la quantité de lumière qui entre dans l'œil ; de plus l'appareil nerveux de l'œil s'adapte à l'éclairement modifié, c'est-à-dire que sa

sensibilité diminue Si au conti-aire l'éclairement total

diminue, la pupille s'élargit et la sensibilité de l'œil se renforce par l'adaptation » (p. 337). Hering a expliqué dans un autre ouvrage (i), par des causes chimico-physiologiques, et conformément à sa théorie générale de la vision, celte adaptation de la sensibilité ou de l'excitabihté de la rétine.

L'argument téléologique s'applique à la perception de l'intensité des sons aussi bien qu'à celle des poids ou des longueurs. Si l'intensité des sensations de son était proportionnelle au logarithme de l'intensité objective, le timbre devrait se modifier selon la distance : il en résulterait des confusions et des erreurs qui en fait ne se produisent pas (p. 339).

Hering conclut en rejetant la loi logarithmique comme théoriquement invraisemblable pour les sensations de poids et de son et comme une hypothèse superflue pour les sensations de lumière.

La valeur de l'argumentation téléologique n'est pas grande intrinsèquement, et une preuve curieuse en est fournie par ce fait que l'on a cherché par un raisonnement du même genre

(i) Zw Lchre vom Lichtsiime, p. 99 sqq. (1878).

à prouver la loi psychophysique au sens de Fechncr (i). L'argument téléologique, en effeL, repose sur ce principe implicite que le monde est arrangé de façon à ce que l'homme puisse commodément le connaître et s'en rendre maître. Or, qu'il existe une certaine harmonie entre le monde et l'esprit, qui rende la connaissance possible, cela n'est pas douteux : mais rien ne prouve que la connaissance du monde doive être acquise commodément. — Cependant il est certain que Hering doit donner à son argument une autre signification et lui attribuer la valeur d'un argument expérimental. Si la loi psychophysique est vraie, pense Hering, il doit se produire certaines illusions de perception, et en particulier celle-ci, que l'addition de lo grammes à un poids de logrammes doit nous paraître égale à l'addition de i kilog. à un poids de I kilog. Comme il est certain que de pareilles illusions ne se produisent pas, il en résulterait que la loi logarithmique se trouve mise, par ses conséquences, en opposition avec les faits. La question serait donc de savoir si la loi logarithmique implique de telles conséquences. Mais il n'est pas nécessaire de le chercher, car cette recherche ne serait pas de nature à mettre en lumière le vice essentiel des théories de Fechner : ce vice se trouve aussi d'ailleurs dans la théorie psychophysique de Hering.

Fechner n'a pas posé la question de celte façon. Il répond à Hering en citant des faits qui montrent que la sensation croît plus lentement que l'excitation, mais il n'aj)porte là rien de nouveau (2). — Au fond, l'interprétation de la loi de Weber est ici en jeu, et c'est de là que vient la difficulté : si la loi de

(1) .I.-J. M'ùlleu, Ueber cine ncue Ableitwig des Hauptsatzes der Psycliophysik, Berichte iiber die Verhandiungen d. Kgl. siichs. Ges. d. Wiss., Math. phys. Cl. 1870, p. 328. .I.-J. Mûllcr regarde la loi psychophysique comme une conséquence évidente des laits résumes dans la loi do Weber, et il s'attache k montrer ([u'elle peut être établie comme réalisant les conditions les plus avantageuses pour l'organisme.

(2) In Sachen, j). 57 sqq.

Weber signifie que des rapports égaux d'excitation produisent des différences égales de sensation, l'argument de Ilering est A'alable contre Fechner, mais, comme le remarque Fechner, il est valable aussi contre les résultats que Ilering prétend tirer de ses expériences sur les poids, car ces expériences ne sont nullement favorables à l'hypothèse de la proportionnalité (i).

§ 3 . — Le principe de la proportionnalité des effets avec les causes.

La sensation dépend directement d'un ensemble de phénomènes très peu connus qui ont leur siège dans la substance nerveuse, et qui constituent l'activité psychophysique de Fechner. Contre la loi de la psychophysique interne, d'après laquelle la sensation serait égale au logarithme de cette activité, on a présenté cette objection a priori, que l'effet doit être proportionnel à la cause, et que par suite la sensation ne peut être que proportionnelle aux phénomènes nerveux dont elle dépend. C'est là une objection a priori, mais on ne peut être surpris de la voir apparaître, car la relation réelle qui unit les deux phénomènes en question ne peut être constatée directement, et les faits connus ne permettent pas de l'induire avec sûreté.

L'un des plus anciens adversaires de Fechner, Mach, déclare que « l'excitation nerveuse terminale et la sensation, qui sont invariablement parallèles l'une à l'autre, ne peuvent pas avoir d'autre relation que celle de la proportionnalité » (2).

De même Hering, dans l'écrit cité plus haut, soutient que

(1) Ibid., p. 59. Voir plus loin, ch. IX. S 5, rexpositlon des expériences de Ilering sur la perception des poids.

(2) Mach, Ueber die physiologisclic Wirlamg raiimlich verlhcilter Lichlreize, Sitzb. d. k. Akad. d. Wiss., Malh. Naturw. CL, 07 Bd, 2" Abth., p. 12 (Vienne i8G8).

Fechner a moins que personne le droit de supposer entre les phénomènes nerveux et la sensation qui en dépend une relation autre que la proportionnalité. Si, dit-il, on réfléchit au genre de dépendance qui doit exister entre l'âme et le corps, (( visiblement la première hypothèse qui se présente est que l'âme subit de la part du corps une action d'autant plus intense que les forces agissantes sont plus grandes,... de telle sorte que la proportionnalité existe entre les intensités des événements physiques et psychiques. Cette hypothèse est la plus simple possible... Ce n'est qu'après avoir prouvé qu'elle est fausse que l'on aura le droit de chercher des formules plus compliquées. Une proportionnalité entre la cause et l'effet, l'agent et le produit, se comprend déjà d'elle-même, mais une loi plus compliquée pour leurs relations est particulièrement difficile à concevoir, si, comme c'est le cas, l'agent et ce qu'il produit dépendent l'un de l'autre immédiatement et non par des intermédiaires. Mais, d'après notre hypothèse, une telle dépendance immédiate existe entre les processus psychiques et psychophysiques ; car nous désignons comme psychophysiques exclusivement les processus corporels avec lesquels le processus psychique est immédiatement donné. Tout Cela est valable lorsque l'on oppose le corps et l'âme comme deux réahtés différentes, mais plus encore si, comme Fechner l'admet, l'agent et ce qu'il produit, le processus psychophysique et le psychique, sont au fond une seule et même chose, sont seulement deux faces ou deux façons d'apparaître d'une même réahté » (i).

Une opinion analogue a été exposée par Classen (2), par Ueberhorst (3), par G.-E. Millier (4).

(1) HEniNG, ouvrage cité, p. 33o, 33i.

(2) Znr Physioloyia der Gesichtssinncs , p. 17. (D'après Fechner, In. Suchen, p. 06.)

(3) Die Enlstelmn;, der Gesichtswahrnelmung, p. 90. (D'après Fechner Ibid.).

(/i) Zur Grundleguiifj der Psyclwphysih. p. 36G.

La réponse de Fechnci- à celte objeclion est décisive. Il admet que la cause et l'efTet sont proportionnels quand l'effet succède immédiatement à la cause et qu'il n'intervient pas de ' complication pour troubler l'action de la cause : c'est mènic sur cette conception de la causalité qu'il s'est appuyé pour soutenir que le mouvement psychopliysique est proportionnel à l'excitation, dans la mesure oîi n'interviennent pas d'influences perturbatrices. Mais entre le mouvement psychophvsique et la sensation il n'existe pas une relation de succession, mais de coexistence. « Or on commet ime lourde erreur et une grave confusion quand on transporte, comme si c'était une extension naturelle, ce qui est valable pour la relatiou i de succession à la relation de coexistence; au contraire ce* qui est valable pour l'une n'est pas valable pour l'autre. » Et Fechner, pour montrer que ce n'est pas là une affirmation a priori, cite des relations fonctionnelles observées dans • la nature et qui ne sont pas des relations de proportionnalité, n Dans le mouvement d'une planète autour du soleil, les ; variations de la distance de la j)lanète au soleil, de la vitesse, . de l'espace parcouru et du temps employé (compté à partir • d'un point quelconque), sont liées ensemble en simultanéité. . mais ne sont pas proportionnelles les unes aux autres. L'éclairement d'une surface et la distance de la source lumi-neuse, la longueur d'un pendule et la durée d'une de ses ? oscillations sont liés en simultanéité, mais ce n'est pas un i rapport simple qui existe entre ces quantités, l'éclairement est l inversement proportionnel au carré de la distance, etc. (i) » Il est vrai que, pour Fechner, la sensation et les phénomènes physiologiques qui y sont liés sont deux modes d une : même substance, et ce serait là pour lui une raison de regar-der l'hypothèse de la proportionnalité comme la plus naturelle. Mais ce ne serait après tout qu'une raison de symétrie, et, même si l'on admet l'identité substantielle de l'àme et du

(i) [''eciineii, In Hachcn, p. 6C, 67.

corps, on n'est pas contraint par là d'admettre qu'il doive exister un parallélisme complet entre les relations quantitatives des phénomènes corporels et celles des phénomènes spirituels. Si l'on admet qu'à la force vive représentée par l'activité psychophysique correspond une activité spirituelle susceptible elle aussi d'être exprimée mathématiquement, il n'y a rien de choquant à supposer qu'il existe entre ces deux quantités iine relation logarithmique.

§ /j. — Le principe de mesure des sensations ' et l'intensité des sensations.

Les objections qui précèdent n'atteignent pas le fond des idées de Fechner : elles sont ou inexactes ou superficielles, et c'est pour cette raison cpie Fechner a pu en général les réfuter assez facilement. Il en est autrement de celles qui concernent le principe de mesure des sensations, l'idée d'intensité dans le domaine des sensations, et le sens qu'il convient d'attribuer à la loi de Weber.

Les objections les plus nettes et les plus décisives, mêlées, il est vrai, à des critiques inexactes, ont été dirigées dès 1876 contre la loi logarithmique, et en particulier contre la mesure des sensations, par M. Jules Tannery, dans deux lettres anonymes publiées par la /?eyae Scientifique (i). « Comme on ne peut, dit-il d'abord, prendre le logarithme que d'un

(i) La Revue Scientifique publia, en 1874. et 1875, des articles do M. Ilibot sur la psychophysique de J<'echncr et sur la psychologie do ^undt. Le i3 mars 187.5 paraissait, dans la môme Revue, une lettre anonyme suivie de la réponse de M. Ribot ; l'auteur de la lettre anonyme était M. .Iules Tannery. Le numéro du a4 avril contenait des lettres de bclbœur et de Wundt, répondant aux critiques de M. Tannery, et une deuxième lettre non signée de M. Tannery. Enfin le numéro du i.") mai publiait une deuxième lettre de Delbœuf. Ces six lettres ont été réimprimées par Delbopiif dans ses Éicmcnh de Ihychophyshinc. p. 109-1 l/i.

M. l'^OLCAULT. , ,

nombre et que le logarithme d'un nombre est un nombre, 11 faut, pour que la loi de Fechner ait un sens, que la sensation et l'excitation y soient remplacées par des nombres. Il serait utile de dire comment on parvient à ces nombres, de quelle mesure ils sont l'expression, au moyen de-quelle unité on les obtient. C'est de cette façon que l'on procède en physique ; c'est avec un soin minutieux que l'on définit les unités, que l'on décrit les procédés de mesure, que l'on fixe le sens des nombres. Rien de pareil ici. On se borne à étabfir entre deux termes dont aucun n'a de sens précis une relation où figure une fonction transcendante (i). »

Cette critique est partiellement inexacte, parce que Fechner a en fait indiqué comment il procède pour obtenir une mesure de la sensation et de l'excitation : la question est plutôt de savoir si ses procédés sont irréprochables. De plus, des deux termes dont, selon M. Tannery, « aucun n'a de sens précis », il en est un qui a certainement un sens précis : c'est le deuxième, à savoir le logarithme de l'excitation multiplié par une quantité constante. M. Tannery objecte sur ce point que « l'excitation est un mot vague, sans valeur scientifique, si l'on ne définit pas, à chaque fois, la fonction absolument arbitraire qui doit servir à la mesurer (2) ». Mais il est toujours possible de donner cette définition, c'est-à-dire d'indiquer le système de mesure physique que l'on choisit. D'ailleurs il ne faut pas oublier que la quantité dont, selon Fechner, le logai'ithme est proportionnel à l'intensité de la sensation, n'est pas l'excitation mesurée par une unité quelconque, arbitrairement choisie, mais l'excitation mesurée par une unité égale au seuil. Or, si l'on emploie pour mesurer une excitation d'espèce quelconque deux systèmes difiercnts, on obtiendra dans les deux cas deux nombres différenls pour

(i) Dans Dclbœuf, ^. 109, no, clans Revue Scientifique, 2' série, tome VIII, p. 876.

(3) Ibid., p. 110, in. Revue Scientifique, Ibid.

exprimer une excitation déterminée, et deux nombres aussi pour exprimer le seuil correspondant, mais le rapport du nombre qui exprimera cette excitation déterminée au nombre i|ui exprimera le seuil dans le même système de mesure demeurera constant quel que soit le système.

Mais il reste de l'objection de M. Tannery un point qui est capital : il ne lui semble pas possible que la sensation puisse (■tre considérée comme possédant les propriétés des nombres, parce qu'elle ne peut pas être exprimée par un nombre, c'est-à-dire mesurée. « Quand, dit-il, on ne sait pas du tout ce que signifie la différence de deux sensations, comment peut-on bien parler de la dififérentielle d'une sensation ? Enfin que signifie l'intégration, la sommation des

différentielles de sensation quand on ne sait pas ce qu'est la somme de deux sensations, non plus que leur différence ( i ) . » — Cette idée, que la sensation ne peut pas être exprimée par un nombre, et que par conséquent elle ne peut pas être égale à un logarithme et que Ton ne peut pas y considérer des différentielles, se développe dans la deuxième lettre de M. ïannery. « Il me semble encore, dit-il, que les seules grandeurs auxquelles l'idée de mesure soit directement applicable sont celles dont on conçoit clairement l'égalité et l'addition : en fait, partout où l'on traite de la mesure des (juantités, qu'il s'agisse de longueurs, d'angles, de surfaces, de temps, de forces, on commence par appeler l'attention sur ce qu'on doit entendre par l'égalité et la somme de deux de ces quantités ; il n'est guère de traité didactique qui ne débute ainsi. Le caractère essentiel des grandeurs directement mesurables est l'homogénéité: ce qui vient s'ajoutera elles, l'H squ'elles augmentent, est absolument de la même nature que ce qui existait déjà : une longueur, une surface, le temps, ^oat de telles grandeurs ; lorsqu'on ajoute une longueur à

(.) Dans JJclbœuf. Éléinenls. etc., p. n3. Revue Scicnlifiquc, Ibid. P- 877-

une autre longueur, les deux choses ajoutées sont absolument de la même nature et de la même nature que leur somme. Ce caractère d'iiomogénéilé appartient nécessairement aux grandeurs directement mesurables, précisément parce que l'on ne peut comparer entre elles, pour les mesurer, que des grandeurs de même espèce (i). » Or M. Tannery juge qu'une sensation qui varie, en correspondance avec une variation de son excitation, manque d'homogénéité. « Une me semble pas, dit-il, qu'une sensation possède ce caractère d'homogénéité qui appartient essentiellement aux grandeurs mesurables. J'ai beau faire,... en restant à un point de vue purement subjectif, je ne conçois ni la somme de deux sensations, ni leur différence : lorsqu'une sensation grandit, elle devient tout autre, et ce qui est venu la modifier, dont je n'ai nulle idée, ne me paraît pas de la même nature que la sensation primitive. Que l'on tienne à la main un objet qui s'échauffe progressivement : la sensation se modifiera incessamment et se terminera en douleur cuisante ; on aperçoit bien que les termes extrêmes ne se ressemblent guère ; lorsque la douleur s'en mêle, d'autres nerfs, si je ne me trompe, sont mis enjeu. Cette différence de nature qui existe incontestablement entre deux sensations de chaleur causées par des excitations qui diffèrent suffisamment me paraît subsister, à un moindre degré, entre deux sensations intermédiaires (2). » Ainsi, les variations de la sensation qui correspondent à des variations de l'excitation seraient des variations qualitatives, et non pas de simples variations d'une quantité homogène.

Cette critique formule l'argument capital contre la mesure des sensations. Aussi elle a été reprise de différents côtés, soit sous la même forme, soit sous des formes un peu différentes. Pour mesurer Vinlensilé d'une sensation . dit Al. Renouvier,

(1) Dans Dclbœuf, Eléments, de, p. i3l'i-û. Revue scientifique, Ihid., p. 1019.

(2) Dans Dclbœuf, Eléments, p. i36. Dans Revue Scientifique, p. 1020.

(( il faudrait commencer par comprendre quand et comment deux sensations sont égales, ce que c'est qu'une sensation double d'une autre, et trouver le moyen de fixer l'unité de sensation, qui est indispensable pour que les sensations ajoutées les unes aux autres, ou retranchées les unes des autres, nous représentent des nombres. Voilà ce que nous voyons clairement n'être pas possible ( i ) ».

Mais Fechner, physicien et mathématicien avant d'être philosophe et psychologue, s'est rendu compte de la difficulté qui vient d'être signalée. Il a cru la résoudre en considérant une sensation quelconque comme formée par l'addition de différences égales de sensation à partir de zéro : à ces différences égales de sensation correspondraient des rapports égaux des excitations (loi de Weber), de sorte que la sensation serait une fonction de l'excitation correspondante. Cette fonction permettrait d'arriver à la mesure de la sensation par l'intermédiaire de la mesure de l'excitation. Fechner a choisi comme unité d'excitation la valeur du seuil, et comme unité de sensation la sensation qui correspond à une excitation égale au seuil multiplié par la base des logarithmes employés : le choix de ces unités est arbitraire, il n'a d'autre but que d'arriver à la formule de mesure la plus simple (2).

Plusieurs questions sont ici enjeu, et il faut les distinguer pour comprendre les critiques qui ont été dirigées contre la partie essentielle de la psychophysique et pour en fixer la valeur : 1° on peut admettre, soit d'une manière provisoire, soit d'une manière définitive, que les sensations possèdent un caractère quantitatif homogène qui est leur intensité, et chercher si l'on peut résoudre cette intensité en quantités infinitésimales et arriver par là à la mesurer; 2° on peut

(0 t M psychophysique appréciée d'après la doclrine mathématique de la mesure des (jrandeurs. Critique Philosophique, 7" année, I, p. i8a. (2) Voir dans la première parlio cic ce Iravail les chapitres I et VI.

s'appuyer sur la môme hypothèse, mais laissant de côté les quantités infinitésimales et la mesure indirecte, chercher à établir une mesure directe des sensations en choisissant les imités les plus commodes et en montrant comment une sensation se compose d'un nombre déterminé de ces unités; 3" on peut enfin rejeter l'hypothèse fondamentale de la psychophysique et soutenir que les sensations n'ont pas d'intensité, qu'elles sont de pures qualités, ou tout au moins que le jugement par lequel nous déclarons, par exemple, une lumière plus forte qu'une autre, ou une différence de lumière plus grande qu'une autre, ne nous renseigne pas sur les rapports quantitatifs des sensations correspondantes.

Fechner postule, comme un principe évident, que l'intensité de la sensation croît d'une manière continue et que cette grandeur continue peut se diviser arbitrairement en parties égales très petites, aussi petites que l'on voudra. Il faut que ce postulat soit légitime pour que l'on puisse parler de différentielles de la sensation et faire l'intégration de ces difi'érentielles. — Or, le postulat a été contesté. « Que l'excitation, dit M. Renouvier (quand, bien entendu, l'on réduit ce mot à exprimer le mode propre d'une loi physique, un fait de vibrations moléculaires par exemple), soit calculée au pomt de vue infinitésimal, quoiqu'il n'y ait certainement pas d'infinitésimaux mathématiques dans la nature, cela se comprend, attendu qu'il y a là du moins des quantités dont le nombre et la petitesse surpassent l'imagination, et auxquelles l'intégration est une méthode apphcable. Mais que la sensation soit également considérée comme formée de différences infinitésimales, le procédé est insoutenable, vu que tous les phénomènes psychiques, et les sensations, comme telles, sont donnés à l'état discret et discontinu quand on les compare les uns aux autres, et ne se produisent sensiblement que pour des intervalles finis de l'excitation (i). » — Stadler

(i) Critique Philosophique, 7= année, I, p. 180. i

a môme prétendu que, si la loi de Weber est vraie au sens où l'entend Fechner, c'est-à-dire comme reliant les différences absolues de sensation aux dinérences relatives d'excitation, il en résulte que la sensation croît d'une façon discontinue. En effet quand une sensation S est produite par une excitation E, si l'on fait croître l'excitation, la sensation ne commencera à croître elle aussi que lorsque l'accroissement d'excitation atteindra la valeur du seuil différentiel; tant que l'accroissement d'excitation sera inférieur à ce seuil, la sensation ne recevra aucun accroissement, d'après la loi même de Weber : donc, tandis que l'excitation croît d'une façon continue, la sensation croîtrait par sauts brusques, c'est-à-dire d'une façon discontinue. Par suite, il pourrait être légitime de parler de différences égales entre des sensations semblables, mais il serait impossible de passer de ces différences finies à des difféiences infinitésimales (i).

Fechner a au contraire affirmé que les sensations croissent d'une façon continue parallèlement aux excitations (2). Mais quelle que soit la valeur de l'objection de Stadler, qui n'est peut-être pas concluante (3), la discontinuité des sensations exclurait seulement le principe de mesure sur lequel s'est appuyé Fechner, puisqu'elle ne permettrait pas de considérer l'intensité d'une sensation comme une somme d'intensités infinitésimales ; mais elle n'empêcherait pas de considérer une sensation comme la somme de différences finies : il resterait seulement à s'assurer que ces différences sont égales. C'est à ce point de vue que se sont placés Delbœuf, Wundt

(1) Stadleu, Leber die Ableilunçi des psychopkysischen Gesetzes, Philos. Monatsiiefte, t. XIV, p. 219 sqq (1878).

(2) C'est sur cette hypothèse que repose son principe de mesure des sensations exposé dans Ehniente der Psychophysilc, T, p. 5/| ; voir en outre 11, p. 84.

(3) Un aiilrc adversaire de l-'cchner, F. -A. Millier, discute celte objcc- • tion, ctno la trouve pas concluante (Das Axiom der Psychophysilc, j). 23

et Kohlcr, et que Fechner a fini par se placer lui-même dans son dernier écrit psychophysique : Psycliische Maassprincipien{i). C'est la deuxième manière de mesurer l'intensité des sensations.

Delbœuf reproche à Fechner d'avoir mesuré la sensation indirectement et par l'intermédiaire d'une formule. Il faul, pense-t-il, trouver une unité de sensation et montrer comment, en se répétant, elle s'ajoute et finit par composer une sensation totale dont la valeur numérique est exprimée par le nombre des unités composantes. L'unité de sensation choisie par Delbœuf est, pour les sensations lumineuses auxquelles il a appliqué ce procédé de mesure, le contraste senti entre deux lumières ou deux teintes lumineuses quelconques, voisines ou éloignées. La différence entre deux teintes lumineuses peut être comparée à la diflérence entre deux autres teintes, et être jugée égale, ou plus petite, ou plus grande : sur ce fait repose la quatrième méthode psychophysique, ou méthode de Plateau, dont il sera parlé plus loin (ch. III, § 2). On peut donc dresser une échelle de teintes lumineuses telle que la différence entre la première et la deuxième paraisse égale à la différence entre la deuxième et la troisième, et ainsi de suite. On a ainsi une série de différences égales de sensation, et, si l'on a fait commencer les teintes sombres à une lumière égale à o, c'est-à-dire à l'obscurité complète, on peut dire qu'une sensation provoquée par une teinte claire est égale à un nombre d'unités de sensation qui est déterminé par le nombre des différences égales que l'on parcourt en allant de l'obscurité complète à cette teinte claire. La sensation étant ainsi mesurée par une unité de sensation, Delbœuf étabht une for-

([) Dans Philosophisctic Studien, IV, p. iGi-aSo. Ce volume porte la date de 1888, mais Fechner a été enterré le 31 novembre 1887. Dans ce dernier travail, Fechner ne renie pas son ancienne méthode de mesure; s'il substitue la considération des dilTércnccs finies à celle des diflerences infinitésimales, c'est en vue de rendre son exposition plus simple, et, comme il le dit, plus populaire.

mule psychophysique reliant l'excitation à la sensation, et qui importe peu ici (i).

Kohler rejette comme Delbœuf la méthode de mesure des sensations par le moyen des excitations, et choisit comme unités de sensation les différences qui sont jugées égales dans les recherches expérimentales. « L'unité de mesure, dit-il, n'est pas autre chose que la différence juste perceptible do sensation dans la méthode des petites variations de la sensation ; ou bien la différence également perceptible de sensation dans la métliode des différences égales. Dans les autres méthodes de mesure, on prend d'autres unités, ainsi la différence sur -perceptible de sensation, la différence sous-perceptible, etc. (2) » L'idée de Kohler est donc la même c[ue celle de Delbœuf, avec plus de généralité.

Cette idée avait d'ailleurs été exposée aussi par Wundt. « Nous pouvons, dit-il, nous représenter un accroissement de sensation de force quelconque comme composé d'accroissements de sensation juste perceptibles. Nous pouvons admettre que ces accroissements commencent au point où l'excitation extérieure est juste assez forte pour produire une sensation. Nous sommes alors en état d'exprimer par des nombres l'intensité de la sensation, qu'elle soit grande ou petite. Une sensation est deux, trois ou quatre fois aussi grande qu'une autre quand elle est composée d'un nombre deux, trois ou quatre fois aussi grand d'accroissements égaux de sensation. . . L'unité de mesure que nous avons choisie ici pour la sensation est l'accroissement juste perceptible de sensation (3). » — En outre, aux yeux de Wundt, ces différences juste percep-

(0 DEr.Bo^a■l^ Examen crilique, clc, p. 117 sqr|. Cf. Élémcnls ila Psychophysique, p. la/i, 125.

(3) Alfred Ivoiileu, Ueber die hauplsuchlichslea Versiiche einer malhemalischeii FormuUrung des psychophysischcn Gcselzcs von Weber, l'hilosophischc SlucUon, lit, p. 577 (188G).

(3) Vorlrmnfjen uber die Menschen- and Thierseele, a-' cdilion, p. 'M'),:\'^.

tibles sont nécessairement égales parce qu'elles sont juste perceptibles, car, si l'une était plus grande ou plus petite que les autres, elle serait plus grande ou plus petite que la différence juste perceptible, ce qui serait contraire à la supposition (i).

Il est vrai que Wundt et Rôhler ne pensent pas atteindre ainsi l'intensité réelle de la sensation, mais seulement son intensité apparente, c'est-à-dire l'intensité qu'elle semble avoir pour le moi dans le jugement d'aperception (2). Mais cela importe peu ici, et d'ailleurs Delbœuf regarde son procédé comme permettant de mesurer l'intensité réelle des sensations (3).

Cette conception de la mesure des sensations, que Fecbner n'a pas exposée le premier, mais qu'il accepte, a trouvé des adversaires aussi bien que la précédente.

Zeller, l'historien de la philosophie, reconnaît que « toute activité psychique a une certaine intensité. Mais, ajoute-t-il, on manque du mètre fixe que nous devrions posséder pour

(1) Lettre à la Revue Scientifique, d^nsDelhœiii, Éléments de Psychophysique, p. i3o. M. Paul Tannery a bien montré que cette raison n'est pas concluante : (( Il est trop clair, dit-il. que la supposition de M. Wundt est précisément que le minimum appréciable est constant, c'est-à-dire que les sensations différentielles correspondantes sont égales entre elles. » (Critique de là loi de Wc6er, Revue Philosophique, t. XVII, p. 21, i884).

(2) Voir plus loin, ch. III, S 9- l'exposition de la psychophjsique de Wundt.

(3) La même idée a été acceptée et développée par Gutberlet. et elle a été reprise par Wiener. Gutberlet accuse la doctrine de Fcchner d'être matérialiste et irréligieuse (dans Natur und Offenbarung, 1879 et 1880; d'après Fechner, Revision, p. 3 15) ; mais il admet la possibilité de mesurer les sensations, et il établit une formule de mesure pour son propre compte, en prenant comme unité la différence juste perceptible de sensation (Uebcr Messbarkeit psychischer Acte, Philosophisches .Talirbuch. t. \ . X L et surtout VIII, p. 21, 189.-1895). Quant à Wiener, il a employé la même unité pour la mesure des sensations de lumière (D.e EmpJ,ndungseinhell zum Messea der Empfindnngsstarke, Annalen der Physik und der Chemie, de Wiedemann, t. XLVII, p. 659, 1892).

pouvoif déterminer sa grandeur absolue. Cela n'est même pas possible pour les sensations, où cependant l'on devrait l'attendre le plus tôt. On pourrait peut-être chercher à employer comme unité de mesure pour chaque classe de sensations la valeur moyenne de la plus petite excitation qu'elles puissent nous faire percevoir, et à exprimer l'intensité de chaque sensation en multiples de la sensation juste perceptible qui lui correspond. Seulemei>t ces sensations juste perceptibles ne sont rien moins que des grandeurs connues et reconnues d'une manière universelle, fixes et immuables, comme elles devraient l'être cependant pour pouvoir servir de mètre commun à toutes les autres » (i). — Mais cette critique établit seulement que les unités psychologiques seraient pratiquement impossibles à retrouver. Or, Fechner avait déjà dit dans les Elemente, et il répète dans sa réponse à Zeller, que « l'intérêt de la mesure psychique ne réside pas dans son applicabilité pratique )) (2). Comme l'a reconnu un autre critique de Fechner, la difficulté de trouver des unités stables n'est pas le nœud de la question (3).

« A mon avis, dit J. von Kries, dans toutes les tentatives faites pour mesurer les grandeurs intensives de la vie spirituelle, il ne s'est agi de rien de plus que de transporter à ces grandeurs, d'une manière inconsidérée et injustifiée, ce qui est permis pour les grandeurs intensives de la physique (4). »

(1) Veber die Messung psychischei- Vorgcinge, Abliandl. d. Berl. Akad. d. Wiss. i88i, p. 6. Cf. la discussion de ce mémoire par Wundt, Pliil. St. I, p. a5i-2Co. Zeller a répondu k Wundt dans un deuxième mémoire (Einirjc wcilere Bemerkungea iiber die Messung psychischer Vorgaiige, A.bhandl., etc., 16 mars 1882), discuté également par Wundt, Phil. St. I, p. 463-'i7o.

(2) Révision der I [auplpunkle der Psychophysik, p. 333.

(3) J. V. Kries, Ueber die Messung inlensiver Grôsscn und ïibrr das sogenmmlc psyclwphysische Gcsetz, Vicrleljahrsschrirt fiir wissenschaftlichc Philosophie, VI, p. 257-294. (1882).

En elTel, loulcs les mesures physiques d'intensités, par exemple les mesures de vitesses et de lorces, se ramènent en dernière analyse à des mesures d'espaces, de temps et de masses, et dans cette réduction il faut que l'on puisse posi r l'égalité de choses non identiques et que cette opération présente un sens satisfaisant et conforme aux données de l'expérience. Par exemple, les vitesses de deux mobiles sont égales si ces mobiles parcourent des espaces égaux dans des temps égaux. Il n'existe rien de pareil quand on prétend, comme le fait Fechner, que deux différences de sensation sont égales. « Il faut d'abord poser la question préalable de savoir si ce que l'on dit a un sens, et lequel, quand on dit que le changement d'une sensation de S, à est égal au changement de S A: à S/, ou, ce qui revient au même, que la sensation Sm est tant de fois plus grande que la sensation S/î. Si l'on Y réfléchit sans prévention, on ne peut pas, à mon avis, refuser de dire que cette expression n'a pas de sens » (p. ayS). (( Si l'on charge une région de la peau avec 2 livres, puis avec 3, ensuite avec 10 livres, puis avec i5, les deux dernières sensations de pression sont j)lacées dc\ns un autre endroit de la série des sensations que les deux premières. L'un des accroissements est par suite complètement différent de l'autre et ils n'admettent aucune comparaison. L'affirmation qu'ils sont égaux n'a pas de sens. Ce n'est pas en fait autre chose que l'affirmation de l'égalité d'un son et d'une lumière » (p. 27/i).

C'est là un argument tiré de l'observation subjective. Boas présente le même argument en l'appliquant, non plus aux différences de sensation, mais aux sensations. (( Nous pouvons, dit-il, concevoir un son fort comme composé d'un certain nombre de sons faibles, mais, si l'on y regarde de près, oh' voit que cette addition concerne les excitations, et non les sensations. La sensation du bruit léger n'est pas contenue comme une partie dans la sensation du bruit fort, tandis que l'excitation rpii prodùit la sensation du bruyant peut être

composée d'une pluralité de petites excitations. Le résultat est le même pour toutes les sensations... Dans une lorte sensation de pression, on ne peut distinguer les sensations qui correspondent à des pressions plus faibles, quoique la pression elle-même puisse être composée de pressions plus petites (i). »

Des idées analogues sont exposées par Elsass (2), Mûnstcrberg (3), Ebbinghaus (4), et en France par M. Bergson. C'est ainsi que, pour M. Bergson, si Ton fait croître une excitation jusqu'à ce que la sensation correspondante devienne différente pour la conscience, le passage de la première sensation à la deuxième n'est pas comparable à une différence arithmétique (5). — De même F. -A. Miiller conclut, en s'appuyant sur les principes kantiens de la théorie de la connaissance, que le caractère de grandeur ne peut appartenir qu'à des objets, et nullement à la sensation, phénomène subjectif (6). — Elsass, dans un article postérieur à sa bi'ochure Uebev die Psychophysik, émet l'idée que les termes quantitatifs, quand ils sontappHqués à la sensation, ont un sens métaphorique. « Je ne vois pas, dit-il, comment on peut parler d'une sensation moindre de chaleur là où il existe seulement une sensation de moindre chaleur. Que dans le langage ordinaire nous parhons sans scrupule du renforcement ou de l'affaibhssement de la sensation comme d'une modification quantitative, cela montre seulement que nous employons au figuré le

(1) Boas, Ueber die Grundaufgabe der Psychophysilc, Archiv de l^flafrcr t. XXVIII, p. 508 (i882j.

(2) Elsass, Ueber die Psychophysilc, p. 5o sqq (1886).

(3) MiiNSTERBERG, Neuc Griindlegung der Psychophysilc, Beilriigc zur experimenlellen Psychologie, lit, p. 3 sqq (1890).

(4) Eddinghaus, Ueber négative Empfindungswerle, Zoitschrifl C. Ps. u. Ph. d. Sinnesorg. I, p. 822 sqq (1890).

(5) BencsoN, Essai sur les données ininiédiales de In conscience, p. 4o (1889). ^

(6) F. -A. MuLLEn, Das Axiom der Psychophysik, 1882.

concept de quantité, comme on parle aussi d'une intelligence grande ou petite (i). » — De même cnfm R. W'ahle nie l'existence de l'intensité dans les sensations, s'élève avec vivacité contre la distinction traditionnelle de l'intensité et de la qualité, et interprète l'égalité des sensations dans le sens qualitatif. « On peut, dit-il,parler d'une égalité de sensation; cela signifie que les sensations peuvent se remplacer réciproquement sans que l'on remarque aucune différence; mais il n'entre pas là l'idée que les sensations sont égales quantitativement (2). »

Déjà M. Pillon avait soutenu l'un des premiers que les prétendues intensités psychologiques ne sont pas mesurables, et il avait même énoncé avant Elsass, et presque dans les mêmes termes, l'idée que les termes quantitatifs appliqués à des sensations, à des sentiments et à d'autres états psychologiques, n'ont qu'un sens métaphorique (3). M. Pdlon commence par montrer que le nombre s'apphque en premier lieu aux choses discrètes et discontinues (psychiques ou physiques), puis s'étend grâce à la mesure aux grandeurs continues, d'abord aux grandeurs géométriques, puis, par l'intermédiaire des grandeurs géométriques, aux grandeurs mécaniques. Il distingue ensuite dans les quahtés sensibles le facteur physique, lequel est un mode du mouvement, et le facteur psychique, qui n'est autre que la sensation ; et û se demande si l'idée de mesure et de degrés peut s'étendre du physique au psychique, si, quand nous supposons des degrés d'intensité dans nos sensations, dans nos sentiments, dans nos passions, le mot de degré prend un sens mathématique.^ Sa conclusion est la même que celle d'Elsass, mais, arrêté

(1) Elsass, Die Deutung der psychophysisclicn Gesclzc, l>hilosophisclic Monalshcftc, t. XXIV, p. i/i3, 18S8.

(2) R. Wahlc, Dus Ganze der Philosophie md ihr Ende, p. 190, iSgi

(3) A propos de la notion de nombre, GrilLquc Philosophique, 1882, I, p. 38o sqq.

par je ne sais quel scrupule, il ne l'énonce qu'avec réserve et ne l'applique même pas formellement à toutes les sensations. « J'incline, dit-il, quant à moi, très fortement à penser que ces termes de degrés, de quantités, même celui de grandeur, appliqués à des sensations telles que la sensation de chaleur, à des sentiments tels que le plaisir et la douleur, à des passions telles que l'amour et la haine, à des états moraux tels que la bonté, la vertu, la méchanceté, le vice, sont purement métaphoriques. Il est certain qu'ils ne peuvent être entendus au sens propre, qui serait le sens mathématique. Qu^est donc ce sens vague qu'on leur donne et qu'on ne peut essayer de déterminer et de préciser sans sourire, si ce n'est un sens figuré ") Si l'on ne doit pas prendre ces termes à la lettre, que sont-ils, sinon des métaphores fournies par les mathématiques à la langue de la psychologie .3 ( i ) »

Ainsi, en fî.n de compte, les adversaires de Fechner développent sous des formes diverses l'idée brièvement indiquée par M. J. Tannery et soutiennent que la raison pour laquelle on ne peut pas mesurer les sensations est que la prétendue intensité des sensations n'existe pas. Nous sommes amenés par là à discuter l'hypothèse implicite qui forme le fondement réel de la psychophysique, c'est-à-dire cette idée, admise si facilement par Fechner et par un très grand nombre de psychologues, que la sensation possède un caractère quantitatif qui est son intensité, et que nous pouvons apprécier l'égalité ou l'inégalité de deux sensations en comparant les excitations qui les produisent.

J'ai déjà signalé (première partie, chap. premier) l'obscurité de l'idée d'intensité psychologique chez Fechner (2). Il distingue dans les sensations la qualité et la quantité, ou

(i) Ibul., p. 388.

(a) Celle obscurité avait été conslaléo jadis par Ward {An allempt lo interpreL Fcchner's law, Mind, I, p. 40/1, 1876), puis par Bradlcy (Wliat do we mean by tlie inlensily of psycldcal slales? Mind, 1895, p. i).

force, ovi intensllé, et oppose ces deux caractères l'un à l'aulro comme s'ils répondaient à des idées parfaitement claires. Mais on trouve çà et là dans ses écrits des passages qui prouvent que son idée de l'intensité des sensations est demeurée confuse. « La grandeur des valeurs positives (données pour les sensations par la formule logarithmique) mesure, dit-il, l'élévation au-dessus de ce point (du point nul, c'est-à-dire du point où la sensation commence à être perceptible) ou la force avec laquelle la sensation entre dans la conscience (i). n L'intensité de la sensation serait donc, si l'on creuse un peu le sens de ce passage, la force avec laquelle la sensation s'impose au sujet, et par suite la force qu'il faudrait employer pour chasser la sensation par un effort volontaire qui réussirait à en détourner complètement l'attention, ou encore la force d'inhibition que devraient déployer d'autres états de conscience pour que la sensation restât inaperçue. — Dans une lettre à Preyer, Feclmer identifie la force des sensations avec le degré de conscience dont elles sont affectées, a II me semble, dit-il, que c'est une belle propriété de la formule de mesure, qu'elle donne... avec la mesure de la clarté de la conscience {Bewusstseinshelligkeit), une mesure delà profondeur de l'inconscience (2). )> — Enfin dans In Sachen on voit apparaître une troisième conception à propos de la méthode psychophysique de mesure des quantités psychiques. « D'après une remarque intéressante de Hering, deux points placés sur le papier à une certaine distance horizontale l'un de l'autre paraissent plus éloignés l'un de l'autre si l'on intercale entre eux une série de points que si l'espace intermédiaire reste vide, comme on peut s'en convaincre immédiatement en plaçant l'une au-dessous de l'autre une ligne horizontale vide et une ligne horizontale ponctuée, mesurée

(i) El. (I. Ps., II, [). 3i). Les mots soulignés ici ne sont pas soulignés par Fechner.

(9.) Wissenschaflliche Bricfc, etc., p. ao ( i3 jaiivior i87'i).

par la même ouverture de compas. Puisque les deux lignes correspondent à la même ouverture de compas, elles sont physiquement égales, tandis qu'elles sont psychiquement inégales. On pourrait établir entre l'impression psychique de la grandeur et la mesure physique une relation fonctionnelle, en allongeant la distance vide ou en raccourcissant la distance ponctuée jusqu'à ce qu'elles parussent égales à l'œil, et l'on obtiendrait par là une relation fonctionnelle entre l'égalité psychique, qui j)eut être appréciée par l'esprit, et l'inégalité physique, qui peut se mesurer extérieurement (i). )) Ainsi la longueur apparente d'une ligne est pour Fechner une quantité psychique, et par suite on peut .songer que l'intensité apparente d'une lumière ou d'un son est aussi ce à quoi il pense quand il parle de l'intensité des sensations. — Voilà donc trois conceptions différentes de l'intensilé des sensations. D'ailleurs il est vraisemblable que Fechner les aurait rejetées, et qu'il a eu le plus souvent dans l'esprit une quatrième conception. En effet, ses lois psychophysiques relient trois termes : l'excitation, l'activité psychoiDhysique et l'intensité des sensations ; et la loi dernière de la psychophysique interne relie l'intensité de la conscience totale à l'activité psychophysique correspondante. Or, l'excitation trouve en fm de compte sa mesure générale dans la force vive dont elle est la manifestation ; il en serait de môme de l'activité psychophysique, si l'on possédait les données nécessaires pour l'exprimer en termes de mécanique, et Fechner a même cherché à transformer dans ce sens sa formule fondamentale (2) : dès lors il est visible que l'intensité psychologique a dû être pour lui quelque chose d'analogue à la force vive, une sorte de force vive psychique, si l'on peut s'exprimer ainsi, ou tout au moms le pendant psychologique de la force vive. — Gomme

(1) In Suchen, p. 25, 36. .

(2) In Sachcn, p. 30/1-210, M. Foucault.

la

je ne veux pas attribuer à Fechner des opinions qu'il eût peut-être rcpoussces, je dois dire que ces quatre conceptions diflerenles de rintensilc psychologique n'apparaissent chez Fechner qu'à l'état de tendances : mais ces tendances multiples et divergentes suffisent à prouver qu'il n'a pas soumis à un examen suffisant l'idée d'intensité, c'est-à-dire que cette idée est restée confuse dans son œuvre. Il n'a pas séparé ces diverses conceptions possibles de l'intensité psychologique, ou plutôt il a identifié là où il aurait fallu distinguer.

Pourtant les méthodes psychophysiques sont d'un usage courant, tout le monde a eu occasion de porter des jugements analogues à ceux que l'on sollicite des sujets, et, quand on demande à un sujet de comparer deux excitations ou deux différences d'excitations, il n'a pas coutume d'être embarrassé pour donner le résultat de cette comparaison. C'est la réponse que fait Fechner (i) à la critique de J. von Kries citée plus haut. Mais cette réponse est insuffisante, car, s'il est certain que le jugement psychophysique a un sens, il n'est pas du tout certain qu'il porte sur l'intensité des sensations^. Il est plutôt hors de doute que les quantités dont nous déclarons qu'elles sont égales ou inégales sont les quantités physiques. — Si je compare l'une à l'autre deux lignes horizontales tracées sur le papier devant mes yeux, et si je les déclare égales bien qu'elles diffèrent d'une faible quantité, mon jugement ne signifie pas pour moi que mes deux sensations sont égales, mais que les deux lignes extérieures sont égales. Si je compare deux teintes grises sur un disque rotatif et si je déclare que je ne vois pas de différence entre elles, cela ne signifie pas que je regarde mes deux sensations de lumière comme ayant une intensité égale, mais bien que je regarde les éclaircments objectifs comme égaux l'un à l'autre. Si je compare deux sons ou deux poids et si je porte des jugements

(i) Révision, etc., p. 333.

analogues, ce n'est pas à mes sensations que je songe, mais à leurs causes extérieures. Le sens de ce jugement est particulièrement clair dans le cas où il porte sur des poids : car, si je veux contrôler l'exactitude de mon appréciation, c'est à la balance et non à la conscience que je demande ce contrôle. — Quand il s'agit de comparer des différences existant entre des couples d'objets ou d'excitations, le sens des jugements est le même. Lorsque je compare trois couronnes lumineuses placées sur un disque rotatif, et que je m'applique à donner à la couronne intermédiaire une valeur moyenne, je me demande si la différence entre la première et la deuxième est égale à la difi'érence entre la deuxième et la troisième, et je songe aux différences des excitations, non à des différences entre les sensations. Si de même je cherche à déterminer par la vue une longueur qui diffère également de deux longueurs données, je ne suis satisfait du résultat que lorsque la différence entre la plus grande ligne et la ligne moyenne me semble égale à la différence entre la ligne moyenne et la plus petite : je ne songe pas à égaliser des différences de sensations. — Ainsi le jugement psychophysique concerne les objets, et non pas nos sensations. S'il arrive qu'un sujet ou qu'un psychophysicien déclare qu'une sensation ou une différence de sensation est égale à une autre, ou plus forte qu'une autre, ce jugement exprime d'une manière inexacte l'acte mental qu'il énonce. En fait d'ailleurs les personnes qui se soumettent aux expériences de psychophysique n'ont pas coutume de parler de la force de leurs sensations : elles déclarent que cette teinte grise est plus claire ou plus foncée que cette autre teinte, que ce poids est plus lourd ou plus léger que cet autre, etc.

On peut dire, il est vrai, et c'est l'idée de Wundt (i), que nous n'apprécions les quantités objectives que par le moyen

(0 « D'aprùs l'intensité des sensations nous apprécions la force des excitations sensorielles externes. >, (Physiol. Psychol., li>' Aull. I, p. 33a.)

des quantités subjectives, l'intensité de la lumière extérieure que par l'intensité de la sensation correspondante. C'est, en effet, un problème psychologique de savoir comment nous apprécions les quantités objectives, mais c'est en donner une solution arbitraire, et en tout cas bien liàtive, que de prétendre que notre appréciation des rapports quantitatifs des choses traduit simplement une appréciation des rapports quantitatifs de nos représentations. Le réalisme radical d'une telle hypothèse suffirait à la rendre suspecte. D'ailleurs ce n'est évidemment pas d'après des rapports extensifs de nos états de conscience que nous percevons la grandeur, la position et la distance des corps : pourquoi donc la perception des intensités objectives serait-elle due à des rapports intensifs de nos états de conscienceP Les nombreux psychologues qui, à la suite de Fechner, distinguent rapidement dans les sensations la qualité et la quantité ou intensité, s'appuient implicitement sur ce principe non formulé, que la quantité de l'excitation passe dans la sensation. Mais, si l'on faisait l'application de ce principe aux sensations que Fechner appelle extensives, on arriverait à une conséquence absurde, montrant bien la fausseté du principe. Si l'intensité de la lumière objective se retrouve dans la perception de lumière, il faudrait croire que la longueur de la ligne perçue par la ATie ou le toucher se retrouve dans la perception visuelle ou tactile, ce qui serait absurde. Si la quantité extensive ne passe pas de l'excitation à la sensation, il n'y a pas de raison ^jour que la quantité intensive y passe. D'une manière générale, il ne faut pas croire que la représentation d'une intensité est nécessairement une intensité parce qu'elle est la représentation d'une intensité. Il ne résulte pas de là qu'elle n'a pas de caractères quantitatifs, mais elle ne les a pas parce que son objet les a.

Les tentatives faites par Fechner et beaucoup d'autres pour mesurer, directement ou indirectement, l'intensité des sensations, sont donc stériles parce que celle prétendue

intensité n'existe pas, et que par suite la sensation ne grandit en intensité ni d'une manière continue, ni d'une manière discontinue (i).

§ 5. — Fecliner a-t~il formulé correctement la loi de Weber ?

S'il est vrai que l'intensité des sensations n'existe pas, du moins au sens où l'a conçue Fechner, il est évident que la loi de Weber est inadmissible sous la forme que Fechner lui a donnée. — Ce reproche a d'ailleurs été adressé à Fechner par ses premiers critiques, et appuyé par des arguments divers.

Pour simplifier la discussion, considérons seulement les laits établis par la méthode des difTérences juste perceptibles. Tout ce que cette méthode établit, abstraction faite des écarts de la loi, c'est que, si la diflérence relative entre deux excitations de valeur quelconque est juste perceptible, ce degré de juste perceptibilité se retrouvera dans l'échelle entière des excitations, quelle qu'en soit la valeur absolue, pourvu que la différence relative reste constante. Mais quelle est la signification psychologique de ce fait expérimental ?

Fechner l'interprète comme prouvant que les différences juste perceptibles sont des différences égales de sensa-

(i) C'est pourquoi je me borne à signaler divers travaux dont les mérites ne sont pas niables, mais qui ont le défaut commun d'admettre, comme une vérité au-dessus de toute discussion, comme le véritable axiome de la psycliophysiquc, l'existence de l'intensité des sensations. Tel est le cas pour les études de Radakovic (Ueber Fechner' s AbleiLungcn der psychophysischen Massformel, Vierteljalirschrift iur wissonschaftiiciic Philosophie, 1890, p. 1-26) et de Dittenberger (Ueber das psyclwpliysische Gcselz , Archiv fiir systematisclie Philosopiiic, II, p. 71-103, iSgO). Ces auteurs montrent ordinairement des dllRcultés réelles dans les Ihéories de Fechner ou des autres psychophjsiciens, mais leurs critiques n'atteignent pas le point essentiel.

— lS'2

lion (i), et par suite il entend ainsi la loi : quand les rapports des excitations sont égaux, les diflerences arithmétiques des sensations correspondantes sont égales. Mais, pour que cette interprétation fût légitime, il faudrait : i" que les différences juste perceptibles fussent des différences entre les sensations ; 2° que ces différences juste perceptibles entre sensations fussent égales au sens arithmétique.

Plusieurs critiques de Fechner. admettant que la première condition est remplie, ont nié que la deuxième le fût aussi. C'est ainsi que Brentano et Hering soutiennent que des différences juste perceptibles entre sensations ne sont pas des différences égales.

Brentano pense que les différences juste perceptibles entre sensations sont égales, non pas en valeur absolue, mais en valeur relative, c'est-à-dire sont proportionnelles aux intensités absolues des sensations entre lesquelles elles existent (2). Si donc on appelle rfE la différence d'excitation juste perceptible par rapport à l'excitation E, J S et S la différence de sensation et la sensation correspondantes, la formule de la loi de Weber serait pour Brentano :

f^S dE — le

s ~ E tandis qu'elle est pour Fechner :

clE

Cette formule de Brentano est d'ailleurs celle à laquelle Plateau était déjà arrivé de son côté, d'une manière hypolhé-

(i) Cette idée de Fecliner est qualifiée d'heureuse (GluckUchc Gedanke) par Exner (Physiologie der Grosshirnrinde, dans Hcrmann's Handbuch dcr Physiologie, vol. II, 2-= partie, p. 319). C'est en tout cas une .dee capitale de la doctrine de Fechner.

(3) Brentano, Psychologie vom einpirischen Standpunkle, p. 90 (187/1). (D'après Fechnor, In Sachen, p. 2/1 et /i:j.)

tique, et d'où il a tiré, pour mesurer les sensations en fonction des excitations, une formule qui importe peu ici. « Chacun sait, dit-il, que l'eflet d'une gravure demeure sensiblement le même, soit qu'on regarde cette gravure à la lumière du jour, soit qu'on la considère à la lumière d'une bougie, à celle d'un bec de gaz ou même à celle du soleil ; ces éclairements si différents n'apportent pas de changement bien notable dans les relations entre les parties claires et les parties ombrées, à moins toutefois que l'imagination ne supplée aux altérations de l'effet général. » Mais ce fait s'expliquerait aussi bien dans l'hypothèse de Fechner que dans celle de Plateau ; aussi Plateau ajoute en note : (( La formule de Fechner conduit à cette conséquence que, lorsque l'éclairement commun Avarie, ce sont les différences des sensations qui demeurent constantes ; il m'a paru plus rationnel, pour rendre compte du maintien de l'effet général de la gravure, d'admettre a priori la constance des rapports, et non des différences, entre les sensations (i). »

llering dirige sa critique contre la loi de Weber entendue d'une façon spéciale. Selon Hering la loi se formulerait ainsi : quand les différences entre les excitations sont égales en valeur relative, nous avons des différences égales de sensation, c^est-à-dire que nous jugeons les différences d'excitation égales en valeur absolue. Et Hering affirme résolument que cette proposition est fausse. « Si, dit-il, je prends dans la main un poids de loo grammes, j'ai la sensation d'une certaine lourdeur; si je prends dans l'autre main un poids de looo grammes, j'ai la sensation d'une lourdeur beaucoup plus grande. Si maintenant j'ajoute loo grammes aux loo grammes et i ooo grammes aux i ooo grammes, l'accroissement relatif est égal des deux côtés, et par conséquent l'accroissement de sensation devrait être égal aussi

(!) Pla-. •EAU, Sur la formule de la loi psycltophysujuc. Bulletins do l'Académie l\ovalo (le Belgique, 33" année, p. 38» (187a).

d'après Fecliner, c'est-à-dire que les i ooo grammes ajoutés d'un côLé devraient me donner le même accroissement apparent de poids que les loo grammes de l'autre, et je devrais tomber dans l'illusion que le poids a été accru d'une quanlilé égale des deux côtés. Mais chacun reconnaîtra, et au reste pourra s'en convaincre par l'expérience, que ce n'est pas ù beaucoup près le cas. Il nous semble plutôt que l'accroissement de poids est petit d'un côté, et très grand de l'autre ( i ). » — Visiblement Hering a raison : la loi telle qu'il l'entend est "fausse. Mais Wundt a soutenu que cette façon d'entendre la loi doit être distinguée de celle de Fechner, et que d'ailleurs rinterprétation de Fechner et celle de Hering sont illégitimes l'une et l'autre. On aurait donc trois lois pour lesquelles serait réclamé le nom de loi de Weber :

1° La loi de Hering : quand les différences relatives des excitations sont égales, nous jugeons ces différences égales en valeur absolue ;

2" La loi de Fechner : quand les différences relatives des excitations sont égales, les sensations correspondantes diffèrent de quantités égales en valeur absolue (l'intensité des sensations est alors distinguée de l'intensité apparente des excitations) ;

3° La loi de Weber : quand les différences relatives des excitations sont égales, les différences des sensations sont également perceptibles {gleichmerklich), c'est-à-dire que nous ne savons rien sur l'intensité réelle qui appartient aux sensations, ni sur la valeur réelle de leur différence, mais que la différence entre les sensations nous paraît alors avoir une valeur constante, bien qu'elle puisse en réalité avoir une autre valeur (2).

La distinction faite par Wundt entre la loi qu'il appelle

(1) Heiuno, mémoire cité, Acacl. des Se. de Yietmo, vol. LXXH (3"seclloii), p. 323, 32/1 (1875).

(2) WuPiDï, Uebcr das Webcr'schc Geselz, P\n\. St., II. p. 5 cl suivantes

loi de Fechner et celle qu'il appelle loi de Vi'eber revient à dire que Fechner n'a pas formulé correctement la loi révélée par les expériences de Weber et par les siennes. Quant à la distinction de la loi de Fechner et de la loi de Hering. elle est très claire si l'on pose en principe que l'intensité des sensations n'est pas identique à l'intensité apparente des excitations, mais Hering a précisément identifié l'intensité des sensations avec l'intensité apparente des excitations. Plateau, Delbœuf et bien d'autres en ont fait autant. Le passage déjà cité de Fechner [In Sachen, p. 25, 26) leur en donne le droit, et Fechner n'a d'ailleurs nullement protesté contre cette interpi-étation. Il aurait pu cependant déclarer que nous saisissons par la conscience l'intensité ou force de nos sensations, et que cette quantité que nous apprécions ainsi subjectivement diffère de la quantité que nous attribuons aux objets ou de l'intensité ajaparente des excitations. Mais il n'a pas fait cette distinction, précisément parce que l'idée d'intensité psychologique est demeurée confuse pour lui.

Langer adresse aussi à Fechner le reproche de tirer des faits expérimentaux ce qu'ils ne contiennent pas : « La loi de Weber, dit-il, affirme que des rapports égaux d'excitation existent lorsque les différences d'excitation sont juste perceptibles, elle ne parle donc absolument pas des grandeurs égales des différences de sensation qui doivent correspondre aux différences juste perceptibles d'excitation (i). » La loi de Weber serait simplement une relation entre le physique et le physique, entre la valeur absolue des excitations et la valeur des différences juste perceptibles d'excitation, et Fechner aurait d'une façon arbitraire conclu à une relation entre le physique et le psychique, entre les rapports des excitations et les différences des sensations. Langer voit d'ailleurs, avec Hering, la preuve que l'interprétation de Fechner est fausse dans ce fait que la loi de Weber au sens de Fechner devrait nous con-

(r) Lancer, Die Grundlagen dcr Psychophysik, p. i/| (1876).

tluire à regarder comme égales des quantités qui ne sont manifestement pas égales et que nous ne confondons jamais.

Un même argument négatif se retrouve donc, accompagné d'idées positives variables, dans les critiques de Brcnlano, Hering et Langer : c'est que les expériences psychopliysiques ne prouvent pas que des différences égales entre les sensations correspondent à des rapports égaux entre les excitations. Cet argument est juste : rien ne prouve que les différences juste perceptibles, en admettant qu'elles sont des différences entre les sensations, sont égales entre elles. Mais, si l'on se place dans la même hypothèse, rien ne prouve que ces différences sont proportionnelles aux intensités absolues des sensations, comme le croient Plateau et Brentano, ou bien qu'elles sont proportionnelles aux différences absolues entre les excitations, comme le soutient Hering, ou bien que l'esprit les aperçoit comme égales entre elles bien qu'elles soient en réalité proportionnelles aux intensités absolues des sensations, ainsi que le suppose Wundt. En un mot, dans ces tentatives pour passer des expériences psychophysiques à des conclusions concernant l'intensité des sensations, on ne trouve que des hypothèses arbitraires.

Il est inutile de pousser plus loin cette exposition historique des critiques dirigées contre la façon dont Fechner conçoit la loi de Weber. Le vice capital de cette conception consiste à admettre que les différences qui sont en jeu dans la loi de Weber sont des différences d'intensité entre les sensations. Des deux conditions nécessaires pour que les faits expérimentaux puissent être interprétés à la façon de Fechner. la seconde n'a de sens que si l'on admet la première, mais la première est inadmissible: les différences juste perceplibles auxquelles on a affaire quand on emploie la méthode de ce nom sont des différences entre les excitations. On pose successivement sur la main d'un sujet deux poids peu différents l'un de l'autre, et on lui demande s'il trouve une différence ; s'il n'en trouve pas, on fait croître l'un des deux poids

— iSy —

par petites quantités jusqu'à ce que le sujet sente une différence. On arrive ainsi à déterminer une différence juste perceptible. Le jugement par lequel le sujet déclare que l'un des poids est plus lourd que l'autre ne signifie pas que l'une des perceptions est plus forte que l'autre, il n'a pas d'autre sens que son sens littéral, il signilie que l'un des poids est plus lourd que l'autre (i). — Sans doute, si nous pouvons porter ce jugement, c'est que nos deux perceptions se distinguent l'une de l'autre par quelque caractère ; tant que nous jugeons les deux poids égaux, bien qu'ils ne le soient pas, les différences qui existent probablement entre les deux perceptions demeurent inconscientes. Mais affirmer que ces différences sont des différences arithmétiques est absolument arbitraire. Beaucoup d'autres hypothèses sont possibles, et, comme elles tiennent compte de faits que Fechner néglige, c'est parmi ces hypothèses que doit se trouver la vérité. Quand nous soulevons deux poids différents, dit Hering dans une lettre à Fechner, <( le poids le plus léger est élevé plus rapidement que le poids le plus lourd, et nous distinguons très bien le mouvement le plus rapide et le mouvement le plus lent du bras soulevé (2). » G.-E. Millier et Schumann ont fondé toute leur théorie de la perception des poids soulevés sur cette hypothèse, que nous apprécions les poids d'après la vitesse avec laquelle nous les soulevons (3) . — Aux trois formules de la loi de Weber qui ont été distinguées par Wundt (formules de Weber, de Fechner et de Hering), il faut donc en ajouter une quatrième, que j'ai essayé de déterminer au début de ce chapitre comme donnant seule le sens empirique de la loi. Nous percevons d'une façon régulière

(1) Cf. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, ch. I. notamment p. 3i sqcj.

(2) Dans Feciineu, In Sachen, p.

(3) G.-E. MuLLEU et Schumann, Ucbcr die psychologischen Grundlayen Vergleichung gehobener Gewichte, Archiv de l^lUigcr, t. XLV, p. 87.

ou constante, non pas les diflërences absolues, mais les dilTérences relatives des excitations ; autrement dit, quand les diilerences relatives des excitations sont constantes, il y a dans la perception de ces diflërences un élément constant.

Ainsi les critiques de Fechner ont bien compris que son interprétation de la- loi de Weber est inacceptable, mais ils n'en ont pas donné la véritable raison. Cette raison est la même qui rend vicieuse sa conception de l'intensité psychologique et qui fait la faiblesse de tout son système psychophysique : c'est que le jugement par lequel nous comparons au point de vue quantitatif deux objets extérieurs, le jugement psychophysique, ne porte pas sur des quantités psychologiques, mais a pour but d'étabUr une relation entre des quantités physiques. Je ne crois pas cependant que l'on doive ; conclure de là, avec Ilering, que la loi de Weber est fausse : • des expériences cent fois refaites et variées ont montré que le fait expérimental mis en lumière pour la première fois par -j Weber est exactement observé. Je ne crois pas davantage que l'on doive conclure avec Langer que la loi de Weber n'est qu'une relation entre le physique et le physique : un t fait psychologique est engagé dans cette relation; autrement! on ne pourrait pas parler de différences perceptibles, juste • perceptibles, imperceptibles, etc. Fechner est demeuré, avec • raison, malgré toutes les critiques, inébranlablement con- vaincu que la loi de Weber intéresse la psychologie. Il a eu i tort d'interpréter les faits d'une manière trop simple, et au i| fond de croire que le monde psychologique se modèle sur le monde physique : de là dérive sa conception fausse de la loi de Weber, de là dérive aussi son idée fausse d'une science * mathématique ayant pour objet les rapports des intensités physiques avec les intensités psychiques.

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