CHAPITRE IV
Si l'on nie l'intensité des sensations, ou, ce qui revient a même, si l'on n'en tient pas compte, il reste deux façons possibles d'interpréter les faits d'expérience établis par Weber et Fechner : on peut les rattacher aux conditions corporelles dans lesquelles se produit la perception, ou bien aux conditions spirituelles. On pourrait donc reconstruire la psychophysique comme une théorie j)hysiologique ou comme une théorie psychologique.
§ I. — Elsass.
En fait, il n'existe pas de reconstruction physiologique de la psychophysique, c'est-à-dire du système de faits, de lois et d'hypothèses ayant pour but d'expliquer que nous portons un jugement sensiblement constant sur la différence de deux excitations quand le rapport de ces excitations est constant. Les hypothèses de Bernstein, G.-E. MûUer, F. -G. Mulleret auttes n'ont pas en effet ce caractère, puisque, malgré les réserves des auteurs sur les théories de Fechner, ces hypothèses sont toutes subordonnées à l'affu-mation de l'intensité des sensations. Il est vrai qu'il suffirait de renoncer à cette affirmation pour transformer ces théories en des théories physiologiques de la psychophysique : mais celle renonciation
— aSi —
n'a pas eu lieu, de sorle que tous les physiologistes précédemment nommés sont des disciples de Fechner. Un seul des critiques de Fechner, en même temps qu'il nie l'intensité des sensations, énonce une hypothèse de nature physiologique en vue d'expliquer la loi de VVeber: c'est Elsass. Il réduit la loi du seuil à une loi de frottement : l'homme, en tant qu'il sent, est comparable à une balance, mais c'est en même temps un observateur qui constate les mouvements de la balance. Or dans toute balance, il y a un frottement, en raison duquel un poids trop petit placé sur un plateau ne suffit pas pour entraîner le plateau. De même une excitation trop faible ne suffit pas à dégager l'impression psychophysique nécessaire à l'existence d'une sensation. La loi de Weber serait une loi de frottement analogue à la loi du seuil (i).
Mais cette idée d'Elsass ne forme pas à proprement parler une théorie i^hysiologique de la psychophysique. Outre que la constance du seuil différentiel relatif ne s'expliquerait peut-être pas parle frottement ou par la résistance nerveuse aussi facilement que le seuil d'excitation, l'hypothèse d'Elsass se réduit à recommander une voie dans laquelle il pense que l'on peut trouver la solution du problème psychophysique.
§ 2. — La théorie physiologique d'Ebbinghaas sur les sensations de lainière.
EbHinghaus a cherché à expliquer que, dans la perception de la lumière, la sensibilité atteint un maximum pour les excitations moyennes et décroît des deux côtés pour les excitations faibles et fortes (2). D'abord cette théorie s'api^uie sur l'hypothèse difficilement acceptable que la sensibihté ne
(0 Elsass, Uebcr die Psychopliysilc, p. Sg sqq. (188G). (a) Eb,„«ghaus, Ueberden Grand derAbweicInmçien vondem Wcbersclien Oesetz bel Lwhlempfindungen, Archiv de Pflûger, l. XLV, p. ii3-i33
présenlcrait pas de variations individuelles chez les dlfl'érenls hommes. D'autre part, conformément à la théorie de Ilering. Ebbinghaus admet que la modification produite par l'action de la lumière sur la rétine consiste dans une transformation chimique : des composés complexes sont dissociés, des composés plus simples sont formés, et l'énergie ainsi rendue libre agit comme excitation sur les nerfs optiques. De plus, selon qu'un accroissement égal d'excitation est ajouté à une excitation antérieure faible, moyenne ou forte, son action sur les décompositions chimiques est différente, relativement faible pour les excitations extrêmes, relativement forte pour les excitations moyennes, de manière à atteindre toujours im maximum. Enfin la grandeur des décompositions produites dans la rétine par la lumière serait proportionnelle aux logarithmes des excitations externes, et les dissemblances qui existent entre les sensations, et auxquelles seules, selon Ebbinghaus, peut s'appliquer la mesure (i), seraient proportionnelles aux différences des décompositions correspondantes. Il m'est difficile de voir dans cette théorie autre chose que des hypothèses arbitraires combinées avec l'énonciation de faits psychologiques connus en termes de physiologie.
Ainsi la psychophysique n'a pour ainsi dire pas évolué dans le sens physiologique. Je ne veux pas dire que les conditions physiologiques de la perception n'ont pas été l'objet I de travaux fructueux : au contraire, on a fait dans ce domaine ! de recherches d'importantes découvertes, notamment en ce : qui concerne le toucher, et les hypothèses physiologiques t abondent sur la perception de la lumière et des couleurs, mais aucune de ces découvertes ou de ces hypothèses n'intéresse la psychophysique dans le sens étroit du mot, aucune i n'a contribué à expliquer les faits découverts par Weber et Fechner. Il n'y a d'ailleurs là rien d'étonnant : les faits acquis en matière de physiologie nerveuse sont trop peu nombreux et
(i) Voir plus loin, môme chapitre, S 4-
trop i^eu significatifs ; on ignore, malgré de nombreuses hypothèses, notamment sur la vision, quelle est la nature des impressions nerveuses, c'est-à-dire des phénomènes qui se produisent dans les parties terminales des nerfs sensitifs ; on ignore également la nature de la conduction nerveuse, et par suite on est réduit, en tout ce qui concerne la théorie des conditions nerveuses de la perception, à des hypothèses hasardeuses. — Au contraire, quand on aborde l'étude de la perception par le côté psychologique, on se trouve en présence de faits qui sont facilement accessibles à l'observation, au moins à une observation superficielle. En tout cas, l'observation subjective fournit une ample moisson de faits, une ample matière par conséquent pour bâtir des théories. C'est pourquoi les hypothèses psychologiques ne manquent pas pour expliquer les expériences de Weber, et, d'une manière plus générale, pour expliquer le fonctionnement de la sensibilité. La psychophysique de Fechner est pour Delbœuf l'occasion de construire une « Théorie générale de la sensibilité », donnant les <( Eléments d'une solution scientifique des questions générales relatives à la nature et aux lois de la sensation, à la formation et au rôle des organes des sens, à l'action de la sensibilité sur le développement physique et intellectuel de l'individu et de l'espèce » (i). De même la théorie des rapports entre l'intensité réelle de l'excitation et celle que nous lui attribuons par le moyen des sensations ne forme qu'un point, si important qu'il soit, dans la théorie totale de Wundt sur la perception. Mais Delbœuf et Wundt, le premier surtout, sont encore disciples de Fechner en ce qui concerne l'affirmation capitale de l'intensité des sensations. Au contraire, chez F. -A. Millier, Boas, Stumpf, Munsterberg, Ebbinghaus et Meinong on trouve des théories plus ou moins complètes qui ont pour but d'expliquer la loi de Weber dans un sens psychologique.
(i) Titre complet du deuxième mémoire de Delbœuf sur la psychophysique.
§ 3. — F.- A. M aller.
F. -A. Millier est placé au point de vue de la doctrine de Kant, qu'il interprète dans le sens d'un idéalisme radical. « C'est en vain, dit-il, que l'on cherchera à définir l'excitation, si l'on se tient à cette idée non critique {unkrilischen), que l'excitation éveille la sensation, ou, comme on dit aussi, que l'excitation dégage la sensation. Il faut plutôt appUquer ici la révolution copernicienne dans la façon de penser, prendre la sensation comme point de départ, et appeler grandeur de l'excitation l'objet de la sensation, en tant que la grandeur intensive de l'objet correspond au degré de la sensation (i). )) Le degré de la sensation ne serait pas une quantité susceptible d'être exprimée numériquement, mais consisterait en ce qu'une sensation peut varier d'une manière continue depuis le point où elle est complète jusqu'à celui où elle cesse d'affecter la conscience. Cela signifie sans doute en un langage plus clair que les degrés de la sensation sont des degrés de complexité. En tout cas la quantité mesurable appartient seulement, d'après F.-A. MûUer, aux objets, et par suite fait défaut aux représentations : elle appartient donc aux excitations, non aux sensations, et « l'axiome de la psychophysique, à savoir qu'il existe une relation fonctionnelle entre la sensation et l'excitation, est faux. La sensation n'est pas fonction de l'excitation, mais l'excitation est objet de la sensation (2) ».
Pourtant les expériences psychophysiques doivent être interprétées dans un sens psychologique, car il s'agit dans ces expériences de la façon dont nous saisissons ou percevons [auffassen) les différences qui existent entre les objets : il existe là par conséquent un élément psychologique, cl
(i) Das Axiom der Psychophysih, p. .53 (1882). (a) Ibid., p. 50.
Weber avait raison de signaler le fait qu'il avait découvert comme « im phénomène psychologique extraordinairement intéressant ». Le sens de ce phénomène, selon F. -A. Millier, est que la dilTérence qui existe entre les objets, aux points de de vue de l'extension, de l'intensité ou de la qualité, ou, d'un terme général, la dissemblance {Verschiedenheit) ào,?, 6h]Ql?, produit en nous un sentiment de contraste qui a un certain caractère déterminé. Ce sentiment de contraste n'est pas une différence arithmétique de sensation, comme l'a supposé Fechner pour la sensation des intensités objectives, c'est un état psychologique du genre du plaisir. Par exemple, le sentiment de la parenté des sons est nettement agréable (i). L'égalilé des excitations comparées produit donc un plaisir particulier, et c'est ce plaisir qui déterminerait notre jugement d'égahté. D'ailleurs certains contrastes des excitations produisent aussi un sentiment agréable nettement déterminé, et ces contrastes dépendent des rapports des excitations, ce qui explique la loi de Weber. La musique fournit des faits à l'appui de cette hypothèse, et de môme les artistes ont trouvé depuis longtemps que certaines proportions sont particulièrement agréables. En résumé, l'élément psychologique constant qui se trouve dans notre perception des rapports entre les choses est un sentiment, la psychophysique s'explique par l'esthétique. — Il est regrettable que cette vue mgénieuse, quoique certainement incomplète, n'ait pas été soumise par l'auteur à un contrôle méthodique. Elle subsiste en tout cas comme une hypothèse intéressante.
§ 4. — La mesure de la dissemblance.
Quatre psychophysiciens, dans des travaux d'importance variable, ont essayé de substituer aux différences quantitatives que Fechner prétendait trouver dans les sensations des
(l) IbiiL, p. go, 9 1.
différences qualitallves, eL de consliluer une psychophysique dont le but serait de mesurer les différences qualitatives des sensations, ou leurs dissemblances, ou leurs distances, ou leurs degrés de parenté, suivant les diverses dénominations qui ont été employées.
a) BOAS (i)
Le premier en date, Boas, s'est contenté d'indiquer une façon nouvelle de poser le problème psychophysique. J'ai cité plus haut (ch. II, § 4) sa critique de l'intensité des sensations. Il conclut que « les prétendues différences intensives des sensations sont proprement qualitatives ». — Pourtant il admet que l'on peut parler de grandeurs de sensation et il dégage plusieurs significations de cette expression. D'abord toute sensation est un (( contenu de la conscience », et par suite les diverses sensations occupent en quelque sorte une portion variable de la conscience. « Les sensations qui exigent une grande partie de la conscience peuvent être désignées comme grandes, celles qui n'en exigent qu'une moindre partie peuvent être désignées comme petites. La grandeur du contenu de la conscience équivaut à la grandeur de l'attention que les sensations tirent à elles, et des faits nombreux d'expérience nous apprennent que l'attention est variable. Ainsi, dans un mélange irrégulier de lumières, ce sont toujours les points les plus brillants qui les premiers attirent notre attention: de fortes sensations de douleur requièrent tant d'attention qu'il ne reste presque pas de place pour d'autres contenus de la conscience. Le fait que la force de l'excitation qui produit une sensation juste perceptible doit être d'autant plus grande que l'attention dirigée sur la perception est plus
(i) Boas, Ueber die Gnindaufgabe der Psychophysik. Archiv de Pflugcr, t. XXVIII, p. 5G6-576 (1882).
faible témoigne aussi de la justesse de cette conception (i). n — On peut encore parler de grandeurs de sensation en songeant à la fatigue qui accompagne les sensations, et dont nous nous rendons compte par des sensations concomitantes. Enfin les sensations sont plus ou moins agréables ou désagréables (2). — Mais ces différents caractères quantitatifs des sensations ne sont pas ceux qui nous font reconnaître l'intensité objective des excitations. « Si l'on conçoit, par exemple, deux sons dont la force est peu différente, on serait certainement très embarrassé de répondre à la question de savoir lequel présente le plus grand contenu de conscience. Il ne serait pas plus facile de dire avec certitude lequel nous fatigue le plus. Malgré cela, on porte un jugement déterminé et l'on déclare que l'un des sons est plus fort que l'autre, ce qui doit par suite avoir sa cause dans des différences qualitatives de la sensation de son (3). » On distingue donc les degrés ou les intensités des phénomènes physiques par certaines « marques qualitatives », et il est clair que ce ne sont pas là des différences mesurables : les caractères réellement quantitatifs des sensations, à savoir l'étendue du contenu de la conscience et la force de la fatigue ressentie peuvent bien contribuer à déterminer notre appréciation des quantités objectives, mais seulement comme des caractères de second ordre.
Pourtant, aux yeux de Boas, le jugement psychophy- ^ique, bien que n'énonçant rien sur le rapport de grandeur des sensations, a pourtant une signification psychologique. « Ce jugement est manifestement porté sur le degré de
parenté {Venoandtschaft) des deux sensations Deux
sensations correspondant à des excitations de force peu différente sont plus parentes, plus semblables l'une à l'autre, que celles qui correspondent à des excitations très différentes. Si
(i) Ibid., p. 569.
(3) Ibid., j). 570.
(3) Ibid., p. '^-jo.
donc nous comparons deux sensations, nous jugeons sur leur parenté, ou, autrement dit, sur le degré de leur dissemblance (i). »
Les sensations peuvent donc être plus ou moins semblables ou parentes, plus ou moins dissemblables, et par là on est conduit à chercher une mesure de la parenté. On peut trouver deux paires de sensations A etB, a et 6, fournies par une même série d'intensités physiques, et telles que la parenté de A avec B soit égale à la parenté de a avec b. « Si maintenant on admet un certain degré de parenté comme le degré normal, et si l'on cherche la sensation b qui est parente de a à ce degré, et, en partant de b, la sensation c qui en est parente au même degré, etc., on obtient une série de sensations dans laquelle deux sensations voisines sont parentes à un degré constant. On peut donc dans ce sens considérer une sensation comme éloignée d'une autre d'un certain nombre d'unités et mesurer ainsi le plus ou le moins des dissemblances. C'est le mode de calcul des méthodes psychophysiques de mesure qui choisissent comme unité du degré de parenté la différence jus te perceptible (2). » — On peut par ce moyen obtenir une loi psychophysique. On peut déterminer par l'expérience une série d'excitations de même espèce telle que les sensations qui correspondent à deux excitations consécutives soient parentes entre elles au degré normal, et l'on trouve que, entre la série des excitations et la série des sensations il existe une relation régulière qui est exprimée par la loi de Weber, c'est-à-dire que, aux degrés égaux de parenté des sensations correspondent des rapports égaux des excitations. Telle sera du moins la relation si la loi de Weber s'applique avec exactitude. Si elle ne s'applique jias avec exactitude, la relation sera plus complexe, mais pourra toujours être découverte empirique-
(1) Ibid., p. 572.
(2) Ibid., p. 572, 578.
— aSg —
ment. (( On peut ensuite calculer de combien il faut renforcer l'excitation R pour obtenir une sensation qui soit éloignée de p unités de la sensation S correspondant à R. Le résultat est que, si m est le rapport des excitations qui correspond à la différence juste perceptible des sensations, la sensation éloignée de S de p fois la différence juste perceptible correspond à l'excitation R X , ou que l'éloignement respectif de deux sensations de la série est proportionnel au logarithme du rapport des excitations correspondantes (i). »
Ainsi les méthodes psychophysiques de mesure, telles qu'elles ont été employées par Fechner et par bien d'autres I après lui, fourniraient la mesure du caractère que Boas I regarde comme mesurable dans les sensations, à savoir de la ressemblance ou de la dissemblance entre les sensations, et cette mesure serait obtenue en fonction des excitations. Mais Boas estime que c'est là seulement une solution partielle du problème psycliophysique. Si je comprends bien sa théorie, voici le problème dont il pense que la solution peut être demandée encore à la psychophysique : quel rapport existet-d entre la parenté d'une sensation a avec une sensation b et la parenté de la même sensation a avec une autre sensation c.O Dans la méthode précédemment indiquée, c'est-à-dire dans la méthode ordinairement suivie par les psychophysiciens, on établit par exemple que la parenté de a avec 6 est égale à la parenté de 6 avec c, mais on ne considère pas la parente de a avec c. - Avant de continuer l'exposition, ie ais remarquer que Boas me paraît être trop exigeant à ' 1 égard des méthodes psychophysiques. Si l'on admet son J interprétation du jugement psychophysique, c'est-à-dire si 1 on admet que le jugement par lequel nous comparons deux excitations, et les trouvons par exemple juste diffé-
f|n il s agit du rapport dos excitations.
renies l'une de l'aulre, exprime que les deux sensations cori-espondanlcs sont juste dissemblables qualitativement l'une de l'autre, si l'on admet en outre que la sensation a diffère de la sensation b en ce que n différences égales au seuil différentiel s'intercalent entre les deux, et qu'un même nombre de différences égales s'intercalent entre b et c, on est renseigné par là même sur la dissemblance qui existe entre a et c : cette dissemblance est double de celle qui existe entre a et b, elle est égale à 2 n fois le seuil différentiel. Boas aurait le droit d'avoir le scrupule qu'il exprime s'il n'avait pas admis antérieurement la possibilité de mesurer la dissemblance de deux sensations en prenant la différence juste perceptible pour unité : mais, puisqu'il admet que la différence juste perceptible est une unité acceptable pour la mesure des dissemblances, il aurait pu conserver cette unité. — Quoi qu'il en soit sur ce point, Boas estime qu'il n'est pas arrivé au but, « qu'il faut plutôt chercher des méthodes qui comparent directement les unes avec les autres les grandeurs en question (i) n, c'est-à-dire les degrés de dissemblance ou de parenté.
Gomment donc pourra-t-on comparer directement les dissemblances de sensations par une autre méthode ? Boas ne donne à ce sujet que des explications très incomplètes, et dans lesquelles il faut voir simplement des indications. Le jugement que nous portons sur la dissemblance de deux sensations dépend en première ligne de la perceptibilité [Merklichkeit) de cette dissemblance, et la perceptibihlé est complètement déterminée par deux facteurs, à savoir premièrement lalacihté {Leichligkeit) avec laquelle le jugement est porté sur la dissemblance des deux sensations, et deuxièmement la sûreté de ce jugement... Ces
deux facteurs sont des grandeurs mesurables. La première n'est pas autre chose que la mesure du travail psychique qui
(i) Ibid., p. 57/).
est nécessaire pour porler le jugement, la deuxième est la probabililc d'avoir porté le jugement vrai (i). » — Mais ces deux facteurs qui déterminent la perceptibilité d'une diflerence ne suffisent pas encore, selon Boas, pour conditionner le jugement différentiel, car, quand les différences de sensation sont grandes, elles peuvent vai-ier cependant, et nous pouvons reconnaître encore des dissemblances entre ces différences, sans que cependant il y ait une variation dans la facilité ou dans la sûreté avec laquelle nous portons le jugement. « Le jugement sur la dissemblance de deux sensations doit donc, indépendamment de la perceptibilité, être conditionné encore par les qualités des deux sensations (p. 575). » — En définitive, il existe, selon Boas, un fait unique qui peut fournir le moyen de mesurer directement les dissemblances des sensations : (( c'est ce fait que nous ne pouvons pas reconnaître les sensations avec une complète exactitude » (2). L'erreur commise dans l'acte de reconnaissance devrait être traitée par le calcul des probabilités et là serait la solution du problème.
Boas n'a pas donné davantage d'explications, de sorte qu'il propose seulement un programme de recherches et une méthode de mesure. Mais le programme, et surtout la méthode, manquent de précision, et l'auteur n'a fait, à ma connaissance, nulle application de sa méthode.
6) Stumpf
Les travaux de Stumpf (3) intéressent la psychophysique à un double titre : d'abord parce qu'il a exposé, à peu près en même temps que Boas, une théorie de la mesure des
(1) Ibid., p. 574.
(2) Ibid., p. Ô75.
(3) Tonpsycholoç/ic, vol. I (i883) et vol. II ( i8qo) ; Beitrage nir Akustik ii'id Musikwisscnschafl, pour faire suite à la Tonpsychologic,'cl des articles dans la Zeilschrifl fiir Psychologie und Pliysiolocjie dcr Siunesorgnne.
M. Foucault. jg
distances psychologiques qui lui a fourni une inlerprélalion de la loi psycliophysique ; ensuite et surtout par sa théorie sur la mesure delà sûreté des jugements sensoriels. Je réserve cette dernière théorie pour une exposition séparée (voir le § 5 à la suite). La première seule se rapporte à la mesure des dissemblances, car les distances de sensation ne sont pas pour Stumpf autre chose que des dissemblances.
(( Par distances (Distanzen), nous entendons, en prenant le mot dans un sens auquel beaucoup ne sont pas accoutumés, non seulement des distances dans l'espace et le temps, mais aussi dans la.qualité et dans l'intensité, et nous définissons le mot par degrés de dissemblance {Grade der Unuhnlichkeit) (i). » Il existe donc, pour Stumpf, des distances entre les sensations au point de vue delà qualité et de l'intensité. Nous apprécions ces distances d'une manière immédiate, sans autre moyen d'information que les sensations entre lesquelles elles existent, nous les comparons les unes avec les autres, et nous déclarons, par exemple, que cette distance-ci est égale ou supérieure à celle-là. Les expériences de Plateau, pour la construction d'une échelle de sensations lumineuses, le montrent d'ailleurs d'une façon très nette en ce qui concerne les intensités (2). On peut construire de même une série d'excitations sonores dans laquelle les distances entre deux sensations consécutives, considérées au point de vue de l'intensité, soient égales. 11 faut s'attendre à ce que les différences d'excitation qui correspondront à ces distances de sensation ne soient pas égales, mais soient d'autant plus grandes que les sensations sont plus fortes. On peut arriver ainsi, et ainsi seulement, à donner un sens à la formule logarithmique de Fechner. « En soi il est et reste indéniable qu'une sensation n'est pas le multiple d'une autre, ou tout au moins qu'elle ne peut pas être reconnue comme le multiple d'une autre. Autrement nous
(1) Tonpsychol. p. 67.
(2) Ibid., p. 122 sqq.
devrions pouvoir soustraire l'une de l'autre et sentir le reste à part. Toute sensation se présente à nous comme un indivisible. Cependant on peut conserver uiie signification à la formule de Fechner, si l'on caractérise le degré de force d'une sensation par sa distance du minimum de force. Alors la loi logarithmique ne sera pas une loi des sensations, mais des distances de sensation. Mais il est tout à fait clair que cette loi, qui ne coïncide pas avec la loi de Weber, ne pourrait avoir un sens que relativement au côté intensif des sensations, et au plus en outre relativement à la qualité des sensations de couleur, tout cela étant subordonné à la vérification empirique ( I ) . »
c) Ebeinghaus (2)
Ebbinghaus, à l'occasion d'une étude sur les sensations négatives, expose en réalité une théorie générale de la mesure des sensations et une critique des idées essentielles de Fechner. — Voici les principaux points de cette théorie et de cette critique.
Les sensations envisagées en elles-mêmes ne sont pas des quantités. Quand deux sensations sont jugées comme différentes, l'une est simplement jugée comme autre chose que l'autre, mais elle ne contient pas l'autre et quelque chose de plus avec, elle n'est pas un multiple de l'autre. — Il est vrai que, pour les sensations de lumière ou de son, on est porté à admettre l'existence d'une force différente des sensations et à dire qu'une sensation est dix fois plus forte qu'une autre. Mais c'est qu'il existe alors dans l'esprit des idées relatives aux causes des sensations, et c'est à ces causes que se rapporte notre appréciation de l'existence de multiples.
(1) Tnnpsychol., I, p. 898, 899. — La vérification empirique a donné un rôsullat tout différent pour les sensations de couleur.
(2) Ueher ncgalive Empfmduagswerle, Z. f. Ps. 11. l^h. de S., I, p. 320-334 et ^G3-485 (1890).
Mais les sensations comparées ensemble peuvent être plus ou moins distantes, ou dissemblables. C'est cette dissemblance (Ve/Wiiec/e/î/ieiZ) qui est un caractère quantitatif et que l'on peut mesurer: si on la mesure en tant qu'elle est consciente, on obtient la mesure de ce que les sensations contiennent de mesurable. D'ailleurs, pour qu'une mesure soit possible, il faut qu'il existe au moins trois et en général quatre sensations. Soient quatre sensations a, b, cet d, supposées dissemblables, mais susceptibles pourtant d'être comparées : entre a et 6 existe une certaine dissemblance a/b, entre c et d une dissemblance c/d. Il peut se faire que ces deux dissemblances apparaissent immédiatement à l'esprit comme inégales et que l'une soit jugée double de l'autre. La distance ou la dissemblance a/b pourra par exemple être l'unité que l'on trouvera contenue deux fois dans la dissemblance c/rf.
Dans les sensations spatiales, ce procédé de mesure peut
être appliqué facilement. Les sensations élémentaires sont ici des sensations de points, ou de positions, ou de lieux (Orte). Entre ces points existent des distances objectives : la sensation de ces distances est la sensation de la dissemblance qui existe entre deux lieux ou positions, c'est-à-dire qu'à la distance objective correspond une distance sentie. Or deux dislances senties peuvent être senties comme égales ou comme différentes. Quand elles sont senties comme différentes, elles peuvent l'être dans des conditions telles que l'une apparaisse comme double, comme triple, bref comme un multiple de l'autre. Le choix de l'unité est arbitraire. — Dans les sensations de lumière le même genre démesure peut exister aussi. Deux lumières, ou deux éclairements, que l'on considère chacun isolément, fournissent deux sensations qui ne sont pas en elles-mêmes des quantités. Si l'on dit que l'une est plus forte que l'autre, c'est que l'on songe à la force des lumières objectives. Mais les deux sensations tranchent {abstechen) plus ou moins l'une sur l'autre, et ce degré selon lequel elles tranchent l'une sur l'autre est le degré de leur dissemblance
Si maintenant on considère une dissemblance analogue entre deux autres sensations de lumière, ou bien entre l'une des premières et une troisième, on pourra comparer quantitativement ces deux dissemblances, mesurer l'une en prenant l'autre pour unité, et, d'une manièi'e générale, mesurer une dissemblance quelconque entre deux lumières en prenant une unité arbitraire de même espèce. On pourrait d'ailleurs choisir par convention une sensation de lumière à partir de laquelle on mesurerait, en unités également conventionnelles, les dissemblances entre les sensations de lumière. — On peut appliquer la même méthode démesure aux autres genres de sensations : on le peut du moins en principe, car dans la pratique il se présente des différences qui peuvent être considérables, tout en restant d'importance secondaire pour la science. — Dès lors on peut distinguer les sensations positives et les sensations négatives. Si, à partir d'un point arbitrairement choisi dans une espèce de sensations, on mesure les dissemblances dans un certain sens, les dissemblances seront exprimées par des quantités positives: si l'on mesure en sens inverse, on obtiendra des quantités négatives. Ces quantités négatives ajoutées à des quantités positives égales en valeur absolue donneront des sommes égales à zéro : c'est là la condition à laquelle, suivant la remarque de Langer, doivent satisfaire des quantités négatives. Cette conception est d'ailleurs tout à fait indépendante de la loi de Weber et de la loi logarithmique.
Fechner a donc eu tort de vouloir mesurer la quantité des sensations en elles-mêmes : les sensations n'ont pas de quantité par elles-mêmes. Il a eu tort aussi de vouloir mesurer les différences des sensations en les considérant comme des différences entre des nombres. Il reste seulement légitime de mesurer les sensations de différences, de sorte que, si la formule logarithmique est juste, elle doit être considérée comme ce que Fechner appelle une formule de mesure des sensations de différence {Unterschiedsmassformel). Une seule formule par suite peut être légitime dans la mesure des sensations. —
Quant à la conception des sensations négatives chez Fechner, elle est liée à sa théorie du seuil. Fechner a regardé la loi logarithmique et la loi du seuil comme indissolublement liées l'une à l'autre et comme entraînant ces deux conséquences : la sensation du seuil a une valeur numérique nulle, les sensations au-dessous du seuil ont des valeurs négatives. Ces deux conséquences sont fausses selon Ebbinghaus : la sensation du seuil considérée en elle-même a une valeur nulle, mais il en est de même de toutes les sensations, puisque le choix du point à partir duquel on mesure les dissemblances de sensations, c'est-à-dire du point zéro dans l'échelle des valeurs de sensations, est arbitraire ; quant aux valeurs négatives, elles appartiennent à toutes les quantités que l'on trouve dans les sensations, puisque ces quantités sont positives ou négatives selon la direction dans laquelle on compte les unités qui les mesurent. — Ebbinghaus ne dénie pas pour cela toute importance au fait du seuil : au contraire, mais il le regarde comme absolument étranger à la loi logarithmique. D'ailleurs il n'admet comme important que le fait du seuil différentiel, et non pas celui du seuil d'excitation, « cas hmite purement fictif, qui en fait ne peut pas être réahsé, parce que nous ne pouvons pas nous débarrasser des excitations faibles, mais encore bien perceptibles, qui proviennent de causes organiques ». Mais le seuil différentiel même reste un fait particulier d'expérience, qu'il n'est pas possible d'introduire dans la formule de mesure des sensations.
La formule logarithmique cependant est vraie approximativement et dans certaines limites, mais les grandeurs psychiques qu'elle relie aux excitations sont les grandeurs des distances entre les sensations. Pour que la formule S = K log E + c (i) ait un sens, il faut rapporter S à une sensation arbitrairement choisie comme formant le point zéro dans l'échelle des sensations. Soit S,, cette sensation : clic
(i) Je substitue les initiales françaises aux initiales allemandes.
correspond à une excitation E,,. Par là on petit déterminer c en remarquant que toute sensation isolée, ou comparée avec elle-même comme telle, a la valeur numérique zéro. Donc :
S^/So = 0 = /vlog. E., + c d'où c = —K\oQ. E,,
En portant cette valeur dans la formule logarithmique, on obtient :
S/S„ = K log. E - if log. E„ = K log. -j^ .
Pour faire usage de celte formule, on déterminera K d'après la valeur des unités, qui peuvent être quelconques. D'après la position de S,,, on aura des valeurs positives dans un sens, des valeurs négatives dans l'autre. La seule différence qui subsiste entre cette formule et celle de Fechner est que Fechner choisit comme sensation nulle la sensation du seuil et prétend mesurer ainsi l'intensité de la sensation S, tandis que pour Ebbinghaus, la sensation S,, est quelconque et ce sont seulement des dissemblances de sensations qui sont mesurées. D'autre part, la loi logarithmique ne s'applique pas aux sensations produites par des excitations voisines du seuil : il n'y a donc en aucune façon à se préoccuper du seuil. De plus, si l'on trouvait une formule plus exacte que la formule logarithmique, c'est-à-dire une formule s'appliquant aux sensations fournies par des excitations très faibles ou très fortes, Ebbinghaus déclare que son interprétation s'y appliquerait encore.
d) Meiînojjg (i).
Enfin Meinong pense, lui aussi, que la psychophysique a pour objet de mesurer la dissemblance {Verschiedenlieii). Mais, tandis que Boas et Ebbinghaus entendent sous ce nom
(() Meinong, Ueber die Bedeulung des Weberschen Gesetzes, trois articles dans Z. f. Ps., XI (1896).
un caractère purement psychique, Meinong lui donne à la fois un sens psychique et physique. La dissemblance des objets ne doit pas être confondue avec leur différence. Par exemple, la différence entre i et 2 centimètres est égale à celle qui existe entre 6 et 7 centimètres, mais la dissemblance n'est pas la même entre les longueurs de chacun de ces deux couples. Qu'est-ce donc que la dissemblance ? Ce n'est pas quelque chose de physique, ni de psychique (i). En fait, je crois que Meinong désigne, sous le nom de dissemblance, tantôt une relation entre les objets, tantôt une relation entre les sensations, ou peut-être plutôt une relation entre les sensations exprimant dans l'esprit une relation entre les objets. En tout cas, c'est la liaison des grandeurs physiques avec les grandeurs psychiques qui fournit le moyen de mesurer la dissemblance. Il suffit de remplacer, dans les équations qui expriment pour Fechner des différences de sensations, le signe qui exprime la différence arithmétique par un signe qui exprime la dissemblance. Le sens de la loi de Weber est alors que, si des excitations sont dans un rapport constant, les dissemblances psychophysiques sont égales. Si donc on établit une série d'excitations formant une progression géométrique, dont la raison est égale au rapport des excitations juste distinctes, les dissemblances sont égales. On retrouve par là une formule logarithmique qui donne la mesure des dissemblances en fonction des excitations : il suffit de choisir l'unité convenablement pour avoir une formule simple (2).
e) Critique
En faisant abstraction de cette idée étrange de Meinong, d'après laquelle la dissemblance est quelque chose de psy-
(1) Ibid.. p. 127, noie.
(2) Ibid., p. 874 sqq.
,-hique et de physique à la fois, les qualre lliéories qui viennent d'être exposées sont d'accord pour attribuer à la psychophysique la mesure des difTérenccs quahtatives entre les sensations. Entre Boas et Ebbinghaus, il y a des différences relativement à la façon dont est conçue la méthode de mesure, Ebbinghaus étant plus fidèle à Fechner, Boas cherchant des procédés nouveaux. Entre Boas et Stumpf, la différence est que Boas envisage les dissemblances dans les sensations considérées en bloc, tandis que Stumpf distingue des dissemblances ou distances aux points de vue de la quahté et de l'intensité, et à d'autres points de vue secondaires. Mais tous sont d'accord pour substituer des différences quahtatives aux différences quantitatives que Fechner croyait exister entre les sensations.
Je note d'abord que la dissemblance quantitative de Stumpf, en tant qu'elle implique l'aÊ&rmation de l'intensité des sensations, tombe sous la critique générale de cette idée d'intensité. D'ailleurs, si l'on admet que les sensations varient en quantité, je puis bien concevoir dans ces c[uantités l'égalité et la différence arithmétiques, mais non pas la ressemblance et la dissemblance, qui sont des rapports qualitatifs.
Wundt a soutenu que le changement apporté par Boas dans la conception de la mesure psychique n'est qu'une affaire de mots, et ce reproche s'adressait par avance aux autres théoriciens de la mesure des dissemblances : peu importe, dit Wundt, que l'on regarde comme une différence qualitative ou comme une différence intensive la différence que nous constatons entre deux sensations, du moment que l'on reconnaît la mensurabilité quantitative de cette différence qualitative (i). — Sans doute, la divergence est peu considérable en ce qui concerne la mesure psychologique ; pourtant les rapports seuls des sensations sont mesurables au point de vue de la psychophysique qualitative, tandis que l'intensité
(i) Wundt, Veber das Weber'sclie Gesel:, Phil. Slud. II, p. 12, i3.
elle-même des sensations peut être exprimée numériquement si Ton se place au point de vue de Fechner et de Wundt. D'ailleurs, entre les partisans et les adversaires de l'intensité des sensations, la divergence d'opinion est grande en ce qui concerne la constitution des sensations. g Mais je ferais plutôt un autre reproche aux psychophysiciens qui prétendent mesurer la dissemblance des sensations. C'est que la ressemblance et la dissemblance des sensations ne sont pas susceptibles d'une comparaison quantitative , à moins que l'on ne spécifie avec une précision parfaite le point de vue auquel on se place pour parler de ressemblance ou de dissemblance. Une sensation est chose complexe, ou, si l'on hésite à l'admettre, on doit reconnaître que les perceptions, sur lesquelles portent les expériences psychophysiques, sont choses complexes, c'est-à-dire que l'on trouve dans chacune d'elles une pluralité d'éléments et de caractères que l'analyse doit distinguer. Dès lors, si l'on veut parler de plus et de moins dans la ressemblance entre des perceptions, il faut indiquer le caractère ou l'élément commun auquel on songe. Par exemple, trois sensations a, b, c sont agréables : il peut se faire que la sensation a soit plus semblable à la sensation 6 qu'à la sensation eau point de vue du plaisir qu'elles procurent. Il peut se faire de même que l'on déclare des sensations ou des perceptions plus ou moins semblables les unes aux autres au point de vue de l'effort musculaire qu'elles impliquent, ou au point de vue de la fidélité avec laquelle elles représentent leur objet, ou au point de vue de la distinction de leurs éléments'composants. Mais on ne peut pas quantifier la ressemblance d'une façon absolue. Une sensation a ressemble à la sensation b au point de vue d'un caractère ou d'un ensemble de caractères que je désigne par x ; elle ressemble à la sensation c au point de vue d'un autre ensemble de caractères que je désigne par y ; le jugement qui consisterait à déclarer que a est plus ou moins semblable à b qu'à c n'a pas de sens, à moins que x
ne soit idenlique à y. — Il est donc nécessaire, pour que la comparaison quantitative des ressemblances entre sensations ait un sens, que l'on sache exactement quel est le caractère commun que l'on considère dans ces sensations. Mais alors, il n'est plus utile de parler de comparaison entre les ressemblances : la comparaison devient une comparaison entre les sensations au point de vue de leur caractère commun. La mesure de la ressemblance s'évanouit dès que l'on cherche à en déterminer le sens avec précision.
Quelle est donc la signification de ces jugements par lesquels le psychophysicien déclare que deux dissemblances de sensations sont égales ? Il ne peut y en avoir qu'une : l'égalité qui est en jeu dans ces jugements et qui les rend possibles ne peut être qu'une égahlé objective, l'égalité des deux différences qui existent entre les excitations. Soient trois sensations a, b, c, provenant des excitations A, B, C. On déclare que la dissemblance entre a et 6 est égale à la dissemblance entre b et c, ou, suivant l'expression d'Ebbinghaus, que a tranche sur b aussi fortement que b sure. Mais, ce qui est vrai plutôt, c'est que, d'après les caractères propres aux trois sensations, la différence objective entre A et B apparaît comme égale à la différence entre B et C. On répète pour les différences qualitatives la confusion fondam.entale que Fechner avait faite pour les intensités et pour les différences d'intensité : de ce que les excitations ont une intensité mesurable, Fechner concluait à tort qu'il en est de même pour les sensations ; de ce que les différences d'excitation sont mathématiquement comparables, il concluait à tort qu'il existe entre les sensations correspondantes des différences quantitatives, mathématiquement comparables elles aussi. Maintenant Boas et les autres se bornent à substituer aux différences quantitatives de Fechner des différences qualitatives, mais c'est sans plus de raison qu'ils regardent ces différences comme pouvant être mathématiquement égales ou inégales, doubles ou triples les unes des autres.
La preuve expérimentale que le classement opéré dans la méthode des dilTéiences égales est un classement des excitations, et non pas des sensations, est fournie par les expériences de Merkel (voir le chapitre précédent, § g). — D'autre part Witasek (i) a fait faire à ses élèves, à Graz, des expériences en vue de mesurer les dissemblances entre des angles perçus par la vue, et ces expériences sont très propres à faire juger la valeur de cette théorie de Meinong, dont Witasek s'est d'ailleurs inspiré. On demande au sujet de donner à trois angles qu'il compare des valeurs telles que la dissemblance entre le plus petit et l'angle moyen soit égale à la dissemblance entre l'angle moyen et le plus grand. Le sujet, d'une façon très régulière, donne aux angles des valeurs telles que les différences arithmétiques qu'il compare sont égales, dans la limite des erreurs d'observation ; ce résultat serait tout à fait contraire à la loi logarithmique de Meinong. Witasek trouve que le sujet déplace la question qui lui a été posée (2). Je crois plutôt que le résultat prouve que la question n'avait proprement pas de sens, et que le sujet lui a donné le seul sens possible en faisant porter son jugement sur les rapports des grandeurs objectives.
§ 5. — La mesure de la sûreté des jugements sensoriels :
Sliinipf.
Stumpf a introduit dans ses études sur la perception des sons musicaux des idées et des procédés de mesure dont l'ensemble peut être considéré comme formant une reconstruction originale de la psychophysique, et cet ensemble de vues se sépare assez aisément de sa théorie sur les distances de sensation.
(i) Versuche uber das Vergleichen von Winkelverschiedenlieiten, Z. f. Ps. XI, p. 32 1.
(3) Ibid., p. 33 1.
D'abord, il établit d'une façon très nette le sens des jugements sensoriels. « Nous ne devons pas perdre de vue, dit-il, que, excepté dans le cas où il se produit une abstraction (des sensations par rapport aux objets) (i) en vue de fins scientifiques particulières, en même temps que nous jugeons sur les apparences (les sensations), nous jugeons aussi sur les objets, les choses ou processus qui (avec la permission de la métaphysique) produisent les apparences, bref sur les excitations. Dans la vie on dit couramment, non pas qu'une qualité de couleur (Farbenqiialilât) est plus brillante, une sensation de son plus haute, une sensation musculaire plus intense qu'une autre, mais qu'un gant, une sorte de papier, une flamme sont plus brillants, qu'un corps est plus lourd qu'un autre, ou qu'une corde est désaccordée. D'ailleurs le but de l'homme qui réfléchit n'est ordinairement pas de connaître ses sensations comme telles, mais de connaître le monde par ses sensations (2). »
Les jugements sensoriels possèdent un caractère de grande importance, qui est leur sûreté [Zuverlcissigkeit) . « Par la sûreté, dit Stumpf, nous entendons la mesure de la confiance que les autres ont le droit d'avoir dans la déclaration de celui qui porte le jugement, relativement à la vérité ou à l'exactitude de cette déclaration (3). » Cette définition est un peu embrouillée, et elle l'est, je crois, parce que Stumpf veut qu'elle s'applique à deux caractères différents des jugements sensoriels qu'il désigne sous ce même nom de sûreté [Zaver- Idssigkeit) . Il distingue d'ailleurs ces deux caractères : la sûreté objective et la sûreté subjective.
La sûreté objective n'est autre chose que l'exactitude du jugement par rapport à son objet. Pour la déterminer, Stumpf divise les jugements sensoi'iels en deux classes : ceux dans lesquels les réponses possibles à la question posée peu- Ci) Cette parenthèse explicative n'est pas dans le texte de Stumpf.
(2) Tonps., I, p. 22, 23.
(3) Ibid., p. 22.
\ (Mil cire vraies ou fausses scion les circonslances, ceux dans lesqviels la réponse alïirmalive est toujours fausse et la réponse négative toujours vraie (ou inversement, si la question a été posée sous une autre forme). S'il s'agit de savoir lequel est le plus haut de deux sons qui ont été déjà reconnus comme différents, chaque réponse peut être vraie ou fausse selon les circonstances, et constitue un jugement de la première classe. Mais dans le cas où l'on demande si une certaine hauteur de son ou une certaine intensité de lumière est égale à une autre, ou si tel intervalle est pur, la réponse affirmative est toujours fausse, car il s'agit de choses dont la variation est continue et où par conséquent l'on ne peut trouver l'égalité absolue. Si d'ailleurs, au lieu d'interroger sur l'égalité, on interrogeait sur la non-égahté ou la dissemblance, c'est la réponse affirmative qui serait toujours vraie. Les réponses de-ce genre sont des jugements de la deuxièni:. classe (i). — La sûreté objective des jugements de la première classe est identique au degré de leur probabilité, c'està-dire au rapport des chances de vérité et des chances defausseté que présentent ces jugements, rapport que l'on obtient en faisant le compte des cas vrais et des cas faux dans une série de jugements ; et ce rapport a une exactitude d'autant plus rigoureuse que la série est plus considérable (2).
La sûreté objective des jugements de la deuxième classe
est identique au degré d'exactitude du jugement qui affirme régahté des objets comparés ou bien la pureté des intervalles, et ce degré d'exactitude, ou ce degré d'approximation de la vérité, est déterminé par la plus grande différence qui puisse échapper à la perception (la différence juste imperceptible), ou, s'il s'agit d'intervalles, par le plus grand écart de la pureté qui puisse échapper à la perception (3). — On peut distin-
(1) Ibid., p. 2/1, 25.
(2) Ibid., p. 2G.
(3) Ibid., p. 27.
guer d'ailleurs la sûreté absolue et la sûreté relative. Par exemple, si l'on demande quel est le plus haut de deux sons donnés, le jugement de la première classe a, pour deux paires de sons différentes, la même sûreté objective absolue si le même rapport de cas vrais et faux se produit les deux fois pour des différences égales dans les nombres de vibrations ; il a, au contraire, la même sûreté objective relative si le môme rapport de cas vrais et faux se produit pour le même quotient des nombres de vibrations. Le jugement de la deuxième classe, répondant à la question de savoir si deux sons ont la même hauteur, a la même sûreté objective absolue dans deux cas différents, pour deux paires de sons différentes, I si la différence juste perceptible (ou imperceptible, cela importe peu ici) correspond à des différences égales dans les nombres de vibrations ; la sûreté objective relative sera la j même, au contraire, si la différence juste perceptible corres- I pond à des quotients égaux des nombres de vibrations (i).
Ainsi la mesure de la sûreté objective des jugements sen- I soriels est possible au moyen des méthodes psychophysiques. Une telle mesure est même, selon Stumpf, le seul résultat direct que nous fournissent les expériences psychophysiques. <( Ces expériences, dit-il, ne nous apprennent primitivement rien sur le rapport de l'excitation et de la sensation, comme beaucoup l'ont admis à tort et pendant longtemps, mais elles nous apprennent quelle doit être la grandeur de la différence, ou bien du rapport, de deux excitations, pour que, dans des conditions déterminées, par exemple pour un son de hauteur j déterminée et pour un individu déterminé, ces excitations ' produisent des jugements d'un degré déterminé de probabilité (i" classe) ou d'exactitude (2° classe). Le moyen d'arriver à ces mesures est fourni par des séries de jugements dans I lesquels on calcule le rapport des réponses vraies au total 1 des réponses, ou bien l'erreur moyenne commise dans des
(i) Ibid., p. 27.
jugements faux. En faisant varier les circonstances dans une nouvelle série d'expériences, on peut en outre déterminer des valeurs moyennes pour l'individu que l'on étudie ou pour le sens que l'on étudie, et déterminer notamment la marche de l'accroissement et de la diminution de la sûreté objective dans des régions différentes d'un môme sens (hauteurs des sons, régions du spectre, intensités), et d'une manière générale reconnaître la variation régulière de la sûreté objective qui correspond à la variation de conditions déterminées (i). i,
Maintenant, Stumpf estime que l'on peut, de la sûreté objective, remonter à des conditions psychologiques en quelque sorte plus internes. « La sûreté objective est toujours déterminée par deux facteurs généraux, qu'il est pour la psychologie de la plus haute importance de distinguer, et que l'on doit s'attacher à mesurer séparément, quoique cela ne soit pas nécessaire pour la mesure de la sûreté objective et que cela soit sujet à d'importantes difficultés de principe (2). » Ces deux facteurs sont la sensibilité et la sûreté subjective.
(( La sensibilité est le degré auquel nos sensations correspondent aux excitations adéquates qui les déterminent (3). » Voilà encore une définition qui n'est pas claire, mais elle s'explique par la distinction et la définition des deux formes de la sensibilité. La correspondance entre les excitations et les sensations fait défaut quand les excitations sont trop faibles, ou bien trop fortes, de sorte que la correspondance n'existe que pour une certaine région des excitations : c'est cette région que Wundt avait appelée le champ d'excitation {ReizLimfang). Mais la correspondance fait défaut aussi quand les différences d'excitation sont trop faibles pour produire des différences de sensation. La sensibihté, c'est-à-dire la réceptivité mentale à l'égard du monde physique, se trouve
(i) Tonps., I, p. /i3-45.
(a) Ibid., p. 27, 28.
(3) Ihid., p. 28.
donc bornée à l'égard des excitations et des diflerences d'excitation. C'est pourquoi Stumpf distingue la sensibilité aux excitations ou le champ de la sens'ih'ûilé {Umfangs-Einpfuidlichkeit oder Uinfang des Empfindangsgebietes) et la sensibilité dilTérentielle. Le champ de la sensibilité se détermine en fixant les limites supérieure et inférieure où la sensation cesse d'exister. Quant à la sensibihté différentielle, c'est « la finesse avec laquelle les différences des sensations correspondent à celles des excitations, ou encore le nombre de sensations différentes qui trouvent place dans des limites données de l'excitation (i) ». Elle peut être absolue ou relative, selon que l'on considère les différences ou les rapports des excitations.
La sûreté subjective, maintenant, est « la sûreté du jugement au point de vue de l'aperception [Auffassang) correcte des sensations comme telles » (2). La conscience, en effet, a ses illusions comme la perception extérieure. Il est des sensations, il est aussi des différences de sensation qui ne sont pas inconscientes (iinbeiuasste), mais demeurent inaperçues (unbemerkle). « Il n'y a pas simplement un seuil que la différence d'excitation doit franchir pour produire une différence de sensation, mais aussi un seuil que la différence de sensation doit franchir pour devenir perceptible. Ce dernier, par opposition au seuil de sensation, peut être désigné comme le seuil du jugement (3). » — La sûreté subjective dépend d'ailleurs elle-même de plusieurs autres facteurs que Stumpf se borne à indiquer : la sûreté et l'exactitude de la mémoire, le degré de l'attention, etc.
Maintenant comment peut-on mesurer la sensibilité et la sûreté subjective? On le peut, selon Stumpf, au moyen des mômes expériences psychophysiques, u mais il faut consi-
(0 Ibid., p. 3o.
(2) Ibid., p. 3i.
(3) Ibid., p. 33, 34.
M. Foucault.
dérer d'une manière prépondéranle des circonstances parliculières, et le résultat désiré ne peut être atteint que par l'intermédiaire de raisonnements plus ou moins hypothétiques )) (i).
« La mesure de la sûreté subjective s'obtient en soumettant à un examen minutieux [darch Abfragen) une" série de jugements portés par un môme individu sur des excitations extérieures invariables, et en introduisant quelques circonstances de nature à troubler le jugement (2). » Mais Stumpf n'indique pas ici de procédé régulier de mesure. Il fait plutôt remarquer que la mesure, bien qu'elle ne soit pas impossible, est très difficile. Une multitude de circonstances influent sur le jugement : il faut les déterminer empiriquement. En outre l'exercice influe aussi sur le jugement, et il peut modifier l'aptitude à juger, même dans le cours d'une série d'expériences ; on peut cependant noter comme une circonstance favorable que l'influence de l'exercice cesse de se faire sentir après avoir atteint un certain point. — Au sujet de la mesure de la sensibilité, Stumpf se borne à donner des indications de détail, qui sont intéressantes pour la façon de conduire les expériences, mais qui ne concernent pas les principes généraux de la mesure. Une de ces indications doit être cependant retenue ici à titre d'opinion : c'est que la sensibilité dépend essentiellement de causes physiologiques, et même anatomiques, et par suite doit être invariable ou à peu près chez chaque homme, au moins pendant un temps assez long (3). Par conséquent les variations qui se présentent dans les jugements sensoriels seraient dues à des causes psychologiques. Je signale cette idée en passant, sans en discuter la valeur : on voit l'importance qu'elle a aux yeux
(1) Ibid., p. 45.
(2) Ibid.
(3) Les nerfs de l'ouïe semblent cire plus sensibles le soir que le malin. (Stumpf, Tonpsychol., I, p. 358.)
de Stumpf au point de vue de la mesure de la sûreté subjective, et elle peut en tout cas fournir un point de départ de recherche.
Ainsi Stumpf a fait subir à l'interprétation des faits psychophysiques une transformation jDrolbnde et de grande importance, et il a contribué pour beaucoup à faire de la psychophysique une méthode d'expérimentation psychologique (i). Chose étrange, cependant, et qui montre la puissance du préjugé relatif à l'intensité des sensations, il admet que la conscience saisit et apprécie l'intensité des sensations (2). Il ne part pas, il est vrai, de cette opinion pour chercher une formule de mesure des sensations, mais bien pour chercher la mesure des dislances de sensation. J'ai essayé de montrer que cette tentative est stérile. Au contraire j'admets sans réserve son idée, que les méthodes psychophysiques ne nous font connaître directement que la sûreté des jugements sensoriels, et qu'il faut remonter de cette sûreté des jugements à ses conditions psychologiques, par une analyse régressive. Je reprendrai cette idée dans les chapitres suivants.
§ 6. — Miinsterberg .
Une des reconstructions les plus originales de la psychophysique est celle de Munsterberg (3).
^ D'une manière aussi décidée que les adversaires les plus résolus de la mesure des sensations, Miinslerberg déclare
(1) « Dans les expériences psychophysiques, nous soumettons à la recherche, surtout et en première ligne, les processus psychiques. {TonpsychoL, I, p. 55.) La psychophysique n'est plus envisagée ici comme la science exacte des rapports de l'àme et du corps.
(2) Ibid., I, p. 345 sqq.
(3) Neac Grundlegang der Psychophysilc, Bcllragc zur cxpcrimcntellen l'syd'ologic, IH (1890).
qu'une scnsalion foiLe n'est pas un multiple d'une sensation faible, qu'elle ne contient pas une sensation faible avec quelque chose de plus, qu'une sensation ne se divise pas en parties ou en unités. Mais il n'en résulte pas, selon Munstcrberg, que l'on ne puisse pas mesurer les sensations et les différences de sensations.
Miinsterberg rattache sa théorie de la mesure des sensations à une théorie générale de la mesure, qui porte sur la mesure physique aussi bien que sur la mesure psychique. Toute mesure physique se ramène à la mesure de l'étendue, de la durée et de la masse; la réduction peut même être poussée plus loin, si l'on en croit Wundt (i), pour qui la mesure de la durée se ramène encore à la mesure de l'élendue, de même que la mesure de la masse. Mais, dit Munsterberg, cette théorie de la mesure physique a besoin d'un complément psychologique. « La base de toutes nos méthodes de mesure physiques est que nous pouvons comparer les grandeurs d'espace, de temps et de poids les unes avec les autres dans une appréciation subjective immédiate : sans cette faculté subjective, tous les instruments objectifs de mesure seraient pour nous aussi dépourvus de sens qu'un microscope serait dépourvu de valeur si nous n'a^'ions pas d'yeux (2). » « Lorsque nous percevons l'étendue, la durée ■ et la masse, il se produit toujours en nous des représentations • complexes, dans lesquelles entrent des sensations d'espèces . multiples, et nous déclarons toujours, en songeant à la ; mesure, que deux de ces représentations sont égales quand I une sensation déterminée est identique dans ces deux représentations, de quelque façon que puissent différer les autres; éléments des synthèses (3). » Cette représentation élémcn-taire dont l'identité nous permet d'affirmer l'égalité de deuxi
(1) Ucber dus Weber'sche Gesetz, PhW. SUid., U, p. i4.
(2) Neue Grundleguiig der Psychophysilc, p. 19.
(3) Ibid., p. 20, 21 .
grandeurs physiques est la sensation musculaire. Quand l'étendue est perçue par la vue, la sensation musculaire en jeu est celle que nous obtenons en jDarcourant l'étendue par le mouvement des yeux, soit que le mouvement soit réellement effectué, soit que l'image d'un mouvement antérieur soit associée à la perception visuelle. Quand il s'agit de l'espace tactile, les sensations musculaires nous sont fournies par le mouvement des organes. Dans l'appréciation de la durée, des groupes de muscles tiès différents sont en jeu, ceux de la nuque, du cou, des épaules, du tronc, des membres : seulement il s'agit ici, non plus du raccourcissement des muscles, mais de leur tension, etc. En résumé, les grandeurs égales d'étendue, de durée et de masse sont celles qui produisent des sensations musculaires de force égale, et si l'on prend comme unité la sensation musculaire produite par un objet déterminé, on peut diviser chaque objet en des parties dont chacune produit l'unité de sensation musculaire (i).
C'est donc la possibilité de constater des sensations musculaires égales qui fonde la mesure physique : l'idée capitale de la psychophysique de Munsterberg est que la mesure des grandeurs psychiques, des intensités de sensations, repose sur la même base. Toute perception, en effet, provoque dans l'organisme, d'une manière réflexe, des contractions musculaires, dont la force dépend de la force de l'excitation. Si la quaHté de l'excitation se modifie, la contraction musculaire se modifie aussi, et aux variations d'intensité de l'excitation correspondent des variations de contraction musculaire qui sont exprimées dans notre conscience par des sensations. La sensation musculaire fournit donc un élément commun de nos perceptions qui en rend la mesure possible.
Mais maintenant apparaît la difficulté à laquelle se heurte Miinsterberg et qui est manifestement insoluble. Les sensa-
(l) Ibid., p. 22, 23.
tions musculaires sont -elles donc d'une autre nature que les sensations de lumière ou de son pour qu'elles puissent être les unes à l'égard des autres dans des rapports de multiplicité et d'égalité mathématique? — Oui, répond Miinsterberg : « la sensation musculaire occupe une position tout à fait exceptionnelle, la sensation musculaire faible est contenue dans la sensation forte, et les deux ne diffèrent pas l'une de l'autre qualitativement, mais par leur durée et leur étendue » (i). — Il ne faut évidemment pas prendre ce passage au pied de la lettre : les sensations musculaires ne sont pas des phénomènes étendus ; l'étendue à laquelle songe iciMûnslerberg est l'étendue des muscles intéressés au mouvement qui provoque la sensation, ou bien c'est encore l'étendue des mouvements effectués par les muscles. Mais cette étendue, quelle qu'elle soit, ne peut être un élément d'information qu'à la condition d'être connue, appréciée par l'esprit. De même la durée des contractions musculaires doit être appréciée pour nous renseigner sur la durée des mouvements effectués. On pourrait donc demander comment cette étendue et cette durée sont connues, si c'est par une intuition immédiate, et alors comment il se fait que les sensations musculaires jouissent d'un tel privilège, — ou bien si c'est par d'autres sensations musculaires, comme semble l'exiger la théorie de Miinsterberg sur l'appréciation de la durée et de l'étendue, et alors à quel point on pourra s'arrêter dans cette régression. — Mais cette conséquence ne fait apparaître que d'une façon indirecte le vice de la théorie. La raison pour laquelle la théorie psychophysique de Miinsterberg conduit à des conséquences aussi embarrassantes est que les sensations musculaires n'ont nullement la nature privilégiée qu'il leur attribue. Il donne le nom de sensations musculaires à des représentations complexes qui sont, comme toutes les percep-J tions, des agrégats de sensations et d'images, et qui, à oej
(i) Ibid., p. 3o.
titre, varient qualitalivement comme la perception d'une intensité lumineuse qui grandit, d'un son qui s'éloigne ou d'une couleur qui change de nuance. Nous reconnaissons qu'une lumière devient plus forte à ce que, par exemple, notre perception devient pénible, à ce que nous sentons notre pupille se rétrécir ou même nos paupières se rapprocher : je ne donne celte indication que comme un exemple, parce que
I nous sommes loin de connaître la constitution détaillée de toutes les perceptions. De même, si j'étends le bi'as pour prendre un livre sur la table, et si ensuite je fais quelques pas pour en prendre un autre sur un rayon, je me rends compte que j'ai effectué dans le deuxième cas un mouvement plus considérable que dans le premier^ et sans doute mon
i appréciation de la durée des deux mouvements joue un rôle
I dans mon appréciation de leur étendue ; mais il y a aussi des différences qualitatives entre mes deux perceptions, parce qu'elles me sont fournies par des organes différents. Même si l'on fait la supposition artificielle de deux mouvements
i différents accomplis par un muscle unique, d'un raccourcissement faible et d'un raccourcissement plus considérable du même muscle, il doit bien exister quelque différence qualitative entre les deux perceptions musculaires : l'une m'est, par exemple, plus familière, et l'autre moins ; ou bien l'un des mouvements m'est plus facile, ou plus agréable, etc. ; peut-être même existe-t-il des différences plus internes, que l'analyse subjective ne peut pas dégager et décrire, mais qui peuvent suffire néanmoins à distinguer les deux perceptions. (( La sensation de mouvement, dit Mûnsterberg, quand le bras parcourt deux décimètres en palpant un objet, n'est pas autre que quand il ne parcourt qu'un décimètre ; elle a seule-
1 ment une durée double ; la deuxième sensation est donc en fait contenue deux fois dans la première (i). » C'est là une affirmation tout à fait arbitraire. Sans doute il peut arriver
(i) Ibid., p. 34.
que deux perceptions, musculaires ou non, se ressemblent à tous les points de vue, de telle façon que la conscience la plus attentive ne puisse saisir entre elles d'autre diflcrence que celle de la durée ; il peut même arriver que la durée en soit exactement la même. Je ne prétends ni défendre, ni combattre le principe des indiscernables. Mais, si une parfaite répétition de deux faits psychiques se produit, ce n'est là qu'un fait sans portée pour la mesure des phénomènes psychologiques.
L'intérêt de la théorie de Mûnsterberg n'est donc pas en ce qu'elle fournirait une nouvelle manière de mesurer les sensations. Mais il reste vrai, cependant, ou du moins c'est une hypothèse de la plus haute vraisemblance, que toutes nos perceptions comprennent des éléments moteurs, que dans toutes nos perceptions, par conséquent, les sensations musculaires fournissent un élément d'information. Il en résulte que chaque perception a une valeur motrice, et c'est là un fait important. Mais les expériences par lesquelles Mûnsterberg a essayé de vérifier sa théorie psychophysique ne donnent pas d'indications utiles. En effet, Miinsterberg pose comme une conséquence de sa théorie que, si elle est vraie, « deux paires de sensations doivent pouvoir être comparées au point de vue de la grandeur de leurs différences, même lorsqu'elles appartiennent à des sens différents » (i). La comparaison de la différence entre deux intensités lumineuses aA^ec la différence entre deux intensités sonores se ferait par le moyen d'une comparaison entre les différences de contractions musculaires concomitantes. « Si deux excitations lumineuses nous sonl données, ayant entre elles un rapport déterminé d'intensité, et si nous tenons dans la main gauche un poids déterminé, nous pouvons placer dans la main droite un poids que l'on fait croître ou diminuer jusqu'à ce que la différence entre les deux poids nous paraisse égale à la différence entre les deux
(i) Ibid., p. 56.
excitations lumineuses (i). » Mtinslerberga comparé de cette façon des différences entre des mouvements des bras ou des mouvements des yeux avec des différences entre des intensités lumineuses, des poids et des intensités sonores. Mais il est probable que la comparaison réelle ne portait pas sur la valeur motrice des perceptions, que les excitations de chaque paire étaient mesui-ées l'une par l'autre d'une façon approximative et que la comparaison portait sur les rapports mathématiques ainsi obtenus. C'est donc une autre méthode qu'il faut chercher pour étudier la valeur motrice.
§ 7. — Charles Henry.
M. Charles Henry a fait, au laboratoire de physiologie des sensations de la Sorbonne, des recherches en vue de déterminer les lois de la sensibilité, et il a formulé une loi compliquée que ses expériences ont vérifiée avec une régularité remarquable pour la sensation de la lumière (2) et pour la sensation de la force des sons (3),
Cette formule relie les numéros d'ordre des sensations que l'on obtient en graduant d'une façon parfaite une série d'mtensités lumineuses ou sonores. M. Henry a commencé par faire au lavis une série de teintes grises, « de manière à offrir à l'œil l'aspect d'un dégradé parfait ». Il a mesuré ensuite les intensités lumineuses des différentes teintes, et il a établi une courbe reliant les numéros d'ordre des teintes, qui représentent pour lui des numéros d'ordre de sensations, avec les intensités lumineuses. « L'équation de cette courbe, dit-il, n'est ni la relation logarithmique, ni la relation de la
(1) Mil., p. 60, 6i.
(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, iSyG, l. G XXII, p. 951-954, iiSg-ii/ia.
(3) Ibid., p. 1283- 1286.
racine carrée de l'excitation qu'on a vérifiée, dans des limites très étroites d'ailleurs, d'intensités, pour les numéros d'ordre de la sensation lumineuse (i). » C'est une équation beaucoup plus compliquée, et que je juge inutile de reproduire, parce que je n'ai pas l'intention de la discuter. M. Henry a vérifié sa formule par d'autres expériences pliotométriques, et il a retrouvé la même formule pour la sensation des intensités sonores.
L'originalité de ce travail envisagé comme une reconstruction de la psychophysique est que l'auteur tient à restera un point de vue rigoureusement empirique. Il ne parle ni de l'intensité des sensations, ni de l'égalité ou de l'inégalité des différences de sensation. Un psychophysicien un peu fidèle aux idées de Fechner ou de quelqu'un de ses disciples n'aurait pas manqué de déclarer qu'il existe entre les sensations fournies par les teintes voisines des différences égales, ou bien des dissemblances ou des distances égales. M. Henry se borne à établir une formule de classement des sensations. — Mais il est impossible de se tenir à un pareil point de vue : les expériences ont besoin d'être interprétées, il faut savoir quel est le phénomène psychologique en jeu. L'excès de prudence, surprenant chez un psychophysicien, ne vaut pas mieux que l'excès de hardiesse.
J'ajoute que les expériences de M. Henry, si on les interprète conformément aux idées de Fechner ou de Delbœuf, ou de tous ceux qui ont employé la méthode expérimentale de Plateau, montrent que nous apprécions comme égales des différences d'excitation qui ne sont pas égales. Mais il n'y a pas d'autre conclusion à en tirer, car la méthode des difl'érences égales est la plus imparfaite de toutes les méthodes psychophysiques (Voir plus loin, ch. VHI, § 3).
(i) Ibid., p. 95 1.