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LES CARACTÈRES QUANTITATIFS DES REPRÉSENTATIONS SENSORIELLES

Le système psychophysicpie de Fechner est inaccep table parce que l'idée qui lui sert de base est fausse : il est faux que, lorsque nous portons le jugement psychophysique, lorsque nous déclarons, par exemple, une intensité lumineuse plus forte qu'une autre, ou égale à une autre, notre jugement soit déterminé par une comparaison quantitative des sensations ou des perceptions ; la prétendue intensité des sensations, qui grandirait et diminuerait à mesure que les intensités physiques correspondantes grandissent et diminuent, n'existe pas. Mais il ne résulte pas de là que les représentations sensorielles ne possèdent pas de caractères quantitatifs, qu'elles soient de pures qualités et que la psychophysique soit tout entière une chimère.

Presque tous ceux des critiques de Fechner qui ont mis en lumière la fausseté de son idée fondamentale sont allés trop loin dans la voie de la négation.

Ainsi F. -A. Millier soutient que la quantité mesurable appartient seulement aux objets et par suite fait défaut aux sensations, phénomènes subjectifs (i).

Elsass expose une opinion analogue dans sa brochure sur la psychophysique (2), et il la reprend dans un article

(1) F. -A. MuLLEn, Das Axiom der Psychophysilc (1882).

(2) Elsass, Ueber die Psychophysilc (i88C).

postérieur, où il déclare que les termes quantitatifs, quand ils sont appliques à la sensation, n'ont qu'un sens figuré (i).

M. Pillon en avait déjà dit autant, bien que d'une manière moins formelle, et bien qu'il déclare nettement que, « si les phénomènes mentaux échappent à la mesure, ils n'échappent pas à la supputation » (2).

Mais le plus hardi négateur de la quantité psychologique j est M. Bergson, qui, non content de nier toute intensité psychologique, va jusqu'à soutenir que « la multiplicité des états de conscience, envisagée dans sa pureté originelle, ne présente aucune ressemblance avec la multiplicité distincte

qui forme un nombre. Il y aurait là une multiplicité

qualitative » (3) .

Selon M. Bergson, les phénomènes psychologiques se pénètrent les uns des autres au point de perdre leur individualité, ou plutôt cette pénétration continue est leur état réel, et nous ne les isolons les uns des autres qu'en les projetant dans l'espace par une opération qui les défigure. Comme cette opération est d'usage courant, comme elle se légitime pratiquement par des besoins sociaux, en particulier par le besoin de communication verbale avec les autres hommes, nous avons peine à nous apercevoir qu'elle s'accomplit, et il faut faire un effort vigoureux d'abstraction et d'analyse pour retrouver le moi réel sous le moi symbolique et réfracté, la continuité naturelle sous la discontinuité artificielle, l'unité indivisible de la vie psychologique sous l'apparente multiplicité numérique. Le nombre ne s'applique donc aux sentiments, aux sensations, aux idées que d'une

(i) Elsass, Die Deulmg der psychophysischen Gesetzc, Philosophische Monatshcfte, t. p. lag-iôS. J'ai cité plus haut (ch. tl), le passage le plus significatif de cet article.

(a) A propos de la notion de nombre, Crilique Philosophique, 1882,

(3) Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 91, 1889.

manière inadéquate, que par une déformalion de leurs rapports réels.

Je ne vois d'autre manière de critiquer cette négation de la quantité psychologique que de montrer, par l'analyse de la perception, que l'on y trouve une pluralité de caractères quantitatifs (i). J'utiliserai maintenant la distinction que j'ai faite précédemment entre la sensation et la perception, et, comme c'est la perception, et non à proprement parler la sensation, qui est en jeu dans les expériences psychophysiques et qui est donnée à l'observation subjective, c'est principalement pour la perception que j'essaierai d'établir la pluralité des caractères quantitatifs. D'ailleurs la simplicité qui semble appartenir à la perception quand on la confond avec la sensation est peut-être une des causes secrètes pour lesquelles certains psychologues ont regardé comme un élément immuable, indivisible et purement qualitatif, l'état mental consécutif à l'excitation sensorielle. Si, au contraire, on voit dans cet état mental quelque chose de très complexe, on doit y admettre d'abord une pluralité d'éléments, et reconnaître, contre la théorie paradoxale de M. Bergson, que ces éléments peuvent être distingués les uns des autres et comptés séparément. De même les perceptions qui se succèdent ou qui existent simultanément dans un même esprit peuvent être comptées, et c'est même parce que nous comptons les perceptions distinctes que nous procurent les objets que nous pouvons compter les objets. Dans beaucoup de cas, il est vrai, les états mentaux simultanés ou successifs se fondent partiellement les uns dans les autres, et cela arrive surtout quand ils sont obscurs et mal distingués : mais ils

(0 Déjà M. Tarde, après avoir nie que les sensations fussent quantitatives, cherche à Iranslcrer le caraclère quantitatif à d'autres éléments psychologiques (La croyance el le désir, la possibilité de leur mesure. Revue Philos., 1880, II, deux articles). Je ne crois pas qu'il soit nécessaire, pour trouver des quantités psychologiques, de sortir de ce que l'on appelle la sensation, c'est-a-dire de la perception.

forment alors une multiplicité confuse, ils comprennent toujours, quoique d'une manière enveloppée, les relations numériques, et ce sera l'une des Uns de l'analyse de dégager ces relations.

Cette numérabilité des perceptions en est un caractère quantitatif en quelque sorte extérieur. Il en est de même de la durée. On sait, depuis la découverte de l'équation personnelle, que les opérations mentales demandent un certain temps pour être accomplies. Les premières mesures du temps de réaction ont été faites vers 1861 par Donders. En décomposant le temps de réaction en ses divers éléments, et en faisant varier les conditions de l'expérience, on a pu mesurer le temps minimum qui est nécessaire pour diverses opérations, le temps de discernement et le temps d'association notamment (i).

D'autres caractères quantitatifs appartiennent aux perceptions par le fait qu'elles sont liées à des états corporels. D'abord elles dépendent de phénomènes nerveux et cérébraux dont la nature n'est guère connue. Mais c'est une hypothèse en quelque sorte directrice dans la science contemporaine que chacune de nos perceptions implique d'une façon nécessaire un travail nerveux déterminé : c'est l'activité psychophysique de Fechner. Ce travail nerveux varie sans doute quahtativement d'une perception à l'autre, c'est-à-dire que des centres diflférentssont intéressés à la formation des divers genres de perceptions, et sans doute la nature du travail physiologique varie aussi dans un même centre pour les diverses perceptions qui s'y élaborent. Mais en outre ce travail est par nature susceptible d'être exprimé mathématiquement comme tout travail mécanique, de sorte que chaque perception correspond à une quantité déterminée de travad

(i) RiBOT, Psychologie allemande, p. 29g. Buccola, Lalegge del tempo nei fenoincni del pensiero, i883. .Tastrow, The time-rclalions of mental phenomena, 1890. Wundt, Psychologie physiologique, Ir. fr., II, p. a'i7- BiNET, Introd. à la psychol. exp., p. io3, 1894.

nerveux, c'est-à-dire qu'il existe pour chaque perception une équivalence nerveuse.

Il existe de même pour chaque perception une équivalence musculaire. Car les mouvements d'adaptation des organes sensoriels sont indispensables pour que la perception puisse s'effectuer d'une manière complète. On dirait que chaque sensation, pour devenir la perception achevée qu'elle aspire à être, utilise tous les muscles dont le jeu peut lui servir. Par conséquent chaque perception représente cette quantité déterminée de force musculaire qu'elle emploie pour se constituer, et les perceptions pourraient être comparées quantitativement les unes avec les autres à ce point de vue, si nous avions le moyen d'isoler et d'évaluer la force musculaire qui est dépensée par chacune d'elles.

La perception n'implique pas seulement des antécédents, mais elle implique aussi des conséquents corporels : elle retentit dans l'organisme, d'une part sur le système musculaire, et de l'autre sur les organes de la circulation, des sécrétions, de la respiration. — En tant que la perception exerce une action sur les muscles, on peut dire qu'elle possède une énergie motrice. Il est inutile de citer des faits pour montrer que les perceptions peuvent déterminer, ou tendre à déterminer des mouvements; c'est là une idée généralement admise et que M. Fouillée a prise comme hase de sa psychologie des idées-forces. Munsterberg en a fait l'idée fondamentale de sa psychophysique, et s'est plus tard attaché à donner la preuve expérimentale de l'existence de ces mouvements inconsciemment produits qui dérivent des perceptions visuelles, et il pense avoir élahli que l'étendue de ces mouvements varie avec le temps qui s'est écoulé depuis la perception, avec les objets perçus et avec les personnes. Il est vrai que ces expériences ont été critiquées par Nichols (i).

(I) M ùnsterderg, 7/ie motor power of ideas, Psycliologlcal Review, I, p. Nichols, même litre, Plillosophical Review, IV.

Mais il reste néanmoins incontestable que beaucoup de perceptions, toutes probablement, se prolongent en quelque sorte clans l'organisme par des mouvements dont la fonction générale est de réagir d'une manière appropriée à l'excitation reçue.

Le retentissement de la perception sur la circulation, les sécrétions et la respiration s'accompagne d'un phénomène psychologique que l'on range quelquefois à tort parmi les sensations, et qui est l'émotion. C'est une question de savoir si l'émotion comme phénomène psychologique est antérieure à ses concomitants physiologiques, ou bien si, suivant l'opinion de William James et de Lange, l'émotion comme phénomène psychologique traduit simplement ces événements physiologiques pour la conscience. En tout cas, que l'émotion soit immédiatement liée aux perceptions, ou qu'elle s'y rattache par un intermédiaire physiologique, elle est néanmoins un caractère que l'on trouve dans toutes les perceptions. La conscience constate en outre directement que les émotions liées aux perceptions sont plus ou moins fortes selon les circonstances, c'est-à-dire que le degré émotionnel constitue encore un caractère quantitatif des perceptions. C'est même un caractère dont la mesure apparaît en principe comme n'étant pas impossible : les modifications qui se produisent dans la pression sanguine et dans les autres concomitants physiologiques des perceptions, en corrélation avec des émotions définies, fourniront sans doute, quand on pourra les enregistrer d'une façon commode et sûre, ou bien en déterminer le degré d'une façon quelconque, le moyen de mesurer les émotions par leur fonction physiologique. — Une remarque doit d'ailleurs être faite, c'est que l'émotion n'est pas un caractère qualitativement invariable des perceptions, c'est-à-dire qu'il existe des espèces différentes d'émotions agréables et d'émotions pénibles. On en peut donner deux raisons : 1° les émotions apparaissent comme différentes a l'observation subjective, le plaisir esthétique ne nous apparaît

pas comme étant de même nature que Je plaisir de boire quand on a soif ou de manger quand on a faim, même abstraction faite des diOërences qui existent dans les représentations et les tendances concomitantes; 2° les émotions retentissent dans le corps de façons différentes; c'est ainsi que M. Dumas a distingué deux formes de joie et trois ou même quatre formes de tristesse (1), et que MM. Binet et Courtier ont constaté la variété des manifestations corporelles qui accompagnent les émotions et qui sont en rapport avec les qualités des émotions (2). Le degré émotionnel des perceptions n'est donc pas un caractère qualitativement constant qui varierait seulement en quantité. Mais c'est pourtant une hypothèse difficilement contestable que toute émotion qualitativement déterminée est susceptible de varier quantitativement en même temps que les états corporels auxquels elle est hée varient quantitativement.

Les caractères quantitatifs des perceptions qui viennent d'être énumérés appartiennent aux perceptions par le fait qu'elles sont liées au corps: ils sont donc, dans une certaine mesure, extérieurs à la perception, ou du moins ils ne concernent la perception que dans ses conditions extérieures, et, cpand même nous pourrions les connaître et les mesurer d'une manière exacte, cette connaissance ne nous ferait pas pénétrer dans la nature psychologique de la perception II en est autrement des caractères quantitatifs qui restent à

exammer.

Boas (3), puis Bradley (4), cherchant ce que l'on peut

Phil'io^nl sur la joie et la tristesse, Revue

i-lulosopluque, juin, juillet et août 189G.

(2) La vie ânotionnelle, Année Psychologique, III, surtout p. ioi-io4

jaiîLrTsgS.''' """" '"""'^ of psydùeal stales? Mind.

M. Foucault.

entendre par l'intensité des états psychologiques, ont été amenés à reconnaître à l'idée d'intensité ou de force une signification légitime, si l'on conçoit par là « la grandeur du contenu de conscience », comme s'exprime Boas. En effet, les représentations sont plus ou moins absorbantes, elles saisissent notre attention avec une force variable, et elles se poussent plus ou moins, selon l'expression de Wundt, vers l'aperceplion, vers la conscience réfléchie. Mais il faut distinguer ici deux choses : i" l'étendue ou le champ de la conscience, c'est-à-dire le nombre des étals psychologiques qui peuvent coexister dans un même esprit; 1° la force avec laquelle les représentations tendent à occuper la conscience.

Wundt (i) a étudié le champ de conscience et s'est apphqué à le mesurer. M. Pierre Janet (2) a montré que, dans des cas pathologiques, il se trouve extrêmement réduit. Il est très probable qu'il varie d'un homme à l'autre, et qu'il n'est pas le même chez l'homme adulte, chez l'enfant, chez l'animal. Mais, ce qu'il faut remarquer pour le moment, c'est que les divers états psychologiques occupent en quelque sorte une étendue variable du champ de conscience. Telle idée abstraite sur laquelle nous méditons suffit à remplir la conscience et à la fermer pour ainsi dire aux excitations venues du dehors. Au contraire, si je cesse d'écrire et que je lève les yeux, je vois par la fenêtre des arbres, des vignes, des maisons, des nuages, j'ai une pluralité de perceptions visuelles simultanées; en même temps j'entends le ticlac d'une pendule dans la pièce voisine et le chant d'un enfant parvient jusqu'à moi ; d'autres bruits encore, plus ou moins distincts, frappent mon oreille, j'ai une pluralité de perceptions auditives, et pendant ce temps des perceptions tactiles et organiques occupent les régions obscures de ma conscience. Le nombre de mes états de conscience simultanés est

(1) Psychologie physiologique, Ir. fr., H, p. 2^0.

(2) L'auloinalisme psychologique, p. 190.

assez grand, chacun d'eux n'occupe qu'une faible partie de la conscience qu'à d'autres moments une idée abstraite absorbe tout entière, eux-mêmes n'occupent pas tous la même étendue delà conscience, et leur étendue relative varie d'un instant à l'autre. Donc les perceptions et même tous les états de conscience possèdent un caractère quantitatif que l'on peut appeler métaphoriquement l'étendue de leur conlenu de conscience.

D'autre part, on peut considérer les perceptions et les autres représentations comme des forces qui se disputent l'existence. Comme elles ne peuvent coexister dans une même conscience en très grand nombre, elles tendent à se chasser réciproquement : il existe une concurrence des états psychologiques (i). — Cette concurrence est visible dans l'attention spontanée : une perception, une image, une idée occupe alors la conscience d'une manière tenace, les autres états psychologiques sont refoulés, rejetés à l'arrière-plan. Il en est de même dans l'idée fixe etdans la mélancolie. — En dehors de l'attention, qui nous montre le triomphe passager d'un phénomène mental, en dehors des étals morbides comme l'idée fixe et la mélancoHe, qui nous en montrent le triomphe durable, dans le cours ordinaire de la vie, le même conflit des phénomènes psychologiques se manifeste. Ainsi un grand nombre d'excitations frappent nos sens simultanément, les unes venues du dehors, les autres de notre propre corps : quelques-unes seulement nous donnent des perceptions, les sensations que produisent les autres sont étoulTées. De même les images sont repoussées parles sensations antagonistes qui leur servent de réducteurs (2). Le même phénomène s'observe dans la rêverie. On a coutume de dire que c'est l'association de succession qui dirige alors le cours des images : mais

(i) BmET, La concurrence des étals psychologiques, Revue Philosophique, 1890, I, p. i38.

(3) Taine, L'intelligence, livre II, ch. I.

cette explication est tout à fait incomplète, car, à supposer que l'on pût reconnaître le lien associatif qui rattache chaque chaînon de la rêverie à celui qui le précède et à celui qui le suit, il resterait vrai que nous revenons toujours, soit à nos images et à nos idées les plus familières, soit à celles qui se rapportent aux objets de nos préoccupations permanentes ou passagères. L'association nous permet de comprendre à quelle occasion surgissent les images, mais non ce qui introduit certaines d'entre elles avec une sorte de persistance dans le cours de la vie psychique. On ne peut expliquer les apparitions répétées, obsédantes parfois, de certaines images, que si l'on admet dans les images une tendance à s'élever sans cesse du fond obscur de l'âme vers la conscience claire, bref, une puissance de vie. C'est pourquoi j'appellerai ce caractère la vitalité, le nom de force étant devenu ambigu comme celui d'intensité. — Il est facile de voir que la vitalité des images et des perceptions varie d'après le degré de familiarité des représentations, d'après l'intérêt qu'elles présentent, et, pour les images, d'après leur âge: ainsi, certains souvenirs récents reviennent obstinément à la mémoire, nous pensons souvent aux personnes que nous avons coutume de voir, à nos parents et à nos amis par exemple, mais nous pensons encore plus facilement à nos amis quand nous avons besoin d'eux. — Cette vitalité des représentations ne doit pas être confondue avec l'étendue qu'elles occupent dans le champ de conscience : car certaines idées abstraites auxquelles on est forcé de réfléchir, par exemple par devoir professionnel, ne tendent pas spontanément à revenir à la conscience et pourtant l'absorbent tout entière quand nous les y appelons et les y maintenons par un effort d'attention volontaire.

Il reste maintenant à considérer deux caractères quantitatifs communs à toutes les représentations et qui ont été distingués depuis longtemps par Descartes et Leibnitz.

Descartes et Leibnitz attribuent aux idées la clarté ci \a distinction. « La connaissance sur laquelle on peut établir

un jugement indubitable, dit Descartes, doit être non seulement claire, mais aussi distincte. J'appelle claire celle qui est présente et manifeste à un esprit attentif; de même que nous disons voir clairement les objets lorsque, étant présents à nos yeux, ils agissent assez fortement sur eux, et qu'ils sont disposés à les regarder; et distincte, celle qui est tellement précise et différente de toutes les autres, qu'elle ne comprend en soi que ce qui paraît manifestement à celui

qui la considère comme il faut La connaissance

peut quelquefois être claire sans être distincte, mais elle ne peut être distincte qu'elle ne soit claire par même moyen (i). »

La définition de Leibnitz est plus explicite, et marque mieux le caractère quantitatif de la clarté et de la distinction. « Je dis qu'une idée est claire lorsqu'elle suffit pour reconnaître la chose et pour la distinguer : comme lorsque j'ai une idée bien claire d'une couleur, je ne prendrai pas une autre pour celle que je demande, et si j'ai une idée claire d'une plante, je la discernerai parmi d'autres voisines ; sans cela l'idée est obscure. Je crois que nous n'en avons guère de parfaitement claires sur les choses sensibles. Il y a des couleurs qui s'approchent de telle sorte, qu'on ne saurait les distinguer par mémoire, et cependant on les discernera quelquefois, l'une étant mise près de Fautre. Et lorsque nous croyons avoir bien décrit une plante, on en pourrait apporter une des Indes, qm aura tout ce que nous aurons mis dans notre description, et qui ne laissera pas de se faire connaître

a espèce différente (2) »

Leibnitz pense d'ailleurs être fidèle au langage de Descartes dans 1 usage qu'il fait des termes de clarté et de dislinciion.

(I) Descartes, Les prineipes de la philosophie, I, S /i5 el 4G

{^) Nouveaux essais sur l'entendement humain, livre II, ch XXII

taliones de cognitione, veritale el ideis.

« J'ai coutume de suivre ici le langage de M. Descartes, chez qui une idée pourra être claire et confuse en même temps ; et telles sont les idées des qualités sensibles, affectées aux organes, comme celle de la couleur ou de la chaleur. Elles sont claires, car on les reconnaît et on les discerne aisément les unes des autres, mais elles ne sont point distinctes, parce qu'on ne distingue pas ce qu'elles renferment. Ainsi on n'en saru-ait donner la définition. On ne les fait connaître que par des exemples, et au reste il faut dire que c'est un je ne sais

quoi, jusqu'à ce qu'on en déchiffre la contexture Nous

nommons distinctes non pas toutes celles qui sont bien distinguantes ou qui distinguent les objets, mais celles qui sont bien distinguées, c'est-à-dire qui sont distinctes en ellesmêmes et distinguent dans l'objet les marques qui le font connaître, ce qui en donne l'analyse ou définition ; autrement nous les appelons confuses (i). »

Ainsi la clarté n'est autre chose que le caractère des idées en vertu duquel nous en reconnaissons l'objet, et la distinction est le caractère des idées en vertu duquel nous en distinguons les éléments représentatifs composants. On sait d'ailleurs que le niot idée désigne dans la langue cartésienne ce que nous appelons aujourd'hui représentation : il s'applique donc, non seulement aux idées abstraites, mais aussi aux perceptions, images et sensations.

D'autre part, la clarté et la distinction sont pour Descartes et Leibnitz des caractères quantitatifs, c'est-à-dire susceptibles de plus et de moins. Ainsi pour Descartes l'idée vraie est l'idée à laquelle appartiennent la parfaite clarté et la parfaite distinction, et, puisqu'il recommande de suspendre le jugement tant que l'esprit n'a pas atteint le degré le plus élevé de clarté et de distinction, il affirme par là que la clarté et la distinction peuvent exister à des degrés inférieurs. D'ailleurs la raison pour laquelle les idées qui viennent des sens sont à ses yeux

(i) Nouveaux csasis, ibid.

dénuées de vérité est que ces idées sont toujours en quelque mesure obscures et confuses : c'est admettre que l'effort d'attention par lequel nous nous efforçons de les rendre claires et distinctes, bien que condamné à ne pas obtenir un succès complet, réussit cependant à accroître la clarté et la distinction des représentations sensorielles. De même Leibnitz fait consister le progrès des monades à acquérir des représentalions déplus en jdIus claires et distinctes, et par conséquent la clarté et la distinction sont pour lui des choses quantitatives. Il les regarde même comme variant d'une manière continue.

Même en laissant de côté l'autorité des grands philosophes, il ne me semble nullement douteux que la clarté et la distinction soient des caractères quantitatifs. La perception d'un même objet, dans les mêmes conditions physiques, devient plus claire par l'effet de l'attention, moins claire par l'effet de la fatigue. Aégahté d'attention et de fatigue, et les conditions physiques étant les mêmes, une perception est d'autant plus claire qu'elle est plus familière. S'il arrive parfois que notre perception des objets familiers devienne inexacte et que nous commettions des erreurs grossières (comme le distrait de La Bruyère), c'est que la perception trop rapide a été inattentive. La perception d'un même objet est aussi plus ou moins claire selon les conditions physiques ou physiologiques, l'éclairement, la distance, l'état des organes sensoriels.

La distinction est susceptible de degrés comme la clarté, et les causes qui la font varier semblent être les mêmes qui font varier la clarté. D'abord, nos perceptions sont plus ou moins distinctes selon la force des excitations. Si l'on nous parle à voix très basse, ou si les paroles sont prononcées à une trop grande dislance, nous ne percevons pas distinctement les divers sons articulés : nous distinguons une phrase, nn mot, une syllabe, mais nous n'entendons pas le discours qui nous est adressé. Il en est de même si les excitations sont

trop forles ou se succèdent trop rapidement: un son trop violent nous étourdit, et nous sommes étourdis de même j)ar un bavard au point de ne plus distinguer ses paroles et de ne percevoir qu'un bruit confus; nous sommes étourdis de même par le bruit d'une rue animée dans une grande ville au point de ne plus distinguer les sons, môme très familiers, qui frappent nos oreilles. L'attention n'a pas pour but d'accroître simplement la clarté, mais aussi la distinction des perceptions ; d'ailleurs l'attention est par excellence l'instrument d'analyse. La fatigue a pour résultat de diminuer la distinction aussi bien que la clarté.

Tous ces caractères quantitatifs qui viennent d'être distingués dans les perceptions appartiennent-ils aussi aux autres représentations sensorielles, c'est-à-dire aux images et aux sensations ? Il est probable qu'ils appartiennent tous aux images, au moins à celles qui sont la répétition de perceptions complètes, et non de simples sensations. C'est en effet une idée admise ordinairement que l'image s'accompagne, au moins à un certain degré, des phénomènes corporels qui ont accompagné l'état primaire correspondant. En est-il de même de la sensation pure ? Peut-être, mais la sensation pure est tellement noyée dans la multitude des autres phénomènes psychologiques qu'il est souvent difficile d'en parler autrement que par analogie. Je me bornerai donc à montrer que l'on retrouve dans les images et les sensations la clarté et la distinction, parce que ces caractères sont les plus importants de tous pour la psychophysique.

Telle image fugitive qui ne fait en quelque sorte que traverser notre esprit risque fort d'être très inexacte : elle devient plus précise si nous fixons notre attention sur elle. C'est ce qui arrive quand nous essayons de ressaisir un souvenir qui nous échappe, ou bien de faire de mémoire la description d'un objet, d'une personne, d'une scène à laquelle nous avons assisté. Cet effort d'attention dirige sur une image ne réussit pas toujours : il arrive que l'image se déforme sans que nous

nous en rendions compte (i), et qu'elle constitue une représentation erronée. Souvent, au contraire, l'image devient plus exacte sous l'influence de l'attention. Mais, dans un cas comme dans l'autre, on peut dire que la clarté de l'image a varié, qu'elle s'est accrue ou qu'elle a diminué, c'est-àdire qu'elle s'est comportée comme une quantité. — Les images récentes sont plus claires que les images anciennes, et le charme ordinaire des souvenirs d'enfance tient sans doute en partie à ce que ces souvenirs sont inexacts, à ce qu'ils sont embellis parce qu'ils sont liés dans la mémoire au souvenir d'une époque heureuse. Quelquefois la déformation des souvenirs d'enfance se produit en sens inverse. — En tout cas il est certain que la clarté des images varie avec leur âge, et cela prouve encore que la clarté est une quantité.

On ne peut pas observer directement les variations de clarté dans les sensations. Pourtant il n'est pas téméraire d'afiirmer que les sensations doivent, elles aussi, être plus ou moins claires selon les circonstances. Si d'une perception on retranche l'image constitutive, les images additionnelles et les sensations subordonnées, on obtient comme reste la sensation. Cet état mental dépend de l'excitation et des conditions physiologiques dans lesquelles se trouvent l'organe sensoriel, le nerf sensitif et le cerveau. Or ces conditions physiques et physiologiques peuvent être plus ou moins favorables à la production d'une sensation exacte. Si par exemple l'éclairement d'un objet est insuffisant, la sensation visuelle de sa forme est nécessairement obscure. Il en est de même si l'éclairement est trop violent, paixeque la sensation est alors troublée par une impression pénible d'éblouissement ou même de brûlure. De même, si l'accommodation ne peut pas se réaliser d'une façon satisfaisante, les formes des objets sont représentées

(i) Voir des exemples clans lulude de M. J. Philippe, Sur 1rs Iransfonmlioiis de nos inuujes mcntalas, Revue I^lillosophique, 1897, I, p. 48i-

d'une façon inexacle, et il est certain que dans ce cas c'est la sensation qui est délectueuse (i).

De ces deux caractères des représentations, la clarté et la distinction, il en est un, la clarté, qui peut être mesuré quand les conditions sont favorables. Comme j'attache, au point de vue de la psychophysique, une importance capitale à celte mesure, je consacre le chapitre suivant à l'expliquer en détail. — Quant à la distinction, il est impossible de la mesurer. Il s'agirait, en effet, de déterminer comparativement le degré auquel nos représentations sont analysées. Pour cela il faudrait que la psychologie eût isolé tous les éléments composants des représentations, et que l'on pût en outre reconnaître, dans une représentation donnée, combien d'éléments sont distingués, sont pensés à part des autres. Il faudrait aussi que les éléments fussent équivalents, ou bien que l'on en eût fixé la valeur respective. La mesure de la distinction est donc impossible, au moins pratiquement.

Ainsi on trouve dans la perception et dans les représentations qui s'y rattachent, l'image et la sensation, une pluralité de caractères quantitatifs. Ni la perception ni la sensation ne

(i) La clarté est yisiblement aulre cliose que la force des sensations, quelle que soit la manière dont on entende la force. Wolf a déjà fait sur ce point d'utiles distinctions, mais il établit entre la clarté et la force une telle solidarité c|ue la distinction est bien près de s'évanouir. « On dit qu'une sensation est plus forte {fnrtior) qu'une autre quand elle a un degré plus élevé de clarté ou quand nous en sommes plus conscients que de l'autre. Il en est de même d'une perception quelconque. Par exemple la perception de la lumière du soleil est plus claire que celle de la lumière de la lune, et la sensation est plus forte dans le premier

cas que dans le deuxième Une sensation est plus faible (debilior)

qu'une autre quand elle a un degré moindre de clarté ou que nous en

sommes moins conscients que de l'autre La sensation plus forte

effacé (oiscuraf) la plus faible. » (Psychologia empirica, S 74-76.) ^^olf regarde donc, ainsi que le fera plus tard Fecliner, la sensation la plus forte comme celle qui jjrovient de l'excitation la plus forte, et il bn attribue en môme temps la clarté la plus grande et aussi la vilahié la plus grande.

sont des qnalllés pures. Au contraire, la perception apparaît plutôt comme une chose concrète, comme une sorte d'être vivant dont la sensation serait le germe, et qui, d'une part, plonge et étend ses racines dans l'organisme, pour s'épanouir d'autre part à la lumière de la conscience. Dès lors, il n'est pas étonnant que la perception possède une pluralité de caractères quantitatifs: elle se développe selon la clarté, la distinction, la vitalité, l'énergie motrice, etc., comme une plante se développe en hauteur, en largeur, en poids, etc.

D'ailleurs je n'ai pas la prétention d'avoir distingué tous les caractères quantitatifs de la perception. J'ai énuméré séparément tous ceux dont la réahté me paraît incontestable, et cela dans un double but: 1° pour montrer que le projet qu'a formé Fechner, après Herbart, d'introduire le nombre en psychologie, n'est pas nécessairement rendu stérile parla nature des phénomènes psychologiques, notamment des perceptions ; 2° pour faire voir que, sous le nom d'intensité, on peut envelopper confusément plusieurs caractères quantitatifs réels qui doivent être minutieusement distingués.

Je n'ai pas cru devoir ranger parmi ces caractères l'intensité apparente ou perçue des excitations. C'est à cette quantité que songent beaucoup de psychophysiciens quand ils parlent de l'intensité des sensations : ils opposent l'intensité de l'excitation à l'intensité de la sensalion, l'intensité physique à l'intensité psychique. La première serait la quantité dont le physicien s'occupe et qu'il mesure par ses méthodes spéciales, objectives : elle serait la quantité physique réelle. La deuxième serait l'apparence que prend cette quantité physique dans la perception. La même considération s'appliquerait aux grandeurs extensives de l'espace et du temps : la longueur d'une ligne mesurée en millimètres serait une grandeur physique, la longueur de la même ligne appréciée dans la perception visuelle ou tactile serait une grandeur psychique. Enfin la psychophysique aurait pour objet de relier la grandeur psychique à la grandeur physique.

et de dire quelle fonc Lion la première est de la deuxième. C'esL en ce sens que liering reconnaît que les sensations lumineuses croissent moins vite que les lumières objectives, et que beaucoup de psychopliysiciens cherchent à déterminer empiriquement la façon dont croissent les grandeurs subjectives par rapport aux grandeurs objectives, pour établir une formule psychophysique générale. — Je pense, au contraire, que cette représentation d'une quantité physique, bien qu'étant réellement quantitative à plusieurs points de vue, ne l'est pas parce qu'elle est la représentation d'une quantité, mais est quantitative pour d'autres raisons. Les caractères quantitatifs que je trouve dans la perception d'une lumière, de la force ou de la hauteur d'un son, de la longueur d'une ligne noire tracée sur le papier, je les trouve aussi dans la perception visuelle d'un arbre, d'un animal, d'un homme, dans la perception auditive des paroles qu'on m'adresse, dans la perception organique que me procure une bouffée d'air froid. Il y a pourtant une différence entre les perceptions du premier groupe et celles du deuxième : c'est que je pourrai mesurer l'exactitude ou la clarté des premières, tandis que je ne le pourrai pas pour les autres. Mais cette différence concerne la mensurabilité pratique, non pas l'existence d'une quantité psychique, et il reste toujours vrai que ce n'est pas la quantité de l'excitation qui passe dans la sensation.

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