CHAPITRE VI
LA MESURE DE LA CLARTÉ ET SA PLACE DAÎSS LA PSTCHOPHTSIQUE (l)
La clai-té est la qualité d'une représentation qui nous permet de reconnaître son objet. J'ai montré dans le chapitre précédent que la clarté est susceptible de grandir et de diminuer, c'est-à-dire qu'elle est une quantité ; je me propose de montrer maintenant que c'est une quantité mesurable et que c'est cette quantité qui est en jeu dans les mesures psychophysiques.
§ I. — Mesure de la clarté des perceptions.
Si nous employons une représentation à reconnaître son objet, c'est-à-dire à le distinguer d'autres objets semblables, il y a des chances pour que nous commettions une erreur. Nous ne commettrons pas d'erreur si les objets parmi lesquels
(i) J'ai déjà exposé quelques-unes des idées de ce chapitre dans un article de la Revue Philosophique (Mesure de la clarté de quelques représenlalions sensorielles, 1896, II, p. 6i3). Je ne songeais pas alors que la clarté des représentations est le véritable élément psychologique en jeu dans les mesures psyciiophysiques : c'est ce que je me propose démontrer maintenant. Je reprends en outre la théorie de la mesure de la clarté, que j'avais simplement esquissée, pour la développer d'une manière plus complète.
nous cherchons l'objet exact de noti-e représentation sont très dissemblables les uns des autres : mais nous commettrons une erreur si les objets sont très semblables les uns aux autres ; des différences, ordinairement légères, passeront alors inaperçues.
Si les différences dont il s'agit sont simplement qualitatives, le jugement erroné qui aura été porté ne permettra pas de mesurer la clarté de la représentation. Par exemple, je cherche dans un groupe d'hommes un homme que je connais mal, et je fais une confusion : cette confusion ne me donne pas le moyen d'apprécier d'une manière exacte la clarté de ma représentation, ehe me montre seulement que cette clarté n'est pas parfaite.
Il en est autrement s'il s'agit de différences quantitatives. Par exemple, je viens de voir une ligne de 5o millimètres, tracée sur une feuille de papier, et je cherche une ligne égale dans une série de lignes tracées sur des feuilles semblables, perçues dans des conditions objectives identiques, et mesurant ho, /il, li2 jusqu'à 60 millimètres, sans avoir pour
me guider dans cette recherche autre chose que ma représentation visuelle. Je pourrai commettre une erreur, et indiquer une ligne de 48 millimètres comme égale à celle que j'ai vue d'abord. J'aurai commis une erreur de 2 milhmètres. J'appelle cette erreur erreur de reconnaissance.
L'erreur de reconnaissance est la différence entre deux quantités physiques, à savoir entre la quantité qui est l'objet réel de la perception et la quantité qui est indiquée comme égale à la première : elle est donc une quantité physique.
Je ne possède pas encore par là une mesure de la clarté, mais j'ai le moyen de l'atteindre. D'abord, je puis transformer mon erreur absolue de 2 millimètres en une erreur relative de 2/60 = i/aS. Cette substitution de l'erreur relative à l'erreur absolue permet de comparer ensemble toutes les erreurs de reconnaissance, môme celles qui se rapportent aux représentations les plus dissemblables.
Maintenant je peux remonter de l'erreur de reconnaissance à la cause psychologique d'où elle provient. Il suffit pour cela de poser le principe suivant, qui dérive de la définition même de la clarté : la clarté des représentations est inversement proportionnelle à l'erreur de reconnaissance qu'elles nous font commettre. C'est là le postulat fondamental de la mesure delà clarté.
Par application directe de ce principe, je définis ainsi qu'il suit l'égalité et l'addition des quantités de clarlé :
1° Deux représentations ont une clarté égale quand les erreurs de reconnaissance correspondantes sont égales ;
2" La clarté d'une repi^ésentation est égale à n fois la clarté d'une deuxième représentation quand l'erreur de reconnaissance qui correspond à la première est n lois plus petite que celle qui cori'espond à la deuxième.
Il ne reste plus qu'à choisir une certaine quantité de clarté comme unité. Ce choix est arbitraire, comme dans tous les genres de mesures. On pourrait prendre comme unité la clarté qui correspond à l'erreur i /2 , ou à l'erreur ou à l'erreur 1 . Cette dernière unité serait peu t-êtrepréférableà toutes les autres, car, en exprimant l'erreur de reconnaissance par une fraction dont le numérateur serait i, on trouverait immédiatement dans le dénominateur la valeur numérique de la clarté. Mais je ne vois, au moins dans l'état actuel de la psychologie, aucun intérêt décisif à fixer une fois pour toutes ce choix de l'unité. On peut se contenter de mesurer les clartés comparativement, ce que l'on peut toujours faire en prenant pour cette mesure la valeur inverse du rapport des erreurs de reconnaissance.
Mais on suppose dans cette méthode de mesure que les objets comparés sont perçus dans des conditions rigoureusement identiques. Or il est pratiquement impossible de réahser de telles conditions. Par exemple, si les deux objets sont perçus simultanément par la vue ou par le toucher, ce sont des parties différentes de la rétine ou de la peau qui reçoivent les impressions. Donc, de ce que les objets occupent des
positions dilTérenles, il résulte que les deux perceptions ne sont plus exactement comparables. D'ailleurs, s'il s'agit de la vue, l'œil, en vertu de sa mobilité, est porté à passer d'un objet à l'autre, et les perceptions deviennent successives. Même si l'on maintient l'organe sensible immobile, l'attention se concentre tantôt sur une des impressions, tantôt sur l'autre, c'est-à-dire que les perceptions deviennent encore successives. On est donc conduit à substituer des perceptions franchement successives aux perceptions simultanées, et Weber l'avait déjà fait dans ses expériences sur la mesure de la sensibilité. Mais alors il surgit deux difficultés nouvelles : l'une est que, pendant l'intervalle de temps qui sépare la première perception de la deuxième, la première devient une image ; l'autre est que les dispositions mentales, par exemple l'état de l'attention, peuvent se modifier pendant cet intervalle de temps. Il existe ainsi trois causes d'erreur qui peuvent vicier la détermination de l'erreur de reconnaissance : ce sont celles que Fechner a appelées l'erreur d'espace {Raainfehler), c'est-à-dire de position, et l'erreur de temps {Zeitfehler) ; mais cette dernière est double, puisqu'elle contient une erreur due à la transformation de la première perception en image, et une autre erreur due à la modification possible des dispositions mentales. — Il faut donc éliminer ces erreurs, ce qui ne peut se faire qu'en établissant des compensations, et par suite en prenant des mesures moyennes.
Il est encore une autre raison pour laquelle on est obligé de prendre des moyennes. C'est que le sujet, qui cherche une quantité d'excitation égale à celle qui lui a été présentée, peut arrêter son choix sur plusieurs quantités différentes les unes des autres, mais situées dans une même région de l'échelle des excitations. Cette région forme ce que Wreschner a appelé le champ {Umfang) du jugement d'égalité (i). Si
(i) Wreschner, Mei/iorfoiojisc/ie Beitràge zu psychophysischcn Messungcn, p. 23, 1898.
donc le choix du sujet se faisait entièrement au hasard, ce serait une raison suffisante pour jorendre des mesures moyennes. Mais il faut en outre prendre ces moyennes d'une manière méthodique,- car le choix ne se fait pas entièrement au hasard : il est déterminé, au moins en partie, jDar l'ordre dans lequel on parcourt l'échelle des excitations. Si le sujet commence à comparer à son modèle mental des excitations trop fortes, il y a beaucoup de chances pour qu'il s'arrête à l'une des premières excitations qu'il rencontrera dans "le champ du jugement d'égahté. Si, au contraire, on commençait par des excitations trop faibles, le sujet s'arrêterait à une excitation plus faible que dans le cas précédent. Comme l'erreur d'espace et l'erreur de temps, la nouvelle erreur dont il s'agit ici ne peut être éliminée que par des alternances compensatrices (i).
Il faut donc renoncer aux déterminations individuelles pour prendre des moyennes. Par suite l'erreur de reconnaissance doit être une erreur moyenne, et la mesure de la clarté est une mesure de clartés moyennes.
^ Ainsi il est possible de mesurer la clarté des représentations, c'est-à-dire d'exprimer les quantités de clarté par des nombres d'unités. Mais, dans beaucoup de recherches psychologiques, il n'est pas nécessaire d'effectuer complètement cette mesure. La détermination de l'erreur de reconnaissance donne, en effet, aux expériences psychologiques dans lesquelles elle intervient, un caractère suffisant de rigueur. Quand nous parlons d'une perception ou d'une image, quand nous en faisons la description ou l'analyse nos expressions et nos idées conservent toujours quelque chose de flottant : il existe dans tous les phénomènes psychologiques de fines nuances que le langage est impuissant à décrire et même que l'observation subjective est impuissante A saisir. Cela est vrai de tous les caractères des phénomènes
(i) Sur la méthode à suivre, voir plus loin, ch. VIII. M. Foucault.
psychologiques, et par conséquent aussi de la clarté des représentations. Je viens de regarder une ligne de 5o millimètres, je ferme ou je détourne les yeux, et je crois que ma représentation est toujours la représentation d'une ligne de 5o millimètres : il n'en est rien, la perception devenue image s'est modifiée à mon insu, et elle ne représente plus son objet d'une manière exacte. Il en est de même pour la perception : je crois qu'elle représente fidèlement son objet comme ferait un bon miroir ; mais dans ma perception il se trouve des éléments subjectifs qui me sont personnels, qui résument mon passé mental, qui expriment mes aspiralions présentes. Il est possible que ma perception représenle exactement son objet, il est plus probable qu'elle le représente inexactement, car elle représente en même temps ma personnalité, elle est une vue personnelle sur une partie du monde. De là vient le caractère flottant de nos descriptions psychologiques, et l'incertitude de nos analyses. William James soutient avec raison (i) que pour le psychologue tout phénomène spirituel est un objet, que la perception est un objet Mais il faut reconnaître que c'est un objet indécis aussi longtemps qu'on se borne à l'étudier par une méthode subjective. - Si au contraire, par l'expérimentation psychophysique, je mesure l'erreur de reconnaissance qui correspond à ma perception ou à mon image, je n'enlève rien à ma représentation de ses éléments propres, mais je la lie a une détermination fixe: je l'objective véritablement, car je pourrai étudier ses variations dans les variations de 1 erreur de reconnaissance. - Il n'est pas nécessaire que la mesure de la clarté soit effectuée, l'indication de l'erreur de reconnaissance suffit pour réaliser l'objeclivation. Mais celle indication tire toute sa valeur de ce qu'elle constitue pour le phénomène subjectif une marque quanldalive, c est-a-due de ce qu'elle contient implicitement la mesure.
(i) The principlesofpsychology, I, p- i
§ 2. — Mesure de la clarté des perceptions différentielles qui ont pour objet de grandes différences.
En fait nos perceptions sont le plus souvent des perceptions de différences. Même lorsque nous percevons un objet en essayant de l'apprécier en lui-même, soit au point de vue qualitatif, soit au point de vue quantitatif, nous le comparons à quelque étalon que nous avons dans l'esprit. C'est ce que fait le botaniste quand il cherche à déterminer à première vue l'espèce à laquelle appartient une plante ; c'est ce que nous faisons aussi quand nous cherchons à évaluer la hauteur d'un arbre, la distance d'une montagne : l'étalon qu'emploie alors le botaniste est un type connu de plante, celui que nous employons est le mètre ou une autre unité de longueur.
La perception de la différence est évidemment une représentation complexe, puisqu'elle comprend, outre deux perceptions, une appréciation de la grandeur des deux objets perçus, peut-être une mesure grossière de ces deux grandeurs, et une comparaison qui peut se faire de plusieurs façons : il est possible, en effet, que l'on apprécie la différence de deux grandeurs en mesurant directement l'une par l'autre, ou bien que l'on mesure d'abord, d'une manière rapide et approximative, l'une et l'autre par une même unité, et que l'on fasse la comparaison par le moyen d'une soustraction ou d'une division. La perception de la différence est donc une représentation complexe, mais les opérations qu'elle comprend peuvent s'effectuer d une manière rapide, automatique, sans le secours delà réflexion; c'est de cette façon que les animaux et les enfants procèdent toujours, et que les hommes procèdent les trois quarts du temps. La perception de la différence, si complexe qu'elle soit, est donc encore une opération de la connaissance automatique, c'est-à-dire du même ordre que la perception proprement dite.
Or, quand on a perçu une différence entre deux grandeurs physiques, on peut chercher, dans une série de difféiences analogues, une différence égale à la première, ou bien, ce qui est plus commode au point de vue expérimental, on peut s'efforcer de donner à deux grandeurs de la môme espèce des valeurs telles que leur différence paraisse égale à la première. Mais deux cas peuvent se présenter: il peut se faire que le sujet chargé d'établir les deux différences égales songe, d'une manière plus ou moins nette, à des différences arithmétiques, ou qu'il songe au contraire à des rapports des quantités comparées. Les psychophysiciens ont jusqu'à présent pris soin de laisser ce point indécis : ils demandent au sujet de juger d'après l'égalité des différences ou des distances de sensation, et la question est précisément pour eux de savoir si le sujet indiquera, en correspondance avec des différences ou des distances égales de sensation, des différences arithmétiques égales entre les excitations, ou bien au contraire des rapports égaux. S'ils obtiennent des rapports égaux, ils considèrent les expériences comme concluantes en faveur de la dépendance logarithmique des sensations à l'égard des excitations : dans le cas contraire ils pensent que la dépendance logarithmique n'est pas confu-mée. Il est inutile de revenir sur la critique de l'idée d'intensité : puisqu'il n'existe pas d'intensité des sensations, les expériences faites par la méthode de Plateau ne peuvent donner le plus souvent que des résultats confus. Dans certains cas, il est visible que le sujet considère les différences arithmétiques des grandeurs comparées : c'est ce qui est arrivé dans les expériences de Witasek sur la perception visuelle des angles. Dans d'autres cas, il est visible qu'il considère les rapports et s'attache à établir des rapports égaux: c'est ce qui est arrivé dans les expériences de Delbœuf sur la perceplion des intensités lumineuses. Dans d'autres cas encore, il est difficile de voir quelles sont les quantités que le sujet essaie de rendre égales : il croit de bonne foi qu'il apprécie l'égalité et l'inégalité des différences de sensation, et il se guide je ne
sais comment, peut-être par une ajjpréciation confuse de l'énergie et de l'étendue des contractions musculaires qui concourent à la perception, peut-être par une conscience également confuse des sentiments esthétiques ou des sentiments de fatigue qui résultent de ses perceptions et en constituent le ton émotionnel.
Il est donc indispensable, avant de chercher à mesurer la clarté des perceptions différentielles, de distinguer les deux genres possibles de perception et de les soumettre séparément à l'expérimentation, et il faut que le sujet sache exactement ce qu'on lui demande, c'est-à-dire soit expressément invité à établir ou des différences arithmétiques égales ou des rapports égaux.
Soient donc trois excitations a, b, c, dont les deux premières sont invariables, tandis que le sujet donne à la troisième une valeur telle que la différence arithmétique c — 6 lui paraisse égale à la différence b — a. Posons d = b — a, et d' = c — b. On peut prévoir que, en général, d' sera plus grand ou plus petit que d. Si l'on répète l'expérience en étabhssant les alternances compensatrices, comme dans la mesure de la clarté des perceptions proprement dites, on obtiendra une valeur moyenne de d' débarrassée des erreurs dues à l'ordre des excitations, à leur position et à Tordre de variation de c. La différence d' — d dépendra uniquement de l'exactitude avec laquelle la différence sera perçue, c'est-à-dire de la clarté de la perception différentielle : elle correspondra à l'erreur de reconnaissance des perceptions proprement dites. L'erreur
relative de reconnaissance ^ ^ donnera la mesure de
la clarté des perceptions différentielles. — Il conviendra d'ailleurs de répéter les expériences afin d'obtenir des résultats mdépendants des inlluences qui ne peuvent être compensées parles alternances, notamment de celles qui ont leur source dans certaines variations accidentelles de l'action des excitations et dans les oscillations de l'attention.
Supposons mainlenant que le sujet soit invité à établir un
rapport — ^- égal au rapport donné — . Posons — = et
— = s'. En expérimentant de la même façon que dans le
cas précédent, on obtiendra une erreur de reconnaissance
S' — s, d'où l'on tirera l'erreur relative g , mesurant la
clarté de la perception différentielle.
Cette méthode de mesure est toujours une méthode de reconnaissance, semblable en tous points à celle qui a été indiquée plus haut pour la mesure de la clarté des perceptions proprement dites. Le principe de mesure est le même : la clarté d'une perception différentielle est inversement proportionnelle à l'erreur de reconnaissance correspondante.
La même remarque doit être faite aussi : il ne sera pas toujours nécessaire d'effectuer la mesure de la clarté jusqu'au bout. L'erreur de reconnaissance pourra fournir une marque quantitative suffisante pour la clarté de la perception différentielle. On pourra même se contenter de l'erreur absolue si l'on expérimente sur des différences constantes. Il faudra recourir à l'erreur relative si l'on emploie des différences variables.
§ 3. — Mesure de la clarté des perceptions de petites différences.
La méthode précédente n'est applicable que lorsque les différences entre les grandeurs physiques sont assez grandes pour être sûrement perçues. Quand elles sont trop faibles, on peut recourir à une autre méthode, celle des cas vrais et faux. On choisit deux excitations qui diffèrent assez peu pour que le sujet commette certainement des confusions, et on lui demande d'indiquer laquelle est la plus forte. En fait, si l'on
a soin de neutraliser l'influence exercée par l'ordre des excitations et si l'on fait un nombre assez grand d'expériences, on obtient toujours une majorité de réponses vraies, et la proportion des réponses vraies est d'autant plus considérable que la différence des excitations est plus forte. Ce n'est donc pas le hasard qui dicte les réponses, car alors le nombre des réponses vraies serait sensiblement égal à celui des réponses fausses. La différence, trop faible pour être toujours perçue d'une manière exacte, est donc perçue cependant. Si, la différence étant constante, la projjortion des réponses vraies est plus forte pour un sujet que pour un autre, on peut dire que la perception de la différence est plus claire pour le premier sujet que pour le deuxième. Si, la proportion des réponses vraies étant la même pour deux sujets, la différence des excitations est plus faible pour le j)remier que pour le deuxième, on peut dire que le premier manifeste une faculté de percevoir ce genre de différence avec plus de clarté que le deuxième.
Mais la méthode des cas vrais et faux a une signification tout autre que la méthode précédente. Elle permet, comme la méthode des différences juste perceptibles, de fonder des conclusions sur la clarté des perceptions proprement dites. Ces conclusions sont d'ailleurs subordonnées à la loi de Gauss, et, comme j'essaierai de le montrer dans le chapitre VIII à la suite, sont pour celte raison très incertaines. Mais la fin immédiate de la méthode des cas vrais et faux est de mesurer la clarté des perceptions de petites différences. Seulement cette mesure n'est pas comparable avec celle qui concerne les grandes différences. Dans la méthode des cas vrais et faux, il s'agit desavoir avec quelle fréquence relative une différence est perçue. Cette recherche a un sens tant que la différence est assez petite pour n'être pas perçue dans tous les cas : elle cesserait d'en avoir un si la différence dépassait le seuil différentiel, puisque le propre d'une grande différence est d'être toujours perçue. Au contraire, quand on fait des expériences sur de grandes différences, la même question ne peut plus se
poser, mais on peut se demander avec quelle exaclilude la différence est perçue. — Les résultats des deux méthodes ne sont donc pas comparables entre eux. Pourtant, dans un cas comme dans l'autre, il s';igit de lier à une marque quantitative, et par suite de mesurer, la clarté d'une perception différentielle. Cela ne fait pas de doute pour la perception des grandes différences. Et la perception des petites différences est susceptible, elle aussi, de degrés variables d'exactitude: les degrés supérieurs d'exactitude se traduisent par des proportions élevées de réponses vraies, les degrés inférieurs par de faibles proportions de réponses vraies. Au lieu d'obtenir directement des erreurs de reconnaissance, on obtient des nombres déterminés de cas dans lesquels la reconnaissance d'une différence n'a pas lieu.
Gomment donc peut-on mesurer la clarté de la perception des différences par la méthode des cas vrais et faux ? — J'ai, dans le travail mentionné plus haut (i), indiqué brièvement un procédé de calcul que je continue à croire correct, mais qui a besoin d'être complété. — Supposons que l'on emploie deux excitations constantes, et que par suite la différence perçue soit constante. Supposons également que l'on exige du sujet qu'il réponde dans tous les cas, et que par ce moyen on élimine les réponses douteuses. On obtient un nombre v de réponses vraies, et un nombre / de réponses fausses. Si la différence n'était pas perçue du tout, si la perception différentielle avait une clarté nulle, le sujet répondrait au hasard,
et l'on aurait v = f= ^. Donc, les seules réponses
vraies qui puissent provenir de la clarté de la perception sont égales à l'excédent du nombre v sur la moitié du nombre total des réponses. Dès lors, on peut poser le principe suivant comme principe de mesure : la clarté de la perception d'une petite différence est proportionnelle à l'excédent du nombre
(i) Revue Philos., 1896, II, p. Gi3.
des réponses vraies sur la moitié du nombre total des réponses.
Celle quanlilé est représenlée par v — = .
Aulremenl dil, la clarté est proportionnelle à l'excédent des réponses vraies sur les réponses fausses. — Si l'on emploie des nombres d'expériences différents, la valeur (u — f) doit être rapportée aux nombres totaux de cas : la clarté de la percep-
tion est alors proportionnelle à ; — - .
De ce principe dérivent les deux propositions suivantes relatives à l'égalité et à l'addition des clartés :
1° Deux clartés sont égales quand les quantités (v — /) par lesquelles elles se manifestent sont égales, — par suite aussi quand elles se manifestent par des proportions égales de cas vrais ou de cas faux.
1° Une clarté est égale à n fois une autre clarté quand le nombre (u — /) qui correspond à la première est égal à n fois le nombre (u — f) par lequel se manifeste la deuxième.
Mais une remarque analogue à celle qui a été faite précédemment doit être faite ici. On n'a pas toujours besoin de recourir à une véritable mesure de la clarté. Si l'on ne compare des clartés qu'en vue de savoir si elles sont égales ou inégales, ou laquelle est la plus grande, on peut s'en tenir aux nombres de cas vrais, envisagés indifféremment dans leurs rapports aux nombres totaux des cas, ou même aux nombres de cas faux. La connaissance de l'un de ces rapports suffit pour fixer, pour objectiver la perception des petites différences, considérée au point de vue de sa clarté : elle en conslitue la marque quanlitative.
La mesure qui vient d'être exposée concerne la clarté des perceptions qui ont pour objet des différences égales. Si les différences sont inégales, peut-on encore comparer quantitativement les clartés P C'est là un "problème qui ne peut être résolu a priori. Il en est de même de cet autre problème : Si
les excilalions varient en grandeur absolue, alors que la différence relative reste constante, la clarté varie-t-ellel* C'est le problème de la loi de Weber.
§ 4. — Les méthodes psychophysiques ne permettent de mesurer que la clarté.
Ainsi, il faut distinguer trois cas dans la mesure de la clarté : 1° la mesure de la clarté des perceptions proprement dites; 2° la mesure de la clarté des perceptions différentielles qui ont pour objet de grandes différences; 3" la mesure de la clarté des perceptions différentielles qui ont pour objet de petites différences. Dans les deux premiers cas, la mesure s'obtient en déterminant l'erreur de reconnaissance ; dans le troisième cas, elle s'obtient au moyen du nombre des réponses vi'aies et des réponses fausses.
Or, les méthodes qui conduisent ainsi à mesurer la clarté des perceptions sont des méthodes usitées dans la psychophysique. La méthode des erreurs moyennes et celle des cas vrais et faux sont deux des méthodes de Fechner. Enfin, la méthode des erreurs moyennes n'a pas, il est vrai, été employée par les psychophysiciens à la comparaison des différences, mais, en l'employant à la comparaison des différences,- on ne fait que détourner de son application première la méthode des différences égales, inventée par Plateau, employée pour la première fois par Delbœuf, et admise par Fechner au rang des méthodes psychophysiques. Seulement, bien que les méthodes de mesure de la clarté aient été employées par les psychophysiciens, ils ont eu le tort de croire qu'elles atteignent l'intensité des sensations.
Fechner prétend que, dans la méthode des cas vrais et faux, le sujet déclare quelle est celle des deux sensations qui lui paraît la plus forte. Mais il me semble, au contraire, incontestable que le sujet déclare laquelle des deux excilalions lui
paraît la plus forte. Porte-t-il son jugement, comme le soutient Wundt, d'après une appréciation comparative de deux intensités psychologiques en présence? Il est arbitraire de répondre affirmativement à cette question, mais le fait qu'on la pose implique une distinction entre l'intensité de la sensation et l'intensité apparente de l'excitation. Or, il faut tirer toutes les conséquences de cette distinction, et la plus importante de ces conséquences est que le jugement par lequel on exprime le résultat de la comparaison signifie que l'une des excitations est plus forte que l'autre. — De ce jugement, sans doute, il faut remonter à l'état mental d'où il dérive, à la représentation qu'il exprime. Mais le caractère de cette représentation qui détermine immédiatement le jugement, c'est qu'elle est exacte ou inexacte: le jugement est vrai ou faux, parce que la perception de la différence est exacte ou ne l'est pas. — Donc, sur n jugements donnant v réponses vraies et /"réponses fausses, on a u perceptions différentielles qui ont une clarté parfaite et / qui ont une obscurité complète. C'est dire que la proportion des réponses vraies exprime la clarté moyenne de la perception différentielle, et qu'elle n'expi-ime lien d'autre, du moins directement.
Dans la méthode des erreurs moyennes, Fechner considérait une dislance quelconque, mesurée par l'ouverture d'un compas ou par deux fds équidistants, et il s'attachait à donner à un autre compas une ouverture égale, ou bien à établir entre l'un des deux fds et un troisième une distance égale. Aucune hésitation n'est permise sur l'interprétation d'une pareille expérience : si la deuxième distance est égale à la première, c'est que la perception est exacte ; si la deuxième distance diffère de la première, c'est que la perception est inexacte, et la différence entre les deux distances exprime le degré d'inexactitude de la perception.
Enfin, dans la méthode des différences égales. Plateau, l'cchner et les autres psychophysiciens soutiennent que les différences que l'on déclare égales, entre des teintes lumi-
— 3oo —
neuses par exemple, sont des différences dans l'inlensité des sensations. Mais, ce point admis par tous les psychophysiciens, il existe encore deux façons d'interpréter les expériences : suivant Plateau, du moins suivant sa première opinion, suivant Bientano et d'autres depuis, ce sont des rapports égaux des sensations qui fondent le jugement d'égalité ; suivant Fechner, ce sont des différences arithmétiques. Ainsi se sont formées l'hypothèse dn rapport et l'hypothèse de la différence, comme les appelle Fechner, et d'interminables discussions se sont engagées au sujet de ces deux hypothèses. Merkel a cru pouvoir résoudre la question par ses expériences : mais le résultat ne s'est trouvé décisif ni en faveur de l'une, ni en faveur de l'autre. Bien plus, les expériences de Merkel prouvent plutôt, comme d'ailleurs celles de Witasek, que, quand on emploie cette méthode, le sujet compare les différences objectives des excitations, et non pas les différences, ou les rapports, ou les distances, ou les dissemblances des sensations (voir plus haut ch. III, § 9 et ch. IV, § II). L'intérêt psychologique de la méthode tient à ce que le jugement de comparaison peut être exact ou inexact, et qu'il nous fournit un moyen de remonter à la perception différentielle et d'en mesurer la clarté d'après l'erreur com-
mise.
§ 5. La mesure de la sensibilité différentielle se réduit
à la mesure de la clarté. ^
Fechner a défini la sensibilité différentielle de manière à montrer très nettement que c'est là pour lui une faculté d'apprécier la différence d'intensité des sensations (i). Mais beaucoup de psychophysiciens,- sans s'obstiner à poursuivre l'intensité des sensations, du moins à la façon de Fechner,
(i) Voir plus haut, 1" partie, ch. I.
— 3oi —
ont prétendu conserver les méthodes psychophysiques pour la mesure de la sensibilité dillérentielle conçue d'une autre façon.
C'est ainsi que, pour VVimdt, la sensibilité différentielle est inversement proportionnelle à la modification de l'excitation qui est nécessaire pour produire une modification déterminée et maintenue constante dans la sensation : cette modification est la différence juste perceptible dans la méthode de ce nom, la différence égale dans la méthode de Plateau, etc. (i). Cette conception est déjà distincte de celle de Fechner : il s'agit pour Fechner de différences réelles de sensation, tandis qu'il s'agit pour Wundt de différences apparentes ou aperçues. — Pour Stumpf, la sensibihté différentielle est la finesse avec laquelle les différences des sensations correspondent à celles des excitations : il ne s'agit plus de différences arithmétiques entre les sensations, mais de distances. — J'ai exposé plus haut (ch. II, § 4 et ch. IV, § 4) les raisons pour lesquelles je ne puis accepter ces interprétations psychologiques.
Mais, même chez les psychophysiciens qui admettent l'intensité des sensations, on voit apparaître une deuxième conception de la sensibilité différentielle, c'est-à-dire qu'ils la définissent tantôt comme la faculté d'apprécier les différences d'intensité des sensations, tantôt comme la faculté d'apprécier les différences d'intensité des excitations ; et, bien qu'ils identifient ces deux conceptions, la deuxième tend souvent à passer au premier plan. Tel est le cas dans l'ouvrage de G.-E. Millier sur la psychophysique, qui débute ainsi : « Si deux excitations sensorielles de même qualité, mais d'intensité diflerente agissent l'une après l'autre, ou bien en des points différents, sur celui de nos organes sensoriels qui leur correspond, il ne se produit pas simplement deux sensations d'intensité différente, mais, au cas oii la différence des deux
(() Psychol. physiol., ch. VIII, Ir. fr., I, p. 366.
excitations dépasse une certaine grandeur, nous avons aussi conscience de ce que les deux sensations possèdent des intensités différentes, et nous pouvons aussi juger si la différence des deux sensations, et aussi celle des deux excitations, est grande, moyenne, ou faible. On désigne cette faculté, au moyen de laquelle la différence de deux excitations données peut nous être perceptible à un degré plus ou moins élevé, sous le nom de sensibilité différentielle. Elle est manifestement d'autant plus grande qu'une différence d'excitation de grandeur donnée nous est plus perceptible, ou que la différence de deux excitations doit être plus petite pour nous paraître perceptible à un degré déterminé (i). » Dans ce passage, il est d'abord question de l'intensité des sensations, puis G.-E. Mûller y substitue l'intensité des excitations.
Ces deux conceptions de la sensibilité différentielle doivent être distinguées. La deuxième est tout à fait légitime, parce qu'elle se borne à énoncer des faits. Si l'on trouve par exemple que la différence juste perceptible entre les intensités lumineuses est dans un cas 1/80, dans un autre cas 1/160, et si l'on exprime ce fait en disant que la sensibilité différentielle est deux fois plus fine dans le second cas que dans le premier, on se borne à énoncer le fait expérimental en des termes différents, et d'un usage plus commode : il n'y a là qu'une affaire de langage, non pas une interprétation psychologique.
Mais il faut remonter du fait expérimental à sa cause psychologique. Or le seuil différentiel, tel qu'il a été défini par Fechner, est la valeur que doit avoir une différence objective pour être toujours perçue : la détermination du seuil différentiel ainsi entendu revient donc à déterminer la valeur limite pour laquelle la perception différentielle atteint la clarté parfaite. Ce que l'on mesure en disant que la sensibiUlé différentielle est double dans un cas de ce qu'elle est dans un
(1) G.-E. jrÙLLEn, Zur Grundlcfiumi der Psychophysilc, p. i.
autre, c'est l'aptitude à atteindre une clarté parfaite dans la perception différentielle. — Si l'on définit le seuil différentiel d'une autre façon, par exemple comme la valeur de la différence qui donne une proportion déterminée de jugements vrais (i), la mesure de la sensibilité différentielle se ramène à mesurer l'aptitude à atteindre une clarté déterminée par la proportion des jugements vrais. Si l'on emploie la méthode des erreurs moyennes et si l'on mesure la sensibilité différentielle en la posant comme inversement proportionnelle à l'erreur moyenne, c'est encore la clarté que l'on mesure : mais il s'agit cette fois delà clarté des perceptions proprement dites. — Donc, d'une manière générale, toute mesure de la sensibilité différentielle se ramène à une mesure de la clarté, soit des perceptions proprement dites, soit des perceptions différentielles. C'est donc bien la clarté, et non l'intensité, qui est, toujours et partout, la quantité psychologique dont les méthodes psychophysiques fournissent la mesure. J'ajoute que le terme de sensibilité différentielle est fâcheux, parce que, pris au pied de la lettre, il désigne une faculté de nature mystérieuse, et non pas une manière d'être des phénomènes.
§6. — Les antécédents historiques de la mesure de la clarté.
La psychophysique n'est pas une science spéciale, intermédiaire entre les sciences de la nature et la psychologie, qui aurait pour effet de déterminer d'une manière exacte et d'exprimer mathématiquement les rapports de l'âme et du corps. Elle n'est pas davantage une branche de la psychologie qui aurait pour objet de mesurer l'intensité des sensations. Elle est bien une branche de la psychologie, et elle a bien
(i) Ainsi Kiilpe définit le seuil comme la valeur de la différence pour laquelle le nombre des cas vrais est égal à la somme des cas faux et des cas douteux (Grundriss (1er Psychologie, [). 72).
pour objet la mesure, mais seulement la mesure d'un caractère spécial des représentations sensorielles. Or, c'est précisément à cet usage que les prédécesseurs de Fechner, ainsi que quelques-uns de ses contemporains et des savants postérieurs, ont employé les méthodes psychophysiques, avec, il est vrai, des intentions diverses, et en donnant à leurs recherches une étendue plus ou moins grande.
Les physiciens que Fechner cite comme ses précurseurs cherchent à mesurer l'erreur d'observation, c'est-à-dire à déterminer le degré d'exactitude sur lequel ils peuvent compter dans leurs mesures. Leur but est d'éliminer l'erreur d'observation aussi complètement que possible ; mais comme ils ne peuvent toujours y parvenir, notamment en ce qui concerne les expériences photométriques, ils déterminent l'approximation de leurs mesures par rapport aux mesures vraies.
Bouguer avait dû être frappé par ce fait que l'on ne voit plus les étoiles pendant le jour, ou par d'autres faits analogues, et il en cherchait les raisons dans les lois de la sensibilité. C'est ce que montrent le titre et le début de son travail : c( Observations faites pour déterminer quelle force il faut qiiait une lumière pour quelle en fasse disparaître une autre plus faible. — Nous mettrons à la tête de toutes nos observations celles qui nous ont appris la force que doit aA^oir une lumière pour rendre absolument insensible par sa présence l'effet d'une autre lumière beaucoup plus faible. Tous nos organes, les plus délicats comme les plus grossiers, sont sujets à des délimitations à peu près semblables. De même qu'un grand bruit nous empêche d'en entendre un plus faible, nous ne voyons pas, en présence d'une forte lumière, une autre dont l'intensité est beaucoup moindre, si les deux frappent notre rétine dans le même endroit (i). »
(i) BouGUEU, Traité cVoplique sur la gradation de la lumière, ])uh\ié par Lacaille en 1760, p. 5i. Cilc d'après Masson, Études de photomélrie électrique, Annales de Chimie et de Pliysiquc, 3° série, t. XIV, p. i48, i/i9-
Arago, Sleinheil, Masson se proposaient le même but, et bien d'aulrcs astronomes ou physiciens s'étaient déjà préoccupés des lois de la sensibilité. « La sensibilité de l'œil, dit Arago, est très variable suivant les points de la rétine où l'image vient se former. Ainsi, lorsqu'on regarde directement une très faible étoile avec un télescope, on peut ne pas la voir, tandis qu'on aperçoit distinctement des étoiles qui ne sont pas plus brillantes situées à droite ou à gauche de la première. Les astronomes ont eu mille fois l'occasion de remarquer que, pour observer les très faibles satellites de Saturne, il faut diriger sa vue à quelque distance du point où le satellite se trouve ; en ce sens, on peut dire sans paradoxe que, pour apercevoir un objet très peu lumineux, il faut ne pas le regarder. Cette remarque est citée dans un ouvrage d'Herschel comme résullat de ses propres observations, mais elle était déjà consignée dans un Mémoire de Cassini IV (i). » Arago cite d'autres faits pour montrer les variations individuelles de la sensibilité et rapporte ensuite l'expérience deBouguer. — Enfin Masson s'exprime ainsi : u De la sensibilité de l'œil et de sa mesure. — L'exactitude des expériences photométriques dépend de la sensibilité de l'œil. Il faut, pour apprécier leur degi'é de précision, pouvoir mesurer facilement cette sensibilité pour des lumières ayant des intensités et des couleurs quelconques (2). »
Tandis que Bouguer, Masson et d'autres s'occupaient de déterminer d'une manière expérimentale les défauts de la sensibilité, d'autres savants traitaient les erreurs d'observation par le calcul des probabiUtés. Gauss établissait la loi qui porte son nom, et Bessel en cherchait la confirmation expérimentale (3).
(1) Arago, Astronomie populaire, I, p. 189.
(2) Mémoire cité, p. i48.
(3) Gauss, Tlieoria molus corporam cœleslium, lib. II, sect. III, 1809; Tneoria combinalionis observalionum erroribus miniinis obnoxiœ, Commcntatlones societ. reg. scient. Golting., vol. V, 1828; Bessel, Fundamcnla Aslronomiœ, 1819. Voir plus loin, ch. VIII, S i, l'exposition de la loi do Gauss et l'examen de sa valeur psychologique.
M. Foucault. ao
C'est dans un esprit notablement diflcrent que E.-Il. \Veber a fait ses célèbres expériences et inventé sa mélbode de mesure de la sensibilité. Analomiste et pbysiologiste, il s'atlacbe à déterminer la finesse {sublililas) des sens, et c'est là pour lui une partie de la physiologie des sens. Il explique les variations de la sensibilité par la structure des organes et par les mouvements qu'ils exécutent (i). C'est ainsi qu'il sépare la finesse du toucher qui dépend de l'organisation de la peau et celle qui dépend des mouvements. C'est ainsi encore qu'il explique la différence de finesse des diverses régions de la peau dans l'appréciation des distances par son hypothèse des cercles de sensation, a Dans les parties dont la sensibilité est plus fine, dit-il, se terminent des fibres nerveuses plus nombreuses que dans les parties dont la sensibilité est plus grossière. Si deux impressions sont faites sur une seule et même fibre nerveuse, il se produit une sensation unique, mais, si les impressions sont faites sur deux fibres, il se produit deux sensations différentes. Une seule et même fibre nerveuse confère sans aucun doute la faculté de sentir à plusieurs points de la peau, car, en piquant la peau même avec l'aiguille la plus fine, on ne trouvera pas de parties complètement insensibles. Mais les endroits dans lesquels les impressions ne se confondent pas avec les impressions faites dans le voisinage sont distribués sur la peau de telle sorte que les parties de la peau qui sentent avec finesse en possèdent un plus grand nombre, et qui sont faciles à distinguer, tandis que les parties de la peau qui sentent d'une manière obtuse en possèdent un moins grand nombre. Par l'usage prolongé et par les attouchements variés de la main et des autres parties, nous avons pris connaissance de ces endroits. Et plus est grand le nombre de ces endroits qui sont interposés entre les deux pointes du compas
(i) De pulsu, resorptione, auditii el iaclu, Aimotaliones analoimcx cl physiologicœ, p. i/i5, i834.
touchant la peau, plus les pointes paraissent éloignées l'une de l'autre. Mais si les deux pointes touchent un seul et même endroit, il ne se produit qu'une seule impression (i). » Ces endroits ainsi rendus sensibles chacun par une fibre nerveuse ont été appelés plus tard par Weber les cercles de sensation (Einp/îndungskreise) . « La peau se divise en de petits cercles de sensation, c'est-à-dire en de petites sections dont chacune doit sa sensibilité à une fibre nerveuse. Les cercles de sensation sont plus petits dans les parties de la peau les plus sensibles, plus grands dans les autres, etc. (2). »
Pourtant, on peut déjà distinguer chez Weber, observateur scrupuleusement attaché aux faits, une disposition à passer de la physiologie à la psychologie. C'est ainsi que le fait sur lequel repose la loi que Fechner a appelée loi de Weber lui apparaît comme « un fait psychologique extraordinairement intéressant » (3). — Après avoir remarqué que la distinction de deux objets se fait mieux au moyen de perceptions successives qu'au moyen de perceplions simultanées, il a. aussi signalé, et même étudié, le rôle de la mémoire dans les expériences sur la sensibilité. « J'ai fait, dit-il, sur différents hommes des séries d'expériences pour savoir à quel degré la comparaison de deux sensations devient imparfaite quand il s'écoule 2, 5, 10, i5, 20, 26, 3o, 35, liO secondes, et davantage, avant que la deuxième sensation suive la première, avec laquelle elle doit être comparée. Chez beaucoup d'hommes, la comparaison devenait déjà très imparfaite après 10 secondes. Si les différences sont plus grandes, il peut s'écouler plus de temps que si les différences sont plus petites, avant que l'on soit empêché de distinguer
(1) Webeh, Ibid., p. i/jq.
(2) Tastsinn uiid Gemeingefiihl, dans Wagner's Handwortcrbucli. dcr Physiologie, tome III, 2° partie, p. 627, iSl[Q.
le poids le plus lourd du plus léger. Je réussissais à distinguer un poids de i/j onces, ou même quelquefois de i/| 1/2 onces d'un poids de i5 onces, quand il s'était écoulé de i5 à 3o secondes entre la première et la dernière sensation. Quelquefois môme je réussissais à faire la distinction après 35 secondes, mais jamais quand il s'était écoulé 4o secondes. Quand la différence de poids était plus grande, il pouvait s'écouler de 60 à 90 secondes entre les deux sensations, et je poiivais encore distinguer le poids le plus lourd, si par exemple les deux poids étaient dans le rapport de 4 à 5. Pour des différences de poids encore plus grandes, il pouvait s'écouler plus de 100 secondes. Dans les sensations visuelles, j'ai fait des expériences semblables. Je présentais à des hommes une ligne noire tracée à l'encre sur du papier, et, après qu'elle avait été enlevée, je laissais passer 3o ou même 70 secondes, avant de présenter une deuxième ligne, en tout semblable, mais plus longue de i/4, et la plus longue était encore distinguée de la plus courte. Mais la distinction était si difficile quand il s'était écoulé 70 secondes que l'on voyait bien qu'elle aurait été impossible après 80 secondes. Quand les longueurs des lignes étaient comme 20 est à 21, et qu'elles différaient par conséquent de 1/21, la plus longue pouvait encore être distinguée de la plus courte après 3o secondes, mais non après /jo secondes. Quand les longueurs étaient comme 5o et 5i i/4, la ligne la plus longue était distinguée après 3 secondes, mais non après 5 ou 10 secondes. On peut de cette façon mesurer et exprimer numériquement la manière dont la clarté {die Deutlichkeit) du souvenir des sensations diminue de seconde en seconde- Gomme on a très rarement l'occasion de faire des mesures sur de tels processus spirituels, je recommande ces recherches à l'attention des psychologues ».(i)
Quelques années après la publication de ce travail de
(i) Taslsinn und Gemeiiujefiihl, p. 545,
Weber, Hegelmaier (i), sous la direclion de Vierordt, reprenait le problème psychologique ainsi posé par Weber, et l'appliquait à la perception visuelle des lignes. Il a employé la mclhode des cas vrais et faux, mais sous une forme lâche, en se contentant d'un petit nombre d'expériences. Les différences variaient de i/io à i/58, les longueurs des lignes de i5 à i5o millimètres, et les intervalles de temps de 3 à 60 secondes. Les expériences montrent que le nombre des cas vrais diminue assez rapidement à mesure que l'intervalle de temps s'accroît : en totalisant les résultats pour les diverses différences et longueurs, Hegelmaier a obtenu, pour les lignes horizontales, 77 p. 100 de cas vrais avec un intervalle de 3 secondes, 64 p. 100 avec i5 secondes, 49 p- 100 avec 3o secondes et 45 p. 100 avec 60 secondes et, pour les lignes verticales, 70 p. 100 avec 3 secondes et 36 p. 100 avec 60 secondes. De plus, la longueur absolue des lignes s'est montrée sans influence nette sur le nombre des cas vrais, ce qui tend à confirmer la loi de Weber. Mais le nombre des expériences est trop faible pour que l'on puisse en accepter les résultats sans réserve à ce point de vue.
Un peu plus tard, toujours sous la direction de Vierordt, RenzetWolf entreprennent de mesurer la finesse de la faculté de distinction pour la force des sons. Ils emploient aussi la méthode des cas vrais et faux.
Des expériences analogues ont été faites sur le sens de la température. Weber avait déjà trouvé, ce qui ne confirme pas sa loi, que l'on peut distinguer une différence de température de 1/5 à 1/6 de degré Réaumur, et que la plupart des hommes perçoivent avec sûreté la différence de 2/5 de degré, soit dans le voisinage de 14" R., soit dans le voisinage de la température du sang (2). — Lindemann (3), en 1857, sur
(i) Ueber das Gedâchtniss fur Linearanschauungen, Archiv fur 23liysiologische Hcilkunde, de Vierordt, t. XT, p. 8/l/|-853, i852. (3) Tastsinii und Geineingefiild, p. 554.
(3) De sensu caloris. Halls, 1807. (D'après Fechner, El. d. Ps., I, p. 209.)
— 3io —
l'invitation de Volkmann, a appliqué la méthode des erreurs moyennes au sens de la température, mais en faisant trop peu d'expériences pour que l'on puisse en tirer une conclusion.
Les précurseurs de Fechner ont donc appliqué les méthodes psychophysiques à la recherche des lois de la perception, et particulièrement à la mesure delà sensibilité. Weber a même montré comment ces méthodes peuvent fournir un point d'appui pour des analyses plus purement psychologiques. Fechner a orienté la psychophysique dans une direction nouvelle, et cette direction a été suivie par la plupart des psychophysiciens. Quelques-uns cependant, plus prudents, peutêtre aussi inquiets de voir suigir autour des idées les plus importantes de la psychophysique d'interminables polémiques qui faisaient soupçonner des difficultés insolubles, ont repris la tradition de Weber.
« Les physiciens et les chimistes, disait Weber, éprouvent {priifen) leurs instruments pour savoir dans quelle mesure ils peuvent s'y fier; ils éprouvent par exemple les balances avec lesquelles ils font leurs pesées; les physiologistes et les analomistes éprouvent leur microscope et savent combien de fois il grossit. Il est aussi important pour l'homme d'éprouver ses instruments naturels de sensation (i). » On dirait que cette idée a inspiré tous les savants qui, à partir de Galton, se sont servi des méthodes psychophysiques pour obtenir des épreuves, ou comme a dit Galton, des tests, des facultés mentales.
Galton a fabriqué une série de poids pour éprouver la finesse avec laquelle on peut distinguer les poids en les soupesant. Les poids étaient constitués par des cartouches de chasse remplies de couches alternantes de plomb, de laine et de bourres. Les séries sont arrangées de façon à déterminer la plus petite différence relative qui puisse être distinguée. Le procédé est en léger progrès sur celui de AVeber parce qu'il
(i) Taslsinn und Gemeingefahl, p. 544.
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comprend une graduation méthodique des différences. Le même procédé, ajoute Galton, peut être appliqué au toucher en employant des fils métalliques d'épaisseur différente, au goût avec des solutions de force différente, à l'odorat avec des essences diluées à des degrés différents (i).
Le programme ainsi tracé par Galton s'est élargi dans la suite, et différentes listes de tests ont été proposées par Gattell (2), Miïnsterberg (3), JastroAV (/|), Krapelin (5), Gilbert (6), MM. Binetet Henri (7). Enfin, Y American psychological Association chargea une commission de dresser la meilleure liste de tests qui pût être proposée. La commission, composée de Baldwin, Jastrow, Sanford, Wittmer et Cattell, ce dernier président, dressa une longue liste de tests rangés sous vingt-sept titres. Mais l'unanimité s'est rencontrée seulement pour recommander les mesures suivantes : taille, poids et dimensions de la tête; acuité visuelle; vision des couleurs; acuité auditive; sensibilité à la douleur; perception du poids ou de la force d'un mouvement ; pression du dynamomètre par la main droite et la main gauche ; temps de réaction à une excitation sonore; vitesse de distinction et de mouvement; perception du temps; mémoire; imagination. Tous les membres de la commission, excepté Baldwin, recom-
(1) Galton, Inquiries inlo human facally and ils developmeiit, p. 34 sqq. ; Cf. ibid., p. 870.
(2) Mental Tests and Measurements, Mind, 1890, p. 373; Cf. Caltell et Farrand, Psychological Review, III, p. 618, 1896.
(3) Zur individual Psychologie, Cenlralblatt f. Nervenhcilkunde u. Psyclilatrie, 1891, p. 196.
(4) Columbian Exposition ; Ethnolorjy, section of Psychology, Chicago, 1898. Analyse dans Revue Philosophique, 189/1, II» P- ^54 et dans Année Psychologique, I, p. 522.
C5) Der psycholoqische Versuch in der Psychiatrie, Psychologische Arbciten, I, p. 1-92, 1896.
(6) Researches on the mental and physical development of schoolchildren, Slud. Yale Laboratory, II, iSgS.
(7) I^ci psychologie individuelle. Année Psychologique, H, p. 435 sqq.
mandent en outre les épreuves suivantes : capacité respiratoire ; finesse du toucher; ra]iidllédu mouvcmenl; perception visuelle de la grandeur. Tous, à l'exception de Witmer, recommandent d'ajouter la perception de la hauteur des sons (i).
Les autres listes de tests diffèrent notahlement de celle des psychologues américains. Mais dans toutes on ajoute aux épreuves delà sensibilité des épreuves qui concernent d'autres fonctions mentales et des mesures physiques. La liste des psychologues américains porte môme le litre de : physical and mental tests. Même Krapelin et MM. Binet et Henri rejettent de leurs listes tous les lests relatifs aux perceptions : Krapehn se propose de caractériser les individus au point de vue du travail psychique en leur faisant faire des calculs et des exercices de mémoire; MM. Binet et Henri s'efforcent surtout de comparer chez les différents individus les facultés mentales supérieures, comme la mémoire, l'imagination, la faculté de comprendre, les sentiments esthétiques et moraux, la foi'ce de volonté.
Le but poursuivi par les auteurs de lests est de faire, selon l'expression de Jastrow, une anthropométrie mentale, ou de constituer, selon l'expression de M. Binet, la psychologie individuelle. MM. Binet et Henri distinguent dans la psychologie individuelle deux grands problèmes : « i" Etudier comment varient les processus psychiques suivant les individus, quelles sont les propriétés variables de ces processus et jusqu'à quel point ils varient ; 2° étudier dans quels rapports chez un même individu les différents processus psychiques se trouvent entre eux ; y a-t-il des processus psychiques qui sont plus importants que les autres, jusqu'à quel point les différents processus peuvent-ils être indépendants l'un de l'autre et jusqu'à quel point s'influencent-ils mutuellement'.^ (2) »
(1) PsychologLcal Review, IV, p. i32, 1897 et V, p. 172, 1898.
(2) Binet et V. Henri, La psychologie individueUe , Année Psychologique, II, p. 4i2.
En réalilé, sous le nom de psychologie indivicluelle, on poursuit deux genres de recherches. Les premières seules répondent au litre : ce sont celles cpji tendent à faire la description psychologique de chaque personnalité. Les autres appartiennent à la psychologie générale : ce sont celles qui tendent à déterminer des lois de coexistence, on peut même dire des liaisons fonctionnelles, entre les diverses aptitudes dont se compose une âme individuelle. — Mais dans un cas comme dans l'autre, on peut dire que les recherches psychologiques ainsi entendues sont une extension des recherches psychophysiques. Les procédés d'expérimentation psychophysique ont été appliqués d'abord par Gai ton à établir quelques tests concernant les perceptions. Puis Gattell et Jastrow ont appliqué les mêmes procédés à d'autres perceptions. D'autres enfin, principalement Baldwin, les ont appliqués à la mémoire, et, de proche en proche, on s'est efforcé, sinon à proprement parler de mesurer les processus supérieurs de l'âme, du moins de les fixer et de les objectiver par l'indication de marques quantitatives. C'est ainsi que M. J3inet déclare que, en ce qui concerne les aptitudes intellectuelles, on ne peut pas établir de mesures, mais seulement des classements (i) : ce sont là encore des comparaisons quantitatives, mais des comparaisons quantitatives incomplètes.
§ 7- — Conclusion.
En résumé, les méthodes psychophysiques ne nous font connaître directement que le degré de sûreté des jugements sensoriels, comme dit Stumpf, ou que les erreurs d'observation, suivant la désignation traditionnelle des physiciens. GallcU a soutenu que la détermination de l'erreur d'obser-
(i) La mesure en psychologie individuelle, Revue I^lulosopliique, 1898, II. p. 122.
vation ne fournit pas le moyen de mesurer l'inlensiLc de la sensation et de découvrir sa relation avec l'intensité de l'excitation. Mais il admet pourtant qu'il existe une intensité de la sensation qui serait proportionnelle à l'énergie des changements cérébraux correspondants : il appartiendrait alors à la physiologie de découvrir la relation entre les changements cérébraux et l'excitation ; le problème psychophysique serait ainsi renvoyé à la physiologie et la recherche psychophysique serait bornée à la détermination des erreurs d'obser vation (i). — Mais il faut dire au contraire que la détermination de l'erreur d'observation n'est qu'un point de départ et qu'un instrument de recherche. Elle conduit d'abord à la mesure de la clarté des perceptions, et ensuite, si l'on varie convenablement les conditions d'expérience, elle conduit à l'analyse des perceptions et même d'opérations psychiques plus relevées. Elle fournit en un mot une méthode d'objectivation et par suite un moyen incomparable de soumettre les phénomènes psychologiques à l'investigation expérimentale.
(i) Mac KeExN Cattell, On errors of observation, American Journal of Psycliology, V, p. 298, avril iSgS.