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CHAPITRE VII

LES PROBLÈMES PSYCHOPHTSIQUES

Le problème psychophysique lel que l'a posé Fechner s'évanouit avec l'idée d'intensité psychologique. Mais, comme il existe une pluralité de caractères quantitatifs dans les phénomènes psychologiques, notamment dans les perceptions, il peut apparaître, à la place du problème unique de Fechner, une pluralité de problèmes psychophysiques. Je n'entreprendrai pas de les dégager et de les classer : ce ne pourrait être qu'une œuvre en partie artificielle. Mais j'en signalerai quelques-uns avant d'arriver à ceux à la solution desquels les méthodes psychophysiques sont spécialement appropriées.

La vitalité des perceptions varie, non-seulement avec les tendances qui dirigent l'attention spontanée, mais aussi avec la force des excitations. Si nous supposons l'attention aussi fortement tendue que possible, les excitations trop faibles ne produisent pas de perceptions conscientes, bien qu'elles puissent produire des sensations ou des perceptions incomplètes, dont la trace se retrouvera dans des circonstances favorables. Au contraire, des excitations un peu fortes, égales ou supérieures au seuil d'excitation, sont dans les mêmes conditions perçues avec facilité, la perception devient de plus en plus facile à mesure que l'excitation s'élève davantage au-dessus

du seuil, et elle finit par s'imposer à la conscience malgré les efforts que nous pouvons faire pour la chasser. — Si au contraire l'attention est distraite, des excitations de beaucoup supérieures au seuil ne produisent pas de perception, mais elles ont d'autant plus de chances d'éveiller une perception qu'elles sont plus fortes : c'est ainsi que l'on peut fermer en quelque sorte ses oreilles aux bruits du dehors et poursuivre un travail intellectuel quand ces bruits ne dépassent pas un certain degré : mais, à mesure qu'ils grandissent, il devient plus difficile de ne pas les entendre, et finalement les perceptions auditives envahissent la conscience, — On peut considérer le sommeil comme un état psychologique dans lequel la distraction atteint la plus grande profondeur : aussi nous ne sommes pas réveillés par des bruits modérés, par la lumière faible du jour qui traverse les volets, par des excitations organiques légères, c'est-à-dire que toutes ces excitations ne produisent pas de perceptions ; au contraire nous sommes réveillés par un grand bruit, par la lumière du soleil qui envahit la chambre quand les volets ne sont pas fermés, ou par de vives excitations organiques, c'est-à-dire que ces excitations produisent des perceptions. — Il existe donc une relation, qu'il y a tout lieu de supposer régulière, entre la force des excitations et la vitalité des perceptions : la recherche de cette relation serait une recherche psychophysique et elle prendrait un caractère mathématique s'il était possible de mesurer la vitalité des représentations : mais c'est là une question que, pour le moment du moins, je n'entreprends pas de résoudre.

Existe-t-il de même une relation régulière entre la force des excitations et l'étendue relative que les perceptions occupent dans le champ de conscience? Je ne saurais formuler sur ce point une opinion ferme, parce que nous manquons d'un critérium objectif suffisamment précis pour apprécier dans des cas assez variés l'étendue que les perceptions occupent dans la conscience. Cette étendue dépend peut-être

de la complexilé des représentations et de leur degré de dislinction plutôt que de la force des excitations correspondantes.

En revanche, en ce qui concerne les caractères quantitatifs des perceptions qui dépendent de leurs conditions corporelles, on peut plus librement avancer quelques hypothèses, et même il est des points sur lesquels des recherches scientifiques ont été entreprises. — Il existe certainement

( une relation régulière entre la force des excitations lumineuses et le travail nerveux qu'elles déterminent, et il en est sans doute de même pour les autres genres d'excitations. C'est de cette relation que traitent en réalité les psychophysiciens qui se placent au point de vue de la physiologie. Les expériences faites par quelques-uns d'entre eux (Dewar et Mac-Kendrick,

I F.-C. Mûller, etc.) tendent à prouver que le travail nerveux croit plus lentement que les excitations. — Au contraire, le

j travail musculaire impliqué par chaque perception est plus considérable quand les excitations sont faibles que quand elles sont fortes ; il est au moins certain que l'effort d'adaptation est plus considérable quand les excitations sont faibles. — Enfin, le degré émotionnel des perceptions, et même la nature de l'émotion varie aussi avec la force des excitations : ainsi une lumière douce et modérée est agréable, tandis qu'une lumière violente est pénible. La sensation de froid est désagréable : si la température monte, la sensation devient agréable, puis fait place à une sensation agiéable de chaud, qui finit elle-même par devenir pénible (i).

Ainsi il existe une pluralité de problèmes psychophysiques, dont quelques-uns sont posés avec précision ou ont même été abordés parles psychologues ou les physiologistes.

I Mais celui qui a été le plus fréquemment traité, quoique presque toujours sous un autre titre, concerne la relation de

(I) Voir, sur la « dépendance du sentiment à l'égard de l'inlensilc de I la scnsalion », WufroT, Psychologie physiologique, Ir. IV., [, p. 527-53i.

la clarté des perceptions avec la force des excitations : c'est là le problème psychophysique à la solution duquel on a le plus travaillé. Par malheur, les confusions fâcheuses qui ont régné si longtemps et qui régnent encore sur la notion de l'intensité des sensations ont souvent obscurci et faussé l'interprétation des expériences.

Distinguons d'abord les problèmes, en réalité multiples, qui se posent au sujet de la relation entre la clarté des perceptions et la force des excitations.

Les méthodes psychophysiques permettent de mesurer : 1° la clarté des perceptions proprement dites; 2° la clarté des perceptions différentielles qui ont pour objet de grandes différences ; 3° la clarté des perceptions différentielles qui ont pour objet de petites différences, c'est-à-dire des différences inférieures au seuil. De là résultent des problèmes différents.

D'abord, on peut chercher comment varie la clarté des perceptions proprement dites par rapport à la force des excitations correspondantes. Puisque la clarté est inversement proportionnelle à l'erreur moyenne que l'on obtient après avoir établi les alternances compensatrices, la question se ramène à chercher comment varie l'erreur moyenne quand la force absolue des excitations varie. — Or Fechner nous fournit sur ce point une hypothèse directrice. Il regarde, en effet, la loi de Weber comme exprimant la constance de la sensibilité aux différences relatives, et la sensibilité aux différences relatives comme inversement proportionnelle à l'erreur moyenne. Si donc nous transférons la loi hypothétique de Weber aux rapports de la clarté des perceptions avec la force des excitations, le sens de la loi sera que l'erreur moyenne, et par suite la clarté des perceptions, est constante, quand les excitations varient seulement en degré.

En second lieu, on peut chercher comment varie la clarté des perceptions de grandes diffciences par rapport aux variations de leur objet. Mais ici le problème se complique : il

peut se faire, en eflet, qu'une diflcrcnce varie depuis le seuil diflérentiel jusqu'à la plus grande valeur que l'on puisse réaliser dans les expériences ; la force absolue des excitations entre lesquelles existe la différence ne restera pas constante, mais elle restera pourtant aussi constante que possible, si l'une seulement des excitations varie, ou bien si les deux excitations varient d'une manière égale au-dessus ou audessous de leur moyenne ; il peut se faire, au contraire, qu'une différence reste constante, soit en valeur absolue, soit en valeur relative, et que les excitations entre lesquelles existe la différence varient en valeur absolue. Il se pose donc deux questions : i° comment varie la clarté de la perception différentielle quand la différence varie et que les excitations restent aussi constantes que possible? 2° Comment varie la clarté de la perception différentielle quand la force absolue des excitations varie et que la différence reste constante? — En outre, puisque la différence peut être conçue comme une différence aritlimétique ou comme un rapport, les deux questions se subdivisent à leur tour, de sorte qu'il se pose quatre problèmes, et qu'il y a par suite quatre lois à déterminer. — Il existerait une loi analogue à la loi de Weber si la clarté des perceptions différentielles était indépendante de la grandeur des différences. lien existerait une autre, également analogue à la loi de Weber, si la clarté de la perception des différences relatives constantes était indépendante de la force absolue des excitations. Toutes ces questions doivent être résolues et peuvent l'être au moyen des méthodes psychophysiques. Il est particulièrement intéressant de chercher si les perceptions différentielles se comportent comme les perceptions proprement dites, c'est-à-dire si les lois qui régissent ces deux genres de perceptions se ramènent à une loi unique.

^ Enfin les mêmes questions se posent au sujet de la perception des petites différences : 1° comment varie la clarté de la perception différentielle quand la différence varie depuis une

valeur voisine du seuil différentiel jusqu'à une valeur voisine de zéro, les excitations restant aussi constantes que possible en valeur absolue ? 2° comment varie la clarté de la perception différentielle quand la force absolue des excitations varie depuis le seuil d'excitation jusqu'à l'excitation la plus forte qui puisse être soumise aux expériences ? — Comme pour la perception des grandes différences, il y a lieu de distinguedans cbacune de ces deux questions la diflérence absolue et la différence relative. La loi de Weber constitue pour cette recherche une hypothèse directrice en ce qui concerne le deuxième problème relatif à la perception des petites différences. En effet, Fechner regarde la loi de Weber comme exprimant la constance de la sensibiHté aux différences relatives : cela signifie que des différences relatives constantes sont perçues avec une égale clarté à travers les variations de grandeur absolue des excitations, c'est-à-dire que la clarté des perceptions de petites différences dépend de la valeur relative de ces différences, mais est indépendante de la force absolue des excitations.

Partant de là, on peut aussi, par analogie, étendre hypothétiquement la loi de Weber à la perception des grandes différences. La formule en serait que la clarté des perceptions différentielles dépend du rapport des excitations et non pas de leur force absolue.

D'ailleurs les trois hypothèses dont il s'agit se ramènent à une hypothèse unique. En effet, il existe un procédé (i) pour déterminer, au moins d'une manière approximative, à partir des nombres de cas vrais et faux: fournis par les expériences sur la perception des petites différences, une erreur moyenne que l'on regarde comme inversement proportionnelle à la sensibilité différentielle, mais que l'on peut regarder aussi comme inversement proportionnelle à la clarté des perceptions proprement dites. Si donc la loi de Weber s'applique à

(i) Voir le ch. VHI à la suite, S i et

la clarté des perceptions proprement dites, elle s'applique aussi à la clarté des perceptions de petites différences, et il y a lieu de supposer, par analogie, qu'elle s'applique également à la clarté des perceptions de grandes différences. La formule unique de la loi de Weber, j)osée à titre d'hypothèse, serait donc la suivante : la clarté des perceptions proprement dites et des perceptions différentielles est indépendante de la force absolue des excitations. — Quant à la façon dont varie la clarté des perceptions différentielles par rapport aux variations des différences, c'est d'une manière empirique qu'il faut chercher sur ce point une hypothèse directrice.

Telles sont les questions qui subsistent de la psychophysique au sens étroit de ce mot, c'est-à-dire de la recherche instituée pour déterminer la relation de la sensation, ou plutôt de la perception, avec l'excitation. Mais le développement de cette recherche soulève, par une nécessité logique, d'autres problèmes. Les premiers concernent les hmites de la loi de Weber, et ils ont surgi dès le jour oii Fechner a constaté que les expériences ne confirment pas la loi d'une manière absolue, et qu'il existe, suivant ses expressions, une hmite supérieure et une limite inférieure de la loi. La clarté des perceptions reste constante pour les excitations moyennes, et diminue pour les excitations fortes ou faibles. Il faut chercher, et c'est ce que Fechner a commencé à faire, les causes de ces variations, soit dans la structure des organes, soit dans leur mode de fonctionnement, soit dans les lois fondamentales de la vie mentale, soit dans les caractères particuliers des différents esprits.

D'autre part, l'analyse des erreurs de reconnaissance conduit à distinguer, en outre de l'erreur pure qui donne la mesure dé la clarté, des erreurs constantes et des erreurs variables. Il faut remonter de ces erreurs aux causes qui les déterminent. Notamment les erreurs constantes se présentent sous des formes diverses. Par exemple, il en est une qui tient à ce qu'il existe un intervalle de temps entre la perception de

M. Foucault.

l'excitation normale et la perception de l'excitation de comparaison : c'est l'erreur de temps. Il existe déjà plusieurs liypoihèses tendant à l'expliquer (i). Feclmer se proposait seulement d'éliminer les erreurs constantes pour saisir en quelque sorte la sensation dans ses conditions idéales. Il peut arriver, en effet, que l'on ait intérêt à éliminer les erreurs constantes pour obtenir des mesures indépendantes de toute influence perturbatrice. Mais il faut aussi les étudier en elles-mêmes : loin d'être toujours une entrave à l'expérimentation, elles fournissent un moyen nouveau de saisir par l'expérimentation les processus psychologiques dont elles sont la manifestation. — Il en est de même des erreurs variables.

Les méthodes psychophysiques fournissent aussi le moyen de déterminer la façon dont les différents hommes perçoivent les objets extérieurs. De même qu'il existe des types Imaginatifs et intellectuels, il doit exister aussi des types de perception. — Les types Imaginatifs ont été étudiés en dehors de la psychophysique par Galton, Charcot et d'autres. Mais les méthodes psychophysiques donnent pour les étudier des procédés nouveaux, parce qu'elles permettent d'objectiver les images par l'attribution de la marque quantitative, et au besoin par la mesure delà clarté. Ces recherches peuvent être faites sur les images immédiates, ou sur des images récentes dont l'âge est rigoureusement connu, et Weber avait déjà commencé des expériences sur ce point. Il est aussi des images usuelles, que nous employons couramment, et à l'étude desquelles la méthode de reconnaissance peut être appliquée facilement : par exemple, on peut demander aux sujets de tracer des lignes d'une certaine longueur, de donner à un objet un certain poids, sans avoir d'aiUre guide qu& leurs images usuelles.

(i) Voir Wreschncr, Mclhodologische Deitnïge ru psychophysischen Messungen, p. iG/i.

L'attention, la fatigue, l'exei-cice peuvent aussi être étudiés par les mêmes méthodes.

Puisque ce n'est pas par l'intensité des sensations appréciée par la conscience que nous jugeons de la force des excitations, il faut chercher comment nous arrivons à connaître la force des sons, des lumières, des poids, etc. Locke et Leibnitz ont déjà posé le problème de la perception des grandeurs extensives et de nombreux psychologues les ont suivis au xix° siècle. Il existe un problème analogue relativement à la perception des intensités, et déjà différents travaux ont été faits sur cette question. Il suffit de citer ceux de G.-E. Mtiller et Schumann sur la perception des poids soulevés (i), de Goldscheider (2) sur le même sujet, de Schumann sur le sens du temps (3), et le travail récent de Miss Lillie-J. Martin et de G,-E. Millier (/() sur l'analyse des opérations par lesquelles le sujet porte son jugement dans la méthode des cas vrais et faux.

La psychophysique s'est donc transformée par son développement naturel : des problèmes purement psychologiques se sont posés après les problèmes psychophysiques, et les mêmes méthodes générales permettent de les résoudre. La psychophysique au sens étroit du mot, la science des rapports du physique et du psychique, s'est élargie d'une manière spontanée, les problèmes faisant surgir sans cesse des problèmes nouveaux, et les méthodes fournissant toujours des procédés de recherche. C'est de cette façon que la psychophysique, étendant son objet d'une manière continue, en est

(0 G.-E. MÙLLER et Schumann, Ueber die psyclwlogischeii Grundlagen der Vergleichung geliobener Gewichle, Archiv de PIluger, t. XLV, p. 87.

(2) Goldscheider, divers articles de Archiv fiir Anatomie und Physiologie, Physiologische Abtheilung, 1889, etc., réimprimés par l'auteur dans le 2' volume de ses Gesammelle Abhandlungen, 1898.

(3) ScnujiANN, Ueber die SchiUzung Ideiner Zeitgrôssen, Z. f. Ps. u. Ph.d. S., t. IV, p. I.

(/i) Lillle-J. Martin et G.-E. MiiLLEn, Zur Analyse der Unlcrschiedsenpfindlichlceit, 1899.

venue à se proposer l'analyse des perceptions, puis l'analyse d'autres phénomènes psychologiques qui contribuent à former les perceptions : elle est devenue une branche considérable de la psychologie, et peut-être même peut-elle s'étendre jusqu'aux tendances, aux sentiments, et à tous les genres de phénomènes psychologiques, car on peut dire en un sens que nous percevons avec noti-e âme tout entière. Et, si la psychophysique s'est ainsi étendue, c'est qu'elle fournit à l'investigation psychologique une méthode générale d'expérimentation, qui consiste à analyser les phénomènes psychologiques en s'appuyant sur leur liaison avec les phénomènes physiques.

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