Huysmans, loc. cit
no
Son triomphe est le sacre du Roy à Reims le 21 juin 1429, il est chargé d'aller chercher à l’abbaye de Saint-Remy la sainte Ampoule et reçoit ce même jour la dignité de maréchal de France. Il a vingt-cinq ans. :
| Cependant, à la mort de la Pucelle, des intrigues, des froissements, d’autres causes encore, plus profondes, le refroidissent et ilse retire peu à peu sur ses terres, presque complètement à partir de 1432, date de la mort de Jean de Craon, son tuteur et aïeul.
C'est à cette date qu'il commence à devenir intéressant pour nous. Avant de poursuivre il y a lieu de noter un détail qui tout à l’heure sera pour nous de quelque intérêt.
Lorsqu'il s’agit de brandir sur la tête de Gilles des phrases vengeresses, de s’éplorer en des termes lyriques devant ses meurtres, ses plus récents biographes sont d’accord, la discorde ne commerce que lorsqu'on essaie de concilier les dates qu'ils offrent.
C’est en 1432 que, de son propre aveu, Gilles de Rais commence ses crimes ; ôr tandis que Bossard et Huysmans s'accordent à dépeindre dès ce moment jusqu’à la mort du coupable le sanglot des campagnes dévastées pendant les huit années précédant 14406, Huysmans montre comme principal instigateur et complice du premier meurtre d'enfant François Prelati qui n’arriva à Tiffauges qu’en fin 1438 — ainsi qu'il ressort des dépositions du procès. Oril est hors de doute qu’à cette époque les meurtres et les rapts allaient déjà bon train, puisque avant que son
frère René de la Suze ne s’emparât de Champtocéet de Machecoul — en 1437 — Gilles avait déjà eu le temps de bonder les « pipes » desdits châteanx d’un totalimposant de petits cadavres (1).
Cette antinomie n'est qu'apparente. Il suffit, en effet, de remarquer que la discordance cesse d’être criarde lorsqu'on ne s’entête plus à vouloir établir un ordre de succession des évocations aux meurtres, lorsqu'on admet que ces deux manies diversement néfastes sont deux effets d’une même cause et non l’un la déterminante, l’autre la résultante. Dont acic. J'y reviendrai.
Quoi qu'il en soit, à ce mauvais tournant de son histoire, Gilles a vingt-huit ans, est seul maître de ses destinées, n’ayant plus à ménager les susceptibités de l’aïeul disparu. Sa tête ne résiste pas à la griserie de cette puissance, dont il s’exagère, d'ailleurs, l’auréole, de cet or dont il est le dispensateur absolu, son goût de faste devient de plus en plus violent en mème temps qu’il considère comme bassesse indigne de lui des idées, non d'économie, mais simplement de dépenses plus raisonnées : il veut faire croire que ses richesses sont inépuisables et de ce moment jusqu'à sa mort on.assiste au plus incroyable gaspillage qui se puisse voir.
À Tiffauges il y a table ouverte, continuels festins, lc château est le rendez-vous, parfois lointain, que se
1. Procès ecelésiastique. Déposition d'Henriet et de Poictou. Il fallut trois
grands coffres pour emporter les ossements contenus dans Champtocé seu lement.
donnent poètes, savants, musiciens, artistes, nécromants aussi, souvent simples fumistes ; tout ce que la société du temps comporte d’intellectuels. Chacun est bien accueilli, à tous hospitalité complète ; dons et bienvenue, le vivre et le couvert, cadeau d’adieu et souvent largesse, sans motif, simplement pour le geste. Gilles entretient une maison militaire, sous prétexte qu'il est maréchal de France, un clergé disproportionnés à son rang ; tout ce monde-là payé grassement, nourri de même, équipé somptueusement par le maître de céans et monté à ses frais. Pour celui-ei ce ne sont que caprices, choses acqui- ‘ses un jour trop cher et revendues le lendemain, presque rien: des exemples nous sont parvenus, incroyables, des marchés de dupe que faisait Gilles. Naturellement de semblabies tendances n'étaient point faites pour éloigner les pique-assiette dont ie nombre augmente. Il y a des prêtres douteux comme Eustache Blanchet et plus tard François Prelati, des gentilshommes sans importance comme Roger de Briqueville, Gilles de Sillé, vaguement cousin du Maréchal, Hicquet de Brémond, marquis de Ceva, beaucoup sont des Italiens dont la pudeur a fondu on ne sait où et qui en bons lazzaroni ne songent qu’à bien vivreet laisser faire, en tous cas tous sont minces de vergogne, fragiles de scrupules et, s'ils sont différents d'origines, sont identiques d’intentions lorsqu'il s’agit en amusant Gilles de faire durer la plantureuse hospitalité. Et par làils le tiennent, bien en main, lui sont indispensables. Lui dont la culture devance