I. — HISTORIQUE CRITIQUE ET DÉFINITION
L'évolution historique de la psychose maniaquedépressive peut se diviser en trois périodes :
La première s'étend depuis les âg'es les plus reculés de la médecine jusqu'au milieu du siècle dernier; elle a trait surtout aux rapports réciproques de la manie et de la mélancolie ; on peut l'appeler période des tetnps anciens prolongée ;
La deuxième période comprend la seconde moitié du siècle qui vient de finir ; elle correspond à la découverte de la folie circulaire et de la folie à double forme; c'est la période française par excellence, celle où l'École de la Salpètrière a brillé d'un si vif éclat ;
La troisième période est caractérisée par la synthèse de tous les états habituellement décrits sous les termes de manie et de dépression mélancolique simples, intermittentes, rémittentes, périodiques, de folies alternes, à double forme, circulaires, etc. Née d'hier, puisqu'elle a commencé en 1899, elle peut être désignée à bon droit sous le nom de période contemporaine, ou, d'après les travaux qu'elle compte jusqu'ici à son actif, sous celui de période allemande.
l. Période ancienne (d'Hippocrate au milieu du
(1) Deny et Rov, La démence précoce {AdualUés médicales).
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xix" siècle). — Nous ne nous appesantirons pas sur cette période parce qu'elle n'a, en réalité, que des rapports très éloig-nés avec l'histoire de la folie maniaquedépressive.
Nous nous bornerons à rappeler que dès la plus haute antiquité, les médecins ont noté non seulement la répétition à des intervalles plus ou moins rapprochés chez les mêmes malades cVaccès de manie et de mélancolie, mais encore Talternance de ces mêmes accès et aussi la transformation de la manie en mélancolie et réciproquement (Arétée, Boerhaave, CuUen, Willis, etc.).
Pinel et Esquirol n'ont fait à ce point de vue que confirmer les observations de leurs devanciers, et dans la périodicité ou la succession des accès de manie et de mélancolie, ils n'ont vu qu'un fait banal, accidentel, une simple particularité de la marche de la folie. Dès cette époque cependant, plusieurs auteurs, Dubuisson, Fôdéré, Anceaume, etc., avaient été frappés de la plus g-rande g-ravité, comparée à celle des accès de manie simple, des accès de manie périodique, intermittente ou compliquée de mélancolie.
Un peu plus tard, Guislain en 1833, Griesing-er en 1845, insistaient à leur tour sur la fréqiience des alternatives de la manie et de la mélancolie, mais sans y attacher non plus une importance particulière; notons seulement que Griesing'cr comparait déjà, au point de vue de sag-ravité, la manie périodique à une véritable épilepsie psychique, opinion qui a été reprise et développée depuis, par Morel et par quelques auteurs modernes.
Le seul point intéressant à retenir de cette première étape de l'histoire des rapports de la manie et de la mL;iancolie, c'est que tous les aliénistes, aussi bien ceux dont nous venons de citer les noms, que ceux dont nous avons volontairement omis de parler, tous sans exception, ont considéré la munie et la mélancolie comme deux entités distinctes, si étroites que fussent, par ailleurs, les relations existantes entre les accès de l'une et ceux de l'autre.
A la vérité, on ne saurait se montrer surpris qu'en présence de deux états en apparence aussi disparates, aussi discordants, que les états maniaques et les états mélancoliques, les anciens manigraphes, y compris ceux
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de la première moitié du siècle dernier, n'aient pas un seul instant songé à les rapprocher et à les fondre dans une même espèce morbide.
II. Période française (1851-1899). — On peut faire commencer cette période avec les leçons publiées en 1851, dans la Gazette des Hôpitaux par Pierre Falret, leçons dans lesquelles cet auteur mentionne à côté des types intermittents de la manie « un autre état d'intermittence qui s'observe entre la période d'affaissement et la période d'excitation de la forme circulaire des maladies mentales ; cette forme consiste, non comme on l'a dit
fréquemment, dans l'alternative de la manie et de la mélancolie séparées par un intervalle lucide plus ou moins prolong-é, mais dans le roulement de l'exaltation maniaque, simple suractivité des facultés, avec la suspension de rintellig-ence. Une période d'excitation alterne avec une période d'affaissement, ordinairement plus longue ».
Bien que P. Falret ait assigné dès cette époque quelques caractères particuliers à cette forme circulaire et qu'il en ait signalé en particulier l'incurabilité, il ne l'a véritablement décrite comme maladie distincte qu'après la lecture faite par Baillarg-er à l'Académie de médecine, en 1854, d'un mémoire intitulé : « Note sur un genre de folie dont les accès sont caractérisés j^ar deux périodes régulières, Vune de dép?'ession et l'autre d'' excitation ».
« En rapprochant et en comparant un certain nombre d'observations, dit Baillarger dans ce mémoire, on reconnaît qu'il existe des cas assez nombreux dans lesquels il est impossible de considérer isolément et comme deux aflections distinctes, l'excitation et la dépression qui se succèdent chez le même malade. Cette succession, en effet, n'a pas heu au hasard et j'ai pu m'assurer qu'il existe des rapports entre la durée et l'intensité des deux états, qui ne sont évidemment que deux périodes d'un même accès. » La conséquence tirée par Baillarger de cette constatation, « c'est que ces accès n'appartiennent en propre ni à la mélancolie, ni à |a manie, mais qu'ils constituent un g-enre spécial d'aliénation, caractérisé par l'existence rég-uhère de deux périodes, l'une d'excitation, l'autre de dépression. »
HISTORIQUE CRITIQUE ET DÉFINITION
C'est ce g-enre de folie que Baillarg-er désig-na sous le nom de folie à double forme.
Il montra en outre que les accès de cette affection se présentent tantôt à Vétal isolé, tantôt se reproduisent d'une manière interinittente et, dans d'autres cas, peuvent se succéder sans interrujjtion.
La communication de Baillarg-er souleva une réclamation de priorité de la part de Pierre Falret, qui lut à son tour à l'Académie quelques jours après, un travail ayant pour titre : « Mémoire b\xv\q, folie circulaire, forme de maladie mentale caractérisée par la reproduction successive et régulière de l'état maniaque, de fétat mélancolique et d'un intervalle lucide plus ou moins prolong-é. »
Les accès de cette forme de folie se composaient donc de trois stades juxtaposés dans l'ordre suivant : un stade maniaque, \xn stade de dépression et un intervalle lucide.
Cet intervalle lucide que P. Falret, dans ses leçons de 1851, plaçait entre le stade mélancolique et le slade maniaque est, dit-il, généralement plus court que les périodes d'excitation et d'affaissement considérées isolément.
Il résulte clairement de ces textes, qu'entre la folie à double forme de Baillai^g-er et la folie circulaire de P. Falret, la seule différence consistait dans ce fait, que ce dernier auteur considérait comme faisant partie intég-rante des accès, un intervalle lucide que Baillarg-er en excluait.
Or il est bien évident que cet intervalle lucide n'avait pour P. Falret qu'une importance tout à fait accessoire dans la constitution de l'accès et qu'il ne l'y avait introduit que pour justifier le terme de folie c\irculaire, opposé par lui à celui de folie à double forme. Ce qui prouve l'exactitude de cette interprétation, c'est la phrase suivante extraite de son mémoire : « Les deux états dont la succession constitue la folie circulaire, ne sont ni la manie, ni la mélancolie proprement dites avec leurs caractères habituels : c'est en quelque sorte le fond de ces deux espèces de maladie mentale sans leur relief » (1).
(I) .J.-P. Falhet, Leçons cliniques de médecine mentale, 1854, p. 249,
HISTORIQUE CRITIQUE ET DÉE INITION
Bref, par conséquent, on peut dire que Baillarger et P. Falret ont décrit presque siniultanément la même maladie sous deux noms diflerenls.
Ajoutons toutefois que c'est à P. Falret que revient le mérite d'avoir mis en relief les principaux caractères de cette nouvelle afTection, notamment le rôle important dévolu à l'hérédité dans sa production, sa plus grande fréquence chez la femme que chez l'homme, la gravité de son pronostic, etc., tous caractères qui ont été reconnus exacts par les auteurs qui ont suivi et qui sont encore aujourd'hui universellement admis.
La conclusion capitale qui se dégage de ce débat, c'est que ce sont les travaux de Pierre Falret et de Baillarg-er qui ont définitivement isolé de la manie et de la mélancolie classiques une nouvelle entité clinique, à laquelle ces auteurs ont respectivement donné le nom de folie circulaire et de folie à double forme ; mais en réalité, il ne s'agissait là, comme on vient de le voir, et comme la suite le démontrera plus encore, que d'une seule maladie pouvant revêtir deux modalités dilTérentes.
Malgré la haute autorité de ses parrains, la nouvelle entité morbide ne fut pas accueillie avec beaucoup d'enthousiasme par les aliénistes de l'époque.
Morel, qui était pourtant l'élève de Pierre Falret, ne voulut pas accorder une place dans sa classification à la folie à double forme ou circulaire : « Je ne puis, dit-il un peu dédaigneusement, en parlant de cette all'ection, accepter pour des formes distinctes, pour des genres spéciaux, des situations patholog'iques qui sont observées dans toutes les variétés de folie en général » (1).
Examinant ensuite comment il convient d'interpréter les périodes d'alternance, d'intermittence et de rémission chez les aliénés, Morel déclare qu'il n'y a là aucune des conditions requises pour la création d'un g-enre spécial, d'une variété particulière de folie ; et suivant encore une l'ois les mêmes errements qui l'avaient déjà empêché de considérer la démence précoce comme une entité distincte, il fit rentrer ces phénomènes d'alternance, de périodicité et d'intermittence dans la première classe de ses Aliénations héréditaires.
, (1) MoHEL, Traité des maladies mentales, 18G8, p. 477.
HISTORIQUE CRITIQUE ET DÉFINITION. U
Dag-onet, en 1862 et plus tard en 1876, observe la môme attitude que Morel et n'accorde qu'une brève mention à la folie à double forme dans son Traité des maladies mentales, sans lui donner davantage droit de cité dans sa classification.
Mieux inspiré, Marcé lui fit, la même année, meilleur accueil et mit d'accord Pierre Falretet Baillarg-er en proposant de n'appliquer le nom de folie à double forme qu'aux accès de manie-mélancolie qui sont séparés par un intervalle nettement accusé et de réserver celui de folie circulaire aux mêmes accès lorsqu'ils se succèdent sans interruption.
Cette subdivision fut g-énéralement acceptée et se trouve encore au jourd'hui reproduite dans la plupart des ouvrages de médecine mentale.
Malgré cela, la légitimité de la nouvelle entité psychiatrique ne fut réellement consacrée qu'à la suite des articles que rédigèrent séparément Foville fils en 1872, Ritti en 1878, dans les deux dictionnaires de médecine, ensuite du mémoire que fit paraître à la même époque Jules Falret sur la folie circulaire ou folie à formes alternes, et enfin, après la publication, en 1882. de la monographie, aujourd'hui classique, de Ritti sur la folie à double forme.
A partir de cette époque, tous les aliénistes français : Magnan et CuUerre en 1890, Régis en 1892, Gilbert Ballet en 1894, etc., s'accordèrent pour ranger la folie circulaire ou à double forme à côté de la manie et de la mélancolie récidivantes dans un groupe spécial, celui des jjxychoses périodiques ou intermittentes.
A l'étranger, surtout en Allemagne, la plupart des auteurs s'étaient déjà ralliés aux idées défendues en France par P. Falret et Baillarger.
Un des premiers, Griesinger insista sur la fréquence de la transformation de la mélancolie en manie et le retour de celle-ci à la mélancolie. « La maladie, dans sa totalité, représente alors, dit cet auteur, un cercle morbide dans lequel ces deux formes mentales alternent souvent d'une façon régulière (c'est la folie circulaire sur laquelle les Français ont discuté il y a quelques années). D'autres observateurs et je suis du nombre, ont vu des cas où régulièrement à une saison, par exemple en hiver.
HISTORIQUE CHITIQUE ET DÉFINITION
il survient une profonde mélancolie, puis, au printemps, celle-ci fait place à la manie, qui à son tour, en automne, dég-énère peu à peu en mélancolie » (1).
L. Meyer, en 1874, cherche à établir que la folie à double forme est due à des troubles trophiques. L. Kirn, en 1878, rang-e la folie circulaire parmi les psychoses périodiques. Son exemple est suivi par Kraft-Ebing-, Schule, etc.
Cette opinion est ég-alement adoptée par Krœpelin qui, dans la 4" édition de son Traité de Psychiatrie, en 1893, classe dans les maladies constitutionnelles incurables à marche chronique^ à côté de la folie systématisée^ les folies périodiques dont il disting-ue quatre groupes: les formes délirantes, les formes maniaques, les formes circulaires et les formes dépressives.
Sauf quelques légères variantes de terminolog-ie, ce classement, comme on le voit, est tout à fait comparable à celui qui avait cours en France à la même époque.
III. Période allemande (1899-1900). — C'est en 1899 que Krœpelin proposa, dans la 0* édition de son Traité de Psychiatrie, une nouvelle classification des maladies mentales, complètement dilférente de celle qui avait paru dans les éditions précédentes.
Nous n'insisterons pas sur les avantages de cette classification qui permet de réunir et de grouper en un certain nombre d'espèces nosolog'iques l)ien définies, dont l'évolution peut être annoncée et prédite à l'avance, la plupart des états syndromiques, considérés jusqu'alors comme de véritables entités. Nous nous bornerons à sig-naler les changements apportés par le professeur de Munich à sa conception du groupe des psychoses périodiques.
Kraepelin observa tout d'abord, comme l'avaient déjà fait Morel ei Magnan, que la répétition plus ou moins rég'ulière ou Valternance des accès de manie et de mélancolie, n'étaient pas des caractères assez importants pour constituer des espèces distinctes.
Il montra, en outre, que les psychoses dites intermittentes, périodiques, circulaires, à double forme, alternes, etc., présentant toutes la même évolution, il
(1) GuiEsiNGEn, Traité des maladies nicnlales, 1873, p. 27o.
HISTORIQUE CRITIQUE ET DÉFINITION
était plus log'ique de considérer tous ces états comme les manifestations, les équivalents d'une seule maladie fondamentale, la folie matiiaque-dépressive.
Se basant ensuite sur le fait que, malg-ré le très g'rand nombre de malades dont il avait suivi l'évolution, il n'avait jamais observé un seul cas de manie qui n'ait été suivi de récidive, et tenant compte de cet autre fait que les cas de manie étiquetés simjJles par les auteurs, sont impossibles à disting'uerdes cas de manie récidivante ou intermittente, Krsepelin émit l'oyjinion que la manie classique, la manie de Pinel et d'Esquirol, qui avait, du reste, été déjà frappée d'ostracisme par les deux Fairet et par Morel, devait être définitivement bannie du cadre des maladies mentales, comme forme clinique indépendante et que tous les états d'excitation, décrits sous ce nom, relevaient de la folie maniaque-dépressive.
Krsepelin fit remarquer enfin que, parmi les états dépressifs dits mélancoliques, il convenait de décrire à part ceux qui, survenant à la période d'involution et dans la sénilité, ont d'autres causes, d'autres sy7nptô?nes et une autre terminaison que ceux qui se montrent aux autres phases de la vie.
Les premiers constituent un groupe à part, celui de la înélancolie d'involution sénile ou présénile. Quant aux états dépressifs de la jeunesse ou de l'âg-e mûr, qui toujours récidivent ou alternent avec des états d'excitation, ils doivent être rattachés à la folie maniaquedépressive, quand ils ne sont pas symptomatiques de la démence précoce.
Telles sont les principales considérations qui ont conduit Krœpelin à réunir et à g-rouper sous une seule étiquette, les états psychopathiques considérés avant lui comme autant d'espèces morbides.
A la vérité, Magnan avait déjà fait remarquer en 1890, au Cogg-rès de médecine de Berlin, « que les distinctions établies par les auteurs entre les folies intermittentes, les folies circulaires, etc., reposaient sur des caractères assurément très apparents, très saillants, mais néanmoins secondaires et limités à une phase épisodique de la maladie (1) ». Aussi cet auteur proposa-t-il de conserver
(1) Magnan, Recherches sur les centres nerveux, 2"= série 1893 p. 499.
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seulement la dénomination de folies intermiltentes; mais il écarta délibérément de ce groupe, en se basant sur de chimériques différences, une excitation maniaque et une dépression ynélancolique dégénératives, en même temps qu'une manie et une mélancolie simples.
Comme nous l'avons vu, c'est Krœpelin qui, quelques années plus tard, devait compléter l'essai de reconstitution ébauché par Magnan.
Bien qu'elle soit certainement appelée à jouer en psychiatrie un rôle non moins considérable que celle de la démence précoce, la synthèse de la folie maniaquedépressive n'a eu jusqu'ici que peu de retentissement en France.
Sérieux a pourtant pris le soin, dans une série de publications du plus haut intérêt, de mettre en valeur la nouvelle classification des maladies mentales du professeur de Munich, mais jusqu'à présent, son appel n'a guère été entendu que par ses élèves Capgras et Rogues de Fursac (1).
Les autres auteurs, ou gardent le silence sur la nouvelle entité psychiatrique, ou n'en parlent que pour la condamner.
C'est ainsi que dans la 3" édition de son Précis de psychiatrie, Régis se borne à déclarer, au chapitre de la « manie-mélancolie », qu'il ne croit pas « que les nouvelles théories de Krœpelin aient apporté quelque changement à la physionomie clinique de la maladie ».
Gilbert Ballet, dans le X° volume du Traité de médecine à.Q Bouchard-Brissaud, n'est pas moins sévère : « Dans ces derniers temps, dit cet auteur, Krœpelin a singulièrement étendu le domaine de la folie périodique, en y comprenant tous les cas communémentdécrils sous le nom de « manie simple » et tous les états mélancoliques qui ne sont pas des mélancolies d'involu^on.... Cette théorie unitaire peut sembler séduisante au premier abord; cependant elle nous paraît trop absolue, et partant inadmissible ».
(1) C\PGn.\s, Es=;ai do rôiIucUon de la mélancolie en une psychose d'involiilion sénilc (Tii.dc Paris, I!)0()). — Rogues de FunsAC, Manuel de psychiatrie, 2« édition. Paris. l'JOk
■HISTORIQUE CRITIQUE ET DÉFINITION
Pour Gilbert Ballet, la disLinction entre la manie et la mélancolie simples d'une part, la manie et la mélancolie périodiques ou intermittentes de l'autre, serait justifiée par l'intensité plus grande des symptômes de la manie et de la mélancolie simples dont les accès seraient, en outre, précédés de quelques prodromes et provoqués par une cause physique ou morale facilement appréciable (chag-rins, surmenag-e, maladies infectieuses, etc.).
Les accès de manie et de mélancolie périodiques, au contraire, éclateraient en g-énéral brusquement, sans cause occasionnelle bien nette et conserveraient toujours des allures iiiodérées.
La valeur de ces prétendus caractères différentiels, déjà énoncoy autrefois par Mag'nan, sera discutée ultérieurement, mais d'ores et déjà ils ne sauraient être acceptés sans réserves, Gilbert Ballet lui-même ayant pris la précaution de nous dire, dans un autre passag-e de son chapitre sur les psychoses périodiques « qu'à quelques particularités près, la manie et la mélancolie intermittentes ne diffèrent ni delà manie et de la mélancolie simples, ni de la manie et de la mélancolie dég'énératives » (1). On est d'autant plus tenté de se rallier à cette dernière manière de voir que, dans l'ouvrage cité plus haut, Régis n'hésite pas à déclarer que la manie et la mélancolie cy cl iques^\^ manie et la mélancolie intermittentes^ etc., ne sont pas des états spéciaux et qu'elles ne diffèrent en rien de la manie et de la mélancolie si)nples. Et pour qu'il ne reste aucun doute sur sa pensée, Rég-is ajoute : « 11 n'y a donc pas lieu de décrire à la folie à double forme une symptomatologie spéciale; il suffit d'indiquer que Taccès qui la compose est constitué par une période de manie et une période de mélancolie, pour en connaître d'avance les symptômes « (2).
Ce f|ui donne plus de poids à cette affirmation, c'est que Rég-is n'a accueilli jusqu'ici qu'assez froidement les spéculations de la psychiatrie allemande. Ce n'est donc pas à lalég-ère qu'il s'est raUié sur ce point aux idées déjà exprimées, plus ou moins explicitement, par quelques
(1) Gri.nEnr Bam.et, Trailc de médecine de BoiciiAnD el Brissaud, 2e édition, volume, p. 893.
(2) Régis, Précis de psychiatrie, 3» édition, 1006, p. 269.
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auteurs étrang-ers tels que Erp Taalman (de Dordrecht), Otto Hinrichsen (de Zurich), Weyg-andt(de Wurzbourg), Thomsen (de Bonn), Claus (d'Anvers), etc..
Le premier de ces auteurs a constaté que, sur 107 cas diag-nostiqués tnanie, l'évolution de l'afTection ne permit de maintenir ce diag-nostic que 4 fois (1).
Otto Hinrichsen (2) a ég-alement remarqué que la proportion des g-uérisons dans les cas de manie datant de plus de ving-t ans n'était que de 4,7 p. 100.
Weygandt est encore plus catég-orique : « On établit souvent, dit cet auteur, une distinction entre la manie simple et la manie périodique, comme entre la dépression simple et la dépression périodique. De même^ on disting-ue les cas dans lesquels il existe une alternance régulière des états de dépression et d'agitation, c'està-dire la folie circulaire. Mais comme il n'est pas possible de reconnaître, d'après l'examen des diverses formes isolées de ces états, si l'on se trouve en présence d'une manie ou d'une dépression simples ou bien d'une manie ou d'une dépression circulaires; comme, d'autre part, la nature cong'énitale et héréditaire de ces différents types morbides permet de les ramener à un grand gTOupe unique, il est préférable de les comprendre avec Krœpelin sous une seule rubrique (3)... »
Thomsen se refuse ég-alement à considérer la manie simple comme une entité morbide : cet auteur va même plus loin et met en doute l'existence de la manie périodique, au moins à l'état de pureté, parce qu'elle est toujours suivie d'une phase de dépression plus ou moins accentuée (4). La manie périodique se confondrait donc avec la folie à double forme, opinion qui avait, du reste, été déjà formulée par Griesing-er, et qui, comme on le verra plus loin, mérite d'être prise en considération.
En Belgique, Claus nous apprend qu'il s'est livré à une enquête au sujet de tous les cas de manie et de
(1) Enp Taalman in Allg. Zeilsch. f. Psych., 1897, et Traité de palhol. ment, de Gildeut Ballet.
(2) HlNUICHSEN, Ihid.
(3) Weygandt-Roubinovitoh, Atlas-manuel de psychiatrie. Paris. 1903, p. 30fi.
(4) Thomsen, Congrès des médecins aliénistes français, session de Bauxelies, 1903, 2« volume, p. 69.
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mélancolie inscrits comme tels à leur entrée à l'asile... « Or, dit cet auteur, je dois déclarer que le résultat de cette enquête a été désastreux pour la manie et la mélancolie Les cas de manie et de mélancolie pures sont
rares » (1).
Une enquête semblable faite tout récemment en Italie par Lambranzi et Perazzolo a donné les mêmes résultats, à savoir l'extrême rareté, si même ils existent, des cas de manie et de mélancolie simples non récidivantes (2). La même opinion avait du reste été déjà défendue plusieurs années auparavant par Pinzi (3) et par Vedrani (4).
De tous ces faits on peut conclure que la limite tracée par les anciens auteurs, entre la manie et la mélancolie simples d'une part, la manie et la mélancolie périodiques d'autre part, est purement conventionnelle et que Kraepelin a eu raison de ranger la manie et la dépression simples dans l'ancien g-roupe des psychoses périodiques, devenu aujourd'hui celui de \q. folie maniaque-dépressive.
Mais cette première question résolue, il nous faut encore essayer de justifier cette dénomination.
On ne manquera pas, en effet, de nous objecter que, même s'il était démontré que tous les états d'excitation et de dépression sont suivis de récidives plus ou moins nombreuses, et présentent, en même temps que la même évolution, la même symptomatolog'ie, il n'y aurait qu'à rayer des classifications les rubriques de manie et de mélancolie, en maintenant celles de psychoses périodiques ou de folies intermittentes généralement usitées aujourd'hui. Nous n'y contredisons pas.
On conçoit, en efi'et, facilement — et c'est la thèse soutenue par Blanchi, Tanzi, Franco da Rocha, etc., — que l'on désig-ne sous le nom de psychose maniaquedépressive les accès de folie à double forme ou de folie circulaire, puisque chacun de ces accès se compose en réalité de deux phases : une phase d'excitation et une
(1) CiAi-s, Catalonie et stupeur. Rapport au Congrès ries aliénistes français. Bruxelles, 1903, p. 49.
(2) Lamiiuanzi et PEnAzzoLo, Giorn. di Psicli. clin, e tecn. inan., 1900, p. i-ii.
(3) .1. FiNzi, Bull. di. manicomio prov. di Ferrara, L 1809.
(4) VEDtiANi, Bull, di manicomio prov. di Ferrnra, 1899.
Deny. — Psychose maniaque-dépres.s vc. 2
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phase de dépression ; mais il semble, au premier abord, que cette expression ne puisse servir à spécifier les formes intermittentes ou périodiques qu'on disting-ue généralement en maniaques et mélancoliques.
Nous ferons remarquer en premier lieu que, de l'avis de tous les auteurs, les cas de manie périodique ou de mélancolie périodique pures ou sans mélang-e, sont tout à fait exceptionnels. Le plus souvent on observe deux, trois ou quatre accès de manie, puis un beau jour, au lieu de l'accès d'excitation attendu, on se trouve en présence d'un accès de dépression ; on dit alors qu'il s'ag-it d'une manie intermittente à type irrég-ulier (Arnaud).
Inversement, chez d'autres sujets, on voit la série des accès de mélancolie être interrompue de temps en temps par un accès d'excitation (mélancolie intermittente à type irrég-ulier des auteurs français).
Par conséquent, en envisageant non plus chaque accès isolément, mais l'ensemble des accès observés pendant toute la vie du malade, on est déjà en droit de dire que ces accès appartiennent au tableau de la folie maniaquedépressive, puisque les uns sont à forme maniaque, les autres à forme dépressive. Mais il y a plus, et comme l'avait déjà fait observer Griesing-er, et à sa suite différents auteurs, on peut affirmer que tous les accès prétendus d'excitation ou de dépression sont des accès à double forme frustes, dans lesquels l'une des phases morbides reste méconnue de l'entourag'e et même du médecin parce qu'elle est trop effacée, surtout si on la compare à l'autre.
En d'autres termes, les accès de manie intermittente sont, en réalité, des accès maniaco-mélancoliques, mais à prépondérance maniaque ; et les accès de mélancolie intermittente, des accès dépressivo-maniaques à pj'épondérance dépressive.
« Une observation attentive des malades, dit à ce sujet Rog-ues de Fursac, montre que la plupart des accès présentant le type maniaque ou le type dépressif sont, en réaHté, des accès à double forme. Il est à peu près constant, en effet, d'apprendre par une enquête soigneuse que les symptômes d'excitation maniaque ont été précédés d'une période prodromique caractérisée par une dépression plus ou moins accentuée, ou de constater à la
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suite d'un accès de dépression, un accès d'excitation que rien ne justifie... « Tout accès de manie ou de mélancolie contient donc en g-erme les éléments de l'e.xcitation et de la dépression. L'accès de folie circulaire devient ainsi le prototype dont dérivent tous les autres (i). »
Afranio Peixoto soutient la même opinion. « Les prétendues manies et mélancolies périodiques, dit cet auteur, sont des types d'accès maniaques-dépressifs communs, à prédominance de manie ou de mélancolie.... L'observation montre, en effet, que les accès maniaques et les accès mélancoliques, comme on les appelle couramment, sont des crises d'excitation mêlées de phénomènes dépressifs et vice vei^sa : les uns et les autres sont, par conséquent, des accès à prédominance maniaque ou à prédominance dépressive » (2).
La dénomination de psychose maniaque-dépressive est donc encore, à ce nouveau point de vue, parfaitement légitime. Elle est ég-alement à l'abri de la critique dans les cas de folie à formes alternes (Délaye, Leg-rand du SauUe), dans laquelle les accès maniaques alternent régulièrement avec les accès mélancoliques.
Il suffit, du reste, de se rappeler que la maladie ne crée rien, qu'elle ne fait qu'exag'érer des dispositions naturelles, pour reconnaître que les choses doivent se passer comme nous venons de les exposer. On ne saurait nier, en effet, que l'excitation du maniaque et la dépression du mélancolique existent à l'état d'ébauche chez tous les sujets.
Comme l'a fait observer avec beaucoup d'humour Gilbert Ballet, « le monde est plein de circulaires qu'on lient pour de simples lunatiques parce qu'on les trouve tantôt plus indifférents aux choses du monde et plus tristes qu'il ne convient, tantôt plus exubérants et plusentreprenants que de raison ».
« Je me suis même demandé quelquefois, ajoute cet auteur, et je ne vous livre cette téméraire hypothèse que pour ce qu'elle vaut, si la circularité n'était pas une loi du fonctionnement de notre système nerveux, si nous.
(1) Ror.uES DE FuHSAC, Manuel do psychialrie, 1903, p. 266.
(2) Ara. Peixoto, Ann. méd. psychoL, 1905, p. 214.
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n'étions pas tous, à quelque deg-ré, des circulaires, et si l'état pathologique qui constitue la folie périodique dans sa forme la plus caractéristique, n'était pas simplement le grossissement et l'énorme amplification d'une manière d'être qui nous est à tous habituelle » (i).
L'hypothèse de Gilbert Ballet est certainement l'ondée. 11 n'est pas douteux, en effet, que la périodicité ne soit une véritable loi des fonctions psychiques comme des fonctions somatiques. 11 serait facile d'en fournir de nombreux exemples : veille et sommeil, fonctions dig-estives, rythmes respiratoire, cardiaque, etc.. Ne voit-on pas d'ailleurs, chez toutes les personnes, pour peu qu'elles soient un peu émotives, des périodes de g-aieté faire place à des périodes de dépression , sinon de tristesse, et inversement?
On pourrait faire valoir encore d'autres arguments pour la justification du terme de folie maniaque-dépressive, mais comme ces arg-uments trouveront leur développement naturel ultérieurement, nous nous bornons à les signaler : c'est d'abord l'existence d'états maniaquesdépressifs mixtes entrevus autrefois par Guislain, mais décrits pour la première fois par Krœpelin, états dans lesquels les j^Jiénomènes d'excitation et de dépression coexistent^ se mélangent et s'enchevêtrent, au lieu de se succéder comme dans la folie à double forme ; c'est ensuite ce fait, corollaire du précédent, mais capital dans l'espèce, que, malg-ré des apparences opposées, les phénoinènes d'excitation et de dépression ont la même origine et reconnaissent le même mécanisme psychopathologique.
Mais en laissant de côté ces deux derniers arguments sur lesquels nous reviendrons, on peut déjà conclure des considérations précédentes, que l'expression de folie maniaque-dépressive est doublement légitime, puisque l'association de V excitât ion à la dépression est vraie, non seulement pour l'ensemble des accès qui constituent cette psychose, mais encore pour chacun de ses accès envisagé isolément.
Ce qui ressort, en outre, de cet exposé un peu aride,
(I) Gilbert Ballet, La Mélancolie intermittente (Presse médicale, 1902, p. 462).
SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE.
c'est que tous les états d'excitation et de dépression (réserve faite de ceux de ces derniers qui appartiennent à la mélancolie d'involution), états qui sont encore décrits séparément sous les vocables de manie et de mélancolie simples, intermittentes ou pé?nodiqiies, de folies à double forme, circulaires, etc., doivent être considérés désormais comme des manifestations d'une seule et même maladie fondamentale, la folie maniaquedépressive, qui comporte seulement trois groupes d'états différents, reliés, il est vrai, entre eux, par de nombreuses formes intermédiaires : des états maniaques, des états dépressifs et des états mixtes.
Dès maintenant, cette affection peut être définie : une psychose constitutionnelle, essentiellement héréditaire,, caractérisée par la répétitioîi, Valternance, la juxtaposition ou la coexistence d'états d'excitation et de dépression.
Ainsi que l'indique celte définition, la psychose maniaque-dépressive n'est encore différenciée que par sa symptomatologie et son évolution ; il est impossible actuellement de lui assigner une étiologie spéciale et de la rattacher à des lésions anatomiques. Elle constitue donc une simple entité clinique, dont la place naturelle est à côté de la folie sijstématisée chronique, dans le groupe des psychoses constitutionnelles , comme la place naturelle de la démence précoce semble être à côté de la paralysie générale, dans le gToupe des psychoses accidentelles.