VALEUR DES FAITS
Nos observations sont plus sommaires que nous ne le voudrions. Des observations personnelles auraient eu plus de valeur ; nous y aurions précisé les antécédents, rapporté plus de détails sur la crise morale de nos individus, conservé plus de traits psychologiques qui auraient permis une appréciation plus exacte. Il manque à nos récits d'être de véritables observations médicales ; ils conservent cependant léur valeur et sont, croyons nous, suffisants pour servir de base à une étude de Ja psychothérapie religieuse.
Pour une telle étude il faut absolument utiliser les faits analogues aux nôtres, car ils sont les seuls qui établissent la valeur thérapeutique du sentiment religieux, bien qu'ils appartiennent, non à des médecins, mais à des hommes dont le premier mobile n’est pas l'intérêt scientifique.
. Plusieurs de nos observations sont empruntées pourtant à un médecin en chef des Asiles de la Seine, M. Rogues de Fursac, et les autres leur ressemblent étrangement. Ceux qui se sont spécialisés dans la cure de ces maladies possèdent en la matière une véritable compétence. Nous serions tentés de dire que l’ancienne victime de l'alcoolisme, qui s'occupe depuis de longues années de nouveaux relèvements, est plus qualifiée pour rapporter et apprécier ces derniers, qu'un médecin qui ne se serait jamais occupé pratiquement d'antialcoolisme. Les directrices de refuges pour prostituées et filles tombées, qui nous ont communiqué des observations,
sont, croyons-nous, particulièrement compétentes en leur :
domaine : elles vivent en contact journalier avec ces filles, dirigent leurs travaux, s’entretiennent constamment avec
elles, sont les seules, dans tout le refuge, à connaître inti-
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mement leur état d'âme, leur situation morale, leurs antécédents. Poursuivre avec suite une telle activité confère une expérience très spéciale, une compétence dont la meilleure preuve soni les succès obtenus.
S'il peut être nécessaire de posséder une science spéciale Pour apprécier certains états psychologiques, pour décrire des troubles mentaux, elle nous paraît moins nécessaire pour constaier des faits très objectifs, tels que la sobriété d'anciens ivrognes, l'abandon qu’un fumeur d’opium a fait de sa pipe, le travailhonorable d’une ex-prostituée, l’honnéteté d’un ancien criminel, les mœurs douces de peuplades jadis barbares,
[a SINCÉRITÉ de ces auteurs, souvent autobiographes, ne peut pas non plus être contestée (1). Certains nous sont * connus personnellement et nous nous en portons garants.
Leurs efforts, leur désintéressement, leur abnégation, sont d’ailleurs les meilleures preuves de leur loyauté. D'autre partiln’est point d'usage dans les milieux médicaux de contester systématiquement la véracité des observations. Qu'un auteur présente un cas curieux, sensationnel, le public médical ne suspectera pas d'emblée l'exactitude des faits ; mais il voudra contrôler l'expérience, observer personnellement ce dont il s’agit.
Non seulement la sincérité et la compétence de nos auteurs sont hors de doute, mais aussi leur EXACTITUDE.
Ils pourraient être tentés d'amplifier, de dépasser — très sincèrement d'ailleurs — les faits qui peuvent renfermer un fond exact. Le néophyte, qui parle de son ancienne déchéance, pourra éprouver quelque peine à ne pas forcer du tout la note en décrivant son état passé, tant il en a horreur, tant il jouit de sa nouvelle vie ; ne se grise-t-il pas de ses propres paroles ?
1. QIl est donc impossible, en science positive, de nier l’auto-observation, l'observation intérieure, la conscience ; et, par l'existence démontrée de cette méthode spéciale d'observation et de connaissance, on peut dire que non seulement la psychologie existe en dehors de la biologie, mais encore elle la précède logiquement et en est la condition ». Grasset, Limites de la biologie, p. 54.
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Ces remarques ne peuvent s'appliquer aux faits que nous avons choisis. Ils sont presque tous extraits de sources imprimées, donc répandues (1), donc contrôlées. Si les détails y étaient amplifiés, cela se saurait; et les brochures, les tracts, se discréditeraient eux-mêmes ainsi que ceux qui les répandent. Ces témoignages d'anciens criminels sont rendus — nous l'avons mis en vedette aussi souvent que possible — précisément devant le milieu où vivait l’ancien débauché, l'ancien apache; il y a un contrôle immédiat par le milieu, auquel il est impossible d'échapper, et qui empêche toute exagération, toute déformation.
De plus, les considérations que nous présentions au sujet de la compétence conservent ici leur valeur.
On pourrait exagérer le degré de transformation auquel arrivent ces individus : mais aucune exagération ne peut se glisser quand on se borne à constater en termes très objectifs, très concis, très succincts, un état ancien et un état nou-
, veau. Dire : le malade à telle date présentait telle affection,
à telle date il ne la présente plus, ne se prête à aucune exagération, comme cela se pourrait si on décrivait des lésions ou l’état lui-même de la maladie et de la convalescence.
Enfin, disons que ces faits n’ont jamais été contredits. Aucune contestation ne s’est jamais élevée sur eux, malgré leur ancienneté et leur publicité. S'il s’en élevait une maintenant, la meilleure démonstration consisterait à convoquer ceux des sujets eux-mêmes et des témoins oculaires qui sont encore vivants — et on pourrait facilement atteindre la majorité de nos exemples, qui sont contemporains — et à les entendre.
1. Et même considérablement, car ce sont des ouvrages de propagande. |
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