CHAPITRE VI
Vous souvenez-Tous encore d'Adrienne et de M. Auguste Montreville? de ces deux unans qui s'aimaient si tendrement et se le prouvaient si bien un certain soir qu'après ïToir dîné chez M. Troupeau, Auguste était allé finir sa soirée dans la chambre de sa douce amie. Mous avons oublié long-temps ces jeunes gens. Il est vrai que nous les ■fions laissés dans une agréable occupation; mais depuis que nous les avons perdus de Tue ils ont dû faire autre chose que l'amour, car nous ne sommes pas ici-bas que pour être heuretiÂ! et je serais même assez embarrassé de vous dire pourquoi nous y som-
...Cccglc
163 u racuLB
Adrienne était biea Iieureuse,caf Auguste l'aimait toujours autant ; il le lui disait tous les jours, peut-être aussi toutes les nuits.... (quand le premier pas estfait les autres vont si vite!) Auguste avait tenu sa promesse; il n'était pas retourné chez M. Troupeau et n'ayait pas cherché à revoir Virginie. Rien ne manquait donc au bonheur d'Adrienne qui s'abandonnait entièrement au plaisir d'aimer et d'être aimée , et pour une femme c'est toute l'ejcistence : ce qui précède n'est qu'en espérances ; ce qui suit , en souvenirs !
ïant d'amour eut une suite toute naturelle et que pourtant on n'attendait pas ; Adrienoe s'aperçut qu'elle devenait mère.
Elle en éprouva en même temps de la peine et du plaisir; mais ce dernier sentiment l'emporte toujours dans un cœur bien épris; et d'ailleurs Auguste lui avait juré qu'il ne la quitterait jamais. Ce quiarrivait pouvait-il l'éloigner de son amie , elle ne le supposait même pas \ Elle avait raison : pourquoi prévoir le mal? il est assez temps d'y croire quand il arrive.
". C=""8fc
Et UQ cerlaiu soir qu'Auguste était près d'Adrienae; celle-ci, tout eu rougissant , en balbutiant, et en se faisant embrasser pour ' se donner du courage, apprit à sra amant qu'elle portait dans son sein un gage de leurs amours. Le front du jeune homme se rembrunit : cependant il ne s'éloigna pas de sa maîtresse , il la regarda quelque temps d'un air attendri, il la prit et la serra tendrement contre son cœur. C'était bon signe, et en effet Auguste avait déjà pris son parti et senti ce qu'il devait faire ; il s'était dit : Il Celte jeune fille m'aime sincèrement, j'ai » eu son premier amour ; elle n'est ni co- » quette ni trompeuse; je l'aime, elle me ■ rend lieiireux ; pourquoi irais-je cbercber » ailleurs le bonbeur qu'elle me faitgotlter? " Je l'ai rendue mère, je l'épouserai. »
Et pourtant jusqu'à ce moment Auguste n'avait pas songé à se marier, ce lien sérieux l'effrayait; près d'Adrienne il jouissait du présent sabs penser à l'avenir, comme la plupart des jeunes gens auprès de leurs maîtresses , et il fallait un pareil événement
". C=""8fc
ik roGitxi
pour lut faire prendre cette détermtDation.
Hais Auguste avait quelque fortune , de»
paréos riches, désespérances; il était d'une famille distinguée , il avait des talens , un physique agréable; il pouvait donc prétendre à un parti avantageux, tandis qu'Adrienne n'avait rien ; elle devait tout à son oncle Vauxdoré; mais celui-ci n'ayant que de quoi vivre à son aise, ne voulait point donner de dot â Adrienne. Augusle savait tout cela, et néanmoins il s'était dit : « Je u l'épouserai.» C'était fort beau de sa part ; vous trouverez peut-être qu'il ne foisait que son devoir, mais il y a tant de gens qui ne le font pas , qu'il faut maintenant placer au rang des vertus pe qui jadis n'était que de la bonne conduite.
Comme il en coûte toujours un peu à un jeune homme pour prendre un tel parti , Auguste s'était d'abord contenté de répondre à Adrienne : ■ Ne te tourmente pas....
» Tu sais bien que je ne t'abandonnerai ja- » mais... Ne t'inquiète pas de l'avenir. '•
Adrienne voulait bien ne pas s'inquiéter;
...Cccglc
DI IBLLSVU.LE. 166
mais quelque chose augmeatait qui pouvait meltre tout le inonde dans la confidence de sa situation. AlorsAugusteditàsa maîtresse; uje t'épouserai dès que j'aurai pris divers » arrangemeos de famille ; je tâcherai d'ohte-
■ nirle conseatementd'un oncle qui me veut n beaucoup de bien; mais alors même que
■ tous mes parens blâmeraient mon amour » pour toi,je suis d'âgeà£aire mes volontés, • et, je te le répète, tu seras ma femme, m
Âdrienne est si heureuse , si fière de penser qu'elle épousera Auguste, qu'elle ne cherche plus à cacher son étatj et lorsqu'on la regarde en souriant, lorsque l'on chuchote près d'elle , la jeune fille est tentée de s'écrier :
■ Oui je suis eaceînte, mais aussi Auguste 1 m'épousera , je serai sa femme ; ainsi j'ai » donc bien fait de croire à son amour et de n lui donna* le mien. ■
Tout en faisant de petites gourmandises pour se régaler , la maman Tausdoré s'était aperçue de l'état de sa nièce; elle n'avait pas eu le couruge de la gronder , et d'ail-
-. C.ccgk
166 L4 eucuu
leurs Adrieniic avait fermé la bouche à sa taiit,e CD lui disant : •> Il m'épousera , il me l'a prcbnis! n Et comme un matin l'oncle Vauxdoré, qui n'était pas aussi indulgent, voulut se fàcber en découvrant la vérité , sa femme lui ferma également la bouche par ces mots : uM. Auguste Montreville » a promis d'épouser Adrienne; puisque le n mal sera réparé ce n'est plus la peine de n gronder.
n — A la bonne heure, » dit Vaitxdoréj •I mais qu'il l'épouse donc bien vite , sans » quoi tout Belleville va faire des propos R sur notre nièce et j'en ai déjà trop en- » tendu. «
Auguste s'occupait des arraugemens nécessaires à sou mariage, lorsqu'un matin la bonne tante Vauxdoré tomba malade. Son mari prétendit qu'elle avait trop fêté la veille une oie farcie de marrons; le médecin assura que c'était le sang qui l'incommoïkit, et la malade jurait que c'était la bile. On ta soigna donc pour le sang, la bile et une indigestion; au bout de sis jours la pauvre
Di seLieviL{.E. 167
femme mourut. On n'avait peut-être pas deviné la véritable cause de son mal.
Cet événement devait nécessairement reculer de quelque temps le mariage d'Adrienne, maïs comme il y avait quelque chose dans sa personne qui , loin de reculer, avançait toujours , Yauxdoré avait soin de dire partout que son locataire allait épouser sa nièce, afin que l'on connût ta réparation en même temps que la faute.
Un soir Auguste était entré an café de M. Bart... ; i) y lisait les joumaus , lorsque M. Renard vint tourner autour de lui et finît par lui demander des nouvelles de sa santé. Auguste regarde ce monsieur qu'il ne remet pas, mais Renard lui rappelle qu'ils ont dîné ensemble chez M. Troupeau , et comme il se met vite à son aise, il s'assied près d'Auguste , entame la conversation et commence à bavarder comme s'il était avec une ancienne connaissance.
Auguste écoutait Renard dont le bavardage le faisait sourire quelquefois. Tout-àcoup le vieux garçon s'arrête , fixe le jeune
16S u rtfciLLC
homme, puis s'écrie d'un air gt^enard :
" A propos, monsieur KontreTille , j'ai » un compliment à tous fiiire , car j'ai apn pris que tous alliez tous marier.
- — Me marier?,.. Qui tous a dit cela?
i> — Parbleu ! c'est Vauxdoré qui dit à qui > Teut l'entendre que tous allez épouser sa <• nièce.... 0ht il ne'fait pos mystère de >• cela.... Il l'a dit dans tout Belleville... Il
■ est si content de marier sa niècet....
i> — £h bien! monsieur, il n'a dit que » la vérité; je dois épouser mademoiselle n Adrienne ; ce mariage serait même déjà » fait sans ]a mort de sa tante.
« — C'est très-bien , monsieur . Hontre- 'I ville .'c'est fort bieude votre part de veDir a vous marier dans notre endroit!. ■. Hoi, » cela me fait grand plaisir pour cette paux Tre Adrienne.... qui a déjà manqué plun sieurs fois de se marier... Et qui aurait Il bien pu... sans TOUS , rester pour coiffer
■ Ste-Catberine. Mais, après tout, c'est une Il bonne 611e |... Excellent caractère I je suis » sûr qu'elle fera une ménagère accomplie ;
...Cccglc
• et s'il fallait toujours s'inquiéterdupassét...
* ah , mon Dieu ! on ne se marierait ja- » meis. » .
Auguste est devenu très-attentif aux dertiièrés paroles de Reuard ; il se rapproche de lui , le r^arde arec surprise , et lui dit : 1 Je ne vous comprends pas , monsieur ; » veuillez vous expliquer plus clairement :
a de quoi voulez-vous parler dont je ne
■ doive pas m'inquiéter?...
■ — Eh , mon Dieu I vous savez bien !..; » c'est au sajet de ses petites aventures avec H. le cuirassier, avec le fils de madame Le- » doux... mais tous vous moquez de tout
■ cela, et vous avez bien raison!... cela . n n'empêchera pas Adrienne de faire une
n bonne femme de ménage.
n — Des aventures avec un cuirassier ?
■ avecun autre jeune homme!... monsieur, » est-ce bien d'Adrienne que vous voulez » parler?... songez qu'il faudra me prouver » ce que vous venez d'avancer ! »
Auguste avait prb te bras de Renard, il le serrait avec un mouvement convulaif ^ il y
...Cccglc
170 LA rtcBLLi
mettait tant de force que Renard en devienf; tout pâle et cherclie h dégager son bras, en s'écriant: «Monsieur IHontreville, je vous
■ serais obligé si vous me tâchiez... tous me " faites mal... — Mais répondez, monsieur, B quels bruits circulent sur le comple d'A-
■ drienne? sa réputation n'est-elle pas in- » tacte, saTertu à l'abri de la médisance?... » — Monsieur Montreville , je suis vraiment » désolé ! ... Je ne pensais pas que vous igno- H riez... mais comment diable deviner que n vous ne savez pas des choses que tout " Belteville sait? — Mais quelles choses , « monsieur? de grâce expliquez-vous ! — > Eh bien i les amours de la nièce de V&ux- » doré avec le fils de madame Ledoux....
■ On appelait le jeune homme Doudoux...
i> Il est fort gentil , ce jeune homme. C'était i> l'été dernier qu'il donnait des rendez-rous n â la jeune personne.... Ces rendez-vous » étaient peut-être en tout bien tout hon- 1 neur! c'est possible... il ne faut jamais » croire le mal légèrement ! Cependant un
■ soir Troupeau surprit les jeunesgeus dans
,.,c;,„,8ic