LIV. 116. — rAUL DE KOCK. — ÉD. J. ROLTF ET C
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Mais Louise secoue la tête d'un air inerédule : elle lit mieux que son mari dane le eœur d'Adolphe.
Pendant que ces événements se sont passés, Eugénie s'est rétablie entièrement. Dupont est encore absent, et la jeune femme vit tranquille avec Jcanneton ; elle est toujours mélancolique malgré tous les efforts de sa fidèle servante, qui cherche sans cesse à la distraire et lui répète souvent qu'elle a vu ?vl. Adolphe couché chez une femme, le lendemain de son entrevue avec elle.
Mais Eugénie écoute Jcanneton en souriant, et celle-ci se damne de ce que sa maîtresse ne la croit point.
— Ah 1 Jeanneton, lui dit Euifénie, si tu lavais vu lorsqu'il est venu ici avec mon époux... ah! lu ne l'accuserais plus. Pauvre Adolphe!... mes yeux n'ont pas eu la force de se fixer longtemps sur les siens... mais un seul regard m'a suffi pour voir combien il est changé!... Comme le chagrin, la douleur ont altéré ses traits !...
— Mon Dieu, madame je ne dis pas que ça ne lui a point fait de peine, mais il s'est consolé; faites-en autant! Les hommes ne peuvent pas toujours être constants!... c'est plus fort qu'eux!...
— Ah! Jeanneton, Adolphe n'est pas comme les autres hommes!
— Et moi, je vous dis qu'il ne vaut pas mieux.
Eugénie ignore le changement de fortune d'Adolphe : M"° Moulonnel l'a caché avec soin à sa fille, craignant d'augmenter encore ses regrets : elle croit qu'Eugénie regrettera un rang et des richesses ; elle connaît mal son cœur. Jcanneton engage sa maîtresse à aller à la promenade, au spectacle, à prendre quelques plaisirs pour chasser sa mélancolie; Eugénie refuse, pour elle il n'y a plus de plaisirs que dans les souvenirs.
Enfin les prières de la bonne parviennent un jour à fléchir Eugénie ; elle consent à se rendre au spectacle. C'est pour procurer à Jeanneton ua moment do plaisir qu'elle cède à sa demande. La bonne fille saute de joie en se disant :
C'»st toujours un eommencement, et si le spectacle amuse madame, H9US n'ea resterons pas là.
On part. C'est à l'Opéra qu'Sugénie conduit Jeanneton ; ce sera pour la servante un spectacle merveilleux, et Eugénie jouira de l'elfet qu'il produira sur elle.
La jeune femme et sa bonne occupent une loge découverte. Jeanneton, tout yeux, tout oreilles, ne détourne pas ses regards de la scène, et Eugénie sourit eu regardant Jeanneton. Mais, après s'être amusée quelques moments de 1 étonnement de sa bonne, Eugénie promène ses regards dans la salle, et ils s'arrêtent bientôt sur une loge dans laquelle
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est un jeune homme auprès d'une fomme mise avec beaucoup d'élégance. Ce jeune homme est Adolphe; cette femme près de laquelle il est assis, est sa dernière conquête, dont il tâche de se croire amoureux. Eugénie u,; peut se persuader que c'est Adolphe qu'elle voit, Adolphï mis avec la plus g^rande recherche. Adolphe souriant tendrement à une autre femme... non, ce n'est paslà l'Adolphe qu'elle a vu pâle, défait, égaré, entrer dans sa chambre avec M. Dupont. Pauvre Eugénie ! elle le voyait toujours ainsi. Nu sachant quepenser, que croire, doutant encore du témoignage de ses yeux, Eugénie, tremblante, respirant à peine, pousse le bras de Jeanneton.
— Vois-tu. vois-tu? lui dit-elle.
— ■ Oui, madame... oui... ohl c'est superbe!... -- Le reconnais-tu. Jeannelon?...
— Oui, madama. c'est celui-là qui. tout à l'houro. voulait tuer la princesse...
— Dans cette loge... Ik-bas...
— Tiens, v'ia qu'on danse à c't' heure...
— Comme il la regarde ! comme il lui parle!.,.
— C'est qu'ils tournent comme des tontons!...
— Tu ne m'entends pas. Jeanneton...
— Allons, via que ça s'enfonce, à piésent.
Il faut que l'acte finisse pour que Jeanneton puisse écouler Eugénie; elle se retourne enfin et s'aperçoit de l'état de sa maîtresse
— Ah! mon Dieu, madame, qu'avez-vous donc!... Est-ce que vous vous trouvez mal?
— Non... je sens un tremblement, mais cela n'est rien... j'aurai du courage... Ah! c'est bien lui...
— Qui. lui?
— Adolphe...
— Où donc cela?...
— Tiens, tu ne vois donc pas cette loge... cette femme!... Elle est jolie, je crois. Jeanneton !...
— Eh! mais oui... c'est lui... Quelle mise!. ..il a donc fait fortune?...
— 11 est peut-être marié... c'est peut-être sa femme qui est avec lui.
— Sa femme!... dam', c'est possible...
— 11 a l'air de bien l'aimer...
— Oh! je ne peux pas voir ça de si loin: mais il semble que ce soit un fait exprès!... pour une fois que nous venons au spectacle... rencontrer justement... Tenez, allons-nous-en, madame, cette vue-là vous fait du mal...
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— Non, Jeanneton, je veux rester. .. j'aurai du courage... D'ailleurs... lu t'amuses.
— Ah! madame, est-ce que je puis avoir du plaisir quand je vous vois de la peine I...
— Ah! Jeanneton... lu avais raison, je le sens bien... que j'étais folle de le croire !... Cela me guérira, ma pauvre Jeanneton ..
— Allons-nous-en, madame.
— Non, te dis-je, je veux rester.
Pendant tout le temps du spectacle, Eugénie n'ôle pas ses yeux de dessus celte loge qui renferme Adolphe et sa maîtresse. Jeanneton ne regarde plus que d'un œil triste l'enfer et le paradis; l'état d'Eugénie l'inquiète : quelquefois celle-ci l'engage ii regarder le spectacle, mais bientôt elle lui fait remarquer Adolphe.
— Vois, Jeanneton, comme il a l'air empressé... galant...
— Oh! ce n'est pas sa femme, madame!
— Elle est bien, cette femmc-là...
^ Oui; dam', à la lumière on ne sait pas trop!...
— Il lui prend la main...
— Oui, madame...
— Il la lui presse sans doute!...
— Ça serait ben possible!...
— Elle lui parle en riant... .Mais, Jeannelon, tu ne regardes pas le spectacle !...
— Si fait, si fait, madame.
— Au fait, celte fcmme-là n'est pas si bien qu'elle le paraît d'abord... elle a au moins vingt-huit ans, n'est-ce pas, Jeanneton?...
— J' crois ben!... c'est même âgé!...
— Il ne me voit pas... il est trop occupé...
— Est-ce que vous voudriez qu'il vous vît !...
— Oh! mon Dieu ! non... à quoi bon?
Cependant, lorsque le spectacle finit, Eugénie s'arrange de manière à sortir de sa loge en même temps qu'Adolphe de la sienne, et ils se frottent bientôt à côté l'un de l'autre dans le couloir.
Une voix chérie a frappé l'oreille d'Adolphe, il se retourne brusquement... c'est elle... c'est Eugénie qu'il voit! Sans penser qu'il est avec une femme, sans songer à ce qu'il fait, il quitte le bras de sa maîtresse et court sur les traces de son amie ; mais la foule les sépare et Eugénie qui n'a voulu que le voir un moment, et s'assurer qu'elle ne s'est point trompée, entraîne aussitôt Jeannelon ; elle disparaît aux regards d'Adolphe, €l tandis qu'il pousse les personnes qui l'entourent, et court dans les
corridors en l'appelant, elle est déjà en voiture avec Jeannelon. Eugénie garde le silence tout le veste de la soirée; elle paraît réfléchir profondément, et Jeannelon n'ose pas interrompre ses rêveries. Le lendemain, la bonne s'empresse d'aller s'informer comment sa jeune maîtresse a passé la nuit; elle est agréablement surpi-ise en la trouvant plus calme, plus gaie même que de coutume, mais sa surprise redouble lorsqu'elle l'entend lui demander des nouvelles de M. Dupont.
— Doit-il bientôt revenir? lui dit Eugénie.
— Revenir I... Qui, madame?
— Mon mari.
— Vot' maril...
Jeanneton ouvre de grands yeux; c"est la première fois qu'Eugénie donne ce titre à M. Dupont.
— Ma iine, madame... je ne sais pas trop...
— Où est-il maintenant?
— Où il est?... mais à Marseille... je crois... dam', je n'en suis pas bcn sûre.
— • Allez en bas, Jeannelon, et informez-vous à Joseph de l'adresse exacte de mon mari.
Jeanneton ne sait plus que penser; elle descend cependant pour exéculer Tordre de sa maîtresse. Pendant ce temps, Eugénie se met à son secrétaire, et écrit à Dupont le billet suivant :
<< Jai eu des torts envers vous. Monsieur, je ne rougis point d'en faire l'aveu; je vous crois assez bon pour me les pardonner. Désorma;s vous trouverez en moi une épouse, et je saurai remplir tous les devoirs que ce titre m'impose. »
Eugénie cacheté cette lettre, et y met l'adresse de Dupont, que Joa;:nclon vient de lui donner.
— Va mettre cette lettre à la poste, ma chère Jeanneton, lui dil-cllo.
— Celle lettre pour M. Dupont?...
— Oui, pour mon mari.
— Son mari, toujours son mari, dit Jeanneton en portant la lettre : allons, 11 se paseo en elle quelque chose d'extraordinaire.