LE MARI EN POSTE
Dupont est encore ù Marseille, enfoncé dans les olives, les anchois, les sardines e( les figues. Il fait beaucoup d'alTaires et ne se presse point do revenir h Paris, où il craint de trouver sa femme encore malade. Dupont
M. DUPONT
n'csl point très satisfait do son mariaoc; les paroles du commissaire lui trottent sans cesse dans la tête, et il dit :
— Pour qu'une jeune femme se conduise ainsi avec son mari, il faut bien qu'il y ait quelque cause sccrële et il est fort désagréable d'avoir épouséune femme qui a une disgrâce qu'elle ne veut pas me montrer
Cotte idée poursuit Dupont, et l'cmpêcbe de prendre part aux plaisirs (jui lui sont oli'crts. Dans toutes les réunions où le riche marchand est invité, il porte une mine si singulière que chacun lui en fait la guerre. On voit que c'est un nouveau marié, lui répète-t-ou partout, il pense sans cesse à sa femme, et s'ennuie de ne pas la voir.
— Oui, oui, se dit Dupont, j'y pense en effet, et il y a de quoi, moi qui voulais avoir des enfants pour pei'pétuer ma race, comment diable eu avoir si ma femme a quelque disgrâce qui l'empêche de cohabiter avec moi? C'est bien cruel !... j'ai oublié de dire cela à M. le commissaire ;mais, en revenant à Paris, je ferai faire une consultation de médecins.
Dupont vient de terminer ses affaires ; il est sur le point de retourner à Paris, lorsqu'on lui remet une lettre de la capitale.
Il l'ouvre, regarde la signature, et voit : Eugénie, femme Dupont...
— Ma femme!... une lettre de ma femme!... s'écrie l'épicier. Ah! mon Dieu! Qu'est-ce que cela veut dire!... il faut qu'elle soit à l'article de la mort.
Il lit, et son étonnement augmente à chaque mot.
« Désormais vous trouverez en moi une épouse soumise... Serait-il possible!... Est-ce bien ma femme qui m'écrit cela?... Et je saurai remplir tous les devoirs que ce titre m impose... Tous les devoirs, cela s'entend... je sais ce qu'elle veut dire?... Ce que c'est que l'absence !... Ma femme m'adore depuis qu'elle ne me voit plus!... Pauvre petite femme!... elle m'écrit pour m" avertir qu'elle est prête à remplir ses devoirs... c'est charmant... Et ce commissaire qui voulait me faire croire... Allons, ma femme n'a point de disgrâce, en voilà la preuve... Elle m'attend avec impatience, puisqu'elle m'écrit... enfin je vais être marié complètement... »
Dupont est dans l'ivresse ; il saule dans sa chambre, court comme un fou dans son appartement, et descend à la hâte chez son hôtesse ; il ordonne que l'on fasse sa valise, et court à la poste oîi il arrive tout ossoufilé.
— Eh vite, vite! s'écrie-l-il, il me faut des chevaux, une voiture, des postillons!
— Où va monsieur?
— A Paris.
— Quand monsieur veut-il partir?
— Sur-le-champ, ma femme m'attend. Quelle est la manière la plus prompte de voyager?
— Ma foi, monsieur, c'est d"aller en posle.
— Monsieur prend une chaise?
— J'en prendrai deux s'il le faut.
— Combien de chevaux?
— Autant qu'on pourra en mettre.
— Mais on en met deux, trois, quatre même...
— J'en veux cinq; vous les mettrez k la file les uns des autres pour qu'ils courent mieux.
— Cela ne se peut pas, monsieur, vous ne pourriez plus les diriger...
— Eh bien! vous les mettrez de front.
— Impossible, monsieur, on ne pourrait pas les atteler à la chaise.
— Alors vous les mettrez comme vous voudrez; pouvu que j'aille comme le vent, cela m'est égal qu'ils soient devant ou derrière.
— Il faut alors deux postillons.
— Trois postillons, et un coureur eu avant. Ma femme m'attend, et je suis pressé.
Dupont court de la poste à son hôtel. Il presse tout le monde, ne se donne pas le temps de faire ses malles, ne prend sur lui que son portefeuille et quelques effets indispensables qu'il met dans un portemanteau.
— Yous m'enverrez tout le reste à Paris, dit-il à son hôte.
— • Il paraît que monsieur a reçu des nouvelles importantes qui nécessitent son retour?
— Je le crois bien, une lettre de mon épouse...
— Ah! mon Dieu! serait-elle malade, monsieur?
— Au contraire, elle se porte bien, et c'est la première fois depuis que nous sommes mariés : vous sentez que je suis bien aise d'en profiter.
L'hôte ne comprend rien à cela, mais Dupont n a pas le temps de lelui expliquer; la chaise est devant la maison, les chevaux hennissent, les postillous font cla(juer leurs fouets, Dupont saute dans la voiture qui part aussitôt. Ce coureur, ces postillons, ces chevaux, ce train extraordinaire, tout cela fait croire que la chaise de poste renferme un personnage important. Partout où elle passe, on dit :
— C'est un prince qui voyage incognito; ou c'est quelque ambassadeur, ou quelque général, enfin c'est un graud personnage.
Et l'on s'informe aux postillons qui répondent :
— C'est un épicier en gros qui va coucher avec sa femme.
Les curieux restent ébahis, les postillons rient, et la voilure repart.
M. DUPONT
Tous les gens de l'auberge courent à la porte pour le recevoir. (P. 930.)
laissant tous ceux qui l'entouraient faire des conjectures et se demander s'ils n'ont point mal entendu.
Dupont paye largement, et on le mène comme un fournisseur, comme un fermier général, comme un milord, comme un agioteur qui a fait banqueroute dans son pays, et va acheter des terres à l'étranger. Le coureur, qui précède Dupont, est chargé de donner des ordres dans les