‹ La pucelle de BellevilleChapitre 99 sur 104 · DANS LEQUEL ON REVOIT BIDOIS · texte numérisé non relu

DANS LEQUEL ON REVOIT BIDOIS

Grâce à la promptitude avec laquelle Adolphe produit tous les papiers qui constatent sa naissance et sa parenté avec Georges Dalmont, il est bientôt en possession de son brillant héritage et libre d'en faire l'usage qui lui plaira.

Si la fortune ne fait pas le bonheur, il faut convenir au moins qu'elle y contribue beaucoup. Avec la facilité de satisfaire tous ses goûts, toutes ses volontés, comment ne pas éprouver de la distraction à ses chagrins. C'est ce qui arrive à Adolphe : il aime toujours Eugénie, mais il ne se désespère plus de ne point la posséder; il pense souvent à elle, mais il se distrait assez souvent. Charles et Louise espèrent que le temps fei'a le reste.

Adolphe a acheté une jolie petite maison à Paris ; cette maison ne sera que pour lui et ses amis, il ne veut point d'étrangers sous son toit.

Il fait ensuite, par l'entremise de son notaire, l'acquisition d'une terre considérable, à vingt-cinq lieues de Paris : il y a un petit château, des fermes, des bois, des prés, et tout cela doit lui rapporter quarante mille livres de rente.

Adolphe charge Louise de faire meubler et décorer sa maison de Paris. La petite femme n'est point née dans l'opulence, mais elle a du goût, de l'ordre, et c'est tout ce que veut Adolphe; d'ailleurs, il n'a pour amis que Charles et sa femme, et c'est toujours à eux qu'il demande conseil. S'il voulait s'entourer de flatteurs, d'intrigants, de pai'asites, il lui serait bien facile d'avoir une foule d'amis!... mais ceux-là ne le tentent point. Louise n'a pas un moment de repos, il faut qu'elle coure sans cesse chez les tapissiers, les peintres, les miroitiers; c'est elle aussi qui doit choisir et arrêter des domestiques pour Adolphe. Charles fait un peu la moueparce qu'il ne voit presque plus sa femme de la journée, mais Adolphe rit de sa peine et lui dit :

• — Tu la reverras ce soir.

El Charles répond : Ce n'est pas assez, et regrette quelquefois ses journées de travail et d'amour.

Enfin, la maison d'.\dolphe est meublée, décorée, prête à le recevoir. .\vec de l'ai-genl à Paris, on imite les changemenis à vue de l'Opéra : l'or «si la baguette magique ijui ojière toutes les mélamorplioses. Adolphe

M. DUPONT

veut que ses amis viennent loger avec lui dans sa maison. Charles n'y consent pas : il craint de ne plus voir sa femme tout à son aise, et Louise pense, comme son mari, qu'ils ne soat pas nés pour faire les seigneurs, et que c'est en continuant de travailler qu'ils se rendront dignes des faveurs de la fortune.

— Ils sont incorrigibles, dit Adolphe ils veulent toujours travailler 1... Et moi, il faudra donc que je sois heureux tout seul dans ma maison? Je m'ennuierai à la mort I

— Vous irez visiter votre terre, vos fermes, vos bois...

— Ah! tu as raison... Mais avant tout il faut que je vous voie établis.

Adolphe offre à un graveur le double de ce que vaut son fonds, alin de le décider de le quitter : le marchand accepte, et notre jeune homme fait encore embellir une boutique déjà jolie, en faisant placer partout des glaces, des vases, des candélabres. Puis il conduit les jeune* époux dans leur nouveau domicile, en leur disant :

— Vous voilà chez vous.

Charles gronde, il trouve que c'est beaucoup trop beau, trop niche, trop brillant; il est prêta se fâcher. Louise l'apaise enfin ; une jolie' fiamme s'habitue aisément à voir son image se répéter autour d'elle.

— ■ Mon ami, dit-elle à Charlbs,. il! làutlcependant bien lui céder ua' peu et vouloir ce qu'il veut...

— Charles, dit Adolphe,, qiiand vous m'a^^oz supplié de ne point me jeter à l'eau, je vous ai obéi... et cependanL il s'agi&sait de qjueiqrre- chose de plus important que l'objet qui nous- occupe. Quand on a fait pour quelqu'un ce que vous avez fait pour moi, on n'a plus le droit de rien refuser; que cette discussion soit la dernière qui s'élève entre nous.

Les deux jeunes gens s'embrassent, tandis que Louise court déjà dans toutes les parties de la boutique et du logement qui en dépend, examiner, fureter, admirer; elle l'evient enchantée; sautant, dansant, et les larmes aux yeux elle va embi'asscr Adolphe en lui disant d'une voix attendrie ;

— Qu'est-ce que nous avons donc fait pour être si heureux!...

Et Adolphe la presse dans ses bras et les laisse prendre possession de leur nouvel établissement.

Adolphe a encore un projet qu'il brûle d'exécuter; mais Bidois consentira-t-il à quitter une maison où. il travaille depuis si longtemps? Quand on vieillit, le bonheur est dans les habitudes. Adolphe envoie un de ses valets prendre des informations sur ce qui se passe chez le passementier. Le domestique revient annoncer à sou maître que M""' Mou-

ŒUVRE DE PAUL DE KOCIv

tonnet, voulant se retirer du commerce, a vendu son fonds, qui doit, dans quelques semaines, passer dans d'autres mains. Adolphe est enchanté de cette circonstance, qui le favorise, et il fait prier le vieux commis de passer chez lui.

A la vue d'un domestique en livrée, qui vient le chercher dans le

cabriolet de son maître, Bidois croit rêver; il ne peut se persuader que c'est à lui qu'on en veut.

Le valet a reçu d'Adolphe lordre de ne point le nommer. Il engage le vieux commis à le suivre, en lui promettant de le ramener en voiture, ce qui abrégera son absence.

« Il faut que ce soit pour quelque commande, » se dit Bidois.

Il va prévenir M.

^Ioutonnet,dont la femme est absente, et se décide à monter en cabriolet, a\ant encore sa plume derrière son oreille.

Chemin faisant, Bidois veut faire causer le valet.

Elle reTient enchantée sautant, dansant.

— Quel est votre maître? lui demande-t-il?

— Un jeune homme qui a cinquante mille livres de rente.

— C"est donc un jeune homme de qualité... de naissance... Il veut sans doute faire mettre des franges dans toute sa maison.

— Je ne crois pas ; on va la meubler à neuf.

— Alors, c'est pour un de ses châteaux?...

— Kn eflet, je crois lui avoir entendu parler de sa terre...

— J"en étais sur! il fallait donc me laisser prendre des échantillons. Vous verrez que je serai forcé de retourner.

Le cabriolet s'arrête; Bidois descend, et l'élégance de la maison lui donne la plus haute idée du maître qui l'habite; mais il n'en conçoit pas davantage pourquoi on s'est plutôt adressé à lui qu'à M"" Moutonnet. Enfin on l'introduit dans un salon, et le valet lui dit :

M. DUPONT

« Rassurez-vous, mon cher Bidois. » (P. 91i.)

— Voici mon niaîlre.

Adolphe est assis dans un fauteuil; il s'amuse de la fig'ure que fait Bidois, debout devant lui, le regardant et ne voulant pas le reconnaître.

— ('/est Ijion moi, Bidoii! dit enfin Adolplie.

A sa voix le vieux rommis fait trois pas en arrière.

UV. ll'j. — PAUL DL KOC\. — Ll). J. ROI'Kr ET rM. I.IV. lîS

— C'est moi. Adolphe Dalmonf, que vous avez si maltraité il y a quelque temps I...

Bidois se recule encore.

— Cestmoi, à qui vous avez fait dernièrement une si drôle de mine, lorsque j'ai passé devant votre boutique en revenant à Paris.

Bidois recule toujours en portant ses regards vers la porte voulant se ménager une retraite ; car il est persuadé qu'Adolphe l'a fait venir pour lui faire payer les tours qu'il lui a joués.

— Rassurez-vous, mon cher Bidois, je suis loin de vous en vouloir, s'empresse d'ajouter Adolphe pour calmer la teiTeur qu'il lit dans les yeux du ^4eux garçon; vous avez agi d'après les ordres de M""" Moutonnet, cela devait être, vous deviez plutôt, en effet, seconder la vigilance d'une mire que les étourderies d'un amant... .Mais écoutez-moi : je suis riche maintenant; je possède à vingt-cinq lieues d'ici une assez belle propriété : des fermes, des terres en dépendent ; il me faut un intendant; un régisseur... un homme enfin, qui prenne soin de mes intérêts, et je vous offre cette place...

— A moi, monsieur? s'écrie Bidois en saluant Adolphe jusqu'à terre.

— Oui, à vous... Combien gagnez-vous chez M'" Moutonnct?

— Huit cents francs, la table et le logement.

— Je vous donne mille écus, avec les mêmes avantages et le droit de vous faire obéir par tous les autres domestiques près desquels vous me rcmplacci'ez en mon absence.

— Mille écus!...

Bidois salua et resta la tête inclinée vers la terre.

— Oui, mille écus, et ce n'est point trop pour vous payer, car je connais votre tidélité, votre probité... Je trouverais des régisseurs à quinze cents francs, mais ceux-là me voleraient plus de six mille francs par année ; vous voyez bien que je gagne cent pour cent avec vous...

— .Vhl m.onseigneur, je suis confus...

— Point do monseigneur, Bidois; je ne suis toujours qu'.\dolphe Ual-

inont.

— Mais j'aurai riionneur de vous diri'... je no sais faire (jue des additions...

— C'est tout ce qu'il faut, mou ami. j'aime mieux cela que des soustractions. Soyez tranipiillc, vous vous mettrez facilement an fait de mes affaires; a.vec vous je suis n-rlain qu'cdies no seront jamais embrouillées. Faites vos arrangements, vos préparatifs ; je no veux point que vins tjuitliez brusquement M'"' .Moutonne!.. .

M. DUPONT ai:;

— Monseigneur... monsieur Ualmont, AJolphe... je serai libre dans quinze jours... Carie fonds est vendu, cl...

— Eh bien donc, à quinze jours; vous viendrez vous établir ici, puis nous partirons ensemble pour visiter mes propriétés. Tenez, Bidois voici notre pot-de-vin.

Adolphe glisse vingt louis dans la main de Bidois, qui ne trouve plus d'expression pour peindre sa reconnaissance ; il veut recommencer ses saluts, mais le jeune homme y mat fin en descendant l'escalier, et montrant le vieux commis à ses gens rassemblés dans une salle du bas :

— Voilà mon intendant, leur dit-il, vous lui obéirez comme à moimême.

Les dornesliques s'inclinent devant le nouvel intendant. Bidois ne sait plus où il en est, il sourit, remercie, porte sa plume à sa bouche, ôle et remet son chapeau, se retourne de tous côlés en commençant des phrases qu'il ne finit pas; mais Adolplie termine cette scène en le faisant monter dans le cabriolet qui raralMie lestement le nouveau régisseur à son ancienne place.

M°° Moutonnet est rentrée pendant l'absence de son commis, el elle trouve fort extraordinaire qu'il soit sorti sans sa permission. Elle gronde son mari de l'avoir souffert, el M. Moutonnet essuie en silence les reproches do sa femme. Enfin un cabriolet s'arrête devant la boutique; Bidois en descend cl entre dans le magasin, d'un air d'assurance, la tête haute, le regard fier, et repoussant la porte avec force derrière lui, ce qui ne lui était jamais arrivé depuis quinze ans qu'il habitait chez M°° Moutonnet.

— D'où venez-vous, monsieur Bidois ? demande la passemenlière d'un ton sévère. Pourquoi sortir dans la journée sans mon autorisation... Vous avez été absent plus de vingt-cinq minutes.

Bidois se jette sur la banquette du comptoir, et tirant son mouchoir de sa poche, s'essuie le fi'ont el prend une prise de tabac.

— Est-ce que vous ne m'entendez pas, monsieur Bidois? répète M'"° Moutonnet en haussant sa voix, tandis que le mari dit à son commis :

— Bidois, ma femme te demande d'où tu viens ?

— D'où je viens!... d'où je viens? répond Bidois, vous le saurcz^ tout à l'heure! laissez-moi donc le temps de respirer!...

— Qu'est-ce à dire!... Que signifie ce ton impertinent?...

— Impertinent ! madame... ménagez vos expressions, je vous prie.

— l\ ose m'imposer silence !... me répondre, me tenir tète!... Est-ce bien Bidois que j'entends? Voyez donc comme il me regarde, monsieurMoutonnet !...

GELVRl- DE PAUL DE KOCIi

- Bidols... est-ce que lu viens de déjeuner en ville, mon ami?... Je ne l'ai jamais vu des yeux aussi ouverts...

— Ce polisson-là vient do se griser, cela est certain...

— Polisson!... moil me gi'iser!... Madame Moutonnet, respectez l'intendant, le régisseur... l'homme de conliance de M. Adolphe Dalmonl.

qui a cent mille livres de renies, des terres, des fermes, des Lois, des bestiaux que je vais gérer... et à qui vous avez refusé votre fille...

— Qu'est-co qu'il dit?... Comprenez-vous cela ^lonsieur Moutonnet ?

— Mon cœur, il a parlé de gérer des bestiaux.

— Cent mille livres de rentes ! monsieur Adolphe Dalmonl ! un mauvais sujet qui se permettait d'aimer ma tille...

— Un mauvais suiet!... un homme quimo donne mille écus d'ap-

Les domesliques s'inclinèrent devant le nouvel intendant.

pointementsl. . . Vous l'aviez bien mal jugé, madame'...

— Mais enfin, Bidois, expliquez-vous.

Bidois raconte son entrevue avec Adolphe, et. selon l'usage, amplifie sur tout ce qu'il a vu : la maison est un palais, la terre un château, les revenus" immenses, et son maître un seigneur; il termine en montrant le joli pol-de-vin qu'il a reçu. M""" Moutonnet se fait répéter tout l'cla par trois fois, et chaque fois que Bidois recommence, il augmente encore la fortune d'Adolphe qui devient hientùt le marquis de Carabas. yjmo Moutonnet pousse de grandes exclamations et regarde son mari qui ne sait pas ce qu'il doit dire, et attend pour le savoir, que sa fenur.o

tcau!

.\h! mon iJiou I... enlendez-vous monsieur?... une terre! un childcs biens immense^!...

M. DLl'O.NT 0!7

— Oui, m'amour. ..

— Ua carrosse!... une calèche!... des bois!...

— Des bois, mon cœur!...

— Et vous ne dites rien, monsieur Moutonuet?

— Qu'est-ce qu'il faut que je dise ma femme?

— Mais, monsieur, il aurait été notre gendre... Ma fille serait duchesse, au lieu d'être épicière... et son mari ne serait pas venu comme cet imbécile de Dupont, nous dire que sa femme ne veut pas...

— Non, m'amour, il ne nous aurait pas dit cela...

— Ah! si j'avais pu prévoir... deviner!... Mais pouvais-je présumer que ce jeune homme hériterait d'une fortune considérable?...

— Non, mon cœur, vous ne pouviez pas le deviner...

— Ah! taisez-vous, monsieur Moutonnet, taisez-vous ; vous me faites bouillir avec votre sang-froid!... Il n'y faut plus penser enfin!...

— Eh bien! ma femme, n'y pensons plus.

— Ah! cela vous est facile à dire... Nous allons nous retirer du commerce avec six mille livres de rentes; mais nous aurions été liabitcr le château de mon gendre !...

— J'y aurais joué au domino tous les soirs...

— J'en mourrai de chagrin, monsieur Moulonnet...

— Vous aurez raison, mon cœur.

Pendant que les deux époux se chagrinent, Bidois se réjouit et hâte doses vœux le jour de sa prise de possession de laplace de régisseur. Enfin ce jour fortuné arrive : Bidois fait porter ses paquets à la maison de son jeune maître, et fait ses adieux à ses anciens chefs. M. Moutonnet pleure en embrassant Bidois; M""' ^loutonnet lui serre la main avec intention.

— Dites bien à M. Adolplie Dahiiont combien je regrette... mais non, Bidois, ne lui dites rien, je crois que cela vaudra mieux...

— Oui, madame, dit le vieux commis, qui s'est fait habiller à neuf des pieds à la tète, avec son pot-de-vin, et ne s'est jamais vu si beau, je ne parlerai pas de vous à monseigneur, je crois que cela lui fera beaucoup plus de plaisir.

Adolplie attend l'arrivée de sou intendant pour aller visiter ses domaines. Sa fortune lui permet maintenant de jouir de tous les plaisirs de Paris ; mais c'est encore près de Charles et de Louise qu'il préfère passer son temps. Les jeunes amis n'osent point l'appeler leur bienfaiteur, parce que cela fâcherait Adolphe; mais ils ont pour lui ces prévenances, celte douce amitié, cet attachement sincère que l'on cherche souvent en vain dans les personnes que l'on a obligées.

A peine Bidois cst-il arrivé, qu'Adolphe le fait monter avec lui en voilure. Le nouvel intendant, plein de respect pour son maître, se lient bien roide sur le devant ; et Adolphe n'a pas peu de peine à le mettre à son aise et à le décider à s'adosser aux coussins, et à allonger ses jambes (ju'il n'ose pas bouger. Bidois ne souffle pas mot, Biais Adolphe parle d'Eugénie, et il parle toujours, ce qui dispense Bidois de répondre; il se conlftnte de sourire, d'approuver et d'incliner la tète. Cependant Adolphe veut absolument savoir comment s'est passé le jour des noces, et celte fois Bibois est forcé de répondre : il dépeint la tristesse de la jeune mariée, sa figure paie et désolée. Adolphe interrompt souvent Bidois en disant :

— Pau^Te petite!... Pauvre Eugénie!... Et je l'accusais!...

— Enfin elle n'a pas dansé le jour de sa noce, dit Bidois, et cependant le bal était magnifique!...

— • Elle n'a pas...

— Non, monsieur, elle n'a pas dansé.

Adolphe porte son mouchoir sur ses yeux, et Bidois, qui croit qu'il a dit une bêtise, s'empresse d'ajouter :

— Ah ! si fait, pardonnez-moi. elle a dansé la boulangère. Mais la conversation est finie; Adolphe est tout entier à ses souvenirs, et il ne parle plus pendant le reste de la route. Bidois, inquiet de ce silence, se dit eu lui-même :

— 11 ne fallait peut-être pas lui dire qu'elle avait dansé labouiangèrc On arrive enfin. Adolphe est enchanté de son petit château, et il l'a

déjà visité depuis le haut jusqu'en bas, que Bidois, n'a encore examiné que la basse-cour et le garde-manger. Les paysans viennent saluer le nouveau propriétaire, et Bidois, qui veut à toute force que ce soient des vassaux, leur promet sa protection auprès de son maître; mais la franchise, la rondeur, l'aménité du jeune propriétaire, lui gagnent bientôt tous les cœurs. Adolphe va voir ses fermiers. Pendant qu'il jase avec sa fermière, qu'il caresse ses enfants, Bidois parcourt l'habilalion. et se fait rendre un compte exact du produit. Le lendemain Adolphe parcourt ses bois, ses près, ses vignes, et le nouveau régisseur le suit un carnet à la main, prenant ses notes au crayon. Le soir il va dans le village, entre partout, s'informe de tout: puis il vient faire un rapport à son maître, en lui proposant déjà dos économies cl des améliorations.

— Mon ami, dit Adolphe à son intendant, ne renvoyez personne, je ne veux pas faire do malheureux. Pénétrez-vous bien de mes intentions. Jo vais retourner à Paris, vous resterez ici.

— Oui, monseigneur.

— Encore une fois, jilus de monseigneur...

M. D(JPO.\T 919

— Oui, monsieur.

— Si les habitants veulent venir dans mon parc, dans mes jardins.. .

— Je ne les laisserai pas entrer.

— Au contraire, vous le leur permettrez toujours. Si naes fermiers ne payent pas bien exactement...

- — Je les poursuivrai.

— Non, vous leur accorderez du Icmps, des délais. Si quelques braconniers chassent sur mes terres...

■ — Je les ferai mettre en prison.

— Non, vous vous informerez de leur situation, et si c'est par besoin (|u'ils sont coupables, vous leur ferez donner de l'ouvrage afin qu'ils n'aient plus de motifs pour mal faire. Enfin si quelque incendie détruit la chaumière ou la récolte d'un malheureux...

— J'y ferai porter de l'eau.

— Vous y porterez aussi de l'argent pour qu'il puisse réparer sa perle ; et si quelques amants honnêtes ne peuvent se marier par défaut do fortune...

— Je leur défendrai do se voir.

— Au contraire, vous les marierez, et je me chargerai de la dot. Vous m'avez entendu, Bidois tâchez de rendre ces bons villageois heureux, afin que, contents de leur semaine, ils puissent le dimanche danser gaiement sur la pelouse.., je payerai leur orchestre.

— Cela suffit, monsieur... Faul-il que je duise aussi?

— Oh I quant h cela, vous en êtes entièrement le maître.

Après avoir donné à son régisseur ses dernières instructions, .\dolphe retourne à Paris revoir ses jeunes amis et Bidois qui se trouve grandi do deu.x pouces depuis qu'il est intendant d'un joli château, ss remet à parcourir les propriétés qu'il va régir, et commence ses nouvelles fonctions en faisant jeter à l'eau un chien de basse-cour qui a eu l'impertinence de sauter après les mollets de M. le régisseur.

lENCONTRE ET SES SUITES

Depuis qu'Adolphe est riche, il cherche dans les plaisirs, dans les occupations d'nn homme du monde, de la distraction ù son premier amour ; quelquefois il se persuade que cet amour est totalement guéri, et le lendemain le souvenir d'Eugénie le poursuit plus que jamais. Il a

cependant de fréquentes distractions ; il rencontre dans le monde des iommes jolies, attrayantes, et qu'il croit aimer; il fait sa cour, on l'écoute favorablement parce qu'il est jcuue, beau, riche et généreux ; alors enchanté de sa conquête, il court chez ses jeunes amis et leur dit :

— J'ai enfin oublié tout à fait Eugénie, j'en aime une autre .. j'en

suis aimé I

— Tant mieux, dit Charles, j'étais bien sûr que cela se terminerait ainsi.

— C'est bien heureux^ dit Louise : au moins nous pourrons nous embrasser devant vous, sans que cela vous fasse soupirer.

Mais quelques jours après, Adolphe revient tristement chez les jeunes époux.

— Eh bien 1 les amours? dit Louise.

■ — Ah ! je m'étais trompé. . . c'est déjà fini !

je croyais aimer ; ce n'était qu'un caprice I . . .

— Ali '. mon Dieu!...

Dt-ijuià

tâchez donc que ce spit tout de bon une autre fois.

Au bout de quelque temps Adolphe semble enfin fixé : une jeune femme jolie, bien faite, a répondu à ses tendres aveux. Depuis un mois .Vdolphc est assidu près d'elle, et il se persuade qu'il en est réellement amoureux . L;: jeune dame ne doute point du pouvoir de ses charmes et de l'amour d'Adolphe. Depuis un mois on les voit ensemble aux spectacles, aux promenades ; ils n'ont pas un moment à eux. Il y a des liaisons qui ne se soutiennent que dans les plaisirs et qui meurent dans la solitude. Cet amour-là est le plus commun ; de crainte que celui qu'il éprouve ne résiste l)as à de trop fréquents lète-à-téte. Adolphe imagine chaque jour quelque partie nouvelle afin d'aimer plus longtemps. Cliarles dit à sa femme :

— Je crois que notre cher Adolphe est enfin raisonnable, et qu'il ue pense plus du tout à son Eugénie.

M. DUPONT

Cetla loge reutci'uie AJolpue el sa luailiesse. [V. 'J'SJ-)

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