LIV. in. — PA0L DE KOCK. — ÉD . J. ROIFF ET C'*. LIV. HT
auberges pour que rien ne relarde la marche du voyageur. L'arrivée d'un coureur annonce toujours quelque personnage d'importance; c'est une bonne fortune pour les aubergistes, ils mettent tout en l'air dans leur maison pour que l'on puisse satisfaire à tous les désirs de monseigneur. La broche tourne, le feu pétille ; toutes les casserole» sont sur les fourneaux,tousles marmitons àleurposte, les servantes se dépêchenlpour que le plus bel appartement soit prêt, et vont y dresser le couvert de l'illustre voyag'eur : car un homme qui a un coureur ne dine pas à table d'hôte, et, puisqu'une couchera pas, on espère au moins que le repas qu'il prendra dédommagera de toutes les peines que l'on se donne. Bientôt le bruit des chevaux, le fouet des postillons, annoncent l'arrivée du grand personnage. Tous les gens de l'auberge courent à la porte pour le recevoir. Le maître a son bonnet à la main, les servantes ont rajusté leur coiffure, les valets d'écurie ont quitté les chevaux, les voyageurs qui se trouvent dans l'auberge courent aux fenêtres pour voir celui qui met toute la maison sens dessus dessous, et tous les passants et oisifs de la ville viennent faire foule devant la porte.
— Ah I mou Dieu I s'écrie l'aubergiste en a;iercevant la voilure... Cinq chevaux I... trois postillons!... Suzanne, ?darie, a-t-on bien frotté la chambre. . épousseté partout? Jacques, Pierre... songez au rôti, aux fi-icassées... au fricandeau... n'épargnez rien, mes enfants un personnage comme celui-là a le palais délicat et ne regarde pas à la dépense.
Enfin la voiture entre dans la cour: tous les yeux se portent sur celui qu'elle renferme... on court l'aider à descendre... Mais au lieu d'un personnage chamarré de rubans, en habit galonné et brodé, en chapeau à plumets, et à lamine imposante et fière, on est un peu surpris de voir un petit homme gros et court, d'une figure commune, coiffé d'une casquette, velu d'un habit bleu de ciel, d'une culotte jaune, en guêtres et en cravate do couleur, et qui en s'élançant lourdement hors de la voilure, renverse sur un tas de fumier l'hôle qui lui présentait la main.
— C'est égal, dit l'aubergiste en se relevant, il n'en a pas moins cinq chevaux, trois postillons et un coureur ; et puisque c'est un homme très riche, la mise et la tournure n'y font rien.
Et il suit, le bonnet à la main, le voyageur qui entre tout essoufflé dans la grande salle, où il va se jeter sur une chaise, devant une table couverte d'une toile cirée, où dînent ordinairement les rouliers, promettant à ses postillons de manger 1res vite.
— Si monsei... monsieur le... Sa Grandeur... voulait passer dans l'appartement que je lui ai fail préparer au premier, dit l'aubergiste eu saluant Dupont.
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— Ce n'est pas la peine, mon cher monsieur, je suis bien ici, répond l'épicier.
— Monsieur io voyageur sera plus dignement plus convenablement là-haut...
— Puisque je vous dis que je suis bien là.
— Allons, c'est un original, se dit l'aubergiste; je l'avais deviné, mais n'importe, il a un train de prince...
Et il se rapproche en saluant.
— • Monsieur veut sans doute dîner.
— Mais oui, j'ai faim; cette voiture me secoue, ça donne de l'appétit ; je mangerai bien un morceau...
— Le dîner de monsieur le voyageur est préparé...
— .\h ! parbleu! il ne faut pas tant de façons : un plat de pommes de terre et un morceau de fromage de Gruyère, avec une demi-bouteille à «juinzc.
— Comment, monsieur?...
— Je vous demande des pommes de terre et du gruyère... qui soit vieux surtout... car je m'y connais, voyez-vous, et si le vôtre n'est pas bon, je vous en enverrai du fameux.
— Ah! qu'est-ce que c'est que ce gros imbécile? dit l'aubergiste en courant à sa cuisine. Jacques, Pierre, ôtez le rôti, les fricassées, les coulis... ce malotru qui arrive avec cinq chevaux ne veut que du fromage et des pommes de terre! Qui diable se serait douté de cela!... Voyager en seigneur, et dîner en cuistre !... Je gagerais bien que ce n'est pas grand'chose que cet homme-là!... le naturel perce toujours.
Sans faire attention à la mauvaise humeur de son hôte, Dupont achève son modeste dîner, se bourrant de pommes de terre et de fromage; puis, après avoir fait remplir d'eau-de-vie une petite bouteille d'osier, il remonte dans sa chaise de poste, en jetant deux sous pour boire aux servantes. C'est cependant le même homme qui paye généreusement les postillons : pour arriver près de sa femme, il ne regarde pas à la dépense, il agit en seigneur; mais, pour tout le reste, il redevient Dupont l'épicier. L'aubergiste a raison : le naturel perce toujours.
Les postillons, qui sont bien payés, dînent mieux que celui qu'ils conduisent; ils veulent contenter cet homme singulier; les chevaux couvrent leurs freins d'écume, Dupont trouve encore qu'il ne va pas assez vite. Cependant, à moitié chemin de Marseille à Paris, la chaise de poste, qui n'a jamais été tirée par cinq chevaux, se brise en éclats au milieu de la route. Personne n'est blessé, mais Dupont est désolé : cet événement peut retarder de beaucoup son arrivée. La voiture est tellement maltraitée, que
les postillons avouent qu'il faudra au moins trois jours pour la remettre en état.
— ■ Trois jours ! trois jours ! dit Dupont : dans trois jours je prétends avoir fait un enfant à ma femme. Eh ! mais quelle idée lumineuse! qu'ai-je besoin d'aller en voiture? on va plus vite à cheval, puisque mon coureur était toujours devant moi. C'est décidé, je vais à cheval ; à franc étrier, en coureur.
Dupont n'a jamais monté à cheval de sa vie, mais il est persuadé qu'il s'y tiendra comme un dragon. Il paye ses postillons, qui veulent en vain le faire renoncer à son projet. Dupont est entêté ; il ne veut point d'ailleurs attendre un autre voiture. Il achète le cheval, les bottes et le fouet de son coureur, et, vêtu moitié en bourgeois moitié en postillon, il monte sur sa bête et se dirige vers Paris.
Dupont n'a pas fait un quart de lieue qu'il s'aperçoit que l'exercice du cheval est moins facile qu'il ne l'avait cru. Sans cesse près de tourner sur sa selle, il fait des sauts qui le renvoient de la croupe à la crinière de son coursier. Plus il cherche à se coller sur son cheval, plus il est secoué et moins il attrape l'équilibre, et ses pieds sortent à chaque instant des étriers, beaucoup trop longs pour lui. Cependant il ne perd pas courage, il se retient à la queue, à la selle ou à la crinière de l'animal; mais ce qui le désespère c'est que, sans cesse forcé de s'attacher à quelque chose, il ne peut faire usage de son fouet. Pour faire avancer son coursier, il sue sang et eau, essayant de lui donner des coups de talon ; mais les petites jambes de l'épicier ne peuvent atteindre sous le ventre du cheval.
Après avoir fait une lieue, il perd une de ses bottes fortes ; une lieue, plus loin il perd l'autre.
— C'esi égal, dit-il, j'irai aussi bien en souliers, j'irai mieu.x: même, car ces grosses bottes m'embai-rassaient, et il faudra bien que je finisse par attraper l'équilibre.
Dupont voyage ainsi une demi-journée, au bout de laquelle il s'aperçoit que sa culotte est déchirée : il va toujours.
— 'C'est une culotte de sacrifiée, dit-il, mais on ne doit pas regarder à cela dans une circonstance pareille.
Bientôt il sent de vives douleurs et porte la main à l'endroit :
— Diable! diable! dit-il, ce maudit galop vous écorche quand ou n'y est pas fait ; j'aurai le derrière en compote, et ce sera désagréable pour cohabiter avec ma femme... Enfin pourvu que cela ne se gagne pas... Je me ferai mettre un cataplasme à la première auberge.
Ce n'est pas sans peine que Dupont atteint cette auberge, où il espère 80 reposer un peu. Son cheval, qui n'est plus ni fouetté ni piqué, ne
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va plus qu'au petit pas ; et Dupont, tout en cherchant à le faire retrotter, se dit :
— Il parait que je m'accoutume au cheval, car il ne me secoue plus autant.
L'arrivée du postillon, en habit bleu de ciel, en souliers à boucles, et tenant une de ses mains sur sa blessure, produit dans l'auberge un effet bien différent que celui que faisait la chaise de poste à cinq chevaux.
Les servantes regardent Dupont en riant; l'hôte ne se dérange point; les valets le laissent descendre tout seul de cheval, se moquant entre eux de sa tournure grotesque. Enfin notre voyageur entre clopin dopant dans l'auberge, où il demande, une chambre parce qu'il sent bien qu'il ne peut pas se faire mettre un cataplasme devant tous les voyageurs.
— Surtout qu'on ait bien soin de mon cheval, dit-il, ce coquin-làne veut plus galoper; il faut que je lui fasse prendre quelque chose qui lui mette le feu sous le ventre : faites lui une rôtie au vin avec du poivre du sel et du sucre... Ah! je le ferai biengaloper,moi.Mettezy aussi des trulfes ; je n'aurai plus besoin do fouet et d'éperons.
— Des truffes à un cheval I se disentles gens
de l'auberge ; cet homme, là estprobablement étranger, et peut-être que dans son pays les truffes sont fort communes. Mais ici le dîner de son cheval lui coûtera un peu cher.
Dupont suit une jeune servante qui le conduit dans une chambre et lui demande ce qu'il faut lui servir.
— Un cataplasme de graine de lin, répond Dupont. Et la fille descend, en riant, dire à son maître:
La servante applique le remède
— Cet hommc-là est ben drôle, il fait manger des truffes à son cheval, et dîne avec de la graine de lin.
Cependant la servante s'aperçoit de son erreur quand elle porte à Dupont ce quil a demandé. Le voyageur lui présente la partie blessée, en la priant de vouloir bien y appliquer le remède.
— Mais, monsieur, je n'avons jamais soigné de ça, dit la fille en reculant.
— - Allons, pour mettre un cataplasme, ne vas-tu pas faire des façons?
— Dam', écoutez donc, s il fallait comme ça s'amuser aux inconvénients de chaque voyageur...
— Ah! tu appelles cela un inconvénient? Va toujours, ma chère amie, je le donnerai la pièce.
Ce mot lève tous les scrupules ; la servanle applique le remède pendant que Dupont lui répète : "
— Arrange bien mon inconvénient, je vais coucher avec ma femme, et je ne voudrais pas qu'elle me trouvât endommagé...
— Quoi que vous dites donc, monsieur?
— Je te dis que je vais cohabiter avec mon épouse, et que c'est pour cela que je voyage à franc étrier et ventre à terre.
— Ah ben ! en v'ià d'une bonne ! je couche tous les soirs avec not' homme, mais il ne s'est jamais écorché pour ça.
Dupont se fait servir à dîner. Pendant qu'il prend son repas, la servante va conter partout qu'ils ont un voyageur qui court la poste' pour aller coucher avec son épouse. Toutes les femmes de l'endroit sont curieuses de voir un homme aussi extraordinaire, qu'elles veulent donner pour exemple à leurs maris, et la foule s'amasse pour voir sortir Dupont. Notre voyageur s'est reposé; il se sent mieux, le cataplasme a calmé ses souffrances ; et il se dispose à se remettre en route. Son cheval bat le pavé et paraît partager l'ardeur de son cavalier.
— Bon ! bon ! dit Dupont, la rôtie a fait son effet, et je n'aurai pas de peine maintenant à le mettre au galop.
Il paye l'aubergiste : le repas de son coursier lui coûte un peu clier, mais il espère arriver à Paris le lendemain, et il ne murmure point. 11 monte à cheval devant la foule assemblée pour le voir, et disparaît bientôt à ses regards. Le cheval semble animé d'une ardeur nouvelle ; le repas échaufiant qu'on lui a fait faire dispense en effet Dupont de fouet et d'éperons: l'animal a sur-le-champ pris le grand galop, et Dupont est enchanté ; il se lient le mieux possible et s'écrie :
■ — J'espère enlin que j'arriverai I
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Mais bientôt le mouvement du cheval fait descendre le cataplasme sous la jarretière du cavalier. La cuisson devint si vive, que Dupont jure et crie comme un possédé à chaque bond qu'il fait. Il veut arrêter son cheval, il tire la bride à droite, à gauche; mais plus il se donne de mouvement, plus l'animal l'emporte. Étourdi par les cris de son cavalier, il ne connaît plus de frein; il se débarrasse de son mors blanchi d'écume ; il ne galope plus, il vole, il s'élance avec une rapidité effrayante, tout le monde s'écarte de son passage. En vain Dupont crie :
— Arrêtez! arrêtez!
— Les paysans fuient avec épouvante. Le malheureux cavalier est couché à plat ventre sur son coursier, dont il a lâché les brides; il se tient au cou, à la crinière, à tout ce qu'il peut attraper; il s'abandonne à sa destinée, et sa destinée conduit le cheval vers une carrière nouvellement ouverte dans laquelle il se précipite. Lorsqu'on accourt pour en retirer le cheval et le cavalier, on les trouve morts.