‹ La pucelle de BellevilleChapitre 12 sur 104 · CO.M.MENT 0\ PEUT METTRE LE FEO EN ÉTERNUANT · texte numérisé non relu

CO.M.MENT 0\ PEUT METTRE LE FEO EN ÉTERNUANT

Il est doux do tenir les serments que l'on a faits à une maîtresse adorée, car il est doux de lui être agréable, de lui plaire, et de voir que l'on possède tout son amour. Oui, vraiment, c'est un grand bonheur de s'aimer tendrement, et de s'être fidèle. Que de gens n'en chercheraient pas d'autre, s'ils avaient goûté ce bonheur-là!... Vous me direz :

— C'est aussi celui-là qu'ils cherchent, mais ils ne le trouvent pas.

Auguste, heureux de posséder l'amour d'Adrienne, de posséder son cœur, de posséder... tout ce qu'un amantdésire, a tcnula promesse qu'illu) a faite ; il n'est pas retourné chez M. Troupeau ; il s'est contenté de lui envoyer sa carlo. Le jeune homme aurait bien eu quelque envie do revoir M''° Virginie ; il n'a pas oublié la manière singulière dont elle faisait aller ses pieds sous la table ; mais il résiste à son désir, aliu de ne pas toiu'monter .\drionnc ; celle-ci se trouve si heureuse d'être aimée, (ju'cUe no se reproche pas sa faute, car elle pense que celle faute même lui al lâche

son amant, et elle se livre au bonheur d'aimer, sans penser à l'avenir, ni aux suites que sa faiblesse peut amener ; cependant mille circonstances devraient déjà lui ouvrir les yeux ; mais, au milieu d'un beau jour, on n'est pas pressé d'apercevoir un orage.

Chez M. Troupeau, on se félicite de ne plus revoir M. Montreville.

— 11 n'a remis que sa carte, et il a bien fait, dit M""" Troupeau; je ne me serais pas souciée de recevoir chez moi un jeune homme qui travaille dans les théâtres.

— Et il est probable que cela le brouillera entièrement avec sa famille, dit Troupeau ; alors, quels titres aurait-il pour venir chez nous !...

Virginie, qui ne partage pas les sentiments de ses parents, et qui est très fâchée que le jeune artiste ne vienne plus, se permet un jour de dire :

— Cependant, maman, ce monsieur est mon libérateur... Je lui dois la vie, moi.

— Vous ne lui devez rien du tout, ma fille ; nous lui avons donné un dîner superbe... quatre entrées, onze plats de dessert, cela doit payer amplement le service qu'il nous a rendu. N'est-il pas \Tai, Troupeau ?

— Oui, chère amie, c'est un mémoire entièrement acquitté.

— Eh bien ! moi, je trouve que je lui dois quelque chose, dit en ellemême Virginie, et certainement je m'acquittei'ai dès que je le pourrai.

Pour en guetter l'occasion, ou chercher quelque distraction, c'est presque toujours contre sa fenêtre que Virginie se tient, en ayant l'air de travailler. Et voilà qu'un jour elle accourt dans le salon où sont ses parents, en s'écriant :

— II y a un beau cabriolet arrêté devant notre porte, un monsieur très élégant est dedans, et je crois bien qu'il va venir ici, car son domestique vient d'entrer dans la maison.

— Un monsieur élégant. . . en cabriolet ! . . .

— Vois donc parla fenêtre. Troupeau.

M. Troupeau ne s'est pas plutôt mis à la fenêtre qu'il pousse un cri et manque de tomber dans la rue. Enfin il revient vers sa femme; sa joie est telle qu'il peut à peine parler.

— Qu'est-ce donc, Troupeau ?. . . tu es tout bouleversé. . .

— C'est le plaisir, la surprise. . . c'est lui, ma femme !... c'est lui !.

— Lui, qui ?

— Lui ! le comte ! mon ami... de Senneville !..

— M. de Senneville qui vient chez nous?...

■ — Chez nous... avec son domestique... Ah, mon Dieu I je crois que je me trouve mal !...

Et M. Troupeau se laisse aller sur une chaise, tandis que madame court dans le salon comme une folle, en appelant Babelle, et que Virginie jette encore un coup d'oeil par la croisée. Enfin M. Troupeau se donne luimême une honne claque sur le front en s'écriant :

— Je suis trop poule!

fe Â^É^fl ' ^' "^ s'agit pas de se laisser aller à ses impressions. . . Allons, ma femme... vite... descendons tous au devant du comte... nous ne saurions montrer trop d'empressement ! Celui-là nous sommes sûr que c'est un comte !...

Mais M"' Troupeau s'est déjà sauvée pour aller mettre une guirlande de roses dans ses cheveux, et Virginie a suivi samète, pourdonneraussi un coup d'œil à sa toilette. Troupau, désolé de ne plus trouverpersonne pour l'aider à recevoir lo comte, descend quatre à quatre (jui montait:

dit la domestique, vous m'avez écrasé

Et le comte est obligé de se retourner encor

son escalier, et scjelle sur Baboll

— Ah, mon Dieu I monsieur le nez...

— C'est bien... c'est très bien. Baliidie... Quelqu'un est en bas, n'estce pas ?

— Oui, monsieur... c'est le comte de Scnneville, qui...

— Je sais... je sais, Babelle... Ah, mon Dieu ! el ma femme qui n'a pas encore repris une femme de chambre... n'avoir qu'une personne àaon service pour recevoir un comte !... Babelle, montez vite au salon... niellez quatre bûches au feu... il fait froid... allez...

'i'rnupeau i>ousse sa b(Uine. el arrive à sa porte, où il seirouve avec M. de Senneville, (]ui vient de saulcr à bas de son cabriolet.

— Eh ! bonjour, mon cher Troupeau, dit le petit maître en tendent la main à l'habitant de Belleville. Celui-ci, au lieu de serrer la main du comte, s'incline comme s'il voulait la baiser, en murmurant :

— Ah, monsieur le comte I... Dieu ! que je suis content, et pourtant que je suis désolé !... ne pas être prévenu de votre visite, ne pas avoir su d'avance... J'aurais faitsablerce devant déporte... j'aurais fait repeindre... j'aurais...

- — Et moi, je n'entends pas qu'on fasse pour moi aucune cérémonie. Je me suis dit ce matin: Parbleu! il fait une superbe journée d'hiver... Allons à Belleville voir notre ami Troupeau... et me voici. — Ah ! que vous avez bien fait de vous dire cela!...

— Dites-moi, peut-on faire entrer le cabriolet... ou doit-on l'attacher là?

— Il peut entrer, monsieur le comte... Oh! tout entre chez moi... onvaouvrir les deux battants de lagrille...Eh!Babel]e!...

c'est que dans ce moment jen'aiqu'unedomeslique.

quoique mes moyens me permettent d'en avoir plusieurs... mais ma femme ne les garde jamais longtemps... à cause des mœurs... Il n'y a que Babclle, qui... Ah ! mon Dieu ! elle fait du feu dans ce moment...

— ■ Calmez-vous, mon cher Troupeau ; Leblond saura fort bien ouvrir la grille et faire entrer le cabriolet dans la cour... no vous occupez plus de cela... entrons ; il me tarde de faire connaissance avec votre famille.

— Monsieur le comte, vous lui faites un honneur qui n'a pas de nom I Le comte se dirige vers l'escalier; Troupeau s'obstine à vouloir

marcher derrièi'e ; mais le jeune homme s'arrête en disant:

— C'est à vous, mon cher, à me montrer le chemin.

Elle parut timidement à la porte.

— Monsieur le comte ! je vous jure que je n'en ferai rien ! répond Troupeau en s'inclinant.

■ — Alors, mon ami, vous serez cause que jirai peut-être à la cuisine au lieu d'aller au salon.

— Vous à la cuisine... monsieur le comte, vous avez raison... Jo suis une buse... je vais avoir l'honneur de vous précéder.

Et Troupeau se précipite sur l'escalier. Il monte en criant de toute sa force :

— Ma femme! voici M. le comte de Senneville, qui veut faire ta connaissance... Viens donc à sa rencontre 1

Mais personne ne paraît et on entre dans le salon, où il n'y a que Babelle, qui, pour satisfaire aux ordres de son maître, a mis quatre bûches de plus dans la cheminée et souffle avec une telle ardeur que tout est prêt à s'enflammer.

— Eh, mon Dieu ! quel feu chez vous 1 dit le comte ; mais, mon cher ami, il ne fait pas trèsfi'oid,

— Oh!... pardonnez-moi!... d'ailleurs, je fais toujours un grand feu... mes moyens me le permettent...

— .le n'endoulepas, mon cher ; mais vous avez là de quoi rôtir un bœuf.

— Babelle, allez donc chercher ma femme... ma iille... qu'on descende... qu'est-ce que ces dames font donc?...

— Ah, Troupeau! ne dérangez personne... ou je me fâche !... Mademoiselle Babelle, ne montez pas chez ces dames ; elles viendront plus tard. . ne les pressez pas.

— Puisque vous l'ordonnez, monsieur le comte... Babelle obéissez à M. le comte et allez me chercher du bois... que j'entretienne ce feu... Asseyez-vous donc, monsieur de Senneville, mettez-vous à votre aise... vous allez déjeuner. .. dîner avec nous...

— Non, mon cher Troupeau; c'est impossible pour aujourd'hui, répond le comte en se jetant dans un fauteuil, je suis attendu chez un prince russe... mais une autre fois j'aurai ce plaisir.

— Du moins vous prendrez quelque chose''...

— .'n' sors de déjeuner.

— Vous me désespérez !... Babelle, du bois donc, et ces dames qui ne viennent pas... Ah ! je les entends enfin...

W' Troupeau entrait dans le salon, et le comie qui s'est levé pour la saluer, est obliiré du se relourner pour cacher l'envie de rire qui vient do s'emparer do lui, envie bi(ïn cxcusahle lorsqu'on avait regardé .M"" Troupeau, (|ui, pour se faire plus hi'lle, s'était mis sur la tète deux guirlandes un paqnel de follettes cl do gros nœuds de ruban ; mais elle avait commis

iino bévue : une petite éponge était restée sur sa toilette ; dans sa précipitation à se coiffer, en cherchant ses fleurs, ses rubans, M""^ Troupeau a mis tout en désordre chez elle, l'éponge se trouve bientôt mêlée avec les parures ! M"° Troupeau se donne à peine le temps de se regarder à sa glace, car* elle entend son mari qui l'appelle ; elle a mis ses couronnes, ses plumes en se mirant ; mais au moment de descendre elle se dit :

— ?,Iettons-encore cela dans nos cheveux,celanepourraquebien faire Puis elle empoigne un nœud de ruban et l'éponge, qui est dessous, et

tout en courant recevoir le comte, elle s'attache cela à grand renfort d'épingles : vous concevez qu'on pouvait avoir envie de rire à l'aspect do cet objet, qui ne se place pas ordinairement sur la tête.

Le comte, après avoir feint d'éternuer trois fois, se retourne et salue M"° Troupeau en lui disant :

— Enchanté, madame, d'avoir le plaisir de faire connaissance avec l'épouse d'un homme que...

Et le comte est obligé de se retourner encore, car il n'y tenait pas cette malheureuse éponge faisait un elTet si plaisant, que Senneville est de nouveau forcé de faire semblant d'éternuer, et pendant que M"° Troupeau répond au comte par toutes les phrases que son esprit peut lui suggérer. Troupeau s'écrie :

— Tous êtes bien enrhumé, monsieur de Senneville... venez donc vous chauffer... Des bûches, Babelle !

— Oui c'est un rhume de cerveau qui m'aura pris en route ; mais ce no sera rien... daignez m'excuser, madame.

— Ah, monsieur! mon époux a dû vous dire que notre maison est la votre... et... si vous voulez une tasse de tisane, monsieur le comte?

— ]\Iille remerciements... cela va se passer

— Couvi'ez vous au moins...

— Devantunedame ! Jamais... j'aimerais miei;xéternuer toute ma vie?

— On n'est pas plus galant !

M. Troupeau, qui n'est occupé que du comte et de son feu, ne regarde pas la coiffure de sa femme ; par conséquent, il ne peut apercevoir l'objet qu'elle a attaché sur ses cheveux. A chaque éternuement du comte, il met une bûche de plus à sa cheminée ; et, comme le jeune liomme ne peut conserver son sérieux toutes les fois qu'il aperçoit la tête de M"^" Troupeau, il élernue si souvent, que bientôt la cheminée devient un bûcher enflammé.

L'arrivée de Virginie a cependant distrait le comte et mis fin aux éternuements. Elle paraît timidement à la porte et s'arrête comme ne sachant pas si elle doit entrer. Elle n'a mis ni guirlande, ni rubans dans

ses cheveux ; elle a simplement retouché, replacé quelques boucles; mais elle a su se coiffer à l'air de sa figure, et c'est là le grand secret de la coquetterie.

— Viens... viens, ma fille, tu peux entrer, dit 11™= Troupeau enapcrcevant Virginie; monsieur le comte nous permettra de te présenter à lui.

Senneville s'attendait à trouver en M"° Troupeau une jeune fille ayant l'air commun et ridicule de ses parents, ou tout au moins de ces figures nulles dont on ne peut rien dire. Il reste tout surpris en apercevant Virginie, qui s'avançait modestement, mais avec grâce, vers sa mère, et qui lui fait une révérence où il n'y a rien de gauche.

— C'est là mademoiselle votre fille? dit le comte d'un air élonné. ■ — Oui, monsieur le comte, notre fille propre.

■ — Mais, en vérité !... je n'en reviens pas... c'est qu'elle est fort bien !

— Monsieur le comte la gâte I...

— Non... Je vous jure que je n'aurais jamais cru ! De grâce, mademoiselle, approchez donc : on ne saurait vous voir de trop près.

En disant ces mots, le comte s'est levé, et il va au-devant de Virginie ; mais la jeune fille, tout en tenant les yeux baissés, a déjà vu que sa mère a sur sa tète quelque chose qui ne fait pas bien ; et, avant de donner sa main au comte, elle a enlevé lestement l'objet qui faisait éternuer le jeune seigneur et l'a jeté au feu. Tout cela s'est fait si promptemont, que M"° Troupeau a cru que sa fille lui avait simplement arrangé une boucle, et elle paye cette attention d'un sourire.

— Comment! vous possédez une aussi jolie demoiselle!... dit le comte en s'asseyant près de Virginie. .Mon cher Troupeau, vous êtes un trop heureux mortel !...

- — Il est vrai, monsieur le comte, que je suis assez bien partagé de tous les côtés, reprend Troupeau en se caressant le menton. Mais approchez-vous donc du feu'... vous êtes enrhumé du cerveau.

— Oh ! merci votre feu me grille; en voici un plus doux qui brûle sans faire de mal...

i!ii disant cela, Senneville regarde Virginie et lui prend la main. j|mc Troupeau est dans le ravissement; elle jette un coup d'œil à son mari ; celui-ci en voyant le comte prendre la main de sa fille a sur-lechamp remis deux bûches dans le feu.

— Par exemple, madame Troupeau, je vous blâmerai presque de tenir un si aimable objet loin de la capilali... Mademoiselle est faile pour briller dans les salons de l'aris.

— Monsieur le comlo est bien bon ! mais Paris est un séjour si dangereux pour une jeune demoiselle ! Ici, nous sommes plus à même de

Puis le cumte se pencha vers Virginie. (P. 179.)

perfectionner ses principes, d'écarter d'elle toutes ces jeunes personnes légères qui perdent quelquefois leurs amies.

— Oui, je conçois... Vous avez peut-être raison. D'ailleurs mademoiselle embellit tous les lieux qu'elle habite...

— Ma fille, réponds donc quelque chose à M. le comte.

— Monsieur parle trop bien... j'aime mieux l'écouter, répond Virginie en laissant paraître un sourire moitié modeste, moitié railleur.

UV. 23. — TALL DE KOCK. — LA PLCELLE DE BELLEVILLE — ÉD. J. HOUFF. ET C'''. LIV. 23

— Peste ! de l'esprit par-dessus le marché, s'écrie Senneville en considérant toujours la petite ; mais alors cela devient une Circé 1

— Une Circé, murmure M'"^ Troupeau en se penchant vers son mari. Enlends-tu?... M. le comte appelle notre fille une Circé !... Sais-tu ce que cela veut dire?...

— Non, mais c'est égal, je suis ravi, enchanté! et...

— Au feu!... au feu!... s'écrie Babelle en entrant tout effrayée dans le salon.

— Ah, mon Dieu ! Babelle, que signifient ces cris?

— C'est le feu, madame! il est dans la maison !... dans cette cheminée!... la flamme sort sur le toit!.. Pardi! monsieur a tant mis de bûches !.., C'est déjà effrayant !

— Le feu chez nous ! Eh vite, Babelle, les pompiers!... Du secours!... Ah, monDieu !... quel malheur I...

— Calmez-vous, madame, dit le comte : un feu de cheminée, ce no sera rien.

— Les pompiers ! vite ! s'écrie Troupeau, et sauvons M. le comte !...

— Mon cher ami, je vous remercie, je me sauverai bien tout seul... mais je n'en vois nullement la nécessité. Mon domestique qui est fort adroit et très brave, saura, j'en suis certain éteindre le feu... Failes-le monter sur le toit... Moi, je vais avoir soin de ces dames... Celle jolie enfant est près de s'évanouir ! . . .

En effet, Virginie qui aime beaucoup à se trouver mal, a déjà laissé aller sa tête sur le dos de sa chaiso, tandis que sa mère s'est laissée tomber dans une bergère. Troupeau et Babelle ont quitté le salon pour s'occuper du feu. Le comte, qui a promis de prendre soin des dames, laisse la maman s'évanouir tout à son aise ; c'est à Virginie seule qu'il donne ses soins : il soutient sa tête, passe son bras autour d'elle, lui fait respirer d'un flacon qu'il porte toujours sur lui ; tout en agissant ainsi il dit à demi-voix :

— Elle est fort bien, vraiment !... une taille fine... des formes charmantes, tout est séduisant dans cette jeune fille !

Le comte disait cela entre ses dents mais comme il était penché sur Virginie, et que son visage touchai! presque le sien, la pelilc, tout en fermant les yeux, ne perdait pas une parole du comte, et elle n'avait garde de revenir à elle, parce que cola lui était trop agréable d'entendre penser le jeune seigneur.

Des mares d'eau qui tombant de la cheminée et s'étendent dans le lalon, annoncent que l'on s'ocriij)o d'éleiiidro le feu.

— L'incendie se passe l-il ? dit M°" Troupeau en enlr'oMvrant un œil.

LA PUCELLEDE BELLEVILLE

— Oui, madame, oui... et lout à l'heure je crois que nous serons noyéa au lieu d'être brûlés.

Puis le comte se penche vers Virginie en murmurant :

— Adorable... jolie à ravir... faite comme un ange !... Et une de ses mains se promène sur les genoux de la jeune fille, sans doute pour chercher à rétablir partout la circulation, et Virginie continue à fermer les yeux.

— Ah, monsieur le comte 1 que vous êtes bon de veiller ainsi sur nous ! reprend M"° Troupeau.

— Pardieu, madame, je ne fais que mon devoir... cela durerait toute la journée que je ne bougerais pas.

— Et ma fille ! monsieur le comte, quel est l'état de ma fille?...

— Mieux, madame, beaucoup mieux... Je m'occupe d'elle ; ne vous en inquiétez pas... trouvez-vous mal à votre aise... restez tranquille.

Mais Troupeau vient déranger le comte dans ses occupations ; il rentre dans le salon en criant :

— C'est fini !... c'est éteiut, grâce au valet de M. de Senneville , qui marche sur les toits comme un chat! Il n'y a plus de danger.

Alors Virginie ouvre les yeux et se lève en remerciant le comte d'un air bien innocent et M""" Troupeau se décide à quitter la bergère.

— Mon ami, dit-elle à son mari, si le domestique de monsieur le comte a éteint l'incendie, de son côté M. de Senneville n'a pas été moins courageux... il ne nous a pas quittées une minute...

— Ah ! madame, n'était-ce pas tout naturel ?... Mais il me semble que nous marchons dans l'eau en ce moment...

— Ah, mon Dieu ! c'est vrai... il y a de l'eau plein le salon... Et M. le comte qui est enrhumé! je suis bien malheureux dans ce que je fais... Voulez-vous une chaufTerette, monsieur le comte?

— Je vous remei'cie ; je crois qu'il serait plus simple d'abandonner ce salon et de passer dans une autre pièce.

— C'est parfaitement pensé... Voulez-vous bien venir dans ma chambre, monsieur le comte?

— Partout où vous voudrez ; si ces dames nous accompagnent, je m'y trouverai toujours bien.

M™" Troupeau répond à ce compliment par une superbe révérence ; et Virginie en levant les yeux rencontre ceux du comte, qui sont attachés sur elle. Onconduit M. de Senneville dans la chambre de M. Troupeau ; et on ordonne à Babelle de venir y faire du feu, dont cette fois son maître promet de ne pas se mêler.

— Ma chère amie, dit Troupeau, ce qui me désespère, c'est que M. de Senneville ne veuille rien accepter chez moi... Il ne peut dîner ici...

œUVRE DE PAUL DE KOCK

— Ah! monsieur le comte, nous aurions été si flattés...

— Une autre fois, madame, j'aurai ce plaisir, car je reviendrai... oh! certainement, je reviendrai vous voir!...

Et les yeux du jeune homme se sont encore tournés sur Virginie. Troupeau pousse le pied de sa femme, celle-ci met un doigt sur sa bouche, le comte reprend au bout d'un moment :

— - Je suis venu aujourd'hui chez vous dans une autre intention ; d'abord je voulais avoir le plaisir de connaître la famille de mon ami Troupeau ; ensuite, mon cher, je vous dois de l'argent; et je veux vous payer.

— Oh! monsieur le comte, de quoi me parlez-vous là? est-ce que cela presse?... Mes moyens me permettent d'obliger mes amis, et...

— Mon Dieu! je sais tout cela, mon cher, mais il faut de temps à autre mettre de l'ordre dans ses affaires., et un garçon est si distrait!... Ah ! je sens qu'il faudra bientôt me ranger... prendre une femme... car il n'y a que le mariage qui nous corrige, nous autres nobles... Une femme jolie... bien élevée... quelques écus de dot... parce que c'est l'usage... et qu'on doit respecter les anciens usages... et alors... oui, je me fixerai...

Le comte a dit tout cela en considérant Virginie. M""" Troupeau eu est si émue que deux larmes coulent de ses yeux sur le bout de sou nez, et M. Troupeau en se dandinant sur sa chaise pour cacher son émotion, se jette trop en arrière et tombe sur le dos.

— .Ah, mon Dieu ! mon cher ami, vous vous êtes blessé ? dit Senneville en allant ramasser M. Troupeau.

— Non... jamais... rien du tout.

— Comment donc as-tu fait pour tomber, mon ami ?

— Je ne sais pas, ma bonne... c'est que je regardais le plafond probablement... Ah! voilà qu'il fume ici à présent! Babelle, soufflez donc votre feu !...

— Enfin, reprend Senneville, je me suis dit: Emportons de l'argent cl allons solder quelques comptes! J'avais justement un millier déçus à payer près d'ici... A Mcnilmonlaiil... c'est dans le voisinage je crois?

— Oui, monsieur le comte, c'est tout près.

— J'ai pensé a terminer tout cela en môme temps, et j'ai fait mellre à cet effet dans mon cabriolet un sac rempli d'or et d'argent.

--Ce sera donc pour vous obéir, monsieiu' le comte; mais je suis mortifié que vous ayez pensé .'i...

— Mademoiselle Habelle, voulez-vous dire à mon valet de me monter lo sac que j'ai moi-nirme placé dans mon cabriolet ?

La servante (luitto le souftli't jiour aller exécuter l'ordre du comte;

ISS

•.c feu élait allumé; mais une épaisse fumée sortait de la cheminée ; la chambre en était remplie, le comte tousse, et Troupeau se frappe le front avec désespoir en s'écriant:

— Il y a aujourd'hui un sort sur mes cheminées... voilà que celle-ci fume à présent, et lorsque je reçois monsieur le comte !

— Mon cher Troupeau, je vous demanderai à passer encore dans une autre pièce, dit le comte, car ici nous finirions par étrangler...

— C'est juste, monsieur le comta; nous allons passer dans la chambre de ma femme, si vous le permettez... mais, en vérité, je suis désolé de vous recevoir ainsi.. .

Il n'y a aucun mal à cela, mon cher; c'est même une manière

nouvelle de me faire connaître votre maison.

Le comte prend la main de Virginie, et la société passe dans la chambre à coucher de M°° Troupeau, où il n'y a pas de feu et où l'on gèle, parce qu'elle est au nord.

— Je vais faire apporter du bois, dit Troupeau.

— Non... ne faites pas de feu pour moi, qui vais vous quitter, dit le comte, cela pourrait nous mener trop loin... Que fait donc ce coquin de Leblond?...

Le domestique du comte arrive cependant, mais il ne porte point de sac

— Eh bien, Leblond, dit Senneville en regardant son domestique, est ce qu'on ne vous a pas dit

que je voulais le sac que je vous ai fait placer dans mon cabriolet?

Leblond regarde son maître d'un air surpris, puis se tape sur les deux cuisses, puis sur le ventre, puis sur le front, et s'écrie enfin:

— Ah, mon Dieu !... le sac!... Ah, monsieur!... vous m'y faites pençcr... C'est vrai! nous avions un sac dans notre cabriolet... Ah! miser]'

Leblond se^tjele a genjui.

sorde... pourvu que mes craintes ne soient pas réalisées!... Ah! notre pauvre sac!...

Leblond sort du salon en courant, et descend l'escalier quatre à quatre laissant la société fort en peine.

— Que diable a-t-il donc? ditSenneville,

— Je ne sais, monsieur le comte, mais je crains quelque mallieur arrivé à votre sac I

— Oh! ce n'est pas possible!... ce serait très contrariant! Du reste, je suis sûr de sa fidélité ! c'est un garçon qui mourrait sur un sou !

Leblond ne tarde pas à reparaître: il a composé sa figure de manière à faire pitié ; il tient son mouchoir à la main.

— Eh bien, Leblond, qu'est-il arrivé ? parlez donc!...

Leblond pousse un gémissement semblable au braiement d'un

âne, il répond enfin:

— Monsieur, nous n'avons plus le sac... on nous l'a volé!... il n'est plus dans le cabriolet !

— Volé!... qu'osez-vous dire, Leblond? savez-vous bien que nous sommes chez mon respectable ami !

— Oh, monsieur! je sais très bien que ce n'est pas ici que l'on nous a volé notre sac... nous ne l'avions plus en montant à Belleville... je me le rappelle à présent... Tenez, monsieur... je devine maintenant vous allez bien m'en vouloir... hi hi hi?...

— Allons, explique-loi vite.

— Vous vous rappelez, monsieur, qu'en passant sur le boulevard du Temple vous êtes descendu pour lire un journal...

— C'est vrai... je suis descendu.

— Vous m'aviez dit : Reste lît... et j'aurais dû rester dans le cabriolet... mais le malheur voulut qu'il y eût en face un cabinet de figures de cire; j'ai toujours beaucoup aimé les fijyures de cire, moi, monsieur; et l'homme de la porte criait qu'on voyait .\li-Pacha et une femme qui a trois ventres ; j'avoue que j'étais bien curieux de voir tout cela !

— Mais achève donc, coquin !

— Eh bien, monsieur, oubliant que nous avions dans le cabriole! un sac d'une grande valeur, je descendis en priant un petit garçon de tenir lo cheval. Alors j'allai voir les figures de cire, et c'est pendant ce temps qu'on nous aura pris ce sac!... hi hi hi!... et quand je suis remonté dans le cabriolet, je n'y ai pas pensé! parce que j'avais toujours devant les yeux les trois ventres de celle femme!...

— .'Vil ; drôle... misiM-ahle!... voilà comme tu fais ton devoir!... lu mérilerais!...

Leblond s'est jeté à genoux; Senneville a l'air de chercherun meuble pour le lui briser sur le corps ; mais les dames l'arrêtent, et Troupeau se place devant le domestique en disant :

— Monsieur le comte 1... il est très coupable sans doute; mais permeltez-moi de vous demander sa grâce... il s'est conduit ici comme un véritable pompier... il a éteint le feu qui devenait très conséquent. Je lui dois beaucoup.

■ — A cause de cela je lui pardonne! Après tout! pour quelques milliers d'écus de plus ou de moins j'étais bien fou de me mettre en colère ! mais dans le premier moment on n'est pas maître de soi... cela contrarie toujours un peu. Allez, Leblond, descendez... auparavant remerciez monsieur qui a intercédé pour vous.

Leblond s'incline respectueusement devant la famille Troupeau, et s'éloigne en portant encore son mouchoir sur ses yeux.

— Je vous assure, dit Senneville, que le pauvre garçon est plus affecté que moi de cette perte...

— Monsieur le comte, il faudra faire votre déposition et .

— Oh! oui, j'y songerai... Avec tout cela me voilà encore obligé de rester votre débiteur, mon cher Troupeau.

— Ah! monsieur de Senneville, toute ma maison est à votre service

— Toute... diable! mon ami, savez-vous que vous vous avancez beaucoup... vous avez ici un trésor inestimable... et...

Senneville regarde Virginie, qui ne fait pas semblant de s'apercevoir qu'on s'occupe d'elle; quant à M"" Troupeau, comme elle sent que l'on gèle dans sa chambre, depuis quelques minutes elle a allumé des allumettes, et elle les fourre successivement sous des bûches placées dans sa cheminée. Le comte profite de cet instant pour tirer Troupeau à l'écart.

— Mon cher.., votre fille est vraiment bien...

— Vous me comblez, monsieur le comte!

— De la grâce, de la modestie...

— Oh! pour de la modestie! je vous ai dit, monsieur le comte, qu'elle portait des caleçons, et le reste est à l'aveuant !

— Quel âge a-t-elle?

— Dix-sept ans et demi.

— Songez-vous à la marier?...

— Nous y songeons. . . sans y son ger. . . Je voudrais un gendre . . . qui me fît quelque honneur... Quand on a de la fortune... on peut regarder en l'air...

■ — • C'est très bien pensé. Votre fille aura une riche dot? • — Noire tante, qui est très vieille, doit lui laisser tout son bien... vingt-cinq mille livres de rente, dont elle aura la moitié en se mariant;

ISi

moi, je lui donne tout de suite cent mille francs comptant, enfm elle est notre unique héritière, et...

Senneville' prend le bras de Troupeau et le lui serre en disant d'un air expressif :

— C'estassez,monami, c'estassez îvousnemarierezpas votre fiUeavant

dem'avoir revu... ne prenez aucun engagement...

vous m'entendez?...

— Comment ! monsieur le comte, il se pourrait. .

je puis espérer... vous daigneriez. . .

- — Chut, silence ! ..ceci doit rester entre nous!

— Ah! monsieurle comte, je suis tellement saisi, tellement flatté... je ne * rouve plus de mots pour. . .

— Chut ! il ne faut pas ébruiter cela!...

— C'est juste... un si grand projet! il faut du mystère.

— Gardez-moi votre fille. Troupeau... mais gardez-la bien... un pareil trésor doit faire envie a

beaucoup de monde... etje vous avoue que je tiens à le posséder tout entier.

— Oh! monsieur lecouile! quanta ma hlle, je vous en réponds corps pour corps; d'ailleurs elle ne sait pas ce que c'est que de regarder un homme en face. Mais, pour qu'; vous n'ayez pas un seul motif de crainte, il n'entrera aucun homme chez moi jusqu'à votre retour.

— Mon ami, je n'exige pas cela : je me fie à vous.

— Sans doute, monsieur le comte; mais c'est égal, du moment que vous me faites l'honneur d'avoir des vues sur ma fille, je ne veux plus <ju'an jeune homme l'approche, hlcs-vous tranquille?

— Oui, mon anii, je suis tranquille. .. J'ai un petit voyage à faire... il faut que j'aille voir ma ti'rrc eu Touraine ; à mon retour, vous me rcverri-z.

Le comte serre la main do Troupeau, et va saluer madame, qui bourrait le fou d'allumettes.

Ctiutl Silence I

Quoil vous voulez... (P. 186.)

— Ma chère amie, M. de Senneville te salue, dit Troupeau.

— Est-ce que monsieur le comte s'en va déjà? dit M""" Troupeau en se hâtant de quitter la cheminée. — Mais ce feu allait s'allumer... vous vous seriez réchauffé, car il fait très froid ici...

— J'avoue qu'il n'y fait pas chaud, mais je suis obligé de vous quitter sur-le-champ... Vous permettez, madame...

Senneville baise la main de M"" Troupeau, qui est sur le point

LIV. 21. — P4UI. riE KOCK. — LA PUCELLK DE BELLEVILI.E. — ÉD. J. ROLTF. ET C'' I.IV. 24.

de s'évanouir de plaisir; ensuite le comte s'approche de Virginie à laquelle il prend aussi la main, en disant à ses parents : — Vous permettez encore...

— Oui, monsieur le comte!... Tout ce qui vous sera agréable...

— Ma fille, je vous autorise à vous laisser baiser la main.

Et pendant que le jeune seigneur presse et baise la main de Virginie, M. Troupeau regarde sa femme en roulant des yeux et faisant des signes comme un télégraphe.

Senneville a enfin quitté la main de Virginie, il salue de nouveau en suppliant les dames de ne point le reconduire.

— Mais moi, monsieur le comte, j'aurai l'honneur de vous mettre dans votre cabriolet, dit Troupeau.

— Volontiers, mon cher, à condition que ces dames ne bougeront pas.

Les dames saluent de nouveau, et Senneville descend suivi de Troupeau. Au ntioment de monter dans le cabriolet, Leblond dit à son maître :

— Où allons-nous à présent, monsieur?

— Eh parbleu ! à Ménilmontant... mon ami Troupeau va nous indiquer le chemin. Ah, mon Dieu! qu'est-ce que je dis donc?... J'oubliais que je ne puis plus aller à Ménilmontant, puisque tu as perdu ce sac, et que j'allais y porter de l'argent!...

Et le comte semble se disposer à monter en cabriolet ; Troupeau l'arrête par le pan de son habit, en lui disant :

— Comment, monsieur de Senneville, vous n'allez pas à Ménilmontant parce qu'il vous manque de l'argent, et vous ne me disiez pas cela!...

— Mais, mon cher, c'est que je neveux pas toujours vous emprunter; cela deviendrait ridicule!

— Ah! monsieur le comte, vous me fait(>s de la peine! ne suis-je

plus votre ami, et... permettez que je vous parle dans l'oroillc... d'après ce que vous m'avez laissé entrevoir tout àl'iieure do vos intentions, n'êtesvous pas ici... ciiez vous?

— C'est mon plus cher désir... je l'avoue...

— Combien vous faut-il ?. . . je grimpe à ma cabuie, et je redescends en deux sauts.

— yuoi ! vous voulez.. .

— Pas un mot de plus .. Combien vous fanl-il?...

— Jlais avec trois ou (jnalrc mille francs...

— Je vais vous en ap|ii)rler cinq... dans l'instant je suis à vous. Troupeau disparaît connue un éclair. Senneville est monté dans son

cabriolet, où il s'assied près de Lehiond. Le maître et le valet ne se disent rien ; mais ils ont tous les deux une envie de rire qu'ils peuvent à peine comprimer. Troupeau reparaît bientôt ; il tient à la main un petit portefeuille, qu'il donne au comte en lui disant: — Voire afiaire est là dedans. . Maintenant, suivez la rue... par là... et vous arriverez di'oil à Ménilmonlant.

— Mon ami, je ne vous dis pas ce que je vous suis, répond Senneville en prenant le portefeuille et serrant la main de Troupeau.

— Je ne veux pas que vous me le disiez non plus... Adieu, mon chei ami... mon g-en... mon...

Troupeau s'ari'èle en se mordant la langue, et le cabiiolet sort de la maison.

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