UN MESSAGER
Quand le cabriolet du comte est éloigné, Troupeau remonte trouver sa femme et sa fille; il chante, il rit, il danse dans la chambre.
— Comme tu es gai! mon ami, dit M"" Troupeau; lu es resté longtemps en bas avec le comte... et puis ici... vous avez parlé à part... Que te disait-il donc?
— Ce qu'il me disait! ah. Dieu!...
M. Troupeau emmène sa femme dans un coin de la chambre, et lui dit d'une voix tremblotante d'émolion :
— Jla chère... il s'est déclaré...
— Il s'est déclaré?..,
— A peu près; comme le fait un homme de son rang! il m'a dit : K Ne prenez aucun engagement sans m'avoir revu...»
— Aucun engagement! Ah ! c'est assez clair.
— Seulement il exige du mystère, beaucoup de mystère sur ce projet
— Quel dommage!.., c'est égal, il faut lui obéir... Notre fille sera comtesse !
— Oui, ma femme, comtesse I comprends-tu la portée de ce titre?... Je serais père d'une comtesse!... et d'un comte; car le comte deviendrail notre fils!...
— Il me semble, mon ami, que cela nous anoblirait aussi !
— Il n"y a pas le moindre doute: Je serais gentilhomme... peut-être chevalier! certainement, je serais quelque chose 1... Et notre gendre qui est lancé dans la haute société, nous y lancerait avec lui. . . Nous ne verrions plus alors que des titres!... des de... des décorations... En vérité, ça me fait tant d'effet.. Je ne sais plus où j'en suis. Donne-moi de l'eau de Cologne, ma femme., frotte-moi les tempes.
jjme Troupeau apporte le flacon à son mari ; elle en respire elle - même ; tous deux ont peine à supporter l'excès de leur joie. Virginie, qui a remarqué le trouble de ses parents, s'approche de son père :
— Qu'avez- vous donc, papa? est-ce que vous êtes malade?
— Non, ma fille, je ne suis pas malade... au contraire, je n'ai jamais été si bien... si hors de moi...
c'est le bonheur qui me porte un peu à la tête...
Virginie, comment trouves-tu M. le comte de Scnneville?
Virginie secoue la tête en disant: — Je ne l'ai pas beaucoup regardé.
— Mais assez sans doute pour voir qu'il a la figure... le ton... les manières délicieuses d'un seigneur?
— Je ne lui ai rien vu d'extraordinaire... il n'est pas si bien que M. Monlrcville...
— Ah, Virginetle! que dis-tu là?... comparer M. de Scnneville à... cet artiste... il n'y a pas le moindre rapport eulro eux...
— Mais maman, je ncles compare pas, puisque je dis, au contraire que...
— Chut! écoule bien ceci, ma fille, reprend M. Troupeau en se donnant un air grave cl prophétique, dès aujourd'hui tu peux concevoir les espérances les plus vastes... tu peux regarder extrêmement luiiil!... tu peux porter les vues sur ce qu'il y a de mieux.
Il danse dans la chambre.
— - Je ne vous comprends pas, papa...
— C'est bien... il ne faut pas que tu comprennes... j'ai promis à M. le comte que tu ne comprendrais rien jusqu'à son retour.
— A M. le comte?...
M"" Troupeau prend le bras de son mari en disant: — Mon ami, tu t'oublies...
— C'est juste; je parle trop; le sentiment m'emporte ; enfin il faut bien que notre fille commence à prendre des manières... un ton... je ne veux pas qu'elle sente la bourgeoisie. Ce n'est pas tout, ma femme ; comme je lions à ce que rien désormais ne porte ombrage à M. de Senneville, comme je ne veux pas que le plus léger soupçon... qu'un prétexte puisse faire manquer... hum!... ce que tu sais bien, à dater de ce jour aucun homme n'entrera dans ma maison, excepté moi...
— Ce sera bien amusant ! se dit Virginie ; ce monsieur le comte aurait bien dû se dispenser de venir mettre se ns des sus dessous la tête de papa.
— Mon ami, dit M"" Troupeau, je conçois la prudence de cette mesure, cependant il me semble que tu peux y apporter quelques modifications; je crois , par exemple, que des hommes comme M. Renard, M. Tir, et autres de cet âge, peuvent continuer de venir nous voir, sans que cela ait de danger, même pour les conjectures.
— A la bonne heure.
, . Ma femme frotte moi les tempes
passe pour ceux-là ; mais
je ne veux plus qu'on laisse entrer aucun homme au-dessous de cinquante ans... cela évitera tout commentaire. Je vais prévenir Babelle de cette mesure... Il ne s'agit plus de plaisanter ici ! il y va du bonheur, de la gloire de ma famille !
M. Troupeau descend donner des ordres à sa domestique,- et Vir-
ginie va demander à sa mère d'où vient que son père ne veut plus recevoir chez lui que des hommes au-dessus de cinquante ans.
5jme Xroupeau prend la main de sa fille ; die attire Virginie contre elle, l'embrasse sur le front, la considère quelques instants avec fierté, en murmurant : — Voilà ce que c'est que de bien élever sa fille!...
— Mais, maman, vous ne me dites pas...
- — Ma chère enfant, il ne nous est pas encore permis de rien te dire... mais tu verras!... tu seras heureuse... tu seras... ah! si tu savais ce que tu seras !... c'est magnifique, ma fille !...
M"° Troupeau embrasse encore Virginie, et s'éloigne de crainte de se trahir.
— Ah ! ce sera magnifique, se dit Virginie ; et ils croient que je ne devine pas... Mais ce comte, avec son air goguenard, n'a peut-être voulu que se moquer d'eux... pourtant il me faisait des yeux bien aimables... C'est égal, j'aime mieux M. Auguste, il est plus gentil... El puis, si l'on va à cause de M. de Senneville me priver de toute société, me tenir seule ici, cela me le fera détester davantage !... Comment! il ne viendra plus de jeunes gens... je m'ennuyais déjà de ne plus apercevoir M. Auguste ; Doudoux... et le grand cuirassier m'abandonnent aussi !... et papa qui ne veut plus recevoir que des vieux ! .. mais on a donc résolu de me faire mourir d'ennui!...
Et Virginie tape des pieds avec colère ; elle jette à terre .sa broderie, sa tapisserie; elle trépigne dessus, et va se cogner la tête contre la croisée; mais comme elle s'est fait un peu mal, elle se calme, va se regarder dans une glace, se sourit et reprend :
— Que je suis bète de me cogner la tèlc... certainement ils auront beau dire et beau faire... je ne serai toujours que ce qui me conviendra., on ne me fera pas comtesse de force... Comtesse! c'est cependant joli ce nom-là!... mais M. Auguste. . ah! je l'aime bien mieux que le comte! et dire que je n'ai pas eu le talent de faire sa conquête... je suis bien mallicureuse !...
Virginie va encore taper du pied... mais elle s'arrt'to de peur do se faire mal au talon.
La joie de M. et M"" Troupeau a été très vive ; la réllexion ne tarde pas à la trnubh)r: on n'a pas reçu do réponse de M"° Bellavoiuc ; le courroux de la latite n'est donc point apaisé ; alors qui sait ce qu'elle fera de sa belle fortune, et si Virginie n'a pas on se mariant ce que l'on a dit au comte, celui-ci voudra-t-il toujours l'épouser ?... Cela devient douteux. Malgré cela, les mesures sévères prises par M. Troupeau ont été exacte-
ment suivies, à tel point qu'un matin Babelle a refusé de laisser entrer le porteur d'eau, parce qu'elle a pensé qu'il n'avait pas cinquante ans ; et ce n'est qu'après y avoir été autorisée par son maître qu'elle l'a laissé emplir sa fontaine.
Virginie donnerait son petit doigt pour savoir ce que fait Auguste, et s'il est l'amoureux d'Adrienne ; depuis quelque temps Yauxdoré ne vient plus chez son ami Troupeau, qui ne lui proposait jamais une partie, et dont la femme lui faisait froide mine. Les hommes mûrs qui soui encore reçus chez les pai'ents de Virginie ont été priés de ne plus parlei d«s petites aventures de Belleville. M'"^ Troupeau pense que sa fille ne doit pas entendre de tels discours, et M. Troupeau a ari'êté que jusqu'au retour du comte on ne parlerait chez lui que politique ; aussi Virginie se meurt d'ennui, et donne au diable M. de Senneville .
Un soir pourtant, M. Renard, qui ne relient pas facilement sa langue, dit en se chauffant au foyer de M . Troupeau :
— Nous avons du nouveau dans BelleviUe !... les deux jeunes gens sont revenus.
— Quels jeunes gens? demanda M""" Troupeau.
— Vous savez bien. . . le fils de M""" Ledoux, qui était allé faire un voyage en Angleterre...
— Ah ! oui... dit Troupeau, ce jeune homme que j'ai rencontré dans ma rue avec...
— Chut !... mon ami !... notre fille est là!
■ — C'est juste, et quel est l'autre jeune homme?
— Le neveu de Vauxdoré, le grand cuirassier, qui n'est plus cuirassier ; il a quitté le service, il a son congé.
— Peu nous importe ! Ce dont je me flatte, c'est que ni l'un ni l'autre de ces messieurs ne se présentera chez moi !... on doit savoir que je n'y reçois plus que des hommes tout à fait... des hommes qui n'ont rien de séduisant... je veux dire qui ne songent plus à séduire.
— En effet, dit Renard en se caressant le menton d'un air malin, on a remarqué que vous receviez beaucoup moins de société... cela adonné lieu à bien des conjectures !...
— Nous sommes au-dessus de tout cela, dit M"" Troupeau.
— Oui... comme dit ma femme, nous nous moquons de ce que pouvent dire les petites gens... il viendra un temps où nous ne les regarderons plus, et...
Un coup de pied de sa femme arrête Troupeau. Renard prêtait l'oreille; voyant que l'on se tait, il reprend au bout d'un moment.
• — C est la nièce de Yauxdoré qui doit être bien contente du retour
de ces messieurs .?■•• Quand je dis contente... elle est peut-être embarrassée... maintenant que M. Montreville est là...
— Est-ce que ce jeune homme en conte aussi à Adrienne ? dit Troupeau à demi-voix .
— Pardieu !... ce n"est plus un mystère... c'est son amant. Oh ! tout le monde a vu cela... et l'on dit même que la jeune personne...
Renard finit sa phrase tout bas ; mais ce qu'il vient de dire fait faire un bond à M"^ Troupeau, qui s'écrie :
— Quelle horreur I... quel scandale!... Au reste, on devait s'y attendre... Monsieur Renard, je vous en prie, ne nous reparlez jamais de cette fille-là !
De tout ce qu'a dit Renard, Virginie a seulement entendu que le jeune musicien fait la cour à son ancienne amie, et que Doudouxet Godibert sont de retour à Belleville ; elle ne comprend pas que ces deux derniers n'aient point passé devant sa fenêtre. Elle rentre dans sa chambre le cœur gros; elle trépigne encore des pieds; elle s'écrie: — C'est donc fim ! tout le monde m'oublie... m'abandonne !... Je ne verrai plus que des vieux... je n'entendrai plus parler que politique... mais on veut donc que je meurs à petit feu !... Ah! si je voyais ce comte de Senneville, qui s'avise de penser à m'épouser !... je lui ferais tant de grimaces, que certainement il ne voudrait plus de moi !...
Le lendemain, sur les deux heures de l'après-midi, une voiture s'arrête devant la maison de M. Troupeau. Virginie, qui était contre la fenêtre, croit que c'est encore le comte, et va le dire avec humeur à ses parents.
— Le comte!... déjà le comte! s'écrie Troupeau. Il n'a donc fait (jue voler en Touraine !... Ah 1 mon Dieu!... et nous n'avons encore qu'une domestique !
Le mari et la femme ont couru aux fenêtres pour s'assurer de la vérité. L'un et l'autre poussent un cri de joie.
— Ce n'est pas lo, comte !...
— Non, vraiment!... mais cela vaut encore mieux !... c'est la voilure de ma tante !
— C'est elle-niênie pout-êlre... Dieu soit loué ! sa colère est apaisée... Descendons au-devant d'elle... Mesdames, vous avez vos caleçons?...
— Eh ! mon ami, est-ce que cela nous quitte jamais I...
M"" Troupeau prend sa fille par la main, et l'emmène vers rescalier. M. Troupeau suit les dames après avoir jeté un coup d'œil sur lui-même. pKiir s'assurer s'il n'y a rien dans sa tenue qui puisse choquer la sévère décence de la vieille tante. La famille arrive sous le vestibule de la maison; mais, au lieu de .M"' Bellavoine. elle voit sortir de la carriole un
Ai'ffi'l
11 présente uue chaise â 1 étranger, [i'. 194.)
homme court et replet, qui paraît fort peu habile à descendre de cabriolet: car, après s'être retourné pour rencontrer le marchepied, en ayant soin de relever les pans de sa redingote, de crainte de les salir, ce monsieur allong-e en vain sa petite jambe pour trouver la terre, si bien qu'il reste sur le marchepied, exposant toujours à la famille Troupeau autre chose que son visage, et Virginie s'écrie: — Ce n'était pas la peine de tant nous presser pour voir cela !