‹ La pucelle de BellevilleChapitre 14 sur 104 · PACL DE KOUK. — LA PCCELI.E DE BELLEVILLE · texte numérisé non relu

PACL DE KOUK. — LA PCCELI.E DE BELLEVILLE

ED. J. IIOUFF El C"

— Attendez !... attendez I... je vais vous apporter un petit banc ! dit Troupeau en s'apercevant que la jambe du voyag'eur reste dans l'espace.

— Ça me fera bien plaisir ! répond une voix mielleuse, sans que la personne se retourne. M. Troupeau revient avec un banc ; il guide luimême la jambe du voyageur, et celui-ci parvient à mettre pied à terre : alors il se retourne et l'on peut voir sa figure.

C'était un homme de cinquante ans au plus ; petit, mais d'un embonpoint malheureux ; sa tête, placée immédiatement après ses épaules, ne laissait pas deviner de cou ; cette tête était sunnontée d'une énorme chevelure qui frisait naturellement, et cachait entièrement un petit front que masquaient encore deux énormes sourcils ; puis venait un grand nez, des yeux vert-pâle, une énorme bouche ; joignez à cela un teint brun, sale, et sous lequel on aperçoit des couleurs : absolument une pomme de fenouillet : tel est le visage qui se présente humblement devant la famille Troupeau, si bien que Virginie murmure : — - Il était encore mieux de l'autre côté.

Ce monsieur afait trois saluts, c'est-à-dire un à chaque personne qui est devant lui ; puis, d'une voix insinuante, et avec un air bénin qui paraît lui être habituel, il dit :

— C'est la l'espectable famille deM. Troupeau que j'ai l'avantage de saluer?

— Oui monsieur; et, sans doute, vous...

— Je suis envoyé par M"" Bellavoine, votre estimable tante...

— Ah! monsieur... veuillez donc prendre la peine d'entrer... C'est toujours Grilloie qui est avec vous... le domestique de ma tante?...

— Oui, c'est l'honnête Grilloie qui m'a conduit ici... Mon bon Grilloie, vous allez dételer le cheval et lui donner vos soins, n'est-ce pas ?... car M"" Bellavoine nous a bien recommandé ce pauvre animal.

— Et il m'semble que j'avons pas été ti'op vite, répond le vieux paysan qui sert de cocher, tandis que la famille Troupeau fait monter dans la maison le gros envoyé de la tante.

Arrivé dans le salon, le petit monsieur, qui souftle comme un asthmatique, sort de sa poche une lettre qu'il présente à Troupeau, en lui disant:

— Yoici ce que je suis chargé de vous remettre.

— C'est de notre tante?

— C'est de votre bien-aiméc tante.

Troupeau prend la lettre avec respect; il présente une chaise 5 l'étranger, qui après beaucoup de cérémonies consent à s'asseoir.

Chacun en fait autant, et le chef de famille procède à la lecture de la lettre:

(( Mon iirven et ma nièce, fat reçu la lettre que vous in avez adressée il ij a ijuciqur temps, j'en ai été assez satisfaite... »

LA PDCELLE DE BELLEVll.LE

— Ah ! je suis bien charmée qu'elle en ait été satisfaite ! s'écrie .U"° Troupeau.

— Ma bonne, je t'en prie, ne m'interromps point dans cette intéressante lecture...

— Poursuis, mon ami.

(( J'en ai été assez satisfaite... Je veux bien oublie)' ce qui s'est passe Qu'il ne)i soit plus question désormais . »

■ — Ah! cette bonne tante!... elle n'est plus fâchée... Virginette entends-tu? ta tante n'est plus fâchée !

Virginie ne réjiond à sa mère que par un petit mouvement de tète, tandis que M. Troupeau prend son mouchoir, et fait semblant de s'essuyer les yeux, en disant :

— Excusez-nous, monsieur... mais nous sommes si contents que notre tante nous ait rendu son amitié... que l'attendrissement... Je continue: « L'hiver est long, j'ai besoin de distractions; je désire que ma petite-nièce Virginie vienne passer quelques mois près de moi. »

— Quelques mois ! s'écrie Virginie avec effroi.

— Chut! ma fille, n'interromps point ton père... Pauvre petite! elle ne peut contenir sa joie.

Il n'y avait eu rien de joyeux dans l'exclamation de la jeune fille; mais M"" Troupeau a jugé plus convenable de dire cela ; et le messager de la tante semble disposé à croire tout ce qu'on voudra. M. Troupeau reprend sa lecture.

« Je ne doute pas que vous ne soyez prêts à satisfaire mon désir ; mais je ne veux vous déranger ni l'un ni l'autre de chez vous : d'ailleurs, c'est ma petite-nièce seule que je demande ... »

— Cetle bonne tante ! que d'attentions!

— Chut donc ! ma femme... « Que je demande ; je vous envoie à cet effet M . Baisemon, c'est lui qui vous remettra cette lettre . . . »

Ici le monsieur se lève et salue ; M. et M""" Troupeau lui rendent celte politesse, et on reprend la lecture.

« M. Baisemon est mon régisseur, mon homme d'affaires ; je ne le connais que depuis peu de te?nps, inais je lui ai déjà donné ma confiance tout entière, car il la m,érite. »

M. Baisemon se lève et salue de nouveau. Troupeau incline la tête.

K // la mérite... C'est im homme rare, im homme dans les bons principes, im homme sage comme Joseph, vertueux comme Ruth, et continent comme Job, im homme selon Dieu enfin... »

Pendant cette longue énumération, M. Baisemon n'a pas cessé d'aller et de venir sur sa chaise ; mais à la fin il prend le parti de rester debout,

le corps incliné vers le parquet comme s'il allait se mettre à genoux. « Confiez donc en toute assurance votre fille Virginie au respectable M. Baisemon: c'est lui que je charge de ramener près de moi, je vous l'envoie à cet effet avec ma voiture et Grilloie. Vous laisserez reposer mon cheval u?i jour, et m'oiveirez ma petite-nièce le lendemain du reçu de ma lettre. Je n'ai pas besoin de vous dire que je 7ïe perdrai pas

ma nièce de vue pendant tout le te?nps qu'elle passera chez moi. Vous me connaissez, et devez être en repos. Adieu, ayez de l'ordre, et portez-vous bien.

« V^otre tante.

Bellavoine. »

— Cette chère tante 1...

elle désire voir notre fille... Certainement nous nous empresserons de la satisfaire... Et ma fille elle-même sera enchantée d'aller passer quelque temps près de sa tante . . .

N'est-ce pas, Yirgiuettc?

— 5Iais non, maman, ça ne m'amuse pas du tout, etje ne sais pas pourquoi vous voulez...

M"" Troupeau emmène dans un coin de la chainlirc en lui disant tout has : — ^la fille.

M. Troupeau fait semblant de s'essuyer les yeux.

sa fil

il faut que vous aye^ l'air encluuilé d'aller cliez votre tante. — -Puisque came déplaît...

— C'est égal : il faudra surtout vous montrer empressée, complaisante près d'elle... Il s'agit d'un superbe héritage... et d'un mariage plus superbe encore...

— Mais, maman...

— Sois conlenic, ma lille. Je l'assure que tu t'en Iniiiveras bien.

— Après tout! se dit Virginie, il ne vient plus ici de jeunes gens, on ne me laisse plus sortir, je n'ai plus aucun amusement... Que sail-on? ce sera peut-être plus drôle chez ma tante!... Et quand il n'y aurait que ce %ilain petit gros dont je me moquerai, ce serait déjà quelque chose !...

Et Virginie, qui a repris son air riant, dit à sa mère :

— Je vais dans ma chambre commencer à faire mes apprêts pour aller chez ma bonne tante... N'est-ce pas, maman?

— Oui, ma fille, va... je te rejoindrai.

Virginie fait une révérence gracieuse à M. Baisemon, et sort vivement, pendant que le gros homme tâche de se baisser pour saluer.

— Monsieur Baisemon, dit Troupeau, vous venez de voir notre fille... Qu'en pensez-vous?

— Je lui trouve l'air aussi respectable que ses dignes parents ! répond Baisemon en s'inclinant.

— Vous êtes bien honnête, monsieur Baisemon, mais nous pouvons à juste titre nous glorifier de notre fille !... Cela ne pense à rien!... cela est doux et docile comme un agneau!... Voyez, elle court en riant se préparer à ce départ... Elle nous quittera sans verser une larme ! Aimable enfant ! c'est le résultat des bons principes. Quoique nons ne l'ayons iamais perdue de vue une minute, nous vous la confierons, monsieur, car un homme en qui notre tante met toute sa confiance doit être un homme fait auti'ement les autres.

— Monsieur, vous êtes trop honnête ! . . . J'ose vous assurer que mademoiselle votre fille arrivera chez sa tante en bon état... et telle que vous me l'aurez remise... Mais je vous avouerai que je n'ai point encore déjeuné... et...

— Vous n'avez pas déjeuné, monsieur Baisemon? et nous qui ne pensions pas à vous rien oiTrirl... C'est l'effet de la joie!... vous allez déjeuner... nous sommes si ravis d'avoir recouvré l'amitié de notre tante... cette estimable tante!.., Comment se porte-t-elle?

— Bien... très bien... elle est un peu maigre, mais le médecin assure que c'est ce qui la soutient.

La il se met k table.

— Tant mieux! A propos, ma femme... pendant que Virginie sera chez sa tante, si M. le comte allait revenir... Car, tenez, monsieur Baiscmon, puisque vous avez la confiance de uotre tante, nous vous devons aussi la nôtre... n'est-ce pas ma femme?

— Oui, mon ami, je pense que nous devons nous ouvrir à monsieur.

■ — Eh hien ! monsieur Baisemon, vous saurez qu'un homme du plus haut rang, un jeune et noble comte, aspire à la main de notre fille...

— Diable ! dit Baisemon en tournant ses regards vers la" porte — C'est comme nous avonsl'honneur de vous le dire...... le comte de Sen-

neville désire être notre gendre, et faire notre fille comtesse 1... par conséquent, je serai grand-père d'un pelit noble!... Je suis certain que notre tante sera enchantée de cette alliance... Notre tante a comme nous des sentiments élevés, n'est-il pas vrai, monsieur Baisemon?

— Oh! oui... je ne doute pas qu'elle n'approuve ceci... mais je...

— Mais il faut du mystère... le comte veut que ce soit un secret jusqu'au moment où il conduira ma fille à l'autel... vous comprenez?...

— Je pense que ce pauvre Grilloie doit avoir faim aussi...

— Ah ! c'est juste. . . onva vous servir. .. Ma femme, va dire à Babelle de mettre lé couvert de M. Baisemon, et d'avoir soin de Grilloie.

— Oui, mon ami, j'y vais.

M°° Troupeau sort; M. Baisemon voudrait bien descendre avec elle dans la salle à manger, mais Troupeau le relient encoi'e.

— Maintenant, monsieur Baisemon, vous sentez que depuis que j'ai on perspective un comte pour gendre, j'ai dû prendre des mesures pour que rien ne pût faire manquer ce mariage. Ma fille est Tinnocence même, malgré cela je me suis dit: S'il vient encore des jeunes gens chez nous, on pourra supposer que c'est dans l'espoir de faire la cour à M"° Troupeau et de l'épouser; alors j'ai tranché dans le vif: point de jeunes gens chez moi, et ma fille ne va plus en société où eile pourrait en rencontrer!... Je crois que c'est agir en père prudent?

— .Te vous approuve... mais je désirerais...

■ — A présent, monsieur Baisemon, je vais perdre ma fille de vue; mais je connais matante et la sévérité de ses ijrincipes... Elle ne reçoit pas de jeunes gens, n'est-ce pas?...

— Aucun... Allons-nous...

— Malgré cela, monsieur Baisemon, je vous reroniniandc pnrticulii'rcment ma fille ; non que celle chère enfant ail la moindre idée do mal faire ! Quelquefois 1(! hasard... vous savez... Quelle vie mène-t-on chez ma tante?

— On déjeune hahiluclleuienl à neuf iioures ; mais aujourd'hui j'ai déjeuné plus loi afin (ioiiarlirdehonne heure, ce qui fait que je me sens besoin...

LA PUCELLE Du, EELLEVILLE 190

• — Ah' mille pardons, monsieur Baisemon, j'oubliais... Venez; je causerai avec vous pendant que vous déjeunerez.

— Alors je serai tout oreilles.

Baisemon pousse un soupir de satisfaction, car on descend enfin à la salle à manger. Lk, il se met à table, place qu'il afTectionne, et oij il agit comme quatre. Laissant Troupeau lui parler du superbe mariage qu'il espère pour sa fille, Baisemon ne répond que par de petits mouvemeuts de tète ou des monosyllabes, le temps de reprendre sa respiration et de se verser à boire.

Lorsque enfin le gros envoyé a satisfait son appétit et qu'il lui est impossible de rien contenir de plus, il essuie en souriant son énorme bouche, et, se tournant vers Troupeau, semble disposé à mettre quelque chose de plus dans la conversation.

— Monsieur Baisemon, dit M"° Troupeau, notre tante nous écrit qu'elle n'a le plaisir de vous connaître que depuis peu... serait-ce indiscret a. nous de vous demander comment vous avez fait sa connaissance, et ce qui vous a sur-le-champ gagné son estime ! il faut pour cela qu'elle ait été àmême de vous apprécier ; notre tante ne place pas légèrement ses afl'ections.

— ■ Madame, je vais avoir l'honneur de vous narrer la chose... et la pure vérité sortira de ma bouche, car je ne suis pas à deux faces. Je suis lils d'honnêtes bourgeois, qui avaient peu de fortune; mes parents m'aimaient beaucoup ; mais ils trouvaient que je mangeais trop. J'avais à peine dix ans que mon père me mit à la porte, en me donnant quinze sous et sa bénédiction : les quinze sous ne durèrent pas longtemps ; mais il est écrit là-haut: Aide-toi et le ciel t'aidera. Comme j'avais les plus belles dispositions, et que je possédais une figure assez heureuse, un digne homme qui dirigeait une école gratuite voulut bien me prendre avec lui, et me pousser dans l'enseignement. Je fis dans cette partie des progrès rapides : à douze ans, je traduisais proprement YEpicome, et je donnais le fouet aux élèves sans les faire crier. La réputation que j'avais acquise me valut de belles propositions ; un seigneur m'offrit d'être le professeur de son fils : j'acceptai. Je mettais tous mes soins à inculquer à ce jeune homme des principes de sagesse et les règles des participes !... Ce n'est pas ma faute si, un beau soir, il s'enfuit avec une femme de chambre après avoir volé son père ! mais, comme les hommes sont souvent injustes, le père me renvoya brutalement sans me donner de gratification !... La volonté du ciel soit faite en toutes choses ! Je me dis : Job en a vu bien d'autres... car lorsqu'il m'arrive un malheur, j'ai toujours Job devant les yeux!... Je végétai longtemps, montrant l'écriture, le latin, les belles lettres... Je montrais enfin tout ce que je possédais 1... mais mes res-

sources s'épuisaient, et mes vêtements s'usaient !... si bien que je ne sais pas ce que j"aurais fini par montrer... Je me disais pour me consoler : Le prophète Isaïe a marché tout nu, mais cependant comme je n'étais pas prophète, je soupirais après une culotte. J'étais dans cette situation lorsque je vins à Senlis. Je me promenais assez tristement dans une rue où il y a une boutique de friperie ; je lorgnais en soupirant une belle et large culotte noire, et je m'assis sur un banc de bois, en face de la boutique , pour la regarder plus à mon aise ; nulle pensée illicite ne m'était venue à l'esprit: je me contentais de me rappeler cette maxime : « Aidetoi, le ciel t'aidera: » mais le ciel ne m'aidait pas du tout. Tout à coup voilà qu'en voulant me lever, un clou, que je n'avais pas vu, me retient par derrière ; hélas ! mon vêtement était trop mûr pour résister I le meilleur morceau de ma culotte reste après le clou, et je ne pouvais plus marcher sans exposer aux regards des passants les indignités de mon individu ! Je me dis : Ce clou est un avis de la Providence ; elle m'ordonne de prendre une culotte chez ce fripier, afin de ne point commettre d'attentat aux mœurs. Je m'avançai donc pendant qu'il ne passait personne ; je décrochai le vêtement nécessaire, et je courus dans une allée où je m'en revêtis.

En sortant de l'allée, j'étais bien résolu à me rendre chez le fripier pour lui dire : J'ai été obligé de vous prendre une culotte; je vous la payerai quand le ciel m'aidera ; mais je ne sais comment il se fit que je me trompai de chemin, et, au lieu de retrouver la boutique du ù'ipier, j'étais h l'autre bout de la ville, et j'allais en sortir, lorsqu'un homme me sauta brutalement au collet, et m'arrêta en me disant : « Voilà mon voleur ! » C'était le fripier. J'eus beau lui dire : J'allais chez vous ; cet imbécile ne voulut pas me croire : il m'emmena ; on me mit en prison. Mais ma défense était bien simple ; je dis aux juges :

« Oui, messieurs, j'ai préféré me faire arrêter à montrer mon derrière., qui de vous n'en eût fait autant ? Je m'attendais à être acquitté. Hélas ! dans quel siècle vivons-nous !... La justice me punit de n'avoir pas laissé voir ma turpitude ! on me condamna à un mois de prison. Je supportai patiemment cette nouvelle épreuve, en me disant : On a bien mis Daniel dans la fosse aux lions !.., et il n'y a que des araignées dans ma cellule. Cependant mon aventure avait l'ait du liniit ; les Ames charitables me plaignaient ; les femmes surtout, qui aiment tant à exercer la charité!... i'^nfin, lorsque je fus libre, on me remit une collecte qu'on avait faite en ma faveur, ainsi que le produit d'une poule jouée à mon bénéfice. J'étais dans un cabaret oîi je mangeais tranquillement la collecte et la poule, lorsqu'un vieux jiavsar vinl nii' Ironver en me disant que sa maîtresse

Virginie embrasse son père et sa mère. (!'. 206.)

LIV. 20. — P*L'I. DE KOCK. — LA PUCELLE DE BËLLEVILLE. — ÉD. J. ROUFF ET C'». LIV. 26.

désirait me parler. Ce paysan était Grilloie ; sa maîtresse, M'" Bellavoine. Je me rendis sm"-le-champ près d'elle. « C'est donc vous, me dit-elle, qui vous êtes fait mettre en prison plutôt que de laisser voir aux passants ce qui ne doit jamais être mis au jour? » Je m'inclinai. Elle me tendit la main, et serra fortement la mienne, en disant : « Vous êtes un digne homme... Voilà un trait qui vous élève à mes yeux... Tenez, monsieur, prenez cette douzaine de caleçons... ces dix écus, et venez dîner avec moi. » Le lendemain, je me rendis à cette flatteuse invitation ; j'avais mis quatre caleçons les uns sur les autres, pour prouver à ma bienfaitrice le cas que je faisais de ses dons ; elle parut touchée de cette délicate attention. Bref, ma conversation, mes principes eurent le bonheur de plaire à M"° Bellavoine ; elle me proposa de resterprès d'elle, d'être son régisseur, d'administrer ses affaires. J'acceptai avec reconnaissance: \oilà deux moi que j'occupe ce poste... dans lequel j'ai repris un peu d'embonpoint, el sose croire que votre tante ne se repent pas de ce qu'elle a fait pour moi. M. et M""" Troupeau ont écouté ce récit avec une profonde attention, ils paraissent plutôt surpris qu'enchantés. Cependant Troupeau, qui a mûrement réfléchi, finit par tendre la main à M. Baisemon en lui disant :

— Monsieur, im homme qui préfère se faire emprisonner à montrer son derrière, et cela dans un temps oii la liberté est poussée si loin, est en effet un homme rare. Vous avez mon estime, monsieur Baisemon, et je vous confie sans crainte notre fille, bien certain qu'avec vous elle ne verra rien d'incivil. Ma femme, monte près de notre fille, surveille ses préparatifs, vois surtout si elle a une provision suffisante de caleçons, de fichus, de guimpes, de pèlerines, afin que, chez notre tante, sa tenue soit toujours aussi sévère que décente.

jjmo Xroupoau laisse son mari avec le gros Baisemon et se rend à la chambre de sa fille. Elle trouve la porte fermée, elle frappe en appelant Virginie, et celle-ci répond à sa mère :

— Excusez-moi... dans une minute je suis à vous... je suis en train de changer de caleçon... le mien était déchiré...

Or, vous vous doutez bien que ce n'est pas pour cela que la jeune fille s'était enfermée ; voyons ce qu'elle faisait dans sa chambre.

En remontant chez elle, Virginie a commencé par se mettre à sa croisée, et cette fois ce n'est pas en vain que ses regards plongent dans la rue de Calais ; un grand jeune homme est comme en faction devant la maison de M. Troupeau. Il n'a plus ni uniforme, ni moustaches, ce n'est plus le cuirassier Ventre-à-terre, c'est le beau Godibert, redevenu simple bourgeois, mais toujours épris des charmes de Virginie ; son absence de Belleville avait été beaucoup nlus longue au'il n'aurait voulu. Le jeune

militaire, forcé de faire tous los jours des démarches dans les bureaux de la guerre, n'avait pu retourner à Belleville, où d'ailleurs il ne voulait revenir qu'entièrement libre de ses actions. Enfin, ayant son congé bien et dûment légalisé, il s'était hâté de retourner dans le pays qui renfermait l'objet de ses pensées.

Il avait été voir son oncle, embi'asser sa tante et sa cousine, il avait salué Auguste qu'il avait trouvé là ; puis les avait quittés pour ne s'occuper que de ses amours, et c'est pourquoi Virginie venait de l'apercevoir planté comme un piquet devant la maison de son père.

Après s'être assurée qu'il n'y a personne dans la rue, Virginie se penche en dehors de la fenêtre et crie à Godibert :

— Qu'est-ce que vous faites là, monsieur?

— Ah, mademoiselle ! c'est vous 1... je vous aperçois enfin ! il y a si longtemps que je guette pour...

— Chut !... taisez-v^ous ! Si vous aimez à m'apercevoir, ce n'est plus ici qu'il faudra venir ; demain matin je pars, je vais passer plusieurs mois chez ma tante, M"° Bellavoine, qui demeure à Senlis...

— A Senlis!... ça m'est égal!... je vous adorerai partout... Mais chez cette tante, est-ce qu'on ne pourra pas...

— Je ne sais pas ce qu'on pourra, mais je sais que j'y mourrai d'ennui si personne ne vient m'y distraire un peu... Voilà du monde dans la rue... adieu, sauvez-vous!...

Virginie s'est retirée de la croisée, et Godibert s'éloigne en disant :

— C'était pas la peine que je louasse hier une chambre à Belleville, car certainement je vais suivre la petite !... Elle irait en Chine que je ne la perdrais pas de vue.

Au bout d'un moment Virginie va de nouveau à la fenêtre s'assurer si Godibert est parti et savoir quelle est la personne qui passait ; elle apcr çoit un jeune homme -arrêté à plus de cinquante pas de la maison de son père, et qui de là semble lui faire des signes.

C'était Doudoux, revenu de la veille, toujours amoureux mais toujours timide ; les voyages ne l'avaient point enliardi ; il n'avait ])as cessé de penser à Virginie, et il s'était dit :

— Maintenant que je suis majeur, je vais me déclarer sans crainte. Malgré cela, arrivé près de la maison de M. Troupeau, il s'était arrêté,

il avait toujours peur du père de Virginie. Il se tenait à une distance respectueuse, se contentant d'allonger le cou et de poser la main sur son co'ur en regardant Virginie. Celle-ei reconnaît bientôt Houdonx, elle lui fait signe d'apiirocher ; mais Doudiuix ne bouge pn'^.

— l'^st-cc qu'il est devenu imbécile '.' se dit Virt;inie ; il me fait des

bras comme un télégraphe... Ah ! je comprends... il n'ose pas approcher... il a peur de papa... mais moi , je veux qu'il sache que je pars demain cl où je vais.

Virginie entend sa mère frapper à sa porte ; au lieu de lui ouvrir, elle écrit avec un crayon ce qu'elle avait déjà dit à Godibert. Il s'agit de renvoyer ce billet à Doudoux, qui s'obstine à rester loin. Virginie n'a pas de pierres dans sa chambre, mais elle a une carafe avec un bouchon de cristal elle prend le bouchon, l'enveloppe de son papier, et lance cela si adroitement à son timide amoureux, que le bouchon de cristal casse presque le nez de Doudoux ; mais le jeune homme lit le billet et saute de joie, en disant :

— - Elle m'aime !... puisqu'elle me fait savoir où elle va... je la suivrai car je suis majeur !

M. Doudoux baise le billet et s'éloigne en faisant mille folies et en saignant du nez.

Virginie a bien vite ôté son caleçon, elle lui fait une grande déchirure, en met un autre, et va ouvrir à sa mère en lui disant:

— Je vous demande bien pardon, maman, vous arriviez comme mon caleçon était déchiré... je ne pouvais pas le garder... ça me faisait froid et puis ça me semblait inconvenant.

M"" Troupeau baise sa fille sur le front:

— Tu es digne de moi, digne de ton père, digne de la haute destinée qui t'attend... car tu dois arriver au plus haut échelon de l'échelle sociale... Consei've bien ta candeur, ton innocence; n'oublie jamais les principes sévères dont une femme ne doit point s'écarter, sous peine de faire des sottises comme cette Adrienne, que, grâce au ciel ! tune vois et ne verras plus, j'espère...

— Qu'a-t-elle donc fait, Adrienne, maman?...

— De grâce, Virginie, ne parlons jamais de cette fille... je ne veux plus même que tu prononces son nom. Sois soumise et respectueuse avec ta tante, ne la contrarie en rien, porte deux caleçons si elle te le conseille ; .M. Baisemon a gagné son aiïection en en mettant quatre; enfin, ma fille, n'oublie pas que tu dois être son héritière, et qu'un grand personnage a jeté les yeux sur toi, pendant que le feu était dans notre cheminée; je ne t'en dis pas plus; mais cela doit suffire pour te faire regarder avec mépris tout autre homme qui serait assez impertinent pour te faire la cour, ce qui d'ailleurs n'arrivera pas chez ta tante, où tu ne verras que M. Baisemon et Grilloie.

Après ce court sermon, M"°° Troupeau aide sa fille à faire les apprêts de son voyage. Toute la journée n'est employée qu'à cela et à donner à Virginie des conseils sur la manière dont elle doit se conduire chez sa

tante, et Virginie écoute les j-eux baissés, ne répondant que: — Oui, maman.

Le lendemain, de bonne heure, le clieval est mis à la carriole de M"° Bellavoine. On a porté dans la voiture les paquets de Virginie, plus un pâté, un saucisson, du pain et plusieurs bouteilles de vin, dont M. Baisemou a dit qu'il était prudent de se charger; de cette manière, M"° Troupeau n'aura pas besoin de descendre de voiture et d'entrer dans une auberge, ce qui a été expressément défendu par ses parents.

Virginie embrasse son père et sa mère, et monte lestement dans la voiture. M. et M"' Troupeau ont l'œil humide en se séparant de leur fille, mais ils se disent:

— Il s'agit de sa fortune et de son avenir.

Baisemon a demandé un tabouret afin de pouvoir se hisser dans la carriole; mais auparavant il a humblement salué M. et M"^ Troupeau.

— Nous vous confions notre trésor, dit Troupeau en serrant la main du gros régisseur.

— Vous le retrouverez entier !

— Surtout, M. Baisemon, ne la quittez pas une minute pendant ce voyage.

— Je serai constamment sur sou dos.

• — ÎN'os respectueuses amitiés à noire tante; nous attendrons ses ordres pour aller rechercher notre fille.

Baisemon est parvenu à grimper dans la voiture, Grilloie est sur sa banquette.

— Adieu, papa, adieu, maman! dit Virginie; ut la jeune lille perd de vue la maison paternelle.

XVÎ

VOYAGE DE VIKIÎINIE

Pour tine jcime lilk^ qui n'a encore été qii(> de r>('lli'villo au bois do Honiainvilh', c'est un voyagr (]ue de faire onze lieues, cl il y a à peu près cela de Bellcville h Seuils. Virginie s'alleud à voir des choses bien curieuses, des sites pitlores<]ues. jusqu'à des cosliunes u(Uiveaux, et elle lient pres(]ne sans cesse sa tète à la portière ; car h' cahridlcl de la laiile a deux

petits carreaux pour voir de côté ; je crois vous avoir déjà dit qu'il ressemblait parfaitement à ce qu'on nommait jadis un coucou.

M. Baisemon est assis près de la jeune fille; le cabriolet u"a que deux banquettes, et celle du devant est occupée par Grilloie. Quoique la voiture soit large, l'énorme corpulence du compagnon de Virginie remplit les deux tiers de la place. La jeune fille, en s'avançant, en regardant au carreau ou en se penchant à l'entrée du cabriolet, rencontre souvent le ventre, le? bras ou les jambes de son voisin, auquel elle donne incessamment des coup? de coude, en s'écriant:

— Mon Dieu, monsieur, que vous êtes gros 1...

Baisemon répond d'un air d'humilité, et en souriant à chaque coup de coude qu'il reçoit:

— Il est vrai, mademoiselle, que la Providence me traite grassement, et me comble de ses faveurs?

— Est-ce que vous ne pourriez pas vous reculer un peu, monsieur?

— Mademoiselle, mes superficies sont accolées contre les parois do la voiture, je ne puis les acculer davantage.

— C'est que j'aime à pouvoir remuer, moi.

— Remuez tant que cela vous sera agréable, mademoiselle, ne craignez point de me frôler avec vos hanches et votre coude, je recevrai tout cela comme pain bénit!

Virginie ne dit plus rien, mais elle continue de se pencher, de s'avancer et d'envoyer son bras dans le nez de son voisin. Cependant la campagne ne change pas comme le supposait la jeune voyageuse ; les champs, les arbres sont presque partout de même, les paysans aussi hâlés, les rouliers aussi insolents, les villages aussi malpropres, et Virginie, ennuyée de se pencher pour ne voir que cela, se tourne vers son compagnon en disant :'

— Ça n'est pas aussi amusant que je croyais de voyager; est-ce que d'ici chez ma tante nous ne verrons pas autre chose que cela, monsieur?

• — Nous verrons le village de Vauderland, qui est très laid ; celui do Louvres. où l'on fait de fort bon ratafia.

— Mais des torrents, des précipices, des rochers, des cascades... j'aimerais mieux voir cela que du ratafia.

— ■ Nous n'en trouverons pas d'ici à Senlis: la campagne est plate et il n'y a point d'accident de terrain, ce qui est beaucoup plus commode, pour aller en voiture, que les pays pittoresques et montagneux.

— Où donc faut-il aller pour voir toutes ces choses curieuses que je brûle de connaître?

— Ah ! mademoiselle, il y a bien des pays où tout vous surpren-

208 OEUVRE DE PAtJl, DE KOCK

draitl... En Russie, vous verriez do la çlace, des traîneaux, des paysans qui sont serfs, et qui font de très bons maris; des Cosaques qui ne portent pas de chemises et encore moins de caleçons, et des domestiques femelles qui se couchent où elles se trouvent, au milieu d'une chambre, sur un escalier, pour ne point avoir la peine d'aller chercher leur lit. Si vous pouviez pousser jusqu'en Chine, et si vous parv'eniez à escalader la murailli^ de plus de quatre cents lieues qui sépare ce pays de la Tartarie, vous verriez les habitantsde Pékin, de Nankin, deFokien, de Canton et tant d'autres ^ provinces, très sévères sur le chapitre des saints et des révérences, et tenant leur index en l'air pour danser. Si vous toui'niez vos pas vers la Guyanne, pour visiter le pays des Omaguas, vous verriez le naturel du pays faire usage de seringues qui ont la forme d'une figue, qui sont sans piston, mais faites avec une résine élastique. Pour en faire usage, il sufiit de les presser, ce qui me ferait croire que ce sont les Omaguas qui nous ont donné l'idée. Si vous aviez envie d'aller en Boème, vous y trouveriez des gens qui vendent du baume, guérissent la gale dont ils .sont couverts, (lisent la bonne aventure et volent des poules.

— Oh ! je ne veux voir ni des seringues en résine, ni des voleurs de poules!... Est-ce que vous avez été dans tous ces pays-là, vous, monsieur Baisemon?

— Non, mademoiselle, ce que je vous dis, je l'ai lu, et ce serait uiu' raison pour ne pas me croire, car les livres mentent souvent. Moi, je nai pas le goût des voyages, je préfère le coin du feu et une bonne table, chose que l'on trouve difficilement en courant le monde. Mademoiselle vous serait-il agréable que nous dissions un mot au pâté et au saucisson?

— Mangez si vous voulez, je n'ai pas faim ; d'ailleurs, est-ce que l'on peut manger dans une voiture?

— Cela n'est pas aussi commode que devant une table, malgré cela on le peut, et on y trouve même du plaisir...

— Pourquoi, en traversant un village, ne descendrions-nous pas dans une auberge? nous y ferions notre repas plus à notre aise.

— Mademoiselle, je suis désolé de ne point obtempérer à vos désirs, mais j'ai des ordres, et je dois me renfermer dans mes instructions

— Qu'est-ce que cola veut dire?

— Que nous ne nous arrêterons pas, si ce n'est par moments, pour laisser souiller le cheval, mais que vous ne descendrez pas do voiture avant d'arriver chez votre tante.

— Comment 1 je ne (losi'cndrai pas de voiture?., mais si j'ai besoin

d'en descendre, moi?

Vous n'aurez pas besdin.pniscjni' nous avons (le quoi boire et manger

11 s'est arrêté coulr

— Mais, monsieur, ou peut avoir besoin d'autre chose.

— Quand vous serez chez votre respectable taule...

— Ah! par exemple ! c'est trop fort s'il faut que j'attende jusque-là! El Virginie se rejette avec colère dans le fond de la voilure au risque

d'étouffer son voisin, mais celui-ci supporte avec une extrême patience les petites vivacités de la jeune fille. Il se contente de se dire : Elle n'est pas aussi douce qu'on me l'avait annoncé!

LiV. il. - TALL DE KOCK. — LA PLCBLI.E DE BFI.I.EVILLE.

ÉD. J. ROCFF. ri C"'

œUVRE DE PAUL DE KOCK

M. Baisemon a tiré les provisions d'un panier, il se coupe une large tranche de pâté qu'il savoure avec délices, l'humectant de temps à autre avec un verre de vin. Virginie recommence à regarder aux carreaux et à se pencher pour apercevoir sur la route s'il ne lui vient pas des compagnons de voyage; mais elle ne voit pas venir ceux qu'elle désirerait, et cela lui donne de l'humeur ; elle se rejette à sa place au moment où Baisemon porte son verre à ses lèvres, ce qui lui fait renverser le vin sur son gilet ; mais le gros homme se contente de s'incliner et de sourire en murmurant : C'est un léger malheur; nous avons plusieurs bouteilles.

Tout à coup Virginie s'écrie: Monsieur Baisemon, il me paraît que pourvu que vous ayez ce qu'il vous faut le reste vous est égal?

— Comment I mademoiselle, n'ai-je pas eu l'honneur de vous otîrir...

— Oui, à moi, mais ce pauvre Grilloie qui n'ose rien demander et se contente de tourner la tête d'un air piteux, est-ce qu'il ne faut pas qu'il mange, lui"?

— Mademoiselle, c'est que Grilloie tient les guides ; il conduit, et je no vois pas comment il ferait pour manger en même temps.

— Et à cause de cela, il faudrait qu'il jeûnât tout le long de la l'oute? Grilloie, avez-vous faim ?

— Oh! oui, mamzelle, répond le vieux paysan en se tournant d'un air malheureux vers Virginie.

— Eh bien, arrêtez un moment, et mangez.

Grilloie ne se fait pas répéter cet ordre. Il arrête... On est alors sur la grande route, entre le Bourget et Vauderland. Baisemon murmure : On nous avait défendu d'ai'rèler... Mais, enfin, comme mademoiselle no descend pas... // est avec le ciel des accommodements .'... Et puis le cheval mangera aussi pendant ce temps-là, et je ne crois pas qu'il fasse ses repas en trottant. •

Grilloie descend donner de l'avoine à son cheval, ensuite il se met à dévorer du pâté et du saucisson. Baisemon ne semble pas prêt à cesser de jouer de la mâchoire. Virginie se décide à faire comme eux en se disant: Après tout, si ces messieurs ne me suivent pas, ce n'est point une raison pour en perdre l'appélit.

— Mademoiselle, .vous serez contente do ce pâté, dit IKiiscmon eu servant la jeune fille.

— Il me paraît au moins que vous le trouvez bon.

— Oh ! moi, ce ne serait pas une raison... je ne suis pas difficile... j'aime les bonnes choses. Mais, lorsque je ne pouvais manger que du pain sec, je nie disais pour nio consoler : Le prophète Kzéchiel a fait do

plus mauvais repas... Vous savez, mademoiselle, ce que le Seigneur lui ordonna de manger sur son pain en guise de raisiné ?

— -Mon Dieu, cela m'est bien égal !... Qu'est-ce qui vient donc làbas ?... n'est-ce pas un homme à cbeval?

— Non, mademoiselle, dit GriUoie, c'est une vache conduite nar une paysanne.

— ■ Allons, GriUoie, dépêchez-vous de manger, mon brave garçon ; car il ne faut pas nous arrêter longtemps... Votre cheval n'a plus faim.

— Mais, monsieur Baisemon, pourquoi donc pressez-vous ainsi ce pauvre GriUoie? il me semble que vous ne vous hâtez guère de finir, vous.

— Mademoiselle, c'est bien différent! Moi, je n'ai pas autre chose à faire ; mais il faut que Grilloie conduise. Il est déjà près de midi ; les jours sont courts ; nous avons encore beaucoup de chemin à faire, et il ne serait pas agréable d'être surpris par la nuit,

Grilloie repasse le mors à son cheval, remonte sur sa banquette, se fourre dans la bouche un énorme morceau de croûte de pâté, puis fouette l'animal, et la voiture part. M. Baisemon a enfin terminé son l'epas ; il semble très-disposé à s'endormir. Virginie no cherche pas à l'en empêcher. Elle remet sa tête à la portière et regarde si Doudoux ou Godibert e dessinent à l'orizon.

Il y a une demi-heure qu'on roule de nouveau. Baisemon s'est endormi, et lorsque par hasard Virginie le pousse, il se contente de balbutier : Ne vous gênez pas, mademoiselle, faites comme chez vous

Virginie croit enfin apercevoir dans l'éloignement un piéton qui fait tous ses efforts pour rattraper leur voiture. Aussitôt elle frappe sur l'épaule de Grilloie en lui disant: AiTètez, Grilloie, je veux descendre.

— Mais, mademoiselle, c'est que...

— Je vous dis d'arrêter; j'ai besoin de descendre.

Grilloie arrête ; ce mouvement réveille Baisemon, qui s'écrie : Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il? pourquoi ne roulons-nous plus?

— Parce que je veux descendre pour quelques minutes, monsieu- Baisemon.

— ilademoiselle, c'est impossible... cola m'est expressémenî défendu !

— Monsieur, je vous répète qu'il faut que je descende : vous devez bien deviner pourquoi, et il est ridicule de me retenir plus longtemps.

Sans en écouter davantage, Virginie ouvre le devant du cabriolet et saute en bas. Alors Baisemon enjambe avec effort par-dessus les banquettes, et se laisse glisser à terre en disant : Ce n'est pas u!i voyage d'agrément dont on m'a chargé là 1...

Virginie s'est dirigée vers un polit bois qui est près de la route. Au moment de se baisser contre un buisson, elle aperçoit Baiscmon qui est derrière elle.

— Comment! monsieur, vous êtes là;... vous m'avez donc suivie?

— Certainement, mademoiselle.

— Mais vous voyez bien que cela me gêne . . .

— Mademoiselle, il m'est ordonné de ne pas vous perdre do vue jusqu'à ce que je vous aie remise aux mains de votre tante.

— Monsieur, ce n'est pas une raison pour être sans cesse sur mon dos... et m'épier dans toutes mes actions.

— Mademoiselle, faites comme si je n'étais pas là... Ocidos habent, et non videbunt. Je vous regarderai et je ne verrai rien.

— Mais c'est une tyrannio quo rela 1

Virginie retourne vers

la voiture en se disant :

Ab ! monsieur le comte !

c'est vous qui êtes cause que l'on m'espionne ainsi!... vous me payerez l-.)ut cela !

Pendant ce temps, le piéton a rejoint la voilure ; il s'est arrêté contre un arbre. C'est Godibcrt l'u costume de voyage, une canne sur l'épaule et un pelil paquet au bout.

Virginie le voit, le reconnaît, lui adresse un léger sourire, et remonte vivement dans la voiture, naisemon en fait autant avec l'aide de Grilloie qui lui sert de marchepied.

On se remet en roule.

Virginie a repris sa gaielé depuis qu'elle a vu Tiodiberl. Elle désire savoir s'il suit la voilure, mais, au monunil de mettre la tête en dehors du carreau, elle aperçiit une main qui vienl s'y présenter. Godiberl élail luonlé derrii're le caliriolel, et il voulait faire; connaître à Virginie qu'il était pri's d'i'lli'. ('.clle-ci se pi'iiclie. le ur.nid Jimuh- lioinuie eu lait

Ils pcuvoDl se regarder

autant; ils peuvent si' regarder, se parler même. Prenez bien garde de tomber, dit Virginie à dcmi-voix.

— N'ayez pas peur I . . .

— Vous êtes bien mal, là !

— - Un ancien soldat n'est pas difficile : ça secoue un peu, mais ou suit le mouvement.

Et Godibert se penche encore plus pour mieux voir Virginie, au risque de tomber sous la roue sur laquelle il balance son corps; mais dites donc à uu amant d'être prudent!... quand il le serac'est qu'il auracesséd'être amoureux.

Baisemon entr'ouvre un œil en disant : Il me semblait que mademoiselle me faisait l'honneur de me parler?

— ■ Il vous a mal semblé, monsieur. . .

— -J'ai entendu pourtant. . .

— Si je veux parler toute seule, est-ce que cela m'est défendu aussi? — • Non, sans doute, mademoiselle ; mais quand vous désirerez me causer je me ferai un devoir de vous répondre .

— J'aime mieux parler toute seule et vous voir dormir.

— Alors c'est donc pour vous obéir.

Baisemon referme les yeux ; Virginie remet sa tète à la portière. Godibert s'avance de nouveau de son côté :

— • On vous emmène chez votre tante, mademoiselle?

— Oui .

— Est-ce une bonne femme ?

— • C'est une vieille fille, méchante comme la gale.

— • Diable !... vous laissera-t-elle un peu de liberté',

— - Pas du tout.

— - Croyez-vous qu'elle voudra bien me recevoir?

— ■ Non, certainement, ni vous, ni aucun homme au-dessous de cinquante ans.

— • Jolie consigne I Je veux vous voir cependant: je ne vous ai pas suivie seulement pour regarder la maison de votre tante.

— On cherche, on invente, on imagine...

— Mais hue donc! Cucolle, hue donc!... quoi qu'elle a donc à c' l' heure cettebête... elle n'avance'qu'au petit pas... comme si j'élions pus lourds que tout à l'heure ! . . .

Et Grilloie allonge des coups de fouet au cheval qui n'en va pas plus vite. Baisemon ouvre les yeux en s'écriant :

— Qu'est-ce que c'est?... Comment, Grilloie, vous arrêtez encore !...

— Non, monsieur, c'est Cocotte qui rechigne... à peine si elle trotte.. . je la fouette, ça n'y fait rien . . .

œCVRE DE PAUL DE KOCK

— Vous lui aurez trop donné à manger ! . . .

— Oh ! que ncani !... Hue donc, paresseuse !

Grilloie ne se doule pas que quelqu'un est rqpnté derrière la voiture ; de sa banquette il ne voit pas au-dessus du cabriolet, et comme il n'y a pas de carreau dans le fond, le nouveau voyageur peut impunément se faire rouler ; malheureusement, en passant à côté de la carriole, un roulier dit à Grilloie :

— Tapez derrière, tapez, mon vieux!

— Ah ! oui-dà !... il parait que quelqu'un est monté sur not' derrièi'e, dit Grilloie ; je ne m'étonne pas si Cocotte trotte sous elle et sue tant. .

Il faut inviter l'individu à descendre, dit Baisemon.

— J' vas l'y inviter à coups de fouet !...

— ]\Iauvais moyen ! mieux vaut douceur que violence.

Grilloie tâche d'attraper avec son fouet le derrière de la voiture, mais il n'y peut parvenir.

— Youlez-vous finir, Gi'illoie ! dit Virginie : c'est un pauvre enfant, un petit Savoyard qui est monté là pour se reposer un peu ; je vous défends de le battre, ce pauvre petit.

— Mais, mamzelle... Cocotte...

— Votre Cocotte n'en mourra pas, elle est bien de force à nous conduire tous... fouettcz-là ferme... mais si vous refouetlez derrière vous n'aurez plus de pâté !

Celte menace ferme la bouche à Grilloie et c'est Cocotte qui est fouettée parce qu'elle a quelqu'un de plus à traîner.

La voiture avance, maislentement;Baisemonmurmuradetempsà autre:

— Il paraît que le petit Savoyard s'obstine à faire route avec nous... Grilloie hausse les épaules, mais n'ose plus rien dire.

Au bout d'un certain temps, M. Baisemon, qui en voiture ne sait que manger ou dormir, ouvre les yeux en disant :

— Il me semble que nous ne ferions pas mal de dire im second mo'' au pâté... Est-ce votre avis, mademoiselle?

Virginie se mord les lèvres en riant, puis répond :

— Je ne vous ai jamais empêché de manger, monsieur ; je ne suis pas comme vous, qui me défendez tout.

— .Mademoiselle, je ne suis ici (jue l'in.slrument de la volonté des autres, je n'agis plus de mon chef depuis bien longtemps 1... Fusligezmoi si je vous méconlonle ; mais permellez que j'obéisse à vos jiarents.

Oii I je n'ai pas eiivii^ de vous fustiger!

— .Mors voyons le jiAlé.

Et M. Baisemon prend le panier qui est sous leur banquette : il en tire les provisions; mais il reste tout ébahi, en développant la serviette qui cache le pâté, de ne plus trouver que des morceaux de croûte ; un perdreau et trois mauviettes, qu'il avait laissés dans l'intérieur, out disparu avec tout ce qui les entourait.

M. Baisemon devient presque pâle ; il balbutie d'un air consterné :

— Qu'est-ce que cela signifie? mademoiselle a donc fait un autre repas pendant mon sommeil?

— ■ Moi, monsieur Baisemon, je n'y ai pas songé!

— Certainement, mademoiselle en était bien la maîtresse, mais elle n'aïu-ait pas mangé tout l'intérieur qui restait... C'est donc vous, Grilloie, qui vous êtes permis de manger sans moi?...

Grilloie tourne la tête d'un air hébété en disant :

— Moi! j'ai mangé?... moi ! j'ai touché à vot' panier?... Pardi niamzelle sait bien que non!..

— Je ne sais rien, dit Virginie, car j'ai dormi un petit peu aussi.

— Ah! mamzelle, par exemjile... vous savez bien que...

— Chut!... c'est assez, Grilloie, reprend Baisemon; prenez donc garde à votre cheval... Vous nous menez sur un tas de pierres... C'est singulier, le saucisson a aussi diminué... et je ne trouve plus qu'une bouteille pleine; j'en avais laissé deux...

— Vous vous serez trompé, monsieur Baisemon.

— Oh ! non, mademoiselle... Si je pouvais regai-der à mes pieds sous la banquette, mais cela m'est impossible.

— Ce serait inutile, je vous assure qu'il n'y arien.

— ■ Je vois ce que c'est !... mademoiselle est si boime ! elle aura voulu réconforter le petit Savoyard qui est derrière nous!...

— Je n'y ai pas seulement pensé !...

— Enfin, mademoiselle !.. . Detts de derat, Deus abstidit. . . Nous allons manger les restes, et nous ne laisserons plus rien, de crainte que cela no disparaisse encore.

Baisemon pousse un gros soupir, mais il avale la croûte de pâté, et Virginie jette un petit coup d'œil du côté du carreau en se disant :

— Vous verrez que j'aurais laissé jeûner ce pauvre innocent pour ce gros butor-là... S'il avait pu manger toute la croûte aussi, je la lui aurais donnée.

Grilloie entend que l'on mange et que l'on ne pense pas à lui. Il tourne la tète à chaque minute; il tousse, mais on ne lui dit rien ; alors, au lieu de stimuler Cocotte, il la laisse n'avancer qu'à sa volonté, et bientôt la volonté de la jument est de s'arrêter.

— Eh bien! Grilloie, pourquoi donc ce chevaine va-t-il plus? demande M. Baisemon en se versant le reste du vin.

— Pardi! i' n" va plus parce qu'il a faim... et quand les animaux ont le ventre vide, c'est ni plus ni moins aussi mou que les hommes... Faut que je lui donne du foin à c"te bête... Et puis je vois là bas un petit cabaret!;.. J' vas tacher d'y trouver queuquc chose pour moi... puisque vous ne me laissez rien !

— Toujours des retards? mon brave Grilloie, je suis fâché de voir que vous ne songez qu'à satisfaire voire intempérance... M"° Bellavoine vous reproche d'aimer un peu la bouteille, je crains qu'elle n'ait pas tort! Enfin, puisqu'il le faut, arrêtons un moment, mais le moins possible, je vous en prie, car il se fait tard, et je ne voudrais pas, à cause de .M"° Troupeau, que nous fussions encore en route la nuit.

— Oh! cela m'est égal, monsieur Baisemon, je n'ai pas peur,moi.

— Alors, mademoiselle, je serais obligé d'avoir peur pour vous, et cela reviendrait au même.

La voiture s'arrête au milieu d'un petit village.

Grilloie descend, son premier soin est de passer derrière la carriole. Godi bert est déjà descendu, et assis contre un arbre, la

tête sur son paquet, il feint de dormir.

— C'est bien singulier!

dit Grilloie en faisant plusieurs fois le tour de la voilure, je ne vois pas le petit Savoyard !...

— C'est (ju'il nous a quittés, dit Virginie en s'efforçant de ne pas rire.

— Connue dit mademoiselle, reprend Baisemon, c'est qu'il n^ns mua quittés... Je ne vois rien d'étonnant à cela.

— Oui!... mais v'ià là bas, contre un arbre... un grand gaillard (jiii dort... ol il n'était pas là quand j'avons nasse dans l'inslant.

nou prend le |iiiMicr.

Un cavalier savane». (H. iilS.J

• — C'est que vous ne l'aurez pas remarqué, dit Virginie; il fallait, qu'il y fût, puisqu'il est endormi.

— Mademoiselle raisonne comme Minerve, puisque cet homme dort, c'est qu'il est là depuis longtemps... Allons, Grilloie, donnez l'avoine au cheval et dépèchez-vous.

Cnilloie U", dit plus rien; il se contente de bougonner entre ses dents. et, après avoir donné ce qu'il faut à Cocotte, il se dirige vers une petite

Liv. 28. — i'U I. ne. k

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