I.A PtT.ELI.E DE IlKl.l.nviI.l.l
IlOrFK. ET C"
maison de village, d'où il revient bientôt avec une bouteille, une énorme miche de pain et un morceau de fromage, il mange cela sur le bord de la route, ayant toujours les yeux attachés sur Godibert, qui ne bouge pas.
— Allons, Grilloie, niacte puer, macte, aninio, dit M. Baisemoa qui a terminé tout ce que contenait le panier, j'espère que cette halte est la dernière... combien avons-nous encore de lieues à faire?
— Quatre bonnes, au moins...
— Et l'on dirait que le jour baisse déjà... il fait nuit à cinq heures à présent!... mais votre cheval a bien mangé ; jeme Oattc que nous irons bien plus vile.
— Oh! oui, si nous n'avons pas de petit Savoyard derrière nous.
En ce moment on entend le galop d'un cheval. Virginie met sa tète c:i dehors ; un cavalier s'avance : c'est un jeune homme, il approche, elle 1 ■ reconnaît : c'est Doudoux qui arrive à franc étrier sur un joli cheval anglais.
— Bon ! voilà l'autre ! se dit la jeune fille ; oh ! cela va être encore plus amusant !
En approchant de la carriole, Doudoux a ralenti l'allure de son coursier, il ne va plus qu'au pas lorsqu'il est contre les voyageurs ; mais il dépasse la voiture, afin de s'assurer si elle renferme celle qu'il cherche : ses yeux n'ont pas besoin de plonger sous le cabriolet, Virginie était penchée vers l'entrée, et tandis qur> M. Baisemon retourne et replace un grand rond de cuir sur lequel il assied son énorme rotondité, et que Grilloie remet le mors à Cocotte, Virginie fait un gracieux salut à Doudoux, qui manque de tomber en A'oulant par sa pantomime exprimer tout ce qu'il ressent.
— Voilà qui est fait, dit Grilloie en remontant sur la banquette ; Cocotte trottera ferme où nous aurons du malheur !
On se remet en route. Cocotte va bien quelques portées do fusil ; mais elle ralentit bicnlôt son pas. Doudoux trottait en se tenant presque toiijours près de la voiture, et de temps à autre il regardait dans le cabrioiet.
— Viiilii un voyageur qui ne va pas mieux que nous, dit Grilloie, et ccpendanl il a un joli cheval !... C'est étonnant, il galopait si bien pour nous rattraper !...
— .MIons, Grillnic, au lieu de vous occu|ier de loiil ('(Mjui se passe sur la route, tâchez de nous mener mieux que cela I. . .
Aprl's avoir dit ces mois, j\I. Baisemon laisse alli>r sa lèle on arrière et ferme les yeux ; alors Virginie regarde par son carnau, Godibert a repris sa place derrière, il se penche vers elle et lui dil :
— Qu'est-ce que c'est donc que ce l)elit monsieur (jni Irollecoustam-
ment à côté de nous ? il ne fait que regarder dans le cabriolet... Est-ce qu'il vous connaît, mademoiselle '^
— Oui, c'est un jeune homme de Belleville...
— Ah ! ah ! est-ce pour vous suivre qu'il trotte là?...
— Je n'en sais rien ; est-ce que la route n'est pas libre ?...
— Oui, mais je ne veux pas qu'il vous regarde si souvent. Si le cavalier no finit pas, j'irai tirer la queue à son cheval...
— Est-ce que vous êtes méchant, monsieur Godibert ?
— Non, mademoiselle, je suis doux comme miel. Maisce jeune homme se tient très mal à cheval, et j'ai envie de lui donnerune leçon d'équitation.
Pendant que les jeunes gens se parlent, ils ne se sont pas aperçus que la voiture s'arrêtait ; le vieux Grilloie, qui a toujours des soupçons, vient de faire faire halte à Cocotte, ensuite il est monté sur sa banquette, il a aperçu Godibert, et il se met à crier de toutes ses forces :
— J'en étais sûr I... C'est ce grand dormeur qui est derrière notre cabriolet I .. . C'estpas du tout un petit Savoyard! Je ne m'étonne plus que Cocotte lire si mal 1...
— Baisemon, réveillé on sursaut par les cris de Grilloie, se frotte les yeux en balbutiant :
— Est-ce que nous versons, Grilloie?
— Non, monsieur ; mais c'est un grand gaillard qui est monté derrière... Dites-donc, là-bas!... voulez-vous bien descendre ?... Est-ce que vous avez payé pour être là?...
Ces mots s'adressaient à Godibert ; il se contente de rire au nez do Grilloie.
— Yoyez-vous cet insolent ! il me rit au nez, et il ne bouge pas !. . . Dites-lui donc de descendre, monsieur!
Baisemon essaye de passer sa tête à travers un carreau, mais il n'en peut venir à bout. Virginie dit à Grilloie :
— Voilà bien du bruit pour peu de chose !... que nous importe qu'il y ait quelqu'un derrière nous? ça ne nous gêne pas...
— Et Cocotte, mademoiselle ?
— Eh ! mon Dieu ! fouettez-la...
— M"° Troupeau a raison, Grilloie ; vous nous arrêtez sans cesse... cl le jour baisse... Priez encore ce voyageur de descendre, et s'il n'en fait rien... ma foi, allez toujours.
— Monsieur, voulez-vous descendre, s'il vous plaît? dit Grilloie en remontant debout sur sa banquette.
— Non, mon petit vieux, je ne descendrai pas. .. Allez votre train, ot ne vous arrêtez plus pour moi.
Grilloie se rassied de forl mauvaise liumeur. ot il fouette Cocotte à tour de bras en disant :
— C'est commode de voyager comme ça!
Doudoux s'est aperçu que Virginie parlait à la personne qui est derriire la voiture ; mais il croit que Godibert est un domestique, et il continue de se tenir près du cabiiolet : si Cocotte, stimulée parle fouet, prend un trot plus précipité, il pousse son cheval; si la ument se ralentit, il retient sa monture : enfin il est toujours là regarilant fréquemment dans !•• cabriolet.
Le jour baisse, on est alors sur la grande route, où l'on ne rencontre aucune habitation. Grilloie tourne la tète du côlé d(^ Baisemou en ilisant ii voix basse : — Monsieur, savez-vous bien que tout ceci n'est pas clair?
— Quo i ! Grilloie, (ju"est-ce qui n'est pas clair? n'^pond IJaisemon en se frottant les yeux.
— Comment ! moilsieur, vous ne remarquez pas que via un boiunie à clieval qui s'obstine à rester à côté do nous... ni pus ni moins que si
nous étions des prisonniers qu'il escorte?.,.
— Vraiment... C'est donc tmijours le même hoiiunr à cheval qui ti-olle près de nous?
— Oui, nuuisieur ; si Cocotte prend un élan... crac 1 il se lanc(^ aussi ; si c'te bêle s'endori, le v'Ià qui retient son cheval... el puis, à tout instant. il lournc la Irlc ; on dirail qu'il veut plonger dans le fond de not' voiture.
— i']n elfet... c'est assez singulier...
— Va puis c'taulre qui est derritre, pensez-vous que ce ne soit pas aussi pour qucnquc chose qu'il se soit campé là?... 1>I tenez, je gagerais qu'il s'entend avec celui qui c't à cheval... ils se regardent tous deux, ils
Et Godibert tloune un croc en jambes
LA PLCKLLE DK IJKLLEVILLE
se font des signes... Ces deux honimi's-là ont de mauvaises intentions, monsieur !...
— Ali ! mon Dieu I (Irilloie, vous me donnez des inquiétudes... Mademoiselle, connaîtiiez-vons par hasard ces messieurs qui veulent nous escorter malgré nous ?
— Moi ! ...monsieur Baisemon, je ne les ai jamais vus.
— Diable !... tant pis... et voilà qu"il fait presque nuit. Sommes-nous encore loin de Senlis, mon bon Grilloic?
— A peu prés de deux lieues...
— Fouettez votre cheval, mon ami. fouettez ferme !... et cette route est fort déserte... .\h I mon Dieu !... ie uai plus envie de dormir... Fouettez donc, Grilloie !
— Eh ! morgue ! pus je la bats, moins elle avance... et tenez, voyezvous, v'id l'autre qui ralentit son cheval, parce que nous allons doucement !
— (l'est vrai... il revient près de nous...
— J'vous dis que ces deux hommes-là sont des vob'urs : ils altenil:'nt qu'il fasse plus nuit, et alors... dame ! gare à nous I. . .
— Vous me faites frémir, (irilloie : madeimiiselle, que pensez-vous (|ae nous devions faire?
— Il me semble qu'il fa'il toujours avancer.
— Et si ces deux homn es nous attaquent tout à l'heure ?
— Vous me défendrez, j'espère... vous èti's deux aussi 1...
— Mais nous n'avons pas d'armes... et ci's gens-là en ont sans doute [ilcin leur poche...
— Oh ! oui, le cavalier a de gros pistolets aux arçous de sa selle...
— De gros pistolets !... Grilloie, avez-vous une arme, mon ami?
— Je n'ai que mon couteau.
— iN'avoir pas une paire de pistolrls !... C'est impardonnable de voyager sans arme ! nous n'avons presque point d'argent sur nous ; nous le leur abandonnerons.
— Et mes eiïets, monsieur, est-ce que vous croyez que je veux qu'on me les vole, moi!... Non certainement; on m'a conlîéo à vous, et vous (levez me défendre, moi et tout ce qui m'appartient.
— .Vh ! quel voyage !... Je doute que Job se soit jamais trouvé dans une situation plus cruelle... et voilà qu'il est tout à fait nuit !... Fouettez donc, Grilloie 1
— Et s'il y a des ornières?...
— <j'est égal, il faut éviter le danger le plus grand.
Il n'y avait pas de lune ce jour-là, et pas une seule lanterne au cabriolet de M'" Bellavoine, parce qu'elle n'avait jamais voyagé la nuit. Ce-
ŒUVllR DR )>AUL DE KOCK.
pendant Grilloie pousse tant qu'il peut la jument ; carl'obscuritc augmente sa terreur et celle de Baisemon : le trot mesuré du cheval de Doudoux retentit continuellement à leurs oreilles, et pour aehever de leur tourner les sens, Godibert se met à siffler un pas redoublé.
— Monsieur, entendez-vous le sifflet? dit Grilloie d'une vois tremblotante.
— Oui... oui... j'entends... Fouettez donc, Grilloie... Tâchez que Cocotte prenne le mors aux dents... c'est notre seule ressource...
— Je n'ai plus de force, monsieur, je n'sais pus ou j'en suis.
Et le vieux bonhomme laisse échapper les guides de sa main, et il fouette toujours Cocotte, et la jument s'abat, et le cabriolet tombe en avant, Grilloie le nez sous la queue de Cocotte, et M. Baisemon sur le dos de Grilloie. Virginie seule ne sort pas du cabriolet.
Baisemon et Grilloie crient comme s'ils étaient broyés ; Godibert et Doudoux ont déjà mis pied à terre ; ils s'informent d'abord si Virginie est blessée ; rassurés par elle-même, ils vont relever ses deux compagnons, les mettent sur leurs pieds, puis tâchent d'en faire autant du cheval. Après quelques efforts, ils y parviennent, et, l'accident étant réparé, les deux jeunes gens commencent alors à se questionner l'un et l'autre.
— Pourquoi restez-vous près de cette voitui'e et regardez-vous sans cesse la demoiselle qui est dedans? demande Godibert d'un ton impératif.
— Je fais ce qui me plaît, je n'ai pas de comptes à vous rendre ; je suis majeur !...
— Je ne veux pas que vous suiviez ce cabriolet.
— Et de quel droit voudriez-vous m'en empêcher?...
— De quel droit?... de celui-ci d'abord.
Et Godibert donne un croc en jambes à Doudoux ; celui-ci se relève furieux et saute sur Godibert. Pendant que les deux jeunes gens s'escriment au pugilat, Baisemon et Grilloie sont enfin revenus de létourdissement que leur a causé leur clmle, et ils aperçoivent à quelques pas d'eux h> combat acharné que livrent les deux voyageurs.
— Monsieur, v'ià nos voleurs qui se battent entre eux. dit Grilloie'; c'est sans doute à qui aura tous nos elV((ts.
— Grilloie, profitons de ce moment... le cheval est sur pied. vite. mou ami, vile en route !...
Baisemon fait un tnur de force, il remonte dans le cabriolet sans le secours de personne, tant la jieur le rend agile ; il se jette dans le fond au risque d'écraser Virginie. Grilloie est bientôt sur son siège, il lient les guides, fouette le cheval et l'on part, laissant les deux jeunes gens se battre sur la roule.
LA PCCELLE DE BEI.LEVILLE 223