ON EST CHEZ LA TANTE
Soit que l'accident arrivé à Cocotte lui eût donné du cœur au ventre, soit qu'elle fût satisfaite de ne plus tirer la charge de Godibcrt, elle semble avoir pris le mors aux dents et répond par une uoble ardeur aux stimulants que lui administre Grilloie ; elle avance au grand trot et sans reprendre haleine vers Senlis, et bientôt la voilure s'arrête devant la demeure de M"° Bellavoine.
— Nous sommes sauvés! s'écrie M. Baisemon, qui pendant tout ce trajet n'avait pas dit autre chose que: Hue .'... hue donc, Cocotte .' Ah \ ! lademoiselle nous pouvons nous vanter d'avoir échappé à un grand péril! . . .
— C'est ben vrai, dit Grilloie, et Cocotte est tout de-même une bonne bète qui va bien quand on ne la charge pas plus qu'elle ne veut.
La maison de M"° Bellavoine n'était pas située au centre de la petite ville, elle se trouvait au contraire à l'extrémité, formant l'angle au bout d'un mur très long qui servait de clôture à des jardins ; elle était sur une espèce de petite place où aboutissaient quelques ruelles désertes. Point d'habitation à côté ni en face, c'était une maison de ville qui pouvait passer pour une maison de campagne. La vieille tante l'avait achetée à cause de sa position isolée. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient garnies de forts barreaux de fer ; à celles du premier il 3' avait doubles volets ; les murs du jardin avaient onze pieds de haut et étaient encore surmontés de tessons (\i' bouteille. Quant à l'intérieur de la maison, il répondait à l'extérieur. r.'élaient de grandes pièces avec d'antiques tapisseries, de longs corridors nmune ceux d'un couvent, une cour oùTon ne voyait que du linge étendu il la niche d'un chien, enfin un jardin très grand, mais où il n'y avait ni petit-s sentiers, ni bois, ni bosquets.
Grilloie a sonné à une porte cochère énorme dans laquelle on a pratiqué une espèce de petit guichet grillé. Une voix aigre y vient crier :
■ — Qui est-ce qui est là?
— C'est nous, mademoiselle Perpétue, c'est nous qui arrivons avec la nièce de mamzelle.
— Oui, c'est nous, bonne et honnête Perpétue, dit Baisemon en se laissant couler en bas du cabriolet, nous qui bénissons le ciel de toucher enfin le seuil de cette porte ! comme Jacob bénit le Seigneur en revoyant le pays de Chanaan.
(JECVRK DK PAUL DE KOCK
— Attendez, je vais ouvrir les deux battants.
Jusqu'à ce que le cabriolet soit dans la cour et la porte refermée sur eux, Baisemon et Grilloie ne sont pas tranquilb-s ; ils croyaient toujours iivoir des voleurs sur les talons. Enfin la voiture est entrée, la porte est refermée, et Virginie saute eu bas du caijriolet en disant :
— La maison de ma tante me fait reflet d'une prison !...
Un énorme chien vient se jeter sur la robe de Virginie au iiioment où elle met pied à terre.
— A bas ! à bas donc. Gueulard ! dit Grilloie eu repoussant le chien, tandis que Virginie se cache derrière Baisemon.
— N'ayez pas peur, mademoiselle, dit Perpétue, c'est que Gueulard ne vous cor.naîl pas encore...
— Que je n'aie pas peur?... Mais il a manqué de m'emporter une jambe et il m'a déchiré toute ma ro])e...
— Oh ! c'est un animal qui vaut deux hommes. Allez donc coucher.
Gueulard. . . mademoiselle est la nièce de votre maîtresse, vous ferez connaissance.
Gueulard ne s'éloigne qu'en grognant, et Per- [létue reprend;
— Mais pouquoi donc arrivez-vous si tard? savcz-vous qu'il est nuit d(>puis long'temps ; sept li( nres ont sonné 1
— .\h 1 ma honiiu Perpétue, ce n'est pas notre
an! (révéncnieiils !... nous avons
Gril
ini- p.irli' en
faute !... il nous est arrivé en r( birn cru ne jamais vous revoir !
— En vérilé?... Ali ! iiidii Dieu! ce pauvre M. Haisenuiu il aurait couru des dangers 1...
— l']sl-cr qur M" lii'll,! \ iiillc est l'diiciiée ?. ..
Ah! vous voilà, ma nièce... :P. 2J6.)
— Non, pas encore... Elle vous allond dans la grande salle... Je vais vous éclairer.
M"° Perpétue est une petite femme de cinquante-cinq ans, mais encore verte etactive, c'estlaseule domeslique femelle que M"" Bellavoineait conservée près d'elle; les autres n'ont pu supporter le despotisme, la sévérité et les manies de la vieille fille, mais comme Perpétue est elle-même acariâtre,
LIV. 29. — l'AUL DE KOCK — LA PL'CELLE DE BELLEVILLE. — ïl'. J. liOUEF ET C". LIV. 29
revêche et méchante, elle est restée chez M"° Bellavoine : les loups s'arrangent entre eux.
La domestique tient une lampe et marche devant. On pénètre sous un large vestibule, on monte un escalier à rampe de pierre; on traverse, au premier, une vaste antichambre, et Ton rentre dans un immense salon que deux bougies éclairent fort mal. Là, M"° Bellavoine est assise dans une bergère devant une de ces antiques cheminées où un homme pouvait entrer sans se baisser. La vieille fille tient un lixre qu'elle dépose, ainsi que ses lunettes, à l'arrivée de sa nièce.
En se présentant devant sa tante, Virginie a repris cet air innocent et modeste qu'elle avait chez ses parents, mais dont elle s'était défaite pendant la route. Elle donne sa main à M. Baisemon et se laisse conduii-e auprès de sa tante, à laquelle elle fait une profonde révérence sans lever les yeux
— Ah! vous voilà, manièce, je vousattendais... approchez, approchez encore... Avez-voustoujoursété bien sage, bien douce, bienmodeste depuis que je ne vous ai vue?
— Oui, ma tante.
— Ltes-vous contente de venir passer quelque temps près de moi?
— Oui, ma tante.
— C'est bien; venez m'embrasser... Maintenant asseyez-vous là... près du feu... Et vous, monsieur Baisemon, dites-moi ce qui est cause que vous arrivez si tard...
Baisemon, qui jusque-là s'est tenu inchné, comme s'il voulait faire la roue, se permet de relever la tête et s'avance en disant :
— Mademoiselle, notre voyage ne s'est pas effectué sans obstacles!... et sans la protection du ciel, qui veille sur ses éjus, je pense qu'en ce moment nous serions encore étendus sur la route, mademoiselle votre nièce, Grilloic et moi.
— Ah! mon Dieu! .vous me faites frémir... Vous auriez versé?
— Je vais, mademoiselle, vous relater tout cela par ordre. Incipio. Nous partîmes ce matin vers huitheures et demie, chargés des compliments des respectables parents de mademoiselle, ainsi que d'un piVlé et d'un saucisson; car il ne faut pas oublier la maxime : Aiile-toi, le ciel t'aidera! C'est pourquoi en voyage on doit toujours emporter des provisions. D'ailleurs il n'eût pas été décent de faire entrer madeniniscllc votre nièce dans une auberge, ni même de la laisser quitter la viiilurr... C'était votre désir cl celui de l'honorable M. Troupeau.
— Très bien ; poursuivez.
— Or donc, mademoiselle, le voyage commonçail assez bien, si ce n'est qu'un petit Savoyard était monté derrii're notre voiture ;cela donnait
LA PUCELLE DK BELI.EVILLE 227
de l'humeur à Cocotte, qui trottait mal. Mais bientôt ii la place de cet enfant vint se mettre un grand homme de fort mauvaise mine que nous priâmes enfin do déguerpir.
— Un grand homme?
— Oui, mademoiselle, im grand brigand, comme nous l'avons vu après. J'aurais bien été me battre avec lui ; mais je me dis : Si je suis vaincu, que deviendra M"" Ti-oupeau, que j'ai ordre de ne pas quitter!.... Le vieux Grilloie tremblait de tous ses membres! Je pensais qu'il valait mieux laisser cet homme derrière et continuer notre chemin.
— C'était sagement raisonné, monsieur Baisemon.
— Mais malheureusement Cocotte trottait encoie plus mal. Ce n'est pas tout : voilà qu'un autre brigand arrive à cheval et se met à nos côtés qu'il ne quitte plus. Celui-là était armé jusqu'aux dents! N'est-ce pas, mademoiselle?
— Je n'ai pas osé le regarder, monsieur.
Enfin ces deux hommes se faisaient des signes et la nuit venait ; et, à une lieue d'ici vous savez comme la route est déserte?... jjf- Ah! que cela est ellrayant!
— Je dis à Grilloie : il faut se montrer, mon ami, fouettez Cocotte et galopons !... Mais au lieu de galoper, Cocotte manque des jambes, et nous tombons tous hors de la voiture.
— Tous!... ah !... mon Dieu ! ma nièce, vous aviez votre caleçon, j'espère?
— Oui, ma tante!
— Oh! soyez persuadée, mademoiselle, que nous en avons tous plutôt deux qu'un. Les mœurs n'ont point souifert ; mais en revanche mon menton et mon front ont souiïcrt beaucoup. Vous dire comment je parvins à me remettre sur mes pieds, c'est ce que je ne sais pas, ni Grilloie non plus, tant nous étions étourdis de notre chute. Quand je repris mes sens, le cheval s'était relevé et M"° était à sa place dans le cabriolet.
— Mais, monsieur Baisemon, je ne l'avais pas quitté, moi ; car je ne suis pas tombée.
— Vous n'êtes pas tombée, mademoiselle? j'en rends grâce au ciel. J'avais cru vous avoir lancée à dis pas de là. Quand je revins à moi, savezvous, mademoiselle, ce que faisaient nos deux brigands? ils se l)attaicnt sur la route comme des forcenés ; un combat à outrance ; ils se roulaient dans la poussière : cette circonstance nous sauva! Je dis à Grilloie : La discorde est dans le camp des Grecs, profilons-en. Nous remontâmes, nous pressâmes Cocotte, et nous arrivâmes enfin ici, où j'ai l'honneur de
■remettre entre vos mains votre candide nièce, aussi pure que ses parents me l'ont confiée.
— Monsieur Baisomon, voire récit m'a vivement inquiétée!... J'ai craint un moment que les voleurs ne vinssent jusqu'ici... Ma nièce, vous avez dû avoir bien peur?
— Oh! oui, ma tante ! j'ai frissonné tout le long de la route!...
— Chauffez-vous, mon enfant. Prendriez-vous bien quelques alim-'iits?
— Volontiers, ma ante.
— Moi aussi, mademoiselle, je collationnerais avec plaisir; car j'ai oublié de vous dire qu'en route on nous a aussi volé la moitié de notre pâté...
— ■ Ce pauvre M. Baisomon! Perpétue, servez une collation. Montez du vin vieux... de celui qu'affectionne M. Baisemon.
— Ail! mademoiselle...
que votre volonté soitfaite en toutes choses!
Pendant que Perpétue se hâte de disposer la collât ion, M"° Bellavoinc adresse différentes questions à sa nièce; celle-ci y répond avec une niai- 0. Elle donne un petit coup
Elle court au oorflon de la soiiiielle
série qui satisfait complètement la \ ieille sur la joue de Virginie, en disant :
— Allons... cette petite a été mieu.\ tenue que je ne l'espérais,... quel- (jues mois ici avec moi et je me flatte qu'elle sera accomplie.
— Virginie se met à table à côté de Baisemon, qui mange conmio si! iiavait rien pris de la journée ; Perpétue semble être en admiration on voyant la manière dont le gros régisseur fait jouer sa mâchoire.
Le repas terminé. M"" Bellavoinc se lève en disant :
— Vous devez avoir besoin de repos, ma nii'co? venez, voti'o chambre est prête... Bonsoir, monsieur Baisomon, domain vous ino donnerez d'autres détails sur votre voyage.
— Oui, mademoiselle, et j'aurai l'iioniirur do vous toucher doux mots
sur certaine affaire que M. Troupeau m'a narrée en me priant de la renarrer devant vous.
— C'est bien ; à demain 1 Vous veillerez, s'il vous plaît, à ce que Grilloie lâche Gueulai'd dans la cour.
— Il est déjà lâché, mademoiselle ; nous avons eu le plaisir de voir Gueulard en arrivant ; et ce fidèle animal a donné une nouvelle preuve de son dévouement en voulant se jeter sur mademoiselle votre nièce qu'il ne connaissait pas. Mademoiselle, je prie la Providence de vous parfumer de ses pavots.
— ■ M"° Bellavoine s'appuie sur sa grande canne, Perpétue prend des bougies, on sort du salon, et l'on entre dans un grand corridor qui est de l'autre côté de l'escalier. Plusieurs portes donnent dedans, la domestique en ouvre une, et M"° Bellavoine fait enirer Virginie dans une grande chambre où est un lit à baldaquin avec des rideaux de damas jonquille, et une grande croisée qui donne sur la cour.
— Voici votre chambre, nianièce,dit!avieille fille; vous avez de quoi vous retourner, rien ne vous y manquera : voici une commode, un miroir. Comme je sais que vous aimez la lecture, j'ai fait mettre quelques livres sur ce rayon ; le Parfait jardinier, la Cuisinière boiirfjeoise, les Contes de Perrault et un Traité sur les champigno7is , qui apprend à distinguer parfaitement les bons des mauvais.
Bonsoir, ma nièce ; ici
vous pourrez dormir tranquille, vous êtes entre moi et Perpétue : ma chambre est à votre droite, la sienne à gauche. M. Baisemon couche au dessus de nous, et Grilloie couche au-dessous. Ajoutez à cela Gueulard qui passe la nuit à veiller dans la cour, et vous n'aurez pas peur ici, j'espère. De plus voici une sonnette qui répond dans la chambre de Perpétue,
Comment vous avez de la lumière.
afin que Ion vienne, si, la nuit, vous êtes indisposée. Vous voyez, mon enfant, que j'ai pensé à tout. Couchez-vous maintenant, et dormez ; demain je vous mettrai au fait de la règle de conduite que j'ai établie dausma maison. M"° Bellavoine embrasse sa nièce, et on laisse Virginie seule dans sa ■ nouvelle demeure, dans laquelle on l'enferme à double tour.
— .\b! mon Dieu, que c'est triste ici!... dit Virginie en examinant sa' chambre. J'ai presque peur!... Dieu! comme je vais m'ennuyer chez ma tante. S'il me faut y rester plusieurs mois... j'y mourrai!... Et ces deux imbéciles qui, au lieu de me suivre, se sont mis à se battre sur la roule! Mais que vais-jefaire ici?... et encore c'est que je suis renfermée.
Virginie s'assied sur le pied de son lit, elle pousse un gros soupir, elle est prêle à pleurer, mais elle ne cède pas à ce mouvement de faiblesse, et renfonçant ses larmes, elle se remet à parcourir sa chambre en disant :
— C'est des bêtises de pleurer... ça n'avance à rien du tout qu'à rendre les yeux rouges.. . on veut me garder ici. . . eh bien ! je tâcherai de leur donner de l'occupation ; ça me distraira. Si mes deux amoureux ne se sont pas tués, ils chercheront à s'introduira ici, et certainement je les..y aiderai.
Après avoir pris son parti, Virginie procède à sa toilette de nuit, elle se débarrasse de tous les vêtements iuconunodes qu'on la force de porter, elle se mire, se coiffe, se regarde avec complaisance en se disant ;
— Mais il me semble que je suis gentille... Et dire que M. Auguste ne s'en est pas aperçu!... C'est qu'il ne m'aura pas bien regardée... Et puis il était tout occupé de son Adrienne... Ah! elle est bienheureuse, Adrieanel
La toilette ou plutôt le deshabillé a été long, une jeune fille s'arrête souvent dans ces sortes d'occupations, il lui semble toujours qu'elle se voit quelque chose de nouveau. Elle est dans l'Age heureux où la curiosité n'est jamais punie, plus tard ou se repcnt quehjuefoisd'y avoir cédé.
Virginie a terminé ses apprêts de nuit, elle se met au lit, mais elle n'a pas envie de dormir. Elle se relève et va regarder les livres ; elle les rejette bientôt en disant :
— Je me moque pas mal de me connaître aux champignons! Je ne les aime pas... Ah! quelle idée... ils sont tous couchés maintenant, il faut qne je commence à les amuser.
— Elle court au cordon de la sonnette, le lire plusieurs fois avec force, puis souffle sa chandelle et va se coucher. Bieul(.')t elle entend Perpéluo qui se lève et accourt, tandis que de sa chambre la vieille tante crie :
— Ma nièce sonne... Perpétue... ma nièce sonne ; allez voir ce qu'elle veut, vous avez la clef.
— Oui, oui, mademoiselle, j'y vais.
— Perpétue entre, en camisole, en jupon court cl une lumière à la mai u.
— Qu'y a-t-il, mademoiselle, vous avez sonué?
— Oui, mademoiselle Perpétue... j"ai sonné...
— Seriez-vous indisposée?
— Non, ce n'est pas cela... Mais j'ai sonné parce que j'ai eu peur, et j'ai eu peur parce que j'ai entendu comme un bruit sourd qui partait de dessous mon lit...
— Du bruit sous votre lit!... Ah!... mon Dieu!...
^ Et Perpétue, au lieu d'avancer, fait quelques pas en arrière.
— Je n'ai pas pu y regarder parce que j'avais éteint ma chandelle, mais si vous vouliez avec la vôtre voir s'il y a quelqu'un sous mon lit... cela me rassurerait.
■ — Moi! que je regarde là !... oh ! je n'oserais jamais, mademoiselle . j'ai déjà le frisson... attendez, je vais appeler...
— Perpétue retourne dans le corridor, où elle se met à crier :
— Monsieur Baisemon!... descendez vite, s'il vous plail... onabesoin de vous.
— Qu'est-ce qu'il y a donc, Perpétue? crie la vieille tante du fond de son alcôve ; mais Perpétue ne répond pas, et continue d'appeler à tue-tête M. Baisemon.
Le gros bonhomme arrive, le chef recouvert d'un ample bonnet de coton, et le corps enveloppé dans une vieille blouse qui lui sert de robe de chambre ; mais qui n'est pas assez longue pour cacher le caleçon de rigueur. A l'aspect de M. Baisemon en costume de nuit, Virginie fourre sa tète sous sa couverture pour satisfaire son envie de rire.
— Me voici, bonne Perpétue, dit Baisemon eu se présentant avec son binet à la main, quel événement est donc survenu, qui trouble le repos de notre nuit?... Je faisais déjà un petit somme, précurseur d'un plusintense.
— Il y 9- quelqu'un de caché sous le lit de mademoiselle.
— Quelqu'un de caché!...
— C'est-à-dire nous ne l'avons pas vu; mais mademoiselle a entendu remuer...
— Je vais appeler Grilloie...
— Si vous regardiez d'abord un brin vous-même.
— Vous savez bien que je ne peux pas me baisser.
Baisemon est déjà dans le corridor; où il appelle Grilloie, tandis que la vielle tante se démène dans son lit, et demande si le feu est, à sa maison.
— Non, mademoiselle, dit Perpétue, ce n'est pas le feu, mais c'est peut-être un voleur...
— Un voleur 1...
— Ah! voici Grilloie!
Le vieux paysan a passé son pantalon; il arrive, à moitié endormi, coifTé d'un bonnet grec qui laisse à peine voir son nez.
— Grilloie, allez donc regarder sous le lit demademoiselle. ..Tenez, prenezmonbinet. .. regardez avec soin, mon garçon. . . nous serons derrière vous.
Et Baisemon pousse Grilloie devant lui; le vieux paysan se frotte les yeux en disant :
— Comment que vous dites?... mamzelle est tombée sous sonlit?
— Non, mon bon ami, mais on ci-aint qu'il n'y ait là quelque malfaiteur!... quelque larron I
Ah! oui-da, et vous croyez que je vais aller me fourrer là-dessous... •j'vas chercher Gueulard, ça vaudrabicn mieux, s'il y aqueuqu'un, ill'étran- ^leratout d'suite.
— Non, non! je ne veux pas que vous alliez chercher votre chien! crie Virginie, il sauterait encore sur moi... Comment vous avez de la lumière, et, à vous trois, vous n'osez pas regarder sous mon lit!...
Ces mots piquent Grilloie, il prend le binet, et se jette à genoux devant le lit, tandis que Baisemon et Perpétue ont gagné la porte.
— Il n'y a rien du tout! dit Grilloie en se relevant.
— Mademoiselle, rassurez-vous, crie Perpétue à sa maîtresse, il n'y a pas de voleur ; mademoiselle votre nièce s'était trompée.
— .\h ! c'est bien singulier! dit Virginie.
— Cela ce conçoit, dit Baisemon, nos aventures en route ont dû laisser dans votre esprit une vive impression; moi-même, tout à l'heure, dans ma chambre, je pensais voir encore ces deux hommes de tantôt. Bonsoir, mademoiselle! calmez vos sens... vous êtes au port.
— Faut espérer que je dormirons enfin, dit Grilloie.
— Oui, mon garçon, nous allons reposer nos membres endoloris par notre chute de tantôt; et demain je prévois que nous aurons un grand appétit. Bonne nuit, vertueuse Perpétue.
■ — A vous de même, monsieur Baisemon.
On sort de la chambre de Virginie, et celle-ci, après avoir ri de la frayeur qu'elle a causée à toute la maison, s'endort en cherchant une autre espièglerie pour le lendemain.
La nuit avait été laborieuse; la petite s(-èue jouée par Virginie avait causé un cauchemar à M"° Bellavoine ; Perpétue avait rêvé qu'elle couchait avec un vole.ur, et Baisemon qu'on l'assassinait; aussi le lendemain tout le monde est pâle et fatimié, excepté Virginie (]ui a dormi très paisiblement
.Xpri's 1(( (léji'unci-, .M. IJaiscmon prend M"° Bellavoine en particulier pour lui faire part de la brilhinlc alliance que l'un espère pour sa nièce. La vieille lillc a\;iil aulanl de vanilc' que les Troupeau, elle se redresse,
LA PLCELLE DE BEI.EEVILLE
Mais Virginie semble faire la statue... (P. 236.)
regarde Baisemun, et sa bouche a presque une expression agréable en répondant :
— Ce que vous m'annoncez là me fait grand plaisir !... ma petite nièce comtesse de Senneville !... à la bonne heure!... pour être comtesse on peut avoir envie de se marier ; nous ferons en sorte que M. de Senneville retrouve Virginie digne de lui. Ma nièce ignore tout ceci, j "espère?
LIV. 30. — PAUL DE KOCiv. — LA PL'CELLE DE BÎLLEVILLE. — ÉD. J. llOfi F ET C'« UV. 30.
234 œUVRE DE PAUL DE KOCK
— Oui, mademoiselle. M. Troupeau m"a dit que cétait un mystère, excepté pour vous!
— Très bien ; vous vous tairez M. Baisemon ?
— Comme si on m'avait coupé la langue, mademoiselle.
— C'est qu'il ne faut pas qu'une jeune fille sache que l'on s'occupe de lamarier. . . cela lui fait faire des rêves. . . et une jeune fille ne doit pas rêver !
— J'aurais bien voulu être jeune fille cette nuit, mademoiselle, car dans mon sommeil je me suis vu entre deux brigands qui me lardaient de leurs poignards !
— Et moi, monsieur Baisemon, j'ai eu continuellement un singe vert sur l'estomac . . .
— Et il paraît que cette pauvre Perpétue a été aussi fort tourmentée!... C'est cette alerte de celte nuit qui nous a bouleversé les sens.
— Pour nous refaire, monsieur Baisemon, nous nous coucherons tous ce soir à sept heures.
Virginie a passé la journée à parcourir la maison, et le jardin dans lequel on lui permet de se promener seule, grâce à la hauteur excessive des murs. EUe cherche par oîi il y aurait moyen de sortir ou de se glisser dans la maison ; elle voit avec peine que la propriété de sa tante est bien close; toutes les portes donnant au dehors sont verrouillées, cadenassées, et, à moins d'intelligence dans la place, il semble fort difficile d'y pénétrer.
Virginie est revenue assez tristement près de sa tante qui, pour 1 amuser, lui fait faire jusqu'au dîner une lecture dans VArt de bien faire les confitures. Le repas n'est pas plus gai que les autres moments de la journée. M'" Bellavoine y est presque constanunent de mauvaise humeur, parce qu'elle n'a plus d'appétit, et que tout ce qu'elle aime lui fait mal : elle se répand en plaintes contre son médecin qui ne sait pas lui donner un bon estomac.
Baisemon laisse parler la vieille fille ; il se contente d'approuver de la têto tout ce qu'elle dit, mangeant d'une façon effrayante, et murmurant parfois :
— C'est bien triste de n'avoir pas faim !
Apres le dincr. M"" Bellavoine apprend à sa nièce qu"o7i aura l'avantage de se coucher à sept heures jiour rt-parcr les fatigues de la nuit précédente. Virginie semble fort touchée de cette petite partie do plaisir, et la vieille tante, satisfaite de la docilité, de la soumission que lui montre sa nièce, lui oITre d'emporter dans sa chambre le traité sur les confitures; mais Virginie remercie en disant qu'elle préfère dormir.
Chacun est rentré chez soi : Virginie est seule, assise sur son lit (c'est son siège favori), elle médite ce qu'elle fera pour empêcher tout le monde (le dormir. Elle repose son menton dans une de ses mains tandis que son
<"ûude est appuyé sur sa cuisse, et ses deux jambes croisées comme celles (run tailleur. Un sourire vient effleurer ses lèvres, ses yeux s'animent et brillent quand une malice nouvelle se présente à sa pensée, et quiconque l'ùt alors vu la jeune lille aurait subi le pouvoir de ses charmes singulièrement rehaussés par sa position bizarre et l'expression de sa physionomie. Cette méditation dure longtemps, mais Virginie ne veut agir que loi'sque tous les habitants de la maison seront plongés dans le sommeil.
Ayant enfin arrêté ce qu'elle veut faire, Virginie se déshabille, se couche, et souffle sa lumière, elle attend que neuf heures aient sonné à la vieiUe horloge qui est dans la chambre de sa tante. Ce moment arrivé, Virginie commence par pousser de grands cris, et jeter sa table de nuit par terre, ensuite elle se lève et fait danser les chaises au milieu de la chambre, sautant elle-même sur ses talons, et donnant de grands coups de pied dans la muraille de droite et de gauche.
Ce manège ne tarde pas à faire son effet : M"° Kellavoine est éveillée la première ; elle s'écrie :
— Qu'avez-vous donc, ma nièce? que se passe-t-il encore dans votre chambre?
Virginie ne souffle pas mot, mais au bout de deux minutes elle lance sa carafe au milieu de sa chambre, et le bruit que cela produit fait de nouveau jeter les hauts cris à la vieille tante; elle éveille en sursaut Perpétue, (}ui demande à son tour ce qu'il y a.
Virginie se tait encore quelques instants, puis elle fait tomber quatre chaises à la fois. Alors la vieille tante carillonne. Perpétue se lève et vient avec sa lumière ouvrir doucement la porte de chez Virginie, elle aperçoit celle-ci se promenant en chemise entre les meubles renversés, et l'œil fixe, le cou tendu, parlant toute seule, mais ne lui répondant pas.
— Ah! mon Dieu! cette jeune fille a quelque chose de dérangé!.... s'écrie Perpétue en courant chez 3I"° Bellavoine qu'elle trouve assise sur son séant.
— ■ Eh bien! Perpétue, que se passe-t-il chez ma nièce? c'est un bruit affreux dans sa chambre.
— Ce qui se passe?... ah! mademoiselle... votre pauvre nièce... je ne sais pas ce qu'il lui a pris, elle marche toute seule sans chandelle... en chemise... elle me regarde et ne me répond pas... c'est tout à fait effrayant.
• — Jésus. Maria!... elle marche en chemise !... et a-t-elle un caleçon au moins?
— J'avais trop peur pour y regarder, mademoiselle.
— ■ Aj^pclez M. Baisemon, Grilloie, tout le monde; que l'on vienne que l'on sache ce qu'il faut faire à cette petite...
Perpétue recommence son appel de la veille, mais cette fois il faut qu'elle s'égosille avant de parvenir à réveiller Baisemou, qui savourait le repos comme la bonne chère. Les deux hommes arrivent enfin dans leur costume nocture et de fort mauvaise humeur. Perpétue leur fait signe de la suivre; elle les conduit dans la chambre de Virginie, qui est alors montée sur sa commode, où elle a l'air de déclamer.
— La voyez-vous? dit Perpétue en montrant du doiet la jeune lille. Grilloie reste tout ébahi, tandis que Baisemon se frotte le ventre et les
yeux.
— Que pensez-vous donc qui la rende comme cela? reprend la domestique impatientée de la tranquillité du régisseur.
— Ce que je pense, douce Perpétue, vraiment c'est la moindre des choses. Quand j'étais sous-maître d'école j'avais plusieurs élèves qui, toutes les nuits en faisaient autant que M"° Virginie ils étaient somnambules comme elle.
— Somnambules:... Vous croyez que cette jeune iille est somnambule?
— Certainement! dans ce moment elle a les yeux ouverts, mais elle dort pourtant.
— Elle dort... là, en l'air sur cette conmiode?
— Justement! si elle ne dormait pas, elle ne serait pas montée là.
— Eveillez-la donc, en ce cas !
— Que je l'éveille!... c'est qu'il faut prendre garde! il est dangereux d'éveiller les somnambules quand ils sont dans une position périlleuse... Attendons qu'elle descende de sa commode.
^lais Virginie semble faire la statue, elle ne descend ni ne bouge.
— Est-ce que nous allons passer la nuit à la regarder? <lit Perpétue, taudis que Grilloie ronfle contre la poiie sur lariuclle il s'est adossé : de grâce, mon cher monsieur Baisemon, réveillez mademoiselle, puisque vous vous connaissez en somnambules.
Baisemon s'approcha doucement de la connnude; au moment oii il va loucher la jambe de Virginie, celle-ci fait un jeté battu, et du bout de son pied envoie eu l'air le bonnet de coton du gros régisseur; ensuite elle saute à terre et va se n l'uurrrr dans sdii lit.
— C'est absolument connue un (liai ! dit Per|iélue eu ramassant le bonnet de colon de M. Baisemon, la voilà recouchée à présent!...
— Alors je puis l'éveiller.
Baisemon va contre le lil il a|i|irllc' Virgiiiii' eu la poussant un peu. La jeune fdie se frnlle les yi'ux. li.'iillc el regardr autour d rllc d'un air étonné en nnirnuuani?
— Pourquoi donc m'éveille-t-ou?... est-ce que ma tante est malade?...
— Voyez-vous qu'elle dormait? s'écrie Baiscmonenregardant Perpétue.
— C'est vrai, je n'en reviens pas!... Comment, mademoiselle, est-ce que vous ne vous souvenez pas que vous venez de renverser les chaises, de casser votre carafe, votre vase de nuit, de danser sur votre commode?...
— ■ Moi, Perpétue?... Oh! c'est pour rire que vous dites cela!
— En voilà les preuves autour de vous ; demain il y aura de quoi ranger ici.
— Comment! j'ai fait tout cela en dormant?... est-ce bien possible?
— Oui, mam'selle, vous êtes somnambule, et d'une fameuse force... n'est-ce pas, monsieur Baisemon?
— Mademoiselle l'est, mais l'accès est passé, nous pouvons nous recoucher...
— Ah! mon Dieu! que ii je suis donc fâchée d'être »^ . m somnambule! |P
— ■ Consolez-vous, mademoiselle, cela se passe avec l'âge; la vivacité du sang s'amortit, et dans une dizaine d'années, il est probable que vous ne vous lèverez plus la nuit.
— Si ça dure encore ça, nous allons avoir de l'agrément ici ! murmure Perpétue en suivant Baisemon. "
On laisse Virginie se rendormir, on va apprendre à M"° Bellavoine que sa nièce est somnambule, ~ ce qui afflige beaucoup la vieille tante, qui s'étonne
que son neveu ne l'ait pas prévenue de cette iniirmité de sa fille. Enfin chacun retourne à son lit en maudissant le somnambulisme, et la fatalité qui s'attache à chasser le repos de la maison.
Le lendemain, Virginie passe la journée aussi tristement que la veille ; elle s'en venge la nuit en mettant le feu au Traité si/r les champignons.
Elle le laisse se consumer
238 Oi:UVRE DE PAUL DE KOCK
elle le laisse se consumer enlièrement au milieu de sa chambre afm de l'emplir de fumée ; alors seulement elle pousse de grands cris : on arrive : la fumée suffoque et aveugle chacun : on croit la maison en flammes, on court, on crie et on appelle ; Baisemon emporte M"" Bellavoine dans ses bras et va la déposer dans le jardin pour la soustraire au péril; enfin, après avoir jeté des seaux d'eau de manière à ce qu'on puisse aller en bateau chez Virginie, on ne trouve rien de brûlé, on ne comprend pas par ouest venue la fumée; on reporte la vieille tante dans son lit, et on retourne se coucher en se creusant la tête pour deviner comment il y a eu de la fumée sans feu.
La nuit suivante Virginie est somnambule ; le lendemain elle crie au voleur ; pendant huit jours elle trouve moyen de répandre chaque nuit l'alarme dans la maison. Cependant elle ne voudrait pas éveiller les soupçons de sa tante : il devient difficile de trouver encore des prétextes plau" sibles pour faire du bruit; le somnambulisme ne peut plus êti-e employé sans danger, car la vieille tante a parlé de faire venir un docteur, et Virginie ne se soucie pas d'être traitée pour un mal qu'elle n'a point. D'un autre côté, elle serait désolée de laisser dormir en paix des gens dont elle voudrait lasser la patience. Mais que faire? quelle nouvelle espièglerie imaginer?... Voih'i ce que se dit Virginie pendant la neuvième nuit quelle passe sous le toit de ^1"" Bellavoine; toutes les autres ont été troublées par elle. II est dix heures, il y en a deux que chacun est retiré, la jeune iille se dépite et se retourne dans son lit en disant :
— Est-ce que je vais les laisser dormir comme cela? mon Dieu!... que faire?... qu'imaginer?... Je ne veux pas qu'ils dorment, pourtant?
En ce moment un grognement sourd se fait entendre : Virginie prête l'oreille ; son cœur bandit de joie, c'est un auxiliaire qui vient à son secours. Les grognements deviennent plus forts, de violents aboiements leur succèdent; c'est Gueulard qui fait du vacarme dans la cour, c'est lui qui s'est chargé de réveiller les habitants de la maison.
M"" Bellavoine sonne, Perpétue se lève :
— Entendez-vous Gueulard dit la vieille fille.
— Oui, vraiment, il fait assez do train...
— J'en ai peur!
— Il ne se tait ])as!... il faut que nous soyons menacés de quelques dangers... des malfaiteurs se sont peut-être introduits chez moi... Réveillez .M. BaisciiKin, nvi'illez Grilloie... qu'ils aillent faire une ronde, qu'ils sachent ce qui fait aboyer Gnculnrd! .\!i! mon Dieu! jt> crois qu'il y a un sort de jeté sur ma maison.
— Je le crois aussi, madcinoisellc!
— Perpétue, vous irez acheter demain des cierges, et nous les brûlerons dans la cour en l'honneur de saint Michel qui terrassa le démon.
— Oui, mademoiselle...
— Mais Gueulard ne cesse pas! Courez donc, Perpétue!
La domestique va faire ses cris de tous les soirs dans les corridors. Baisemon avait le sommeil dur; cependant, habituée être appelé toutes les nuits, il avait pris le parti de se coucher avec sa blouse et son caleçon, et Grilloie ne se déshabillait plus du tout. Les deux hommes entendent le vacarme que fait Gueulard, ils ne se soucient pas de faire une ronde; il faut que Perpétue leur répète que c'est l'ordre de sa maîtresse ; mais ils ne veulent descendre qu'avec des armes ; Perpétue les conduit dans une pièce des mansardes où l'on a relégué deux vieilles canardières, parce que M"° Bellavoine a peur des armes à feu, celles-ci ne sont pas chargées^ mais Baisemon espère que leur vue seule mettra en fuite les voleurs. La ronde se met en marche, elle trouve Gueulard qui parcourait la cour en sautant de temps à autre contre les murs, comme s'il voulait les escalader. Baisemon pousse Grilloie devant lui, le paysan a attaché une lanterne au bout du vieux canon de fusil, et il le tient toujours comme s'il couchait quelqu'un enjoué. Cependant Gueulard se calme et rentre dans sa niche, la ronde ne trouve personne, et il en est de cette alerte comme des autres ; on retourne se coucher en se disant :
— Cette maison a quelque chose d'extraordinaire.
La nuit d'après et les suivantes, malgré les cierges que l'on a brûlés dans la cour et dans les appartements, Gueulard fait le même vacarme. Virginie rit dans sou lit, tandis que les habitants de la maison se donnent au diable sans pouvoir deviner ce qui fait aboyer Gueulard; car il n'était pas présumable que des voleurs se bornassent à venir toutes les nuits camper autour de la maison, "Virginie seule se doutait de la vérité ; pour la connaître, retournons près de Doudoux et de Godibert, que nous avons laissés en train de se battre sur la route.
Après s'être distribué bon nombre de coups de poing, dont Doudoux avait eu la meilleure part, les deux jeunes gens s'arrêtent pour reprendre haleine; ils s'aperçoivent seulement alors que la voiture qui renferme Virginie n'est plus là ; dans le feu du combat, ils ne l'avaient pas entendue s'éloigner.
— Tiens!... la voiture est partie ! s'écrie Godibert.
— Ah! mon Dieu! ... et M"° Virginie avec!... et nous n'avons pas vu cela pendant que nous nous battions I...
— Ah! ça, au fait nous ferions peut-être mieux de nous entendre... Vous suivez M"° Troupeau à cheval, n'est-ce pas, monsieur?
OLLVKE DK PALL DE KOCK
— Oui, monsieur.
— Moi, je la suis à pied ; mais enfin je la suis aussi parce que j'en suis amoureux.
— J'en suis également amoureux!... 0 amour, tu perdis Troie!... Mais je veux retrouver l 'adorable Virginie.
— Je veux aussi la retrouver, ce qui me sera facile, car elle m'a dit où elle allait.
— Elle me l'a dit de même.
— A vous ?
— Oui. à moi !
— C'est singulier! Est-ce qu'elle nous aime tous deux?
Les jeunes g-ens restent quelques moments à réfléchir; Godibert reprend :
— Tenez, monsieur, tâchons d'abord d'être d'accord et de nous aider
mutuellement pour parvenir près de la jolie petite fille ; quand nous saurons si c'est vous ou moi qu'elle préfère, celui qu'elle n'aimera pas cédera la place à l'autre; ça vous va-t-il?
— Ça me va beaucoup.
— Touchez là. Avezvous de l'argent?
— Je n'en manque pas depuis que je suis majeur.
— Tant mieux, car moi j'en ai fort peu; mais, en
revanche, j'ai beaucoup d'imagination!
— Et moi beaucoup d'érudition.
— Avec tout cola, ce sera bien le diable si nous 110 réussissons pas dans
noire cnlroprise. Vous avez un chovai qui est bon?
— Excollcnl.
*• — Mais vous vouslenczmal. Jevaisninnlordcvanl;jcsuissolidc,moi!je vous prendrai en croupe et nous arriverons plus viie: ça vous va-tilencorc?
Songez qu'il faudra me prouver ce que vous veaez d'avancer 1 (P. 246.)
IIV. 31. — PAUL DE KOCK. — LA PDCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. ROUFF ET C'". LIV. 31
— Ça me va toujours.
Les deux jeunes gens montent sur le cheval; Godibert le meneau grand galop; Doudoux se serre contre celui qui lui a donné de si bons coups de poing, et ils arrivent bientôt à Senlis.
Il était alors trop tard pour songer à chercher la demeure de M"° Bellavoine; ils ne s'occupent que de trouver une auberge et de bien souper. Le lendemain ou leur indique la maison de la vieille fille ; les deux rivaux vont l'examiner, rôder autour et regarder aux fenêtres où ils ne voient personne; la journée se passe ainsi et les suivantes de même, l'imagination de Godibert et l'argent de Doudoux n'ayant rien pu enfanter pour parvenir jusqu'à Virginie.
Au bout de huit jours, Godibert se frappe le front comme s'il lui venait une idée lumineuse, il s'écrie :
— C'est la nuit qu'il faut tâcher de nous introduire dans la maison, parce que la nuit on risque moins d'être vu...
— C'est une idée très-rationueUe!... iNous irons cette nuit.
Et, la nuit venue, les deux jeunes gens vont se promener autour des murs de la cour et du jardin ; mais tout cela se bornait à se faire la courte échelle sans arriver assez haut, et à faii-e aboyer Gueulard, après quoi ces messieurs retournaient se coucher eu se disant : Nous ti'ouvcrons peutêtre un expédient demain.