UN RÉSULTAT
Vous souvenez-vous encore d'Adrienne et de M. Auguste IMontrevillc? de ces deux amants qui s'aimaient si tendrement et se le prouvaient si bien un certain soir qu'après avoir dîné chez M. Troupeau, Auguste était allé finir sa soirée dans la chambre de sa douce amie? Nous avons oublié longtemps ces deux jeunes gens. Il est vrai que nous les avions laissés dans une coupable occupation ; mais depuis que nous les avons perdus de vue, ils ont dû faire autre chose que l'amour, car nous ne sommes pas icibas que pour être heureux! et je serais embarrassé de vous dire pourquoi nous y sommes.
Adrionne était bien heureuse car Auguste l'aimait toujours autant; il le lui disait tous les jours, peut-être aussi toutes les nuits (quand le premier pas est fait, les autres vont si vite!). Auguste avait tenu sa promesse; il n'était pas retourné chez M. Troupeau et n'avait pas cherché à
revoir Virginie. Rien ne manquait donc au bonlicur d'Adrienne qui s'abandormail entièrement au plaisir d'aimer et dètre aimée, et pour une femme c'est toute l'existence : ce qui précède n'est qu'en espérances, ce qui suit, en souvenirs I
Tant d'amour cul une suite toute naturelle et que pourtant on n'attendait pas ; Adrienne s'aperçut qu'elle devenait mère. Elle en éprouva en même temps de la peine et du plaisir ; mais ce dernier sentiment l'emporte toujours dans un cœur bien épris, et d'ailleui's Auguste lui avait juré qu'il ne la quitterait jamais. Ce qui arrivait pouvait-il l'éloigner de son amie?eUe nele supposait même pas, elle avait raison, pourquoi prévoir le mal? il est assez temps d'y croire quand il arrive.
— ■ Et un certain soir qu'Auguste était près d'Adrienne^ celle-ci, tout en rougissant, en balbutiant et en se faisant embrasser pour se donner du courage, apprit à son amant qu'elle portait dans son sein un gage de leurs amours. Le front du jeunehomme se rembrunit : cependant ilne s'éloigna pas de sa maîtresse, il la regarda quelque temps d'un air attendri, il la prit et la serra tendrement contre son cœur. C'était bon signe, et, en effet, Auguste avait déjà pris son parti et senti ce qu'il devait faire, il s'était dit : Cette jeune fille m'aime sincèrement, j'ai eu son premier amour, elle n'est ni coquette ni trompeuse; je l'aime, elle me rend bcureux; pourquoi irais-je chercher ailleurs le bonheur qu'elle me fait goûter? Je l'ai rendue mère; je l'épouserai.
Et pourtant jusqu'à ce moment Auguste n'avait pas songé à se marier, ce lien sérieux l'effrayait; près d'Adrienne il jouissait du présent sans penser à l'avenir, comme la plupart des jeunes gens auprès de leurs maîtresses, et il fallait un pareil événement pour lui faire prendre cette détermination.
Mais Auguste avait quelque fortune, des parents riches, des espérances, il était d'une famille distinguée, il avait des talents, un pliysique agiéahl'^^ il pouvait donc prétendre à un parti avantageux tandis qu'Adrienne n'avait riei; elle devait tout à son oncle Vauxdoré, mais celui-ci n'ayant pas de qu^I vivre à son aise, ne voulait point donner de dot à Adrienne. Auguste savait tout cela, et néanmoins il s'était dit : Je l'épouserai. C'était fort beau de sa part; vous trouverez peut-être qu'il ne faisait que son devoir, mais il y a tant de gens qui ne le font pas, qu'il faut maintenant placer au rang des vertus ce qui jadis n'était que de la bonne conduite. Comme il en coûte toujours un ]>t'u à un jeune homme pour prendre lin tel parti, Auguste s'était d'abord (tinlcntè de répondre à Adrienne.
— Ne te tourmente pas... Tu sais bien (jiic je ne t'abandonnorai jamais... Ne t'inquiiilc pas di- l'avenir.
Adrienne voulait bien ne pas s' inquiéter ; mais quelque chose augmentait qui pouvait mettre tout le monde dans la confidence de sa situation. Alors Auguste dit à sa maîtresse :
— Je t'épouserai dès que j'aurai pris divers arrangements de famille ; je tâcherai d'obtenir le consentement d'un oncle qui me veut beaucoup de bien ; mais alors même que tous mes parents blâmeraient mon amour pour toi, je suis d'âge à faire mes volontés, et, je te le répète, tu seras ma femme.
Adrienne est si heureuse, si fière de penser qu'elle épousera Auguste, qu'elle ne cherche plus à cacher son état ; et lorsqu'on la regarde en souriant, lorsque l'on chuchote près d'elle, la jeune fille est tentée de s'écrier:
— Oui, je suis enceinte, mais aussi Auguste m'épousera, je serai sa femme ; ainsi j'ai donc bien fait de croire à son amour et de lui donner le mien.
Tout en faisant de petites gourmandises pour se régaler, la maman Vauxdoré s'était aperçue de l'état de sa nièce ; elle n'avait pas eu le courage de la gronder, et d'ailleurs Adrienne avait fermé la bouche de sa tante en lui disant :
■ — Il m'épousera, il me l'a promis! Et comme un matin l'oncle Vauxdoré, qui n'était pas aussi indulgent, voulut se fâcher en découvrant la vérité, sa femme lui ferma également la bouche par ces mots :
— « M. Auguste Montreville a promis d'épouser Adrienne ; puisque le mal sera réparé, ce n'est plus la peine de gronder. »
— A la bonne heure, dit Vauxdoré ; mais qu'il l'épouse donc bien vite, sans quoi tout Belleville va faire des propos sur notre nièce, et j'en ai déjà trop entendu.
Auguste s'occupait des arrangements nécessaires à son mariage, lorsqu'un matin la bonne tante Vauxdoré tomba malade. Son mari prétendit qu'elle avait trop fêté la veille une oie farcie de marrons ; le médecin assura que c'était le sang qui l'incommodait, et la malade jurait que c'était la bile. On la soigna donc pour le sang, la bile et une indigestion ; au bout de six jours la pauvre femme mourut. On n'avait peut-être pas deviné la véritable cause de son mal.
Cet événement devait nécessairement reculer de quelque temps le mariage d' Adrienne, mais comme il y avait quelque chose dans sa personne qui, loin de reculer, avançait toujours, Vauxdoré avait soin de dire partout que son locataire allait épouser sa nièce, afin que l'on connût la réparation en même temps que la faute.
Un soir Auguste était entré au café de M. Bart, il y lisait les journaux, lorsque M. Renard vint tourner autour de lui et finit par lui demander des
nouvelles de sa santé. Auguste reg-arde ce monsieur qu'il ne remet pas, mais Renard lui rappelle qu'ils ont diné ensemble chez M. Troupeau et, comme il se met vite à son aise, il s'assied près d'A.uguste, entame la conversation et commence à bavarder comme s'il était avec une ancienne connaissance.
Auguste écoulait Renard dont le bavardage le faisait sourire quelquefois. Tout à coup le vieux garçon s'arrête, fixe le jeune homme, puis s'écrie d'un air goguenard :
— A propos, monsieur Moutreville, j'ai un compliment à vous faire, car j'ai appris que vous alliez vous marier.
— • Me mai'ier!... Qui vous a dit cela?
— Parbleu! c'est YauxJoré qui dit à qui veut l'entendre que vous allez épouser sa nièce... Oh! il ne fait pas mystère de cela... il la dit dans tout Belleville... 11 est si content de marier sa nièce!...
— E.ibien! monsieur, il n'a dit que la vérité : je dois épouser M'" Adrienne; ce mai'iage serait même déjà fait sans la mort de sa tante.
— C'est très bien, monsieur Monlre\iIle, c'est fort bien de votre part de venir vous marier dans notre endroit ! Moi, cela me fait grand plaisir pour cette pauvre Adrienne... qui a déjà manqué plusieurs fois de se marier... et qui aurait bien pu... sans vous, rester pour coiffer sainte Catherine. Mais après tout c'est une bonne fille!... Excellent caractère! je suis sûr qu'elle fera une ménagère accomplie, et s'il fallait toujours s'inquiéter du passé!... Ah! mon Dieu! on ne se mariei ait jamais.
Auguste est devenu très attentif aux dernières paroles de Renard ; il se rapproche de lui, le regarde avec surprise et lui dit :
— Je ne comprends pas, monsieur, veuillez vous expliquer plus clairement : de quoi voulez-vous parler dont je ne doive pas m'inquiéler?..
Eh! mou Dieu, vous savez bien!... c'est au sujet de ses petites aventures avec le cuirassier, avec le fils de madame Ledoux... mais vous vous moquez de loul cela, et vous avez bien raison!... cela n'empêchera pas Adrienne de faire une bonne femme de ménage.
— Des aventures avec un cuirassier! avec un autre jeune homme! monsieur, esl-co bien d'Adricnne que vous voulez parler?... songez qu'il faudra me prouver ce que vous venez d'avancer!
— Augusle avait pris le bras de Uenard, il le serrait avec un mouvement convulsif ; il y racllail tant de force que Renard en dcvienl tout pâle et cherche à dégager son bras en s'écriant :
— Monsieur Morilreville, je vous serais obligé si vous me lAchiez... vous me faites mal...
— Mais répondez, monsieur, quels bruits circulent sur le compte
d'Adrlcnne? sa réputation u'csl-cUe pas intacte, sa vertu à l'abri de la médisance.
— Moîisicur Montreville, je suis \Taiment désolé!... Je ne pensais pas que vous ignoriez... mais comment diable deviner que vous ne savez pas des choses que tout Belleville sait?
— Mais quelles choses, monsieur, de grâce, expliquez-vous?
■ — Eh bien! les amours de la nièce de Vauxdoré avec le fils de "\t°"'Lodoux... On appelait le jeune homme Doudoux...Il est fort gentil, ce jeune homme. C'était l'été dernier qu'il donnait des rendez-vous à la jeune personne... Ces rendez-vous étaient peut-être en toutbientouthonnouri c'est possible! il ne faut jamais croire le mal légèrement! Cependant un soir Troupeau surprit les jeunes g-ens dans la rue, devant sa maison, il cria, il avertit l'oncle... Oh! cela fit alors beaucoup de bruit!... mais ensuite le jeune homme quitta Belleville pour voyager, et on ne s'en occupa plus!
— Et c'est avec Adrienne que M. Troupeau le surprit un soir.
— Oui, dans la rue... rue de Calais... elle est fort déserte, la rue de Calais, surtout le soir; c'est commode pour causer. Quant à l'autre avealureavec le grand cuirassier, neveu de Vauxdoré je puis vous en parler savamment; j'y étais, je fus un des témoins du fait. Troupeau avait donné une fête, un grand déjeuner; pour terminer, nous allâmes nous promener dans le 'bois de Romainville; les uns à pied, les autres à âne. Adrienne était sur un âne, son grand cousin galopait à cheval. Slais bientôt on se perdit : on se perd toujours quand on va se promener dans les bois. Nous cherchions la fille de mon ami Troupeau, la candide Virginie, bref, nous batlions le bois, Troupeau, Vauxdoré et moi. Je guidais ces messieurs, parce que je connais le bois de Romainville comme ma poche... J'y ai fait des miennes jadis!... Enfin que découvrons-nous sous un épais buisson, dans un endroit très écarté?... Adrienne et le cuirassier !
— Quelle horreur !...
— Ah! nous ne vîmes rien de positif... Adrienne avait les yeux très rouges, voilà tout; ce qu'elle avait fait avant... je n'en sais rien!... mais je n'aime pas à croire le mal... Malgré cela, vous jugez si Vauxdoré fut vexé... et c'est depuis ce jour que M"" Troupeau ne voulut pas que sa fille revît jamais M"° Adrienne.
— Et... sur l'honneur, monsieur, vous êtes certain de ce que vous dites?
— Je l'ai vu de mes propres yeux... j'y étais; mais je n'en veux tirer aucune supposition contre votre prétendue!... je m'en garderais bien. Je vous ai dit cela... parce que je croyais d'abord que vous le saviez... et comme M. Doudoux elle grand neveu sont revenus à Belleville, il y a quel-
ques jours, j'avais cru qu'on vous avait dit quelques mots à leur sujet.
— Oui... jeme rappelle... un grand jeune homme se disant neveu de Vauxdoré, est venu le voir peu de jours avant la mort de la tanle d'Adrienne... mais il n'est venu qu'une fois.
■ — Il a quitté Belleville le lendemain ainsi que M. Doudoux... cela a même encore fait jaser. On a dit : Ces messieurs repartent bien vite parce que M. Augusie Montreville est maintenant près de M"° Adrienne, et qu'ils sont en colère de trouver la place prise... Oh! si vous saviez comme on est mauvaise langue dans le pays! Je n'aime pas cela, moi, j'exècre la médisance. J'aperçois un ami qui m'appelle pour faire un quatrième au domino... pardon, si je vous quitte, monsieur Montreville; et bien charmé d'avoir passé quelques moments agréables auprès de vous.
M. Renard s'est éloigné; Auguste est atterré par tout ce qu'il vient d'entendre ; il sort du café et marche au hasard dans Belleville ; il ne veut qu'être seul pour se livrer à sa douleur; cela fait tant de mal d'apprendre que l'on est trompé par celle que l'on aime, de ne plus trouver que fausseté et perfidie dans des yeux où l'on cherchait, où l'on croyait voir de l'amour. Ce qui faisait notre bonheur, notre avenir, s'évanouit à cette seule pensée : Elle me trompait.
• — Cette Adrienne que je croyais la franchise même ! ... se dit Auguste, avoir eu des amants, des intrigues!... encore si elle me l'avaitavoué. Mais non. jamais les femmes n'avouent ces choses-là!... il faut toujours qu'elles trompent! Ah! si elles savaient le mal que cela nous fait quand nous apprenons par d'autres ce qu'elles auraient dû nous confier!... Perfide Adrienne!... me laisser croire que j'ai son premier amour; alors même qu'elle m'aimerait maintenant, puis-je compter sur un cœur qui s'est déjà donné si souvent!... Ce neveu de Vauxdoré... jeme rappelle à présent qu'elle s'est troublée lorsqu'il vint voir son oncle pendant que j'étais là... L'autre, je ne le connais pas. Et cette crainte qu'elle manifestait do me voir aller chez M. Troupeau... cette promesse qu'elle m'avait demandée de ne plus y mettre les pieds... Ah! je comprends son motif maintenant... ce n'était pas par jalousie... non... mais elle redoutait que chez son ancienne amie je n'entendisse parler d'elle... quel'on ne m'apprît pourquoi onavait cessé de la voir... M°" Troupeau m'aurait dit plustôt ce que je saisaujourd'hui... Oh! oui, c'est pour cela qu'elle m'avait siijiplié de n'y p,is retourner... hélas !... je vois queM. Renard ne l'a point calomniée... Il dit que tout Belleville sait cela... Eh bien! je veux interroger d'autres personnes... je veux être certain qu'il m'a dit vrai... et alors je la fuirai pour jamais! je ne serai pas assez sol pour devenir le mari d'une demoiselle qui a eu des amants.
Faites votre paquet, partez; (P. 2j
Augaste connaît quelques personnes dans Belleville, il va les voir, il s'informe, il interroge, amène la conversation sur GoJibert et le fils de M""* Ledoux. Il est toujours facile de faire répéter les méchancetés, parce que généralement les méchancetés font rire et que nousaimonsà nous moquer de nos semblables: chacun lui en dit autant que Renard, les uns en. ayant l'air de douter du fait, les autres en lui jurant qu'ils avaient l'intention de l'avertir.
32, PALI. DE KOCF.