‹ La pucelle de BellevilleChapitre 3 sur 104 · UNE LECTURE · texte numérisé non relu

UNE LECTURE

Dans une chambre à coucher d'une jolie maison de Bellevillo, deux personnes étaient assises pri-s d'une petite table ;i ouvrage. L'une, vieilln, femme sèche, jaune, cassée, ridée, annonçait au moins soixante-dix ans.

quoiqu'elle n'en eût que soixaute-cinq ; sa figure, que les années n'avaient point embellie, n'avait jamais été ni jolie ni agréable ; ses petits yeux fauves et renfoncés avaient quelque chose de ceux d'une chouette ; sa bouche ne laissait plus apercevoir que trois dents qui étaient, à la vérité, d'une prodigieuse longueur ; son nez fort grand était recoui'bé comme celui d'une pie-grièche, et son menton pointu semblait défendi-e d'approcher d'un aussi laid visage. Telle était M"° Bellavoine ; en la voyant on comprenait qu'elle avait pu, en effet, passer sa vie sans quitter ses caleçons.

L'autre personne était une jeune fille paraissant à peine dix-sept ans d'une taille svelte, élancée et qui accusait des formes naissantes déjà fort agréables ; ses cheveux châtain clair étaient relevés simplement, et retombaient en boucles sur un front blanc et spirituel ; ses yeux, sans être grands, plaisaient par leur expression à la fois naïve et maligne; sa bouche, souvent serrée et sérieuse, devenait riante et moqueuse quand un léger sourire s'y montrait ; enfin il y avait dans l'ensemble de ses traits de la finesse et de la malice que l'on semblait vouloir cacher sous une expression de candeur et de bonhomie : telle était M"° Virginie Troupeau, que son père se plaisait à surnommer la Pucelle de Belleville; ce qui sans doute ne voulait pas dire qu'il n'y eût que celle-là dans le pays.

La grand'tante de Virginie avait une paire de lunettes sur le nez ut s'occupait à tricoter des bas; la jeune fille tenait un gros livre dans lequel elle lisait ; mais de temps à autre elle toui-nait la tête, allongeait le cou pour regarder par la fenêtre, laissait échapper des signes d'impatience, se permettait même de faire une légère grimace derrière le dos de M"° Bellavoine, lorsque celle-ci lui disait avec sa voix aigre et nasillarde : ,

— Eh bien! ma nièce... pourquoi vous arrêtez-vous...?

— Je ne sais pas ce que j'ai aujourd'hui, dit Virginie en posant le livre sur la table, ça me picote dans les jambes... j'ai des cousins, bien sûr!

■ — Où dodcles auriez-vous attrapés, ma nièce? vous n'avez pas été vous promener dans les champs depuis plusieurs jours...

— Mais, ma tante, est-ce qu'on ne trouve des cousins que dans les champs?... il y eu a aussi dans notre jardin peut-être...

— Allons, Virginie, continuez donc la sainte lecture commencée.

— Oui, ma tante... je ne sais plus où j'en étais, à présent...

— Il faudrait faire attention, mademoiselle...

— Ah! m'y voici: « C'est ce que vous ferez à Aaron et à ses enfants... vous leur mettrez la mitre sur la tète etils seront... et... ils... » Mon Dieu, comme ça me démange... Ah!... c'est bien ennuyeux d'avoir des démangeaisons comme ça... c'est à la cuisse, tout en haut...

32 œUVRE DE PAUL DE KOCK

— Ma nièce, une demoiselle bien élevée ne doit jamais dire la cuisse... il y a comme ça des mots qui choquent dans la bouche d'une femme et qui provoquent des pensées inconvenantes!

— Ma tante, comment donc faut-il que je dise pour que vous sachiez où cela me démange?

— Dites le fémur, ce sera plus décent.

— Cela suffit, matante... Voulez-vous me permettre de me gratter un peu mon fémur?

— Plus vous gratterez et plus cela vous démangera.

— Ohl cela fait tant de bien de se gratter!

Et M"° Virginie, enchantée de suspendre sa lecture, relève lestement sa robe, mettant au jour une petite culotte de finette qui enveloppait ses formes arrondies et sous laquelle elle passe sa main blanchette afin de mieux se gratter.

— Voyez, ma nièce, s'écrie la vieille tante, à quel point est précieuse la coutume de porter des caleçons ; si vous n'en aviez pas eu en ce moment où vous avez été obligée de relever votre robe, combien vous auriez à rougir!

— Dame, ma tante... je ne sais pas si j'aurais rougi, mais je sais que j'aurais pu me gratter plus facilement.

— La décence avant tout, mon enfant.

— Mais, ma tante, pourquoi donc toutes les femmes ne portent-elles pas des caleçons?

— Parce que dans ce monde les bonnes coutumes ont toujours de la peine à s'établir : les hommes sont si pervers et les femmes si faibles!... Mais, patience, il faudra bien que le vice soit terrassé à la fin.

— C'est donc le vice qui va sans caleçons, ma tante?

— C'est lui qui s'est introduit sous mille formes dans le monde!... Certainement les habitants de Ninive, de Babylone, de Sodome et de Gomorrhe n'avaient point de mœurs, point de tenue... je suis sûre que leur costume était fort inconvenant.

— Mais Adricnnc ne porte pas de caleçons; elle dit qu'elle ne pourrait pas marciier avec cela, cl qu'une femme ne doit point être mise comme un homme.

— M"" Adricnnc est une elTroiitce; (ju'cllc s'Iiabillc comme elle le voudra, cela nous est bien égal; ce que je désire, c'est que vous ne la voyiez pas souvent; jamais seule surtout... entendez-vous, Virginie? ne causez jamais avec clic quand vos jKircnts ne sont pas là... c'est une société qui ne vous convient pas.

Virginie reprend le gros livre et débite toujours sur le même ton. (P. 34.)

— Pourquoi donc cela? Adrienne m'amuse, elle est bien gaie, elle rit toujours.

— Elle rit beaucoup trop même; est-ce qu'une jeune fille bien élevée doitrire à tout propos, etquand des hommes lui parlent? Fi donc!... Voyezmoi, ma nièce, est-ce que je sourcille quand un monsieur me demande quel est l'état de ma santé?... aussi aucun homme ne peut se flatter d'avoir ri ou plaisanté avec moi; mais Adrienne a été fort mal élevée, son oncle

LIT. 5. — PAUL DE KOCK — LA PUCELLE DE BELLEVILLE. — ÉD. J. ROUFF ET C'«. LIV. 5.

et sa tante sont de si drôles degens!... pourvu que madame mange, boive, que monsieur joue et dise de grosses bêtises, ils sont contents et ils ne s'occupent point de leur nièce; aussi je fais fort peu de cas de ces Vauxdoré!... Allons, Virginie, reprenez votre lecture ; je pense que vous vous êtes suffisamment grattée.

Virginie tourne la tète avec dépit, tire la langue à M"° Bellavoine, puis reprend le gros livre et débite toujours sur le même ton :

— « Vous prendrez du sang de veau, que vous mettrez avec le doigt sur les cornes de l'autel... »

— Pas si vite, ma nièce, je vous en prie.

— « Vous prendrez aussi toute la graisse qui couvre les entrailles et la membrane qui enveloppe le foie... « Qu'est-ce que c'est qu'une membrane, ma tante?

— Allez toujours, manièce, vous vous interrompez trop souvent... je perds le fil.

— Quel fil avez-vous perdu, ma tante?

— C'est votre lecture qui n'est point assez suivie... Allez donc, Virginie.

— « Lefoie... avec les deux reins etla graisse qiii les couvre, et vous les offrirezen les brûlant... » Oh! ma tante, brûler de la graisse, cela doit sentir bien mauvais?

— Non, mademoiselle, cela ne pouvait pas sentir mauvais, puisque c'était une offrande au Seigneur.

— Mais, ma tante, quand on fait seulement griller des côtelettes do mouton, vous savez bien que papa dit que cela sent la mouchure de chandelle... Ah! mon Dieu, ma tanle, voilà que cela me démange à la fesse maintenant...

— Ah! Il, ma nièce, fi!... quel mot vous venez encore de dire!

— Pourquoi donc fi, ma tante? est-ce que je ne dois pas avoir de...

— Chut!... taisez-vous, c'est assez! ne révoltez pas de nouveau mes oreilles!... Mon Dieu! votre éducation est bien imparfaite... au lieu du mot ignoble que vous venez de prononcer, dites mou os coxal.

— Mais je vous assure, ma laule, que ce n'est pas un os, c'est bien gras...

— .le vous répète qu'il faut dire ainsi quand vous parlerez do cet cndroit-lcà; mais c'est ce qu'il faut éviter.... il y a des sujets qu'on ne doit pas aborder. Ah! mon enfant, quand vous aurez passé cinq ou six mois avec moi à Scnlis, j'espère que vous no retomberez pas dans ces fautes-li.

— Comment, ma tante, osl-cc que vous voulez retourner à Senlis?

— Oui, ma nièce, jo ne puis pas toujours rester ici, j'ai allairc

chez moi ; mais vous viendrez pendant quelque temps m'y tenir compagnie.

■ — Moi, ma tante!

— ■ Oui, mon enfant. Vos parents vous ont assez convenablement élevée; ils ont veillé sur votre innocence, c'est bien, mais cela ne suffit pas ; il faut que vous ayez cette tenue , cet air qui commande le respect, qui impose aux hommes... qui les foudroie quand ils ont de méchants desseins.

— Est-ce que vous" avez quelquefois foudroyé des hommes, vous, ma tante?

— Oui, ma nièce, oui, je peux m'en flatter...

— Qu'est-ce qu'ils avaient donc fait pour cela?

— Ils n'avaient rien fait, grâce au ciel; mais ils auraient] peut-être voulu faire.

— Quoi donc, ma tante?

— Quoi donc!... C'est assez babiller... reprenez votre pieuse lecture.

— Ah! ma tante, vous me faites toujours lire daus le gros livre... j'aimerais bien varier ma lecture.

— Prenez le Magasin des Enfants, je vous permets de lire la Belle et la Bête.

— Je sais par cœur tous les contes qui sont dans le Magasin des Enfants.

— Ah! mon Dieu !... avec ces petites filles il faudrait tous les jours en faire de nouveaux. Moi, ma nièce, à votre âge, je relisais tous les jours le Petit Poucet !

— Ah! j'aime mieux ce que je ne connais pas.

— Allons, enfant gâtée, il faut toujours vous céder... Tenez, apportez ce volume qui est là-bas sur la commode... Oui, c'est cela; je vous permets de me lire ce qu'il contient.]

— Qu'est-ce que c'est que ce livre-là, ma tante? Est-il amusant?

— Extrêmement amusant, ma nièce; je l'ai trouvé parmi quelques ouvrages érudits que nous laissa mon pauvre père ; je no vois aucun danger à vous en permettre la lecture.

— Voyons le titre : Relations des guerres entreprises par divers peuples de l'Europe. Ah! c'est amusant, des guerres!...

— • Commencez à l'endroit où j'ai fait une corne. « Le général hollandais voulut poursuivre ses succès dans les Indes orientales. »

— Est-ce là, ma tante?

— Oui, ma nièce ; allez.

« Il se porta en avant, voulant soumettre les naturels des îles Moluques... »

œUVRE DE PAUL DE KOCK

— Qu'est-ce que c'est que cela, des naturels, ma tante?

— Ce sont des sauvages.

« Des îles Moluques il se dirigea sur Banda et Manille, dont les habitants voulaient faire une vigoureuse résistance ; enfin, après avoir rassemblé toutes ses forces, le général hollandais prit Manille et Banda dans l'espace de trois jours. »

— C'était un grand général, à ce qu'il paraît...

— Eh bien! ma nièce, vous ne lisez plus?

— Matante, ça m'est bien égal, à moi, que ces gens-là se soient

battus!... J'aimerais

mieux lire autre chose...

Ah! par exemple, un roman... Adrienne m'a dit qu'il y avait des romans bien intéressants, qu'elle en avait lu qui étaient ciiarmants.

— Ah! Jésus, Marie!

Quelle peste que celle petite Adrienne!... Un roman!... vous osez me demander à lire un roman... Mais, Virginie, vous ne savez donc pas que ce sont des livi'es damnés, défendus, impics pour la plupart... qu'une jeune lillc esl perdue dès qu'elle a ou le malheur de mellro le nez dans un de ces pernicieux ouvrages?

— Mais puisque je vous dis qu'Adrionnc ou a lu... vous voyez bien qu'elle n'est pas perdue cependant.

— Pardonnez-moi, ma nièce; Adrienne est à mes yeux aux troi.s quarts dans l'abîme... Ah! elle lit des romans, et sa tante souilVc cela... C'est bien; j'en dirai deux mois à M"" Vauxdoré.

— Je no veux pas que l'on gronde Adrienne... elle est si bonne lille... c'est elle qui m'a arrangé les ciicveux ce malin pendant que mamau déjeunait; voyez-vous, ma tanio, comme jo suis bien coiffée?

M"' Bcllavoine lève la léle et examine la coilfurc de Virginie, tandis

M™" Troupeau.

que celle-ci, qui ne veut plus lire, se lève et sautille dans la chambre.

— Eh! mon Dieu! ma nièce, je n'avais pas encore remarqué votre toilette.. . Qu'est-ce que c'est que ces tortillons qui vous pendent sur les côtés ?

— Ce sont des boucles à l'anglaise, ma tante.

— Vos boucles à l'anglaise vous donnent l'air d'une effrontée; retournez-moi cela bien vite derrière vos oreilles...

— Ah! ma tante... cela va si bien!...

— Et pourquoi votre iichu n'est-il pas croisé sur volrc poitrine?

— Il fait si chaud, cela

m'étouffe !

— Ma nièce, la décence d'abord. . vous respirerez ensuite...

— Mais, ma tante.

— Mais, mademoiselle, je prétends qu'on m'obéisse... Allons, venez ici... là... ce fichu plus montant... à la bonne heure... vous êtes gentille à présent; vous avez l'air d'une petite sainte.

Virginie se laisse faire, mais elle se dit : — Arrangez-moi comme vous voudrez... je saurai bien me donner de l'air quand vous ne serez pas là.

L'arrivée de M"" Troupeau interrompit la conversation de la vieille fille et de sa petite-nièce. L'épouse du ci-devant marchand de crin est une grande femme de quarante ans, qui ressemble un peu à une girafe; elle porte toujours d'immenses bonnets surchargés de fleurs et de rubans, car sous son air sévère elle cache beaucoup de prétentions; elle a deux bouquets de poils sur la joue gauche, mais on lui a dit que c'étaient des grains de beauté, et c'est pour qu'on puisse mieux les voir qu'elle ne porte jamais de chapeua.

— Concevez-vous, ma tante, que mon mari ne soit pas encore revenu de Paris? dit M"° Troupeau en entrant d'un air alarmé dans la chambre de M"° Bellavoine

Ah I mon ami, quelle joli î femme I

38 ŒL'VUE DE PAUE DE KOCK

- — Yoti'o mai'i avait saos doute plusieurs afTaircs à régler à Paris?

— Oh ! plusieurs... je ne sais pas trop !... Quelques débiteurs à voir, entre autres, M. le comte de Senneville ; mais c'est bientôt fait cela, et il est parti d'iiier à trois heures!... et voilà vingt-quatre heures qu'il est absent... je suis sur des charbons ardents !

— Allons, ma nièce, calmez-vous; une femme doit toujours conserver son quant à soi.

— Justement, ma tante, je veux mon quant à moi... et, ce qui m'alarme, c'est que Troupeau est allé à Paris avec ce M. Yauxdoré... un liomme libre.... en qui je n'ai nulle confiance à l'égard des mœurs! Dieu sait tout ce que ces messieurs ont fait à Paris !

— Pourquoi soufîrez-vous que votre époux fi'équente ces gens-là?... Pourquoi les recevez-vous vous-même?...

— Mon Dieu, matante, il ne faudrait voir personne, alors!

— Eh bien, ma nièce, on ne voit personne plutôt que de se perdre en mauvaise société... Leur nièce Adrienne lit des romans; elle l'a dit à Virginie...

— Ahl ma tante, je sais ce que c'est : Gil Blas et Amadis; elle en parlait l'autre jour devant moi...

— Je gage qu'il est question d'amour dans votre Gil Blas; donc c'est un mauvais ouvTage!...

— Ah! ce Troupeau!... me laisser ainsi dans l'inquiétude!... Comprenez-vous, ma tante, que M"" Yauxdoré n'est nullement tourmentée de ce que son mari ne revient pas? Je viens d'aller chez elle, croyant qu'elle partageait mes émotions; je l'ai trouvée tout occupée de faire un canard aux navets! Ah! il y a des gens heureux! des gens qui ne sentent rien.

— Vous vous livrez trop à vos sensations, ma nièce ; on croirait que vous ne pouvez pas vous passer deux jours de votre mari ; cela n'est pas décent. La preuve que l'on peut fort bien se passer de ces choses-là, c'est que je n'en ai jamais pris, moi, et il me semble que je n'en ai pas moins l'air respectable. Ah! si toutes les femmes me ressemblaient, les hommes seraient bien attrapés.

— Ah! le voilà, matante... c'est lui, j'en suis sûre... je reconnais sa manière de se moucher.

i;i i-i:ts du chocolat

P^a sortant d ' clicz le comte de Senneville, M. Troupeau était allé retrouver Vau.xiloré, qui l'altendailsur le boulevard des Italiens.

— Tu as été bien lougtemps ! dit Vauxdoré en voyant arriver son ami.

— Que veux-tu, mon ciier, le comte m'a si bien reçu! il m'a fait déjeuner avec lui... il m'a forcé d'accepter...

— Et je vois qu'il t'a bien traité, car tu as l'air tout guilleret. Moi, je suis allé aussi chez un ami qui m'a fait boire d'un certain vespétrol... Oh! mon cher!... je veux en faire provision!... cela guérit et même prévient toutes les maladies!... et, comme j'aime mieux la liqueur que la tisane, j'ai pris l'adresse du ues/^e/ro sans pareil... Tiens, voilà l'adresse . M"° Pemoiilié, liquorisle, rue Duphot, n° 14... Un magasin magnifique.

— Oh! j'ai bu bien aulre chose que ton vespétro!... Le comte m'a supérieurement traité.

— Je devine; des vins rares...

— Ce n'est pas tant le vin qu'un certain chocolat... Figure-loi, Vauxdoré, que j'ai pris d'un chocolat qu'on ne sert qu'aux tètes couronnées ou aux sultans à trois queues.

— Ah! mon Dieu! et quel goût a-t-il donc?

— Oh! un goût!... une chaleur... mais il faut être riche pour qu'il ne fasse pas mal à l'estomac.

— - Que diable me contes-tu là?

— Je te dis ce que je tiens du jeune comte de Senneville, qui est maintenant mon ami inlime... Dieu! quel aimable jeune homme! il m'a serré la main pendant près de dix minutes.

— Pourquoi faire?

— Par affection... et il viendra nous voir à Belleville. Dis donc, Vauxdoré, comprends-tu quel honneur!... il viendra... le comte de Senneville, nous voira Belleville... avec son cabriolet et son domestique.

— Oui, oui, je comprends ; mais il me semble qu'il serait temps d'y retourner, à Belleville nos femmes doivent s'impatienter.

— Ah! c'est juste... allons... Nous prendrons la citadine en bas du faubourg du Temple.

Ces messieurs allongent le pas et suivent les boulevards. Le temps était beau, et il y avait beaucoup de monde à la promenade. A chaque instant M. Troupeau s'arrête et se retourne en s'écriant :

— Ah! mon ami, quelle jolie femme! L'as-tu vue?

— Non, je ne l'ai pas remarquée.

■ — Et celle-ci... les belles formes!...

— Elle est laide, celle-ci.

— Mais ses formes... moulées, mon cher! Et celte petite bonne... hum... friponne de bonne, si jcto tenais!...

— Ah çà, Troupeau, si lu t'arrêtes à chaque femme qui passe, nous n'arriverons jamais... Que diable as-lu donc? je ne t'ai jamais vu si amateur du beau sexe.

— C'est que je le trouve aujourd'hui plus beau qu'à l'ordinaire... Ah! voilà une charmante tournure... doublons le pas... je veux voir sa figure...

Et M. Troupeau tire son ami Yauxdoro ; il bouscule les passants pour arriver plus vite devant une dame qui a un grand chapeau de paille. 'Vauxdoré regarde son ami et lui croit quelques verres de Champagne dans la tète. La dame au chapeau de paille se trouve avoir cinquante ans et une loupe sur un œil.

• — Ce n'était pas la peine de pousser tout le monde pour cela! murmure Vauxdoré.

— .Ma foi, c'est égal! je lui dirais bien encore deux mots.

■ — Alors lu as le diable au corps, c'est sûr! Eh bien!... tu t'arrêtes à présent?

— Je veux acheter des oranges.

• — Pourquoi faire?

— Parce que la marchande est gentille... Tiens... viens la voir... c'est la jolie marchande du boulevard Saint-Martin... a-t-elle l'air polisson!... Combien vos oranges?

— Trois sous, monsieur... flairez-moi ça...

— Hum!... séductrice!... je flairerais bien autre chose!... Vauxdoré tire son ami par le pan de Thabit en lui disant à l'oreille :

— Troupeau, lu te compromets... Si c'était la nuit, je ne dis pas... mais le jour...

— Mais vois donc ces j^eux-là !

— Voyons, monsieur, avcz-vous fini de me toucher les mains? . vous êtes bien long à choisir...

— Je sais bien ce que je choisirais si tu voulais...

— Troupeau, si tu restes là, je m'en vais sans toi.

Ce n'est pas sans peine que Vauxdoré arrache son ami d'auprès de la marchande d'oranges. Enfin ces messieurs arrivent au faubourg du Temple; la citadine de Ikdlevilie passait ; ils moulent dedans. M. Troujicau va se coller contre une énorme femme qui a l'air fort commun, tandis que Vauxdoré s'assied près de la porlii-rc.

M. Troupeau se peuche vers sa femme et lui dit à l'oreille. .. (P. 44.)

LIV. 6. — P*PL DE KOCK. — LA PUCELLE DE BELLEVILE. —ÉD. J. ROUFF ET C'«. LIV. 6

— Je ne lui ai jamais vu le vin si gai ! se dit Vauxdoré ; est-ce que par hasard il trouve aussi ce colosse à son goût?

SI. Troupeau cherchail en effet à lier conversation avec sa voisine ; la chose était facile ; la dame ne demandait qu'à parler.

— Appuyez de mon côté, madame; ne vous gênez pas... les dames ne me gênent jamais, moi.

— Vous êtes ben honnête, monsieur; c'est que je suis un peu large...

— Raison de plus... en voiture il faut se prêter... Vous n'êtes pas de Bellcville?

— 'Son, monsieur; je suis des Prés... Je viens de Paris, de con sulter un fameux médecin pour mon homme qui est malade... Depuis si.x mois, il s'en va en crachats, le pauvre cher ami.

— Diable J c'est fort désagréable d'avoir un mari qui s'en va... Appuyez-vous donc.

— Le médecin m'a dit comme ça, de lui faire appliquer des moquetoi de ça sur la poitrine.

— Des moque-toi... Ah ! des moquepesa, vous voulez dii'e !

— Oui, moque-toi... enfin c'est une petite chose qui vous brûle la peau... et il prétend que ça lui fera du bien.

— Appuyez- vous... Approchez-vous... ne vous gênez pas.

— Ce pauvre cher homme 1 c'est pourtant une courante d'air qui lui a valu celte maladie-là ! Il était frais comme vous et moi avant ce chien de rhume !

— Appuyez-vous... laissez-vous aller.

— Vous êtes ben honnête. Et dame, c'est qu'il n'y a pas moyen qa'il travaille; depuis six mois il n'a presque pas touché à l'ouvrage.

— Votre mari est dans le commerce?

— Non, il est dans la vidange.

Cette confidence amortit un peu la galanterie de M. Troupeau. C'est lui qui s'éloigne de la grosse femme, tandis que Vauxdoré sourit et prend une prise de tabac.

On est enfin arrivé à Belleville, les deux amis se séparent, Vauxdoré trouve sa femme tranquillement occupée à savourer un canard aux navets; M"" Troupeau n'était pas en aussi bonnes dispositions.

— Me voici, ma chère amie, dit l'habitant de Belleville en s'approchant pour embrasser sa moitié.

— Bonjour, ma tante... bonjour, Virginette... Eh bien! madame Troupeau, embrassez-moi donc...

œUVRE DE PAUL DE K0C6.

— C'est bien, monsieur, je veux auparavant savoir ce que vous avez fait depuis hier... une si longue absence!...

— Moi, je veux d'abord t'embrasser, nous causerons après...

Et M. Troupeau embrasse sa femme en la serrant dans ses bras avec plus d'ardeur que de coutume, ce qui fait murmurer M"° Bellavoine, qui trouve inconvenant que Ton s'embrasse devant elle.

— Maintenant, monsieur, vous allez, j'espère, nous apprendre ci' qui vous a retenu?

— Oui, tendre amie... Tu sauras tout. Tiens, Virginette, voilà des oranges que je t'ai achetées...

— Merci, papa...

— Comment, monsieur, vous avez acheté des oranges?... A quel propos?... Quelle idée de rapporter des oranges !...

— ■ Idée de faire plaisir à ma fille...

— Cela n'est pas clair... il y a quelque chose de caché sous ces oranges-là... Et le comte de Senneville, l'avez-vous vu?... El hier au soir, qu'avez-vous fait... et pourquoi revenez-vous si tard aujourd'hui?

— Tu sauras tout cela, chère amie.

M. Troupeau se penche vers sa femme et lui dit à l'oreille, ca faisant des yeux en coulisses :

— • Je monte dans notre chambre à coucher... suis-moi, j'ai à te parler en tête-à-lèle...

— Suis-moi, te dis-je, tu n'en seras pas fâchée. M. Troupeau ajoute tout haut :

— Je vais monter à notre chambre... j'ai besoin de changer de hottes. Bobonne, tu viendras me donner des chaussettes... je ne sais jamais où elles sont.

En achevant ces mots, le ci-devant marchand de crin sort de la chambre en sautillant, puis il monte dans le sanctuaire conjugal, où il Ole ses bottes et tout ce qui peut le gêner.

Cependant M"" Troupeau a regardé partir son mari, elle ne devine pas ce qu'il veut lui dire; mais elle s'écrie ou s'adrcssant à sa tante :

— Mon époux a quelque chose... certainement il a quol(|ue cliose; je ne le laisserai i)ius aller à Paris sans moi.

— Je crois que vous aurez raison I répond M"° BcUavoine en secouant la tétc, taudis que Virginie mord dans les oranges en murmurant :

— Moi, je trouve que papa est bien gentil!

M"" Troupeau n'a pas lardé à suivre son mari, parce qu'une fournie

est toujours curieuse de savoir ce qu'on veut lui dire en tête-à-tête. En entrant dans sa chambre à coucher, elle aperçoit son époux qui a ôlé bien autre chose que ses bottes. Elle reste saisie et s écrie :

— Qu'est-ce que cela veut dire?

M. Troupeau se hâte d'aller mettre le verrou, puis il donne à sa femme une explication qui probablement la satisfait complètement ; car en sortant de la chambre à coucher pour retourner près de sa tante, un air aimable et gracieux a remplacé l'expression sévère qui depuis le matin rembrunissait le front de M"'^ Troupeau.

— Eh! dit la vieille tante en ôtant ses lunettes, votre mari vous a-t-il communiqué le résultat de son voyage?

— Oui, ma tante, il vient de me le communiquer. Il paraît que ce jeune comte de Senueville est un homme charmant... il a fait déjeuner Troupeau avec lui... lui a fait prendre du chocolat... il l'a reçu d'une façon tout à fait intime,

— En vérité?

— Oui, matante; Troupeau a ses entrées dans l'hôtel du comte, il peut s'y présenter quand il le voudra... jour et nuit.

— Jour et nuit!... c'est fort honorable cela... Mais, ma nièce, estce que vous ne pensez pas à nous faire dîner... il me semble que voici l'heure; à Senlis je serais à table depuis longtemps... nous n'avons pas déjeuné chez un comte, nous autres.

— C'est juste, ma tante, je vais voir si Babelle est prête à nous servir!

M"° Troupeau donne un coup d'œil à la glace, redresse son bonnet et descend à sa cuisine en fredonnant : « Toujours! toujours! ie te serai fidèle! et Virginie s'écrie :

— Ah! c'est drôle comme maman est de bonne humeur depuis que papa a ôté ses bottes!

— Les femmes sont trop bonnes! dit M"° Bellavoine, un rien les calme, les apaise!... Ah! si j'étais mariée, on ne m'aurait pas vue girouette comme cela! lorsqu'une fois j'aurais été de mauvaise humeur contre mon mari, cela aurait duré toute l'année... il faut du caractère.

M. Troupeau revient, il est en pantoufles, il a passé sa robe de chambre, il cherche encore sa femme.

— Où donc est Bellotte... je ne la vois pas?... ■ — Elle est à la cuisine...

— Comment! est-ce qu'on pense déjà à dîner?

— Déjàl... quand vous allez à Paris, mon neveu, vous y perdez donc l'appétit?... il est trois heures et demie...

— Ah! pardon, ma tante, c'est que j'ai si bien déjeuné... ma femme est longtemps à la cuisine.

M"° Troupeau reparait en disant :

— Dans quelques instants le dîner sera prêt... Babelle nous avertira.

M. Troupeau se penche encore vers sa femme et lui dit tout bas :

— Viens donc là-haut. .. monte avec moi...

— Comment, monsieur... vous voulez derechef... mais il me semble..

— Ma chère amie, tu m'as donné des chaussettes qui me gênent, reprend M. Troupeau en élevant la voix; je ne peux pas les garder, vu que j'ai un cor qui me fait mal... fais-moi le plaisir de venir m'en donner d'autres...

Après avoir dit cela, d'une enjambée il est hors de la chambre, et jyjmB Ti'oupeau, qui est restée un moment indécise, ne tarde pas à suivi'B son mari en balbutiant :

— Au fait... si ses chaussettes le gênent je ne veux pas qu'il ait des durillons !

M"° Bellavoine a remarqué avec humeur cette nouvelle disparition de son neveu et de sa nièce ; elle murmure entre ses dents :

— Je n'ai jamais vu M. Troupeau si délicat pour ses chaussettes... parce qu'il est l'ami d'un comte, ce n'est pas une raison pour changer de bas tous les quarts d'heure! cela deviendrait ruineux...

Babelle vient annoncer que le dîner est prêt et les deux époux ne sont pas encore descendus.

— Mais que peuvent-ils faire si longtemps Iji-haul ! s'écrie la vieille fille, cela devient ridicule... c'est me manquer de l'espect... Venez, Virginie, nous allons dîner sans eux, puisqu'ils s'embarrassent si peu de nous faire atlendrc. Ciioz moi, à Senlis, j'ai mes heures réglées, je n'attends jamais.

Au moment où la vieille tante va se rendre avec sa pclilc-nièi.'e dans la salle à manger, M. et M""" Troupeau reviennent; le premier, l'air conquérant; la seconde, les yeux baissés et quelque chose de langoureux dans la physionomie.

— Nous allions dîner sans vous, dit sèchement M"° Bellavoine, car je ne comprends pas que l'on soit si longlemp.s pour mettre des chaussettes.

— Pardon... excusoz-noiis, ma tante, Troupeau lue faisait voir son cor...

— Eli liii'ii ! il fall.iil r.iiic rc «lue je vous ai dit cent fois : appli(iuer

dessus une feuille de bardane trempée dans le vinaigre, cela les fait mourir en très peu de temps.

— Ah!... oui... de la bardane... nous n'y avons pas pensé... mais il faut pardonner à mon mari d'oublier le dîner, il paraît qu'il a pris de si bon chocolat!... As-tu faim, mon ami?

— Mais oui, bobonne, je suis capable de très bien dîner.

— Ah! méchant !... tu es capable de tout aujourd'hui, murmure M""" Troupeau en se penchant vers son mari.

Heureusement ces mots ne parvinrent pas aux oreilles de la vieille tante, qui en eût été scandalisée. M"° Bellavoine est déjà dans la salle à manger.

On sert le dîner ; M. Troupeau y fait honneur, sa femme mange peu ; elle se contente de sourire tendrement en regardant son mari. M"° Bellavoine a de l'humeur, elle ne dit rien. Pendant que son père découpe un poulet, Virginie s eciùe :

— Papa, vous me donnerez un petit fémur à ronger, n"esl-ce pas? c'est ce que j'aime le mieux.

M. Troupeau regarde sa fille et ne comprend pas. L'ex-négociant n'était pas fort sur l'anatomie.

— Qu'est-ce que tu m'as demandé, Virginette? reprend-t-il enfin.

— Le fémur du poulet, papa, puisque ma tante m'a dit qu'il ne fallait pas dire la cuisse.

— Oui, mon neveu, dit M"" Bellavoine, et j'espère que vous m'approuvez ; ne trouvez-vous pas que ce mot est plus décent que l'autre?...

— Ma tante, certainement... Je suis de votre avis... mais je vous avoue que je ne connaissais pas ce terme-là...

— 11 faut les apprendre, mon neveu, je vous prêterai les livres savants que me laissa feu mon père!... on s'instruit à tout âge.

— C'est juste, ma tante; mais lorsque j'étais dans la plume et le crin, vous conviendrez que j'avais peu de temps à donner aux beauxarts... à présent que je suis fort à mon aise, et l'ami intime du comte de Senneville, je ne serai pas fâché de pouvoir m'étendre sur tous les sujets... d'autant plus que le comte viendra nous voir... il me l'a promis...

— Il viendra chez vous, mon neveu? dit la vieille fille en regardant Troupeau avec plus de considération.

— Oui, ma tante, j'ai sa parole ; et un homme noble ne peut pas y manquer.

— Ail! quel bonheur de recevoir un comte! s'écrie M™" Troupeau. Je pleurerai de joie ce jour-là I... Mon ami, c'est le cas de faire repeindre notre escalier et nos corridors.

48 œUVRE DE PAUL DE KOCK

— J'y songeais, ma chère.

— Mon papa, un comte, est-ce plus joli garçon qu'un autre homme? M"° Bellavoine regarde sa petite-nièce d'un air sévère en disant :

— Virginie, à quoi pensez-vous là?... que signifie une telle question?

— Dame, ma tante, c'est pour savoir.

— Et cela prouve son innocence, dit M"" Troupeau en passant sa main sur la joue de sa fille. Elle demande cela comme elle s'informerait de la beauté d'un éventail.

— Ma fille, reprend M. Troupeau, tous les hommes sont égaux devant la loi! Certainement mes principes sont connus... Je hais le despotisme.

— Ce n'est pas cela que je vous demande, papa.

— Mais un comte a toujours des manières distinguées... élégantes... qui plaisent tout de suite. .. et M. de Senneville est très bien... C'est un joli garçon... pétillant d'esprit.

— Est-ce chez lui que vous vous êtes cogné au front, papa?

— Eh maisi en effet... dit M""' Troupeau en regardant son mari. Tu as quelque chose au front... Comment n'avais-je pas vu cela?... J'ai été si... occupée depuis ton retour I

— Moi, je l'avais bien vu, dit M'" Bellavoine, c'est un furieux coup que vous avez reçu là !

— Oui, ma tante, et pourtant c'est peu de chose... C'est un commissionnaire qui portait... une fontaine... et à Paris il y a tant de monde dans les rues... Je ne l'ai pas vu venir... le robinet m'a un peu attrapé... et... Ah! voici Rouget, viens donc. Rouget, que je te donne quelque chose!...

Rouget est un petit chat tout jeune, dont l'arrivée vient d'être fort agréable à M. Troupeau, qui s'embarrassait dans son histoire ; il s'empresse de le prendre, de le caresser; il lui préseule sa joue ; mais le chat grogne et veut griffer.

— Qu'a-l-il donc aujourd'hui. Rouget? il ne veut pas jouer... Il est méchant, dit M. Troupeau en déposant le petit chat à terre.

— .\hl je sais bien pourquoi il est sauvage, dit Virginie, c'est que ce matin noire bonne lui a coupé la quoue avec une pelle rouge, cela lui aura fait mal, à ce pauvre ciial.

— Ma pelite-nièce, il ne faut pas dire la queue, c'est malpropre, s'écrie la vieille (ille avec humeur; on dit: noire servante lui a coupé le superflu.

— Ça suffit, matante, je dirai superflu une autre fois.

La famille est encore au dessert lorsqu'arrive uu petit monsieur d'une cinquantaine d'années, figure bouflie, bouche toujours ouverte, œil

Monsieur, Madame, toute la société, j'ai bien l'honneur de vous saluer, dit M. Tir en entrant (P. 50.)

étonné, petite perruque lisse, un peu trop courte au-dessus des oreilles : tel est M. Tir, que sa taille a exempté de la conscription.

M. Tir est un ancien employé ; depuis qu'il est à la retraite il s'est retiré à Belleville avec sa femme et ses enfants; là il jouit d'une honnête aisance et peut s'adonner entièrement à la passion qui l'a toujours dominé, c'est de faire des feux d'artifice. Étant encore enfant, le petit Time rêvait que fusées, bombes et serpenlaux; il jouait sans cesse avec de la

l'UCELI.F. DE BliLI.EVlLLi:

tDlT. J. ROUIT ET C"

œUVRE DE PAUL DE KOCK

poudre, qu'il pétrissait et mêlait avec de l'eau et du soufre ; il en bourrait de petits canons et faisait partir cela aux yeux de ses camarades : en prenant de l'âge, son goût pour l'artifice n'a fait que s'accroître ; c'est son seul bonheur, c'est son idée fixe. Pendant vingt ans de sa vie il ne s'est délassé des travaux bureaucratiques qu'en composant des soleils et des étoiles ; il a toujours sur sa table de nuit des mèches et des étoupilles ; il s'est marié pour avoir l'occasion de tirer des chandelles romaines ; enfin il a nommé son fils Pétard et sa fille Poudrette. Du reste, M. Tir est un excellent homme, point bavard, point cancanier, et ne mettant de l'artifice que dans ses cartouches.

— Monsieur, Madame, toute la société, j'ai bien l'honneur de vous saluer, dit M. Tir en entrant. Ah! vous êtes encore à table... Ah ! si j'avais su que vous fussiez à table...

— Ou'est-ce que cela fait? entrez donc, monsieur Tir. Est-ce que nous sommes à cérémonies entre nous?... Asseyez- vous donc...

— Vous avez dîné plus tard qu'à votre ordinaire, aujourd'hui... car il me semble qu'à cinq heures vous avez toujours fini?...

— Oui, dit M"" Bellavoine, c'est mon neveu qui est revenu tard de Paris... on n'en a pas fini pour se mettre à dîner.

— Monsieur Tir... une prune... un abricot... cela ne se refuse pas...

— Infiniment obligé... je sors d'en prendre... Je me suis hâté de dîner. Je n'ai même presque pas mangé aujourd'hui, parce que j'étais tourmenté... depuis trois jours ça me trottait dans la tête.

— Est-ce qu'il va encore y avoir des émeutes? dit M"° Bellavoine en fixant sur M. Tir ses petits j^eux fauves.

— Des émeutes... Ah! je ne vous dirai pas... Ce qui me tourmentait, c'était de trouver la manière de faire tourner trois soleils en sens inverses. Eh bien! je l'ai trouvée 1... Oh! je la tiens!...

— Vraiment?

— Je fais tourner un soleil à droite, un autre à gauche, et le troi sième reste immobile, llein?... qu'en dites-vous?...

— C'est très ingénieux.

— Vous vous occupez donc toujours de feu d'artifice, monsieur Tir?

— Oui, madame, c'est mon seul plaisir... El puis, c'est bien amusant... pétrir de la poudre avec du cliarbon pilé, de la limaille de feu, du soufte... mesurer tout cela, ce n'est pas une pclile besogne !

— Mais vous devez toujours avoir les mains noires?

— .Ma femme y est iialtiluéo. Voilà mon polit garçon qui commeace à aller bien... il l'ait sa petite bombe 1res joliment... Ma fille travaille aux étoupilles... moi j'ai passé tout mou iiiver à faire des fusées. J'amasse

des matériaux, et quand vous donnerez une fête... Il faut marier cette jolie demoiselle: nous lui tirerons ce jour-là un feu d'artifice qui se verra de loin, je l'espère.

— Cliut! de grâce, monsieur Tir... Est-ce qu'on parle de ces choseslà devant les jeunes filles? dit la vieille tante en se pinçant les lèvres.

— Et d'ailleurs nous avons le temps, dit M. Troupeau. Yirginette est encore bien enfant... Je prétends aussi qu'elle n'épouse qu'un homme... digne d'elle. Je suis à mon aise, et je veux choisir mon gendre .. avec l'assentiment de ma tante...

— Assez, mon neveu, assez!... je vous en supplie!... s'écrie M"° Bellavoine. Vous allez faire naître des idées à cette enfant !... c'est inconvenant !

— Je me lais, ma tante; mais alors, monsieur Tir, vous allez accepter un petit verre de cognac... Cela ne se refuse pas.

— • Allons, va pour le cognac... nous le boirons à la découverte de mes trois soleils... si vous le permettez.

— Volontiers... Nous boirons au soleil, à la lune, à tout ce que vous voudrez.

— Mon Dieu ! comme votre mari a le verbe haut ce soir ! dit M"^ Bellavoine h M"" Troupeau. Ce voyage à Paris lui a fait du tort.

— Mais je ne trouve pas, ma tante, répond M"" Troupeau en versant du cognac à son époux.

Vauxdoré entre au momentoù ces messieurs vont trinquer. La vieille tante fait la grimace à la vue du voisin ; celui-ci tient un jeu de dames sous son bras, et s'écrie en arrivant :

— Je viens de gagner une partie superbe à mon voisin le capitaine et vous savez qu'il est fort... Mesdames, je vous présente mr-s hommages... J'apporte le jeu... je veux vous montrer le coup qui est compliqué... Bonsoir monsieur Tir, je suis allé à dame comme çano m'était jamais arrivé... faites-moi un peu de place.

— -Vauxdoré, tu vas prendre un petit verre? dit M. Troupeau pendant que son ami place son damier sur un coin de la table et arrange ses dames.

— Non, non, laisse que je me rappelle bien comment le jeu était disposé.

— A la réussite de mes soleils !... dit M. Tir eu se levant. Troupeau a déjà avalé son cognac ; depuis qu'on est au dessert, il semble

éprouver des inquiétudes dans les jambes, il regarde sa femme, lui fait des mines, lève les yeux au plafond et ne fait que peu d'attention au damier. ■ — Voilà positivement comment nos dames étaient placées, dit Vauxdoré, j'avais celle-ci et je donne à prendre... Examine le coup. Troupeau.

— Oui, oui... j'examine aussi... c'est que...

— Mon Dieu ! mon neveu, qu'avez-vous donc à vous tortiller ainsi sur votre chaise?... Yoilà un quart d'heure que vous êtes en mouvement?

— Ma tante, je vous demande pardon... je vous avoue que mon cor me gêne tonjours... Bnhnnne ne me l'a pas hien arrangé apparemment...

ou ce sont mes chaussettes qui...

— Comment, mon neveu, voici encore l'histoire de votre cor qui va recommencer... mais cela devient une infirmité!...

c'est fort ennuyeux. Allons, ma nièce, montez vite avec votre mari et coupez-lui ce cor de manière que nous ne l'entendions plus parler.

M"" Troupeau ne se fait pas rjpéter cet ordre : elle suit son mari, qui est déjà sur l'esca lier, tandis que Vauxdoré lui crie :

— Attends donc... que jeté montre comment on va à dame !

Réduit à expliquer son coup à M Tir, qui ne voit partout que du feu, Vauxdoré remet avec humeur les dames de côté ; mais il tire un jeu de cartes de sa poche et force l'artificier à faire avec lui une partie de mariage, c'est le seul jeu que possède M. Tir?

— Je no jiropnsc j)as une partie à M'^BelIavoine, dit Vauxdoré. je sais qu'elle n'aime pas les caries.

— Je les ai en horreur; je n'en ai jamais touché do ma vie, répond sèchement la vieille tante. C'est un péché que le jeu.

— Elle aime mieux médire de son prochain, dit tout bas Vauxdoré. Je me défie de ces gens qui n'aiment rien, c'est qu'ordinaironieiil on ne les a jamais aimés. Qu'on pensez-vous, monsieur Tir!

— Je pense... qu'il tournera [tendaul près de trois ininules.

— Ouoi donc?

Et la vieille Dlle .ippliqua sou oeil de choueUe sur le

trou de la serrure.

— Mon triple soleil.

Il y a près d'une demi-heure que les époux ont disparu; Virginie regarde à travers les carreaux de la fenêtre; Vauxdoré a gagné six parties à M. Tir; mais M"" Bellavoine s'impatiente et se tourne à chaque instant vers la porte de l'escalier, en murmurant :

— Il se passe aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire entre mon neveu et ma nièce!... Que peuvent-ils faire là-haut?... on se conduit d'une façon inconvenante dans cette maison ! C'est me manquer de respect que d'être si longtemps dans leur chambre... Ah!... je vois bien que j'ennuie ici... c'est bon... jeretournerai chez moi... là, dumoins, je commande, et tout obéit à mes volontés... Bientôt trois quarts d'heure pour s'extirper un durillon !... M. Troupeau a donc des exostoses au pied!

— Il est certain, dit Vauxdoré, que je ne suis pas aussi long pour couper un cor... Zig, zagl... en deux coups c'est fait.

— Ils font peut-être une fusée, dit M. Tir.

— Je ne sais pas ce qu'ils font, mais cela devient ridicule. Est-ce que par hasard ma nièce aurait blessé son mari en voulant lui extirper son cor?... je veux m'assurer de cela.

M"° Bellavoine se lève, prend la grande canne sur laquelle elle s'appuie en marchant, et laissant sa petite-nièce regarder à la fenêtre, elle sort de la salle et monte l'escalier qui mène chez j|mo Troupeau.

La vieille tante marchait doucement, traînant ses jambes frêles, et reprenant haleine à chaque instant. Elle arrive cependant devant la porte de la chambre des époux, elle s'arrête, elle a entendu du bruit. Elle écoute, parce qu'on peut avoir horreur des caries et écouter aux portes; le son d'un gros baiser parvient à ses oreilles ; mais comme il )' a un pinson

La vieille fille continua de descendre l'escalier.

34 CEUVRE DK PAUL DE KOCK

dans la chambre de sa nièce, elle se figure que c'est l'oiseau qui vient de chanter. Elle cherche la clef, elle n'est pas sur la porte.

— Comment, ils se sont enfermés!... dit M"° Bellavoine, cela me semble bien extraordinaire. .. s'enfermer pour couper un cor... Allons, voilà encore le pinson qui chaute... Que font-ils donc à cet oiseau?... si je pouvais voir!...

Et la vieille fille applique son petit œil de chouette sur le trou de la serrure, et au bout d'un moment elle pousse un cri perçant et s'éloigne de la porte en disant :

— Quelle horreur!... quelle indignité!... il ne l'a plus... au milieu de la journée !... Je ne resterai pas davantage dans cette maison !...

Aux cris de la vieille tante, M. et M"° Troupeau sont sortis de leur chambre. Ils s'informent de la cause de ce bruit qui les a étrangement troublés. La vieille fille continue de descendre l'escalier, en frappant à terre avec sa canne et criant :

— Dès demain je pars... je retourne chez moi, à Senlis. Je ne veux pas habiter plus longtemps une maison où je suis exposée à voir de ces choses-là!...

— Mon Dieu! ma tante, qu'avez- vous donc vu? dit M""' Troupeau en rougissant jusqu'aux oreilles.

— Ce que j'ai vu, ma nièce? que votre mari l'avait ôlé!...

— Mais, ma tante...

— La nuit, pour dormir, je ne dis pas, et encore un homme décent devrait coucher avec. Mais au milieu de la journée, devant sa femme! ôler son caleçon!... C'est ignoble, ma nièce!

- Ma tante, c'est que...

— Mon neveu, je ne sais pas ce que vous avez fait à Paris, mais vous en avez rapporté des façons beaucoup trop lestes... tout cela me déplaît! Ce soir, je fais mes paquets et demain je retourne à Scnlis.

— Ah! ma chiTe tante, calmez-vous!

— Non, ma nièce, je veux retourner chez moi, j'y suis décidée... Quant à votre fille Virginie, gardez-la!... Oh! g-ardez-la près de vous. Je ne veux plus me mAler en rien de son éducation.

C'est en vain que M. Troupeau et sa femme essayent de calmer la colère de leur tante. La vieille fille n'écoute rien ; elle va s'enfermer dans sa chambre, où elle prépare ses paquets. Le lendemain, elle fait mettre le cheval à sa carriole de voyage, qu'elle nomme son cabriolet, et qui ressemble à une voiture de boulanger ; puis un vieux paysan, que M"" Bellavoine appelle fastucusemenl son laquais, monte sur la banquelle il'avaut, et fouet le le cheval qui emmène la vieille fille

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